La Force Le Temps et la Vie

Chapter 14

Chapter 143,669 wordsPublic domain

Il la trouvait rose, les lèvres en moue; de la sueur sourdait sur la peau mate. Ses mèches roulées en corne de faunesse mêlaient leurs lueurs bleuâtres aux sourcils noirs. Il la contemplait. Il devinait les vigueurs de la gorge dans la batiste entr'ouverte, et ce que les bras pouvaient enclore de rêves. Un élan le saisissait comme lorsque les chevaux de l'escadron couraient ensemble et que les hommes criaient à l'unisson autour de son âme. Des puissances invisibles, des poussées d'attendrissement le lançaient, l'entraînaient, l'enlevaient, et il tombait, étourdi, sur le beau corps aussitôt couvert de ses baisers.

--Dis-moi, Virginie, ce qui t'a plu en moi?...

--Sais-je? Tout.

--Mon allure?

--Oui, ton allure.

--Mon caractère?

--Oui, ce qu'on voit de ton âme sur ton visage, tu respires l'honneur. Tu es un vrai paladin.

--Merci, coeur!

--Et de moi, qu'est-ce qui t'a plu?

--La crainte que tu semblais avoir de me céder.

--Oui, oui... Tu as deviné juste.

--À Gros-Bois?

--À Gros-Bois... J'ai eu peur de toi, mon grand guerrier, la première fois.

--Et tu te cachais la figure derrière la petite Delphine, droite sur tes genoux.

--Je ne voulais pas que tu devines... Tu as un regard... Aurélie pense aussi que tu as un regard qui... Oh!

--Aurélie!

Il crut rougir. Elle ricana. Mme de Praxi-Blassans vantait son frère depuis longtemps. À la seconde entrevue avec les Lyrisse elle avait décrit le caractère du capitaine, et son physique. Seulement la malencontreuse balafre de Hohenlinden retardait alors les présentations. Il semblait à Virginie que sa belle-soeur avait beaucoup désiré le mariage.

--Elle te redoutait, je t'assure. Tu lui faisais peur.

--Je ne la vois point fréquemment. Elle habite Paris, et mon régiment a fait les garnisons de Toul, Reims, Nancy.

--N'importe. Je suis sûre que tu l'impressionnes encore. Vous n'êtes pas frère et soeur de même mère.

--Virginie...

--Je deviendrais facilement jalouse d'elle. Elle t'évite comme si elle craignait tes entreprises.

Bernard la dissuadait mal, fier de savoir qu'il inquiétait sa soeur de la sorte; mais contrarié d'apprendre que la vertu de sa femme ne reculait pas devant un tel soupçon. Il l'eût voulue plus ignorante de la passion. Il douta de la pureté enfantine qu'il s'était plu d'abord à lui attribuer. Entre eux, dans l'intimité de la nuit, la recherche de certains plaisirs n'était pas sans révéler sinon d'anciennes expériences, au moins des espoirs fortement imaginés au cours de l'adolescence.

Cependant elle chérissait des sensations naïves de toute petite fille, celle de rester des heures, sur un roc du parc, contre lequel se dressait le débris de l'ancien donjon ducal détruit lors des guerres bourguignonnes. Elle pleurait là d'émotion, sans commenter rien de ce trouble, lorsque la lune se levait. Elle tressaillit à l'essor subit d'un oiseau, au passage furtif d'une belette sous le lierre. «Ô mon guerrier!» murmurait-elle, en grelottant contre le bras de l'époux transi par le froid nocturne. Pour rien au monde elle n'eût consenti à quitter la place où elle récitait ses lectures d'histoires fantastiques. Bernard devait aussi lui en conter d'autres. Ensemble ils frissonnaient, se demandant de quel être dépendait l'ombre méditative soudain apparue devant eux, contre un pan de ruines.

Ils se remettaient à peine dans la salle à manger, dont les poutres, peintes de noir à larges filets d'argent et d'armoiries successives, soutenaient au plafond des lustres insuffisants pour éclairer l'espace. Les laquais s'effaçaient dans la nuit de la salle où clignotaient de ci, de là, les flammes des quinquets, où grésillaient les mèches des chandelles coulant sur les candélabres en bronze vert qu'élevaient trois griffes d'aigle aux angles des dressoirs.

Virginie épiait par-dessus son épaule l'approche imaginaire des fantômes. Bien qu'il plaisantât, le capitaine suivait avec inquiétude ce regard. Il évoquait la terreur d'Engen et le vieil officier de chevau-légers, dont les Bretons croyaient la bouche pleine d'incendie. Elle l'amusait par sa mine de fillette ouvrant des yeux peureux, comme si l'Invisible l'eût grondée.

De la petite fille, au reste, la femme se dégageait peu, en dépit de la taille faite et des formes pleines. À cheval, l'après-midi, elle essayait toujours de prendre le galop et de courir, véritablement désireuse de ne voir point son mari l'attraper. De la cravache elle fustigeait la jument blanche. Ils rivalisaient le long des routes. Le voile vert de Virginie flottait au loin, comme les pans de son écharpe et le bout de son amazone brune. Elle boudait si le capitaine, par crainte d'une chute, la rejoignait trop vite. Alors ils rentraient en silence; ils accusaient leurs caractères jusqu'à la minute où une réflexion polissonne du soldat leur donnait la joie réconciliatrice.

Pour ces brouilleries, ils renoncèrent momentanément à l'équitation. Bernard prétendit la peindre. Il fit venir des pastels, des couleurs, un chevalet. À la deuxième esquisse, comme il finissait les cils sombres sur les yeux clairs, il s'étonna de les juger identiques à ceux de l'adolescente prise dans la chevauchée de guerre, et il termina le dessin selon le souvenir de Moesskirch.

Ce fut exactement, avec ses maigres jambes drapées de gros bas bleus, la petite bavaroise, qui regardait fixement devant elle le vainqueur épouvantable. Sa bouche demi-couverte, pareille à un fruit partagé, frisures longues de ses cheveux d'ambre et d'or, l'ovale épais de sa face laiteuse, il les exprima tout à fait, non moins bien que la souffrance tracée par deux rides légères unissant les narines et les lèvres.

Il la dessina sans compassion. Cette pauvre figure ne lui rappelait qu'un plaisir violent aiguisé par la vue des larmes et les gestes de défense. Volupté dans le sang et les pleurs qui lui valait de l'orgueil pour avoir senti plus intensément alors la victoire sur une race dont il pénétrait la chair par le fer et l'amour. Oui: un moment de sa vie.

--Ce n'est guère moi, critiqua Virginie qui se penchait.

--Tes cils, tes yeux...

--Peut-être...

--Ton front, tes cheveux...

--À peine. Je semble petite fille.

--N'étais-tu pas ainsi, il y a cinq ou six ans?

--On m'appelait «noiraude». Là-dessus j'ai le teint blanc.

--Quand tu boudes, ces deux rides se marquent entre tes narines et ta bouche.

--Chez tout le monde aussi.

--Tu ne te trouves point ressemblante à ta figure de quinze ans.

--Un rien, vers les yeux et les sourcils.

--La bouche?

--Non.

--Si fait.

Il s'attarda, se garda de convenir qu'il évoquait, de ses crayons, l'image d'une autre.

--N'importe, consola Virginie, c'est un joli dessin.

--Peuh!

Ils le conservèrent. Ensuite Bernard réussit une miniature au goût de sa femme. Elle parut en un fond de ciel bleu et de feuillages, vêtue d'une robe blanche coulissée au-dessous des bras que couvrait à demi une écharpe orange. Ses cheveux aux boucles pendantes paraient de rêverie la tête inclinée, méditative. Un cercle d'or encadra le chef-d'oeuvre peint sur lame d'ivoire. Elle aima davantage son mari.

Quand la température s'adoucit, ils revinrent à la ruine de la tour. D'après leur désir, l'orpheline s'y cacha pour y jouer sur le violon des mélodies allemandes. Virginie trouvait cela «poétique». Assis tous deux devant l'arcade rompue de l'ancienne porte, ils philosophaient parce que des moineaux habitaient les trous de la muraille. Le lierre tombait en rideau devant le jour limpide. Virginie aimait l'univers, les bestioles, Bernard. Parfois elle se déclarait étourdie, à la suite d'une caresse, et se laissait choir doucement, des larmes aux cils, avec la feinte de s'évanouir. Le capitaine ne s'en effraya point. Il s'amusait beaucoup de ces petites parades que concluait toujours une vigoureuse volupté sans souci de l'herbe humide, ou de la fille restée là, muette, immobile, en robe de bourracan et en marmotte de laine grise.

Que pensait-elle, l'enfant rousse, du bruit des baisers, des soupirs haletants, des étoffes froissées? Elle semblait inattentive. Des accords se suivaient en sourdine qu'évoquaient machinalement ses doigts et l'archet. Elle ne souriait ni ne rougissait, mais droite, au milieu de la sente, elle n'écoutait, eussent-ils cru, que le vent. S'ils la questionnaient sur son âme, elle répondait peu de chose. Elle se disait heureuse ainsi, puisqu'on écoutait attentivement. Un maître de chapelle lui avait appris l'art avant de mourir, lui-même. «Je l'aimais bien, avouait-elle. Il m'a laissé la musique.» Elle ne savait lire ni écrire et retenait seulement les airs exécutés en sa présence sur le clavecin. Envers cette malheureuse, Virginie affectait une sympathie tragique. Souvent, de sa main, elle lui démêlait la chevelure, lorsqu'il venait des visites, afin d'obtenir des compliments sur sa bonté. Le pauvre qui sonnait à la grille attendait des heures qu'elle arrivât du fond des allées munie de pain, de loques, de rogatons. Elle distribuait cela, sur le bord de la route, heureuse d'être vue et saluée pendant cette occupation théâtrale.

Ces allures châtelaines flattaient son mari. Il approuva qu'elle fît construire sous le grand saule un tombeau de plâtre. Il le séduisait moins, qu'elle lût Werther à haute voix. Les histoires de coeur l'intéressaient mal. Aux jours de lecture, il se rappelait mieux ses devoirs militaires. On lui sellait un cheval. Il courait jusque la ville pour échapper aux dissertations sur la vertu de Charlotte. Il retrouvait avec plaisir le quartier de cavalerie, les hommes en culotte de coutil et en bonnet de police, et qui étrillaient le poil des chevaux.

Les conscrits apprenaient le maniement de la carabine, sous la surveillance de l'adjudant Cahujac, verbeux et colérique. Imberbes, hâlés par le soleil, blonds comme le froment mûr, ils abattaient ensemble les canons de leurs armes, une jambe en avant. Pitouët, lieutenant, examinait les bêtes soumises au pansage. Il avait belle mine dans son habit vert, sous le bonnet de police à gland d'argent. Son sabre cherchait le pavage à chaque pas.

--Buonaparté a fait arrêter le général Moreau, murmura-t-il un matin dès que Bernard fut auprès de lui. Vous le saviez, mon capitaine?

--Non.

Héricourt se reprocha son indolence. Il avait parcouru les lettres récentes de Praxi-Blassans, du colonel Lyrisse. Leurs prévisions avaient paru indifférentes à son bonheur d'amoureux. À peine avait-il salué de quelques jurons les phrases qui annonçaient les prétentions du Rival, et le désir de restaurer à son profit «l'empire d'Occident».

--Que savez-vous, Pitouët?

--Motus! Au Café des Nymphes, nous causerons. La police du Premier Consul a l'oeil sur le quartier.

Et le lieutenant morigéna un cavalier pour la façon dont il coupait les crins de sa monture. Alors survint le chef d'escadron, l'élégiaque officier, qui, s'il ne portait plus dans un sachet vert la boucle de sa cruelle, n'avait point quitté ses mines alanguies ni ses soupirs. Les poches bistrées de ses yeux indiquaient quel prix son âge mûr payait à l'amour. «Heureux mortel! s'écria-t-il. Une épouse sensible et charmante te retient dans ses bras jusque cette heure! Tu vis au sein de la nature, dans le luxe d'un palais... et moi je pleure l'infortune de mes jours. Une maîtresse inconstante ravage ma vie...» Il narra ses malheurs. Lui ne voulait rien savoir de la politique. Il récitait des vers, en précédant jusqu'aux chambrées son capitaine, pour visiter les paquetages, le contenu des portemanteaux, et vérifier l'état des brides. Sans parler moins de sa Mathilde, il infligea des jours de prison au trompette qui avait caché des brochures sous sa paillasse et conservé du lard au fond d'une botte. «Tu vois, capitaine, ces jeunes guerriers n'ont plus de vestes propres, et leurs culottes sont trouées pour la plupart. La nation délaisse ses défenseurs. Moi, je m'étiole dans une paix oisive. Ah! quand donc retentiront les trompettes de Bellone pour que nous puissions conquérir les lauriers qui pansent les blessures de l'âme, ou la mort qui les ferme à jamais...» Cependant le colonel les appelait au rapport. Ils trouvèrent l'ancien postillon étalé sur une chaise, poussif, et qui fustigeait ses bottes de la cravache. Il annonça l'arrestation de Moreau à ses officiers et cria qu'il mettrait aux arrêts quiconque parlerait politique dans la ville. «La police guette, je ne tiens pas à perdre mes officiers... Et tous les jours manoeuvres de régiment! Le boute-selle à six heures du matin, Messieurs!»

Il les emmena pourtant au café. Tous espéraient encore le triomphe de Moreau et que le peuple le porterait aux Tuileries, avant la fin du procès.

Ils en jurèrent trop haut dans la salle blanche que les pipes enfumaient. Les marchands de gazettes apportèrent _le Moniteur_. On le déplia vivement. Il y était soutenu que Moreau et Pichegru, complices de Georges Cadoudal, avaient tramé un complot attentatoire à la vie du Premier Consul, pour rétablir les tyrans avec l'aide de l'Étranger. Des bourgeois vociférèrent contre les traîtres en reposant leurs chopes de bière. Le capitaine, pour les convaincre, déclara que la feuille mentait. Buonaparté désirait se défaire d'un rival glorieux, le perdait par des accusations mensongères.

--À d'autres!

--Tout le monde connaît les vieilles histoires du 18 Fructidor! Moreau s'est bien gardé jusque là de communiquer au Directoire la correspondance de Pichegru saisie dans les caissons du général autrichien. Ce sont deux têtes dans le même bonnet! Le général Buonaparté a raison. Il faut écraser les ennemis de la Nation, qui sont vendus à l'or anglais!

Furieux, ils brandissaient leurs pipes. Ils se coiffaient, se décoiffaient, battaient les pans de leurs redingotes et frappaient les tables avec leurs tabatières pour appuyer ces opinions. Ils feignirent de parler entre eux, à l'écart des militaires, par crainte d'une querelle. Sans risques, ils étaient heureux de haïr; et ils couvraient d'injures Moreau, ses amis, en s'exaltant.

Héricourt, au contraire, dévoilait toute la machination du Consul. Il abaissait les mérites du «déserteur d'Égypte», il attribuait à Desaix la victoire de Marengo, bataille perdue d'abord par Buonaparté. Il se jugeait courageux de crier jusque sur les gens rassemblés devant la porte. Pitouët lui donna la réplique non sans battre de la cuiller le cassis dans le cognac. «Tu sais, Monsieur, remarqua le colonel, on t'écoute. Et la police?...» Il dévisageait les hommes dans la rue. Des redingotes olive, des redingotes marron s'amassaient en face, des épaules se haussaient; des figures ironiques grognaient sous les ailes des hauts chapeaux se frôlant: «Les militaires soutiennent la conspiration des brigands. On les fera monter tous à la guillotine.--Et ce sera bien fait,» conclut un forgeron qui renoua son tablier de cuir, partit, ricaneur.

Ils entrèrent et s'assirent, commandèrent de la limonade. Pitouët s'appuya sur son sabre pour proclamer que des aigrefins soudoyés par les consuls avaient fabriqué de fausses signatures de Moreau, signatures colportées chez les royalistes de Londres afin de soutirer des sommes à ces naïfs en faveur d'un prétendu complot, purement imaginaire. Mais les bourgeois éclatèrent de rire. Ils jugeaient l'explication comique. «Nous n'en voulons plus des Capets!... Fini, mon capitaine!»

Héricourt s'excita. Fort de la vérité, il voulut la faire entendre. Eux montraient les phrases du _Moniteur_: «C'est écrit, là, peut-être! Je sais lire, Mossieur, moi!» Et de ne pouvoir en ces cervelles obscures faire luire l'évidence, il enragea. Ni ses coups de voix, ni ses démonstrations ne les affectaient. Rougeauds, les bajoues lourdes, l'oeil malin, ils s'amusaient de le voir convaincu; et, pour en mieux jouir, s'accoudaient sur leurs grosses jambes à l'aise dans de courtes bottes à revers.

Le colonel leva toute sa stature et prit sous le bras les deux officiers, les emmena dans un coin. N'étaient-ils pas fous d'ameuter la population? Il leur indiqua deux mitrons en veste blanche, un perruquier le fer à la main, cinq ou six commères drapées dans leurs écharpes et qui écoutaient, du ruisseau, l'altercation.

Allons, Monsieur, tu sais, il est l'heure de la manoeuvre. Je te commande. Au quartier, je te prie!» Il les fit sortir.

Le capitaine obéit, en pâlissant. Pourquoi Buonaparté, son rival, triomphait-il, contre la justice, l'évidence, contre le génie de Moreau. Ah!... il tapa du talon le pavé humide. C'était l'obstacle de son destin, cet homme! La ville vacilla devant son regard avec les arcades de la place, la statue du grand homme, les pots à feu des façades. En lui tout se révolta. Pourquoi les gens aimaient-ils à ce point l'homme de Brumaire, jusqu'à ne contrôler aucune de ses affirmations, jusqu'à ne pas reconnaître dans ce procès abominable la vengeance d'un émule et d'un lâche. Les larmes lui vinrent aux yeux. Il interrogeait le ciel grisâtre où planaient les corneilles. L'homme sensible lui murmura: «Votre sang généreux bout dans vos veines. Une sainte fureur vous transporte, vous égare. Modérez votre ardeur. Souriez tristement à l'adversité qui menace la patrie. Volez dans les bras d'une épouse vertueuse qu'alarme peut-être votre absence, et cherchez l'oubli de vos justes colères dans sa tendre étreinte. Je vous dispense de manoeuvrer ce matin.»

Bernard refusa. Il se voulait meilleur, rigide envers soi. Au quartier, il se mit en selle, mena les dragons dans la campagne; il dériva la force de sa colère dans la vigueur de ses commandements, la promptitude de ses voltes, la préoccupation d'obtenir que les cinquante chevaux de ses hommes arrivassent en ordre sur la ligne.

Il avait toujours trouvé dans la violence de cet exercice l'apaisement de ses colères. Comme une meute de vénerie, il dressait sa compagnie, bêtes et gens, heureux de constater l'alignement des troussequins sur la direction de son regard, la propreté des plastrons rouges, des culottes blanches, les lueurs de cinquante sabres, et celles des crosses de mousquetons pendus aux buffleteries immaculées. Les petits plaisirs et les petites infortunes de ses soldats l'intéressaient beaucoup. Il savait que les vaches du père d'Yvon n'enflaient plus; que la mère Tréheuc n'avait pu vendre son varech, que la soeur de Marius entretenait un petit commerce d'épicerie, près de La Joliette, que les moutons de Cahujac multipliaient lentement. Il accordait à Nondain un congé de semestre afin de parer sa vigne, car les parents vieillissaient au village de Touraine. Les conscrits questionnés sans cesse l'informaient de même sur leur sort. Bernard aimait sentir ainsi toutes les provinces de la nation exprimer par des voix leurs peines, leurs espoirs. La Bretagne et la Provence, pays de mer, l'attiraient pour ce que vantaient Marius et Tréheuc. Il s'y promettait des voyages. La compagnie rangée lui valait la sensation du toutes ces races fondues en une même âme, sous l'uniforme d'habits verts, de pompons rouges, de peaux de panthère aux casques formant un seul profil clair. Aussi la moindre piqûre de rouille aux armes, la moindre tache aux culottes, lui semblait une chose néfaste. Cela rompait la splendeur une de la nation, cela souillait le pur idéal de la patrie, et il punissait rigoureusement les hommes coupables d'avoir terni devant son regard la divinité française.

Ce matin-là, il n'épargna point les négligents. Puisque Buonaparté abaissait la morale du caractère latin, à la face de l'histoire, il fallait que chacun exaltât les autres qualités des citoyens, afin de relever par des mérites nouveaux le jugement futur. Vingt fois il fit recommencer une conversion d'escadron sur le pivot de sa monture jusqu'à ce que, à trois reprises, le flot des centaures arrivât sans brisure dans l'axe de son geste et s'arrêtât net, la ligne fixe. Pour quelques pailles oubliées dans les crinières, il envoya l'adjudant Cahujac, qui avait passé l'inspection, réfléchir aux arrêts pendant huit jours. Ensuite, parlant au front de bandière, il prêcha que chaque dragon devait ressentir l'orgueil de préparer les destins glorieux de la République, devait paraître lui-même à tout instant «la noble statue du citoyen vertueux».

Satisfait de sa phrase, il rendit le commandement de l'escadron à l'homme sensible qui, jusqu'alors, avait contemplé l'eau de la petite rivière bornant le terrain de manoeuvres, tandis que son cheval broutait l'écorce d'un saule. Puis, les troupes revenues au quartier, Héricourt fut mettre pied à terre au seuil du libraire, chez qui logeait le lieutenant Pitouët. Il le trouva le nez dans sa paperasse, et qui ébarbait avec les dents sa plume d'oie. Pied-de-Jacinthe épelait dans un livre relié en veau. Ils économisaient sou à sou pour leur imprimerie. D'Allemagne ils avaient rapporté de quoi acheter les presses; mais il leur manquait encore les fonds de roulement. Pied-de-Jacinthe apprenait aussi la composition. Il avait là sa casse sur un tréteau de bois, et, muni de bésicles, il assemblait les caractères, difficilement. Le maréchal des logis était devenu le séïde et l'esclave, en même temps que l'auditeur de Pitouët. Le lieutenant lui récitait l'emphase de ses diatribes, où Buonaparté et Catilina se confondaient sous les épithètes de réprobation. «Nos hommes marcheraient-ils pour Moreau? demanda Bernard.--Ils marcheraient.--Le reste de la garnison?--Les gazettes font du tort. On croit qu'il travaille pour les tyrans...» Le capitaine sentit qu'il n'y avait rien à tenter. Pitouët insulta les soeurs de Buonaparté, raconta des ignominies sur Pauline et sur la Beauharnais. Pied-de-Jacinthe doucement se remit à épeler: «Cé-la-don-ché-ris-sait-la-ten-dre-Syl-vie...» Son gros doigt suivait la ligne... Il y avait encore dans la chambre deux sabres sur leurs clous, une selle et ses accessoires, une cuvette étroite contre un miroir mobile entre deux colonnettes d'acajou, des pistolets d'arçons sur une chaise de paille, et un pot de basilic flétri dans la fenêtre. Le lit de camp souillé de tabac servait d'étal à quelques pipes. Bernard se dégoûta, sortit.

Au retour avec de l'exaltation et des vigueurs, il souhaitait qu'un fils lui naquît, dont l'effort renverserait un jour le mensonge du despote. Celui-là serait comme la statue du stoïque romain. Son exemple entraînerait les énergies latines que la fatigue de révolutions récentes n'aurait point alors préparées à l'avilissement. Quant à lui-même, Bernard pressentit n'être plus que l'éducateur de cette force nouvelle. À elle de réaliser son voeu de justice! De là naquit un élan d'amour qui le saisit en pleine route, le long des champs mouillés, dans l'odeur vive de l'air pluvieux. Il désira tout à coup sa femme autrement. Ce qu'elle lui avait donné jusqu'à ce jour de caresses, de beauté, ne compta plus. Il lui sembla qu'il ne l'avait point possédée d'une façon certaine, que les étreintes dans la structure blanche du lit ducal ressemblaient trop à toutes les étreintes des voluptés passagères. Il comprenait autre chose. En elle, il aimait l'avenir de la race, et la meilleure justice réservée aux gloires des générations futures. Il s'attendrit. Il pensa que, sur cette même route, un jour, son fils, homme, dominerait aussi, du haut de la selle, et dans la noblesse de sa méditation, les perspectives vaporeuses du pays connu par sa mère dès le premier éveil des sensations enfantines. Il piqua sa jument, fou de vouloir aimer tout l'avenir de vérité dans la forme de sa jeune femme.