Chapter 15
Il se précipita; il foulait le sol par les quatre pieds sonnants de sa monture. Les arbres s'égouttaient. Le vent plaquait son manteau contre sa poitrine et tordait les mèches de ses cheveux sous le bicorne de ville. La voir! Avide de la voir, il serra les genoux contre la selle. Le cheval s'efforça. Vraiment il ne savait plus si les cimes des seins nourriciers étaient mauves ou brunes sur la poitrine offerte à la joie des baisers. Et les cils sombres éventant des yeux aussi clairs que ceux de la petite Bavaroise prise après Moesskirch! À cette heure passée de la victoire, avait-il senti, plus que dans cette course, la nation vivre en lui? Il ne le crut point. L'élan de l'amour était plus fort que l'élan de la gloire.
De quels bras émus il entoura Virginie, l'ayant rejointe dans la chambre aux meubles blancs de la duchesse. Elle l'interrogeait vainement. Elle écarta peu les gestes et les lèvres. Il la terrassa entre les hauts carquois de Cupidon sculptés à la tête du lit; puis, les yeux clos, il palpita dans une noble étreinte, avec l'idée d'un devoir.
Sa force pénétra la forme et la féconda, tandis que l'amante rougissait en balbutiant des mots puérils. Les couleuvres vermeilles des lèvres s'enlacèrent. Leurs haleines s'épousaient. Elle l'enferma dans l'écrin de ses membres doux et gonfla sa gorge sous les griffes du mâle crispé. Ils furent un corps, une âme puissante, une tiédeur passive et bienheureuse. La pluie et les branches se jetèrent contre les hautes croisées. La nature aussi fécondait la terre de ses eaux fertiles.
La semaine suivante, Virginie ne désespéra plus d'être mère.
Héricourt s'enchanta. Il la chérit davantage, malgré ses paresses dans le peignoir de mousseline verte, noué sous les seins par un ruban rose. Ce qu'elle acquérait de trop viril ne lui déplaisait point. Il supputait les chances de sa race; ils tracèrent la vie du fils, à la lumière des trois bougies qu'unissait un abat-jour circulaire de tôle peinte.
Or, un matin, une chaise de poste écrasa le gravier, puis s'arrêta devant le perron. Ce fut l'apparition soudaine du père qu'Augustin aidait à descendre. Dès la voix reconnue du capitaine, il cria que Caroline et Cavrois le poursuivaient, qu'on fermât les grilles. Il monta vite les marches de pierre, les mains ramant à travers le vide, et tomba sur l'épaule de Bernard pour sangloter. Caroline le chassait des Moulins. Elle s'emparait de tout. Il appelait la mort. Sa vie sainte de laborieux, on la méconnaissait, on l'insultait, chaque heure. On ne lui donnait plus l'argent. Il n'avait sur le dos qu'un habit de velours ridicule pour la saison. «Je ne cherche plus que la mort. Je ne désire que la mort. Je ne suis plus rien, rien, rien... Et la mort ne vient pas!...» Bernard le conduisit devant l'âtre, le fit asseoir. Le père avait vieilli. Les rides blêmes plissaient davantage son front. De petites taches noires ponctuaient la peau flétrie de ses mains, où les veines s'embranchaient, grosses comme des cordes. Tel qu'un sac à demi vide, son ventre roulait dans la veste; et les mèches blanches tirées en arrière par le ruban de la queue découvraient le parchemin livide des tempes. «Oh! Oh!» répétait-il, en levant sa main décharnée; un sanglot d'asthme ronflait dans les fanons de sa gorge.
Son fils eut une compassion infinie. Il se le rappelait jeune, poudré, en habit noisette et qui l'attendait sur la route. De loin le père souriait; car il voyait alors. Il s'avançait vers son fils en rendant le salut aux villageois. Un bonheur évident illuminait son large visage affable. C'était bien cela. Hier. Dix ans... Augustin racontait à voix basse la venue du vieillard au camp de Boulogne, par le coche. Lui, simple sergent-major, ne pouvait offrir à l'aveugle les commodités indispensables. Alors, parce que le vieillard ne voulait point entendre parler d'Aurélie ni de Praxi-Blassans, et que les deux marins naviguaient, il avait pris la détermination de le conduire auprès du capitaine. Le vieillard gémit et se leva. Il ne pouvait plus rester assis, sans douleur. Le voyage et les cahots de la berline avaient accru ses maux. De meuble en meuble, il se traînait. Anxieuse, effarée, Virginie le regarda du bout de la pièce..., elle s'effraya des lamentations...
«Oh, gémissait-il, je souffre comme un enragé... Il ne fallait pas te marier, Bernard. Qu'est-ce que je suis maintenant? Rien... Votre vie remplace ma vie. Je vous gêne... tous, tous... Il n'y a plus qu'à mourir! C'est ma seule pensée!»
Personne ne répondit. Augustin se tenait coi, en tournant son bonnet de police dans les mains. «Mon père!... voyons... vous savez bien... que nous vous aimons!» redit Bernard qui le conduisit jusqu'au fauteuil. En une grande pitié, il se mit à genoux, baisa les mains osseuses. Il accomplit cela, dans le seul désir que son père s'émût à cause de l'orgueil filial abaissé, soumis. Inexorable, le père le repoussa: «Non... non... Laisse-moi! laisse-moi mourir en paix comme un pauvre chien qu'on laisse mourir en paix!» Et il développa ses griefs. Caroline le privait de repos depuis six semaines, en remplissant la maison d'ouvriers qui battaient les murs à coups de marteau. On transformait les moulins, les tanneries. Il ne savait plus un coin de silence où calmer sa fièvre. Un jour il s'était enfui jusque Cambrai, chez les Bénédictins. Caroline l'avait accablé de lettres doucereuses. Dépourvu d'argent, il avait fallu revenir. Elle ne lui en avait plus donné, sous prétexte qu'il se sauverait encore; et les notaires ne pouvaient rien obtenir d'elle non plus. Lui ne supportait pas cette humiliation. Aurélie approuvait sa soeur. Quand il se promenait au bord du canal, Cavrois le suivait, peut-être, pour le pousser à l'eau..., oui, pour le pousser à l'eau.
Augustin protesta, mais le vieillard de crier: «Alors je mens!... Je mens... Dis que je mens, toi! Dis-le...» Sa couperose s'ensanglanta. Les boules de ses yeux, couvertes de taies bleuâtres, saillirent plus fort. De la salive mouilla ses lèvres déformées. Bernard souffrit de le voir souffrir; il enferma dans les siennes les vieilles mains et les baisa de nouveau.
Il eût pleuré. Le père flairait partout la mort. Inconsciemment il la croyait proche, hostile, dans les paroles et les actes de ceux qui l'aimaient le plus.
Au château, il ne supporta près de lui, aux fins de le servir, que l'orpheline, dont le mutisme et les mouvements doux n'énervaient point sa terreur des hommes. Deux jours Bernard le rassura. Le vieillard demandait le soleil. Ses yeux savaient encore l'admirer ainsi qu'une ombre plus rouge, expliquait-il. Il le percevait surtout par la tiédeur de ses joues échauffées. L'adolescente joua du violon. Il parla de sa fille Aurélie, qui touchait de la harpe avec science. Bernard et Augustin les écoutèrent. Quelque chose s'allégea de leur peine.
Quant à Virginie, un mal de dents la tint couchée avec une joue monstrueuse. Humide de larmes, elle se plaignit sans qu'on la pût calmer. Cela rendit de l'inquiétude à M. Héricourt, qui blâma les mariages. Il exigeait que ses enfants lui restituassent sa fortune, puisque rien n'était plus à lui, puisque des femmes inconnues lui avaient pris ses fils, et que des hommes avides lui avaient pris ses filles. Il obtiendrait sa fortune par la loi. Seul, il attendrait la mort, à l'abri de tous. Il le jura en blêmissant. Son notaire agissait.
Le capitaine ne différait point de sa timidité d'enfant à la vue de cette fureur. Il s'imputait à crime de s'être marié. Leur père les accusait justement. Il avait, pour eux, édifié une fortune, apprêté le bonheur du destin, et on vexait son orgueil en lui montrant qu'il ne suffisait plus à l'affection de sa descendance.
--Père, pourquoi ne l'avez-vous pas dit... avant les fiançailles, pourquoi? Je vous aurais épargné cette peine... Pourquoi ne pas l'avoir dit.
--Tu le devinais bien! Ne voyais-tu pas mon irritation qui cachait mon chagrin... Tu n'as voulu rien comprendre. Ni Aurélie, ni Caroline... Vous m'avez tué, tué... C'est indigne..., moi qui vous aimais tant, moi qui ai trimé toute ma sainte vie pour vous...
Des pleurs durs sautèrent de ses yeux morts. Ses pauvres lèvres blanchâtres tremblèrent sur le vide de la bouche. Il ne blêmissait plus. Ses regards imploraient le ciel en larmoyant. Bernard souffrit cette souffrance, de tout son coeur. Il se jugea parricide. Sûrement leur père allait mourir de ce qu'ils avaient commis. Augustin le consola difficilement. Le capitaine répondait:
--Non, il s'est réfugié près de toi, parce que tu n'es pas marié. Du moins il n'y a pas entre lui et toi l'ombre qui sépare, l'ombre qui passe, l'ombre qui crie là-haut comme une chatte en folie...
--Scélérats! Assassins de votre père, Aurélie, Caroline, Bernard..., assassins!
Le vieillard cracha ces mots et toute la salive issue de ses gencives édentées... et puis sanglota tenant ses lèvres closes, par crainte d'une plus atroce hideur de sa face blette. «Oh! Oh!» gémit-il étranglé, en élevant son front douloureux.
Pareil à un enfant que rien n'apaise, il s'éternisa dans sa peine, au fond de la bergère en velours jaune. L'orpheline restait assise sur un carreau, attentive à tout. Vers le soir, Virginie moins malade vint protester de sa tendresse. Elle le chérissait. Ils couleraient tous trois une existence d'heureuse vertu.
--À d'autres!... Vous me détestez... Moi j'ai détesté mon beau-père. Vous me détesterez. On ne peut que se haïr.
Ils se regardèrent atterrés, sans force. Le vieillard condamnait ses bourreaux. Ils comprirent bien qu'ils l'étaient. De leur joie l'aveugle allait périr. Aucune prévenance ne le persuaderait. Aucune affection ne remédierait. Ils le virent se lever, chanceler sur ses grosses jambes en bas blancs, porter, de meuble en meuble, le poids de ses viscères flottant au sac avachi de son ventre. La mort chargeait déjà ses épaules.
«Je le tue, moi, je le tue!» se murmura Bernard. Il eût voulu subir la torture du remords. Même pas. En lui une stupeur triste se perpétuait uniquement.
--Je n'ai pas compris, se dit-il encore... et je le tue!
--Oh! ne pense pas cela; ne pense pas cela, sanglota Virginie, qui l'avait entendu.
Augustin trouva un apaisement. Il avait découvert un trébuchet; il demanda des louis, des écus, les déposa sur la table de marbre: «Voici. Bernard vous remet de l'argent sur ce qu'il vous doit. Comptez vous-même!» Las, M. Héricourt s'assit dans la bergère; ses vieilles mains effleurèrent les pièces. Il les caressa. Il marmonnait. De temps à autre il tirait ses bas jusqu'à la jarretière d'un geste encore vif. À la faveur du silence, l'orpheline fit renaître l'âme du violon.
Les deux infortunés vécurent ensemble.
L'aveugle se put distraire par l'ouïe, par le tact; et, lentement, le désespoir de M. Héricourt s'atténua.
Par malheur, il fallut que débarquât tout à coup Aurélie, effarée, dans sa redingote anglaise au dos large. _Le Moniteur_ annonçant la sentence et la mort du duc d'Enghien terrorisait la capitale. Praxi-Blassans avait tout de suite mis sa femme dans une chaise de poste avec la petite Delphine, afin de lui éviter les émotions que la police du Premier Consul pourrait bien valoir à ceux qui recevaient ostensiblement les amis de Moreau.
--Ma c.ère, ma c.ère, pleurait Aurélie... au milieu de ses malles et de ses cartons. Imagine-toi! Un lourdaud pris avec Georges raconte que les conjurés s'inclinaient devant un bel homme qui venait aux réunions. Il le décrit comme ci et comme ça... Buonaparté se dit: «C'est Enghien-Condé...» On envoie à Ettenheim un aide de camp, lequel apprend, on ne sait d'où, qu'Enghien faisait des absences secrètes. Voilà Buonaparté convaincu! Ni une, ni deux, ma c.ère! Ordre au général Ordener de passer avec les grenadiers à cheval de la garde sur les États de l'électeur de Bade. On arrête le duc dans sa maison. On enferme ses papiers et sa personne dans une voiture, et on le conduit à Strasbourg. Les cavaliers ont fait quatorze lieues en dix heures, aller et venir! Et puis, au galop de Strasbourg à Vincennes! Il y arrive le lendemain de son arrestation à onze heures du soir. Aussitôt la Commission militaire qui l'attendait l'interroge. Elle le condamne à deux heures du matin. À quatre heures et demie on le fusille. Eh bien, à neuf heures on confrontait le lourdaud avec Pichegru, à la Conciergerie, et le lourdaud de s'écrier: «Voilà l'homme devant qui tout le monde s'inclinait à la réunion...» Là-dessus, cette pauvre Mme Ordener court chez M. de Greschen, se jette à ses genoux tout en larmes, supplie le diplomate allemand d'intervenir en faveur de son mari, auprès de qui de droit, s'il y a des suites et un procès; car le général ne prévoyait point, en arrêtant le duc, que c'était pour le tuer. Elle crie que l'honneur de son fils sera perdu à cause de cela... Et puis le chien du duc, un amour de pauvre chien chéri!... Il l'avait suivi jusqu'au terrain d'exécution. Le duc l'a recommandé aux soldats, en disant: «Je ne vois ici d'amis avec moi que mon chien... C'est le seul vrai qui me reste. Qu'on ait soin de lui...» Mais le pauvre chien ne veut plus quitter Vincennes. À Paris... on demeure stupide... Je sais par ouï-dire qu'à la mort de Louis Capet la sensation fut petite auprès de celle-ci. Hier soir, à l'Opéra, il n'y avait pas vingt personnes pour applaudir Mme Gardel dans _La Dansomanie!_
--Praxi-Blassans n'en avait rien appris?
--Pas ça. Talleyrand et le Grand Juge lui-même ignoraient tout. Buonaparté a machiné l'abomination avec Réal et son Fouché... Je meurs. Donnez-moi du café au lait..., un massepain... Oh! je vais avoir un petit étourdissement...
Elle l'eut. Elle fléchit sur les genoux, abandonna ses bras étendus à Virginie et à Bernard; ferma les yeux... Ils la soutinrent. On apporta du vinaigre. Son chapeau polonais de velours marron inclina de côté. Les servantes lui frappèrent les mains. Elle reprit ses sens et fondit en larmes. Son mari allait être arrêté, fusillé. Elle appela «Gaëtan» et demanda les sels anglais de son nécessaire qui était resté dans la chaise.
Le Rival! Héricourt eût voulu contre lui porter la mort, ou la recevoir. Pourquoi le sort favorise-t-il ainsi ceux qui violent les règles élémentaires de l'honnête et du juste? Alors tout ment, les exemples illustres des grands citoyens, l'enseignement de l'histoire, la tradition romaine, les livres des philosophes! Ô l'étoile de ce Buonaparté parvenu grâce aux amants de la Beauharnais et s'affermissant par l'assassinat, la calomnie, toutes les trahisons, aux bravos de trente millions d'esclaves! Il évoqua les figures des bourgeois à l'aise qui ricanaient de sa ferveur envers Moreau... Augustin s'indignait aussi. Au camp de Boulogne, la révolte se lassait. Les officiers accusaient Moreau de n'avoir pas obtenu les avantages décernés par Buonaparté à ses compagnons d'Égypte et d'Italie. Ne voulant rien recevoir du Corse, il compromettait l'avenir de ses amis. Il eût pu exiger des places, des honneurs, des commandements, et, en situation première, déverser les mêmes faveurs sur l'armée du Danube. Trop orgueilleux, il s'était tenu à l'écart. On lui reprochait de satisfaire un amour-propre égoïste au détriment de ceux dont les fatigues, les risques et le sang lui avaient acquis la fortune. Prêt à repartir pour le camp, Augustin promit à peine d'y protester.
--Ah! Ah! fit Bernard étonné de son frère, et il lui saisit le poignet. Tu passes à l'autre, toi aussi?... Réponds.
Le grand garçon balbutia. Il brossait les galons de sergent-major sur sa manche bleue. Moreau avait-il donné des ordres? Lui ne savait rien, d'ailleurs. Le général Junot le protégeait, Oudinot aussi. Il suivrait ses chefs. Que pouvait-il, petit sous-officier, contre la discipline? On disait que le peuple de Paris délivrerait Moreau. Alors il marcherait avec son régiment... L'heure du départ, au reste, le pressait. Secrétaire, provisoire à l'état-major de sa division, il ne pouvait plus prolonger son absence.
L'aîné se contenta de le regarder en pleins yeux: «À ton aise!» Augustin haussa les épaules: «Allons, adieu, mon frère. Écris-moi plus souvent. Tu ne m'écris rien. Cavrois me donne des conseils, lui!--Il ne faut prendre conseil que de soi-même.» Afin que leur séparation fût plus cordiale, ils reparlaient de leur père et de sa manie qui les attrista. La présence d'Aurélie fit craindre un nouvel effarouchement du vieillard, une autre fuite. Ils se quittèrent anxieux devant le cabriolet et le cheval rouge attelés pour conduire le jeune homme au bureau de la diligence. Les lanternes jetaient deux rayons. Ils éclairaient au passage les branchettes des haies, la mousse des arbres.
Cette visite de son frère où il avait paru si loin de leur ancienne amitié laissa de la détresse à Bernard. Ce n'était plus l'enfant studieux qui admirait le houzard et le priait de redire ses aventures, ni l'échappé de la maison arrivant avec les chariots de fournitures sur le Rhin, saisi par la fièvre nationale, mais un homme dissimulant sa conviction et qui pensait à une vie inconnue de sa famille, une vie différente, égoïste, que le flegmatique Cavrois préparait.
Auprès du père tranquille dans le pavillon du sud, Bernard se calma. Le vieillard consentit à rire de ses petites habitudes, de ses boutades en les racontant. Il avait rabroué celui-ci et molesté celle-là. Il se jugeait impudent. L'orpheline souriait aussi. Elle, jusqu'alors muette, se mit à rappeler les menues espiègleries de son enfance, en s'animant. Et ils riaient tous deux, très amis, pendant qu'il tirait ses bas au-dessus de la jarretière. Il croquait des pastilles avec elle. Sans qu'il la vît, ils se connaissaient très bien, entre les lumières des quinquets. Il la traita de «drôlette» et pria son fils de commander, pour les repas, certains plats sucrés agréables à sa gourmandise, du vin blanc mousseux. Bernard le crut heureux et guéri.
Dans la bibliothèque, Virginie luttait contre son mal de dents pour faire à Aurélie les honneurs. Celle-ci, mignonne et agitée, ne cessa point de craindre le désastre de Praxi-Blassans. Sur un sofa la petite Delphine dormait en boule dans ses robes blanches et contractait ses poings minuscules contre la lippe de sa lèvre humide. Ils causèrent à trois de Buonaparté et de la mort, jusque l'heure où ils conduisirent Aurélie, pâle de fatigue, dans sa chambre. Au lit, avant que Bernard eût pu lui parler, Virginie, épuisée par l'agacement de la douleur nerveuse, s'endormit de suite, ronfla. Le capitaine veilla seul dans la haine de Buonaparté.
Virginie dormait. Il se retourna sous les couvertures. Son pied frôla les jambes douces, chauffées déjà par le lit. L'épouse enlisée dans le sommeil n'était plus qu'une masse tiède, à peine vivante, et pelotonnée de telle sorte qu'elle reprenait la forme de ces coquilles marines flottant au bout des algues, parmi les transparences obscures des eaux. Il évita d'y toucher encore.
Vers le milieu de la nuit, après une courte somnolence, il crut entendre une marche étouffée dans le corridor. Cela venait depuis l'appartement d'Aurélie, par elle choisi tout voisin, à cause de ses peurs, bien qu'une chambrière couchât auprès. Son frère pensa qu'elle s'effrayait du vaste château, de la pluie, des cris du vent dans la cheminée. Deux braises achevaient se ternir entre les cendres des bûches. Il écouta les soupirs rares et profonds d'une respiration contenue. On s'arrêta. Des étoffes bruissèrent contre la porte de la chambre, et puis tout se tut, sauf les soupirs. Que faisait Aurélie? Peut-être s'inquiétait-elle de Praxi-Blassans. Il convenait de la rassurer. Il remua. Elle souffla doucement: «Bernard!» En robe de chambre et en babouches, il fut jusque la porte, l'ouvrit devant une soeur qui grelottait à l'air froid, malgré sa douillette matelassée d'ouate. «Virginie dort?--Elle dort. Vous avez eu peur?--On a marché dans le parc!--Ne craignez rien. Des maraudeurs, quelquefois, viennent ramasser les branches que casse la bourrasque, mais la maison est bien gardée. Un domestique couche dans le vestibule, et les gens d'écurie dans les communs.--Tu ne dormais pas non plus. Mon père m'inquiète. Il refuse toujours de me recevoir?--Il faut lui éviter les émotions. Demain je lui parlerai. Aurélie, vous allez prendre froid.--J'ai si peur, seule au milieu de cette grande chambre. Delphine dort dans son berceau. Derrière le paravent, la servante ronfle comme une brute. Je me sens trop seule, Bernard. Et ce vent qui secoue la maison. Les portes gémissent. Le bois craque. C'est à mourir de peur. J'ai poussé les verrous... Quand le rideau tremble contre la fenêtre, je n'ose pas y voir.--Entrez, dit-il.» Ils chuchotèrent. Virginie ne bougeait pas, roulée en boule, et ses hanches gonflaient le drap. «Mon pauvre frère!» murmura l'autre. Bernard pensa que cette lamentation visait le malheur de la famille frappée par l'infortune de Moreau et la démence de l'ancêtre. Il tenta un geste de tristesse, parla de Praxi-Blassans trop habile et trop indispensable à Talleyrand pour ne se tirer point de cette fâcheuse affaire. Mais Aurélie tenait à son idée: «Elle dort toujours ainsi?--Elle dort beaucoup, répondit-il. Les rages de dents la fatiguent. Elle dort comme une enfant, comme Delphine.--Moi je veille avec Gaétan. Nous nous consolons ensemble. Je ne la comprends pas de dormir ainsi quand elle te sait malheureux, à cause de notre père.--Ce n'est pas son père. Et puis, dans sa position...--Tu l'aimes?--Oui, elle est bonne, et quelle belle fille, Aurélie, si vous saviez!--Ah! Elle n'a pas la taille fine.--C'est vous qui me l'avez choisie. Je la trouve parfaite.--Elle ne manque pas d'esprit?--Elle a beaucoup de sens.--Oui... Enfin! Tu es content, Bernard?--Nos habitudes s'accordent.--Qui ne s'accommoderait de toi?--Oh!» Elle murmura de grands éloges. Le colonel raffolait de son gendre, au reste, comme le petit beau-frère Edme Lyrisse, qui laissait là ses jeux pour étudier afin d'entrer vite à l'École de cavalerie, puis d'en sortir dragon. Praxi-Blassans aimait ce «caractère romain» que le soldat cultivait en lui. Elle-même l'avait toujours jugé d'une séduction dangereuse. N'eût été le lien de soeur à frère elle l'eût redouté pour le repos de son coeur. Aurélie baissa les yeux.
Ils demeurèrent sans paroles quelque temps. Drapé dans sa robe de chambre, Bernard s'accouda sur ses genoux et regarda le pétillement du feu ranimé. Au fond de soi, il avait toujours pensé à cette heure qui maintenant sonnait tout un carillon d'espérances maudites. Virginie respirait trop fort en rêvant sous les couvertures, loin d'eux, à cause de la vaste chambre. Sa soeur haletait en silence. Oui, ils s'étaient rencontrés comme des âmes étrangères, un jour, au tournant de l'enfance. Il l'avait désirée. Elle avait craint la force de ce désir. Contre cela ils luttaient encore. «Je regrette de t'avoir marié, soupira-t-elle.--Pourquoi?--Le sais-je?» Elle se recroquevilla sous la douillette que couvraient ses cheveux répandus. «Gaétan s'occupe de choses trop hautes, reprit-elle, et sa voix tremblait, s'étouffait. Il ne m'appartient jamais. Il ne partage pas mes peines. Notre père me renie, à présent. Il restait toi. Et je t'ai marié. Alors je n'ai plus personne que la petite Delphine, et celui qui va naître, qui frémit entre mes entrailles.. Mais jusqu'au jour où mes enfants atteindront l'âge de savoir, je vieillirai solitaire. Pourquoi t'ai-je marié? Tu te rappelles? Autrefois, ton affection m'effrayait; puis cela s'est calmé, quatre ans, puis cela est revenu, cet automne, quand ta blessure se cicatrisa. Je te mariai. Plains la pauvre Aurélie. Plains-là...» Elle secouait la tête.
Lui ne sut dire. Il sentit bien qu'elle ne proposait rien d'infâme, qu'elle ne rappelait rien de criminel, mais seulement l'intimité possible d'une affection entre leurs deux âmes sympathiques, attirance dont elle avait, courageuse, à deux reprises, écarté le péril, par la présence suscitée de la grisette Zulma, par celle de Virginie.