Chapter 12
Nulle vocifération ne s'interrompit lorsque, soudain, le couvert manqua et qu'il fallut gravir en ligne de fourrageurs la pente difficile. Le colonel injuria rudement chacun. Corbehem menaçait les hommes, piquait du sabre leurs chevaux pour les faire courir. Cahujac et les Gascons criaient sans qu'on les entendît, tant hurlait la canonnade dont le bruit uniforme était de temps à autre décousu par les feux de file. Bernard grognait et préparait tout haut les insolences à dire pour le lendemain, où il provoquerait les capitaines. Mais une branche craqua, se déchira, s'abattit le long des pierrailles, parmi sa jupe de folioles neuves. Un boulet perdu l'arrachait. Héricourt revint à la notion du péril. Exaspéré, il galopa, désireux d'apercevoir. Sa bête franchit une montée, et, par delà, ce fut l'aspect de la seconde bataille, entre deux cadavres de soldats; l'un était couché sur le ventre, la tête trouée au-dessus de l'oreille, et la moitié des boutons manquaient à ses hautes guêtres noires; l'autre, sur la croix de ses buffleteries blanches, vomissait encore du sang frais avec une grimace d'enfant blond qui tousse, bien que ses mains inertes restassent sans crispations, et ses yeux écarquillés sans lumière. La fourmilière des infanteries grouillait partout, crachant les éclairs de sa fusillade. Les colonnes françaises, à plumets rouges, reculaient lentement. Des compagnies revenaient en arrière parmi les clameurs des serre-files, aux sons des tambours. Le long du rang, des hommes s'écroulaient soudain d'une pièce dans leurs habits bleus, en perdant leurs bicornes. D'autres quittaient l'escouade et s'asseyaient à terre, pour déboutonner leurs guêtres, découvrir la blessure. En haut d'une charrette rustique, un chirurgien donnait des ordres aux aides hissant sur la paille de la voiture un garçon qui poussait des cris atroces et se débattait, gigotait. Vers ce char à foin se hâtèrent de toutes parts des soldats qui soutenaient leurs bras rompus, qui étanchaient avec la main le sang jailli de leurs faces. C'était une cohue folle de gens à demi nus montrant de loin leurs ventres crevés, les viandes de leurs jambes entaillées, pleurant et se bousculant. Un caporal brandissait le moignon de son bras d'où sautait le sang par les veines coupées, et riait, frénétique, parce qu'il aspergeait ainsi les figures, les épaules. Héricourt éperonna. Bientôt il joignit une bande de combattants. Les poils des poitrines suaient entre les blancheurs de la chemise ouverte. Tous parlaient ensemble confusément, riaient, jasaient. Aux rainures de leurs baïonnettes l'huile rougie découlait. On lui cria des ordures. Il demanda vainement leur colonel, à défaut du général Lorges. Ils haussèrent les épaules, en sautant comme des gamins joyeux, en dansant. L'un toutefois rechargeait son fusil. Alors ils s'empruntèrent leurs épinglettes et leurs tire-bourres, sans prêter plus d'attention au cavalier. Bernard avança. Plus loin, des prisonniers autrichiens se gardaient tout seuls. Assis en rond, ils allumaient leurs pipes, abrités par un talus, et desserraient leurs blancs uniformes. Ailleurs un aide de camp français débarrassait son cheval mort de la selle et de la bride. Il vidait les fontes de menus objets personnels, tabatière, bourse, flacon de liqueur à goulot d'argent, liasse de lettres. Il répondit au lieutenant que l'on ne savait plus où était personne, qu'on pénétrait dans le village, mais que le canon des hauteurs enfilait les rues et qu'on allait en sortir. Il le pria de lui dire son nom, et même de signer un papier témoignant de la perte du cheval, afin que l'intendance lui remboursât le prix. Cependant il assura que la cavalerie pourrait se déployer à droite du village, au milieu d'une belle prairie que l'ennemi n'occupait point. Il offrit d'y conduire les dragons, si on lui prêtait une monture.
Ainsi fut fait: derrière Bernard toute la colonne de cavalerie progressa, sans que le colonel, Corbehem, ou Flahaut, eussent cessé leurs querelles. On côtoya deux compagnies de la 38e demi-brigade qui formaient réserve. Les soldats montrèrent ceux de leurs bataillons engagés en avant et que huit pièces d'artillerie couvraient de mitraille. Dans les jardins du village la fusillade crépitait à toutes les haies, sur les murs. Les plaques de cuivre aux bonnets autrichiens faisaient là de belles cibles. On apercevait dans la rue des tonneaux en tas. «La 67e!» criait-on... Bernard se retourna. D'un fond la demi-brigade arrivait, au pas de course. Tous ses plumets rouges dansaient au même rythme des mouvements; toutes ses guêtres blanches sautaient ensemble les troncs d'arbre, toutes ses basques d'habits volaient pareillement, toutes ses baïonnettes s'abaissèrent. Alors, depuis les bois du sud jusqu'au village, la masse humaine afflua, enveloppée dans une même clameur, penchée dans la même direction, sillonnée par les mêmes passages de la mort. Elle monta, se rua, hurlante. Elle crépita de ses feux. Elle écrasa ses premiers rangs contre les murailles; elle assaillit les maisons, fut entamée par l'artillerie, raclée par les feux de file, défigurée par les salves de mitraille, creusée par un angle d'infanterie blanche qui s'enfonça. Les majors, sur leurs montures, semblèrent comme des îlots emportés par le torrent d'habits bleus, de bicornes à plumets rouges, par la clameur divine qui voulut atteindre la crête suprême. Là-haut, contre la tempête de cette foule, les bois meurtriers soufflaient des nues de fumée blanche et des langues de flamme. Mains crispées aux armes qu'on enfonce, bouches béantes, étincelles des yeux, râles des gorges enferrées, abois des chefs, élan des corps poussés par la force panique de l'élément, figures sexagénaires d'enfants tueurs, narines troussées sur les rictus cruels, cris des baïonnettes tordues contre les os, rosée sanglante échappée de crânes ouverts, pleurs des lâches pourfendus, rires insanes des assassins assouvis, essors des déments, balafres ouvertes comme des bouches neuves à travers les grimaces des figures ahuries: Bernard les voit. Puis, aux appels des ordres, il éperonne, bondit, dégaine, saisi par le galop des dragons, la querelle des hommes, les voix furieuses et la clameur étendue de la Nation. La terre qui tremble fuit vertigineusement sous les sauts de l'escadron. Les casques s'échevèlent. Les chevaux rivalisent. Le ciel se fracasse, l'univers tonne d'une seule colère. Passent les arbres, les prés, les champs, les murs des jardins où pétillent les feux de salve. Le ciel accourt. Les maisons grandissent. Le tonnerre éclaire. Pourquoi le troisième dragon a-t-il une soudaine épaulette de sang sur son habit vert. Quel vent couche à la fois le jeune garçon piqué de taches de rousseur, le noble brun, l'homme à la tête nue, qui vident les arçons et disparaissent. Oh! la rue déserte où toutes les croisées crachent du feu, où caracolent les bêtes sans cavaliers, ou Pitouët de son maigre bras sabre contre la porte close d'une ferme la bonne figure poupine du petit Autrichien blotti derrière sa baïonnette inutile. Un trait de sang raye le joufflu qui s'écroule. Et quel ouragan de fer, de bêtes, d'hommes, de cris, traîne après lui le courage du lieutenant penché, la pointe tendue vers les gaillards blancs qui lèvent la herse de fusils. Cela fulgure. Des chevaux plongent dans le mouvement qui court et s'enfouissent avec les culbutes des cavaliers aux bras battant l'air. D'un grand coup Bernard renverse un homme gros et la vaisselle bouleversée de ses armes. Un fusil claque encore d'une fenêtre à volets rouges. Et voici la libre route, sous les bois ombreux, les sauts blancs des fuyards, à travers les buissons d'où jaillissent les feux espacés. Hop! Hop! Les bois filent. Le tonnerre s'éloigne. Les senteurs des bêtes suffoquent. Les dragons râlent. Les fusillades lointaines pétillent. La route gronde sous le galop. Quelle soif racornit la langue, dessèche les yeux qui voient néanmoins la pièce autrichienne roulant derrière son attelage au milieu des artilleurs bruns. Hop! Hop! Le sabre brûle la main, et le gant colle à la peau. La selle rompt l'échine et les os. Lequel? Le vieil qui assure son tricorne et arme son pistolet, ou l'autre qui fait volter son cheval isabelle. Gare au vieux dont le regard malicieux chatouille l'aisselle. Hop! Le cheval enlevé se dresse contre la claque du coup, et puis rue.
Et le vieil artilleur creuse son ventre pour éviter la pointe qui crève l'habit brun, le jette à terre lui-même, troué comme papier. Hop! Hop! Les bois filent et s'abaissent. Le sol se déroule. Le pays qui tourne fait une couronne autour du galop, autour du cerveau en triomphe. L'air enivre. Le ciel brille. Les faibles fuient. Comme on est fort sous le fouet de la crinière échevelée, au haut du cheval évertué. Si la soif ne rendait pas la bouche pareille au cuir brûlé! On descend sur le pays. Et la maison blanche luit dans les verdures. Ah! le parti qui se sauve! Tricornes dorés, et ses beaux habits blancs doublés d'écarlate, ses chevaux de prix. Hop! Hop! Les pierreries de leurs breloques! Les montres à sonneries! Les florins dans les bourses de soie. Et la valeur des coursiers nerveux! Comme grandissent leurs dos, les chapeaux. Leurs queues de cheveux sont comiques à ballotter en rubans noirs. Corbehem ton charroi de houblon! Pitouët ton imprimerie! Marius tes panoplies! Cahujac tes tabatières et tes bagues! Hop! Hop! Il ressemble à l'insolence de la division Montrichard, celui dont la manche est chargée d'or! La canaille a donc partout une figure qui nargue sans reconnaître l'excellence d'un caractère. Il se retourne. À la bouche, ce pli, le même, insulta les dragons. Ton épée! Jamais! Pas de quartier. Ça t'apprendra à te moquer. Hop! Hop! La Nation couvre le pays d'un seul cri. La lame est longue, et le seigneur avisé. Allons-y du pistolet... Bel homme, Monsieur! Bien des dames roulèrent leurs petits seins nus, certes, sur ton profil qu'écrase le feu enfumé de ce pistolet! Attrape! Encore! De quoi! Pare donc celui-là. Ah! brute... Mais ici... Tu serais content. T'y voici. Ton masque de sang sur ton nez cassé te rend laid, Monseigneur... Tousse, va, tousse. Tords ta bouche qui verdit. Cahujac a fini le sien aussi. La jambe remue avec l'éperon doré.
Quand les dragons eurent mis pied à terre devant un grand mur, Bernard ne les empêcha point de retourner les poches des morts. Sa joie de la gloire l'exaltait, et tout de suite il rit, il se réjouit des tabatières à miniatures, des bourses pesantes, des montres à doubles cuvettes entre les mains des cavaliers déboutonnant les cadavres. Mais rien ne lui donna tant d'aise que la ressemblance du tué avec le plus insulteur des capitaines de la division Montrichard. De sa douloureuse colère les soupirs heureux lui déchargèrent la poitrine. Enfin il respirait sans honte, sans étranglement à la gorge. Là gisait bien le lâche, malgré qu'il eût, au lieu de l'uniforme bleu à revers, un bel et vaste habit blanc doublé de pourpre, des culottes cramoisies engainées dans le bas dépassant les bottes. Certes il parut plus grand; mais c'était le même dédain de la bouche tordue sous le voile de sang liquoreux qui s'épanchait de la plaie nasale, d'une autre ouverte au travers des sourcils. Bernard ne pensait point à la bourse, tant il sentait en lui l'essor du bonheur. Toute haine s'éperdait. Les nerfs se détendirent. Les muscles se débandèrent. Il aspira la fraîcheur. Un Gascon dépouilla, pour lui, le vaincu; et il reçut sa part de riches bibelots. Des dragons tirèrent les bottes des morts et les enfilèrent à la place des leurs. Ils dansaient, les bras en astragales. Ils hurlaient des ordures. L'excitation du combat ne s'atténua point. Marius embrassait son cheval, qui s'effaroucha. Les Marseillais empaquetèrent les tricornes et les habits blancs, trophées à vendre. Ils dansaient avec leurs grosses bottes. Le chef d'escadron seul restait à cheval et contemplait le sachet vert. «Eh bien, la mort ne nous a point délivré?...» lui demanda Bernard. L'homme sensible fit un geste de désespoir, glissa de selle. Aux brigadiers réclamant de la boisson, il conseilla d'enfoncer la porte du grand mur. Par le travers du chemin, les trois cadavres gonflaient déjà leur linge de batiste, et leurs dentelles, leurs culottes cramoisies, leurs bas de soie. Au loin, en arrière, sur les collines, le deuxième escadron restait à cheval, la carabine haute, et d'autres silhouettes équestres pénétraient l'épaisseur de la forêt. Les langues cherchaient une salive absente. Corbehem cassa la serrure. Ce fut un jardin, une courte allée d'ifs. Entre les battants rabattus, les chevaux entrèrent aussi.
Les vedettes installées, les bêtes à l'abri, on gravit un perron, on enfonça un volet... Des cris de terreur s'évadèrent de l'ombre. Vingt femmes à genoux se pressaient. «Trinken!» dirent les Alsaciens.
Rires des soldats qui se gaussent et entrent: «Rosalie, faut pas crier, ma belle...--Hé bagasse, ma chère!...--Pitchoun, voilà ta Catherine!--Bonjour, Cydalise.--Peste, la jolie fille, brigadier!--De ces dames qui m'embrasse?--Les pécores sont grasses du corsage, Dieu me damne!--Cousine, n'eus-je pas l'heur de vous baiser les doigts à Tivoli?--Aux galeries de Bois?--Je te reconnais, ma tante!--Tu me dois un baiser, friponne!--Et à moi.--Allons, ma tante, n'aie pas peur.--Fais-lui un enfant, troun de l'air, un enfant de Marseille!--Et un de Cahors!--Étrangle-moi, fille du Danube, mais il faut que je te laisse un petit parisien!--Bas les pattes, et ris à la France.--Mazette, les tétons de Diane!--Infortunée, viens dans mes bras, je protégerai tes beaux flancs contre cette soldatesque...» Et le chef d'escadron recueille l'infortunée, par les poignets, prestement la dénude, l'étale, écrase de sa pesanteur les cris, les râles, les griffes et les coups de pied. Pitouët étreint une grosse servante qui l'insulte et le couvre de crachats. Cahujac renverse et trousse celle dont se voient seules les jambes maigres. Les cris allemands se croisent. Les Français collent leurs visages de sueur et de poussière aux joues pâles, aux trembleries des lèvres. Les mains noircies arrachent les fichus, cassent les lacets, déchirent les linons sur les épaules apparues. Vingt couples se pressent à terre dans un bruit de sabres, d'éperons, de quolibets, de râles et de baisers tumultueux. «Sacrifions à Vénus, enfant! ta pudeur charmante!» Ainsi, par la bouche de Bernard, s'exprime il ne sait quel souvenir de roman licencieux. En même temps sa droite noue deux poignets frêles de fillette, sa langue boit le sel des larmes jaillies, ses dents mordent la cerise des lèvres, muettes. Sous son attaque, l'enfant fléchit, pâlit, s'affaisse. Lui tombe à genoux près de la victime inerte. La tiédeur, l'odeur, grisent encore son ivresse de gloire: il veut aimer du même élan qui tua.
Les voix se taisent. Un cri cependant d'adolescente déflorée; une lutte sourde, des jurons crapuleux; et les vaincues résignées assouvissent, jusqu'à ce qu'un loustic, annonçant son triomphe, lance le «cocorico» guttural. Des rires répondent. «Vive la nation! il sera de Paris, le chérubin!--De Cahors, ici.--Vive la nation! Il sera de Tours.--D'Arles en Provence, mon bon!--Vive la Nation! De Péronne, en Picardie!»
Du haut en bas de la bâtisse, des corridors, des chambres, des escaliers, des salles et des cuisines, le cri de la France salue sa vigueur. Les dragons trouvent drôle de jeter ainsi la semence de la race au sein des vaincues! Ils se l'annoncent, plus victorieux qu'après la mort des hommes.
Entre ses mèches éparses, la pâle face de l'adolescente marqua seulement une douleur à l'instant où la passion l'entama. Pieusement presque, Bernard recouvre la petite blessée, qui s'éveille, en épouvante. Il regarde les clairs yeux bleus. Il recule et trébuche dans son sabre... Que va-t-elle dire? Rien. Mais sur cette figure il semble que viennent de passer toutes les hontes et toutes les haines. Il reprend son casque, et il s'en va, incapable de paroles ou de joie, peureux de sa voix qui résonnerait. Il emporte l'image de l'enfant aux cils sombres, mince loque humaine affaissée dans sa robe de percale à raies brunes que dépassent les jambes grêles en bas bleus drapés.
Dehors, les dragons se précipitent vers la clameur du trompette. Tout le régiment se range sur la route. Pitouët annonce: «Il y en a de chaudes qui vous attendent! des filles!» Le ciel tremble sur l'orage énorme de la bataille que roule l'horizon d'occident. Les ceinturons se rebouclent sur les culottes ensanglantées. On coiffe les casques. «À cheval! À cheval!» L'homme sensible décachette le pli de l'estafette et lit haut. «_L'officier commandant l'escadron conduira son détachement à toute vitesse, sur la rive du Danube, entre Tuttlingen et Sigmaringen. Il s'informera des bureaux de la navigation, les occupera, s'emparera de la caisse et des fonds, qu'il fera mettre dans une voiture réquisitionnée à cet usage, et expédiera le tout, sous bonne escorte, par Tuttlingen, au quartier général du corps Gouvion Saint-Cyr. Il mentionnera par écrit que cet envoi est destiné, selon l'ordre du général commandant l'armée, au payeur de ce corps qui doit verser, le 20 floréal, un acompte de trente mille livres aux fournisseurs de blé militaire représentés, à Bâle, par l'agent de la maison Héricourt._»
«Boire! Boire!» implorent les hommes. Personne n'a trouvé les caves ni la source. «Tant pis! Par pelotons... Au trot... Marche!» Les sabots lèvent la poussière de la route blonde. Les crinières sautillent. Les bidons vides heurtent les crosses des mousquetons. Comme les langues râpeuses grattent le palais sec; l'amour altéra les gorges davantage.
«C'est pour mon père!» pense Bernard qui raisonne malgré la torture de la soif. Là-bas, passé les bois et les pentes, il aura l'or pour les Moulins et l'eau pour sa bouche. La soif! Mais Cahujac lève au soleil le rubis de sa bague armoriée; Marius brandit le tricorne à galons dorés; Corbehem fait de la musique avec la poignée d'or qu'il verse dans ses fontes, alternativement. Les Alsaciens gardent à la main leurs sabres tordus, tant ils tuèrent. Ils ne peuvent les remettre au fourreau; ils comptent les crânes fendus selon le nombre de brèches sur les lames. Pitouët propose à sa bête de le porter au jour de son sacre. Pied-de-Jacinthe écoute, ébahi, l'éloge de Gracchus Babeuf, scandé par le trot dur de la jument jacobine. Elles se voûtent cependant les vertes épaules harassées! La poussière saupoudre les uniformes. Les casques penchent. Les chevaux bronchent. Les bras s'étirent hors des manches crevées. Le silence clôt les bouches sèches, et la salive colle les lèvres.
L'escadron trotte. Les bois se déroulent. Les fantômes des châteaux s'éclipsent dans le paysage enfui. Au loin s'atténue l'orage de la bataille. «J'ai conquis l'or de mon père! la dot de mes soeurs, la fortune de Praxi-Blassans. Mon sabre a conquis la gloire et l'or!» se répète l'âme glorieuse de Bernard, qui revoit le chevau-léger mort dans la prairie. Les deux dents ternissaient sous la grosse lèvre béante. La graisse enflait la chemise blanche entre la culotte et le justaucorps. Et comme il ressemblait au capitaine insulteur, ce noble autrichien que le pistolet abattit. Hé sa montre qui sonne! Quatre heures. Le soleil décline. Les florins de la bourse font mal à la cuisse endolorie déjà par la selle. Gloire! Gloire!
Derrière le régiment, qui porte les brassées d'étendards? Le canon gronde par tout l'occident. Gloire!
Le joyau sur le doigt de Cahujac: Gloire! Le tricorne doré sur le portemanteau de Marius: Gloire!
Les florins qui sonnent dans toutes les fontes: Gloire!
Les taches de sang vierge sur les culottes de peau; Gloire!
Elle avait de bien jolis yeux bleus: Gloire! Des cils sombres sur les yeux bleus: Gloire! Et un petit ventre chaud, comme ventre de colombe: Gloire!
Gloire! Gloire!
La République projette, au bout de sa force, les dragons, griffe léonine sur la proie des campagnes où rêvent les blancs villages, où frissonnent les champs de mai, où brillent les fleurettes. La griffe s'allonge: Gloire!
Voix de la Nation qui tonnez dans le ciel allemand: Gloire!
Étire plus loin ta griffe, République, plus loin, jusque les eaux du fleuve qui abreuve les villes impériales... Gloire! Gloire!
«Au galop!» Gloire!
Abaissez-vous, collines. La Nation passe: Gloire!
Et nous aurons l'or d'Autriche, l'or à l'aigle double, que pèsera dans son trébuchet l'ancêtre aveugle! Gloire! Gloire!
«Gloire!» scandent les sabots des chevaux, les chocs métalliques des bidons et des éperons. «Gloire!» chante à tue-tête l'âme de Bernard Héricourt. «Gloire!...»
Or, l'ombre s'étant alourdie sur les campagnes, ils entrèrent au soir, dans le bruit du fleuve. Les chevaux trempèrent leurs crinières. On remplit les casques. Gloire!
Lui put boire au fleuve.
Délice de se rafraîchir avec l'eau de la terre conquise... Boire la gloire!
VII
Ce fut à Gros-Bois, chez le général Moreau, que, l'an XII, vers la fin de nivôse, Bernard s'émut de cils pareils à ceux de la petite fille violentée pendant la bataille de Moesskirch, en cette maison où leur charge avait abouti. Huit ou dix fois, dans l'intervalle, il avait subi ce brusque assaut du souvenir renouvelé par un regard de passante. Ce l'avait très peu surpris. Il se représentait que les types ne varient pas à l'excès entre les femmes; et, d'autre part, il ne gardait de la rencontre avec l'enfant vaincue que la mémoire gouailleuse d'un accident.
Peut-être, en frémissant pour un sourire craintif, la fille du colonel Lyrisse fixa-t-elle davantage l'attention du capitaine Héricourt, quand ils furent nommés l'un à l'autre. Elle le séduisit d'abord, grande sous un jupon et un mameluk en drap de nuance brique garnis de cygne. Les manches à miton recouvraient ses gants roses, qui ne sortirent guère d'un vaste manchon de chinchilla. Plus charnue, la bouche différait de la bouche allemande; le nez aussi différait. Des cheveux très noirs chargeaient un front bas, grec, à la mode. Au reste, les cils et les yeux ne ressemblaient pas autant qu'il l'avait cru, tout de suite. Cils noirs comme tous les beaux cils. Yeux bleus, verts, gris, indécis. Il attribua le frémissement d'un sourire à l'aspect de la balafre qui, depuis Hohenlinden, lui traversait le visage, bien qu'à l'ordinaire la cicatrice effacée presque n'apitoyât plus. Deux ans elle l'avait enlaidi. À diverses reprises, il avait dû quitter son service de capitaine afin de suivre un traitement. Mais, depuis l'automne, il ne sentait pas le moindre picotis au long de la suture. La cicatrice renforçait le caractère sec et grave de sa physionomie. Enfin la vie s'évadait du souci constant. Il n'aurait plus à craindre une recrudescence, à prévenir les complications, à visiter les chirurgiens, à expérimenter les remèdes. En outre, il se jugeait maître du sort, passé toutes les mauvaises chances. Pourquoi donc sa présence rendait-elle craintive Mlle Lyrisse, qui dissimula sa confusion en embrassant la petite Delphine de Praxi-Blassans.
D'Aurélie était issue cette grasse poupée frétillante et rieuse. «Hé bonjour, ma mie! ma petite mie!... Saluez... De grâce!... Encore.» Avec abondance de détails, la soeur avouait que, durant sa grossesse, Delphine, l'héroïne du livre écrit par Mme de Staël, occupait son coeur. Aussi, l'enfant venue, l'avait-on nommée de la sorte. Hommage à Jean-Jacques, le petit garçon, âgé de dix mois, s'appelait Émile. Pour l'une Aurélie espérait le coeur de Delphine; pour l'autre, une âme large formée selon les préceptes du philosophe. Mlle Lyrisse souriait et devenait aussi rouge que le fond de sa capote coulissé autour de la chevelure et laissant toute nue la nuque d'ambre.