La Folle Journée ou le Mariage de Figaro
Chapter 8
Hé mais, j'en-entends fort bien; et lui, veu-eut-il vous épouser?
MARCELINE.
Non, Monsieur; voilà tout le procès!
BRID'OISON.
Croyez-vous que je ne l'en-entende pas, le procès?
MARCELINE.
Non, Monsieur; (_à Bartholo_) où sommes-nous! (_à Brid'oison_) Quoi! c'est vous qui nous jugerez?
BRID'OISON.
Est-ce que j'ai a-acheté ma charge pour autre chose?
MARCELINE, _en soupirant_.
C'est un grand abus que de les vendre!
BRID'OISON.
Oui, l'on-on ferait mieux de nous les donner pour rien. Contre qui plai-aidez-vous?
_SCÈNE XIII._
BARTHOLO, MARCELINE, BRID'OISON, FIGARO _rentre en se frottant les mains_.
MARCELINE, _montrant Figaro_.
Monsieur, contre ce malhonnête-homme.
FIGARO, _très gaiement, à Marceline_.
Je vous gêne, peut-être.--Monseigneur revient dans l'instant, monsieur le Conseiller.
BRID'OISON.
J'ai vu ce ga-arçon-là quelque part.
FIGARO.
Chez madame votre femme, à Séville, pour la servir, monsieur le Conseiller.
BRID'OISON.
Dan-ans quel temps?
FIGARO.
Un peu moins d'un an avant la naissance de monsieur votre fils le cadet, qui est un bien joli enfant, je m'en vante.
BRID'OISON.
Oui, c'est le plus jo-oli de tous. On dit que tu-u fais ici des tiennes?
FIGARO.
Monsieur est bien bon. Ce n'est-là qu'une misère.
BRID'OISON.
Une promesse de mariage! A-ah! le pauvre benêt!
FIGARO.
Monsieur...
BRID'OISON.
A-t-il vu mon-on secrétaire, ce bon garçon?
FIGARO.
N'est-ce pas Double-main, le greffier?
BRID'OISON.
Oui, c'est qu'il mange à deux rateliers.
FIGARO.
Manger! je suis garant qu'il dévore. Oh que oui, je l'ai vu, pour l'extrait et pour le supplément d'extrait; comme cela se pratique, au reste.
BRID'OISON.
On-on doit remplir les formes.
FIGARO.
Assurément, Monsieur: si le fond des procès appartient aux plaideurs, on sait bien que la forme est le patrimoine des tribunaux.
BRID'OISON.
Ce garçon-là n'è-est pas si niais que je l'avais cru d'abord. Hé bien, l'ami, puisque tu en sais tant; nou-ous aurons soin de ton affaire.
FIGARO.
Monsieur, je m'en rapporte à votre équité, quoique vous soyez de notre justice.
BRID'OISON.
Hein?... Oui, je suis de la-a justice. Mais si tu dois, et que tu-u ne payes pas?...
FIGARO.
Alors Monsieur voit bien que c'est comme si je ne devais pas.
BRID'OISON.
San-ans doute.--Hé mais, qu'est-ce donc qu'il dit?
_SCÈNE XIV._
BARTHOLO, MARCELINE, LE COMTE, BRID'OISON, FIGARO, UN HUISSIER.
L'HUISSIER _précédant le Comte, crie_.
Monseigneur, Messieurs.
LE COMTE.
En robe ici, seigneur Brid'oison! ce n'est qu'une affaire domestique: l'habit de ville était trop bon.
BRID'OISON.
C'è-est vous qui l'êtes, monsieur le Comte. Mais je ne vais jamais san-ans elle; parce que la forme, voyez-vous; la forme! Tel rit d'un juge en habit court, qui-i tremble au seul aspect d'un procureur en robe. La forme, la-a forme!
LE COMTE, _à l'huissier_.
Faites entrer l'audience.
L'HUISSIER _va ouvrir en glapissant_.
L'audience.
_SCÈNE XV._
LES ACTEURS PRÉCÉDENS, ANTONIO, LES VALETS DU CHÂTEAU, LES PAYSANS ET PAYSANNES, _en habits de fête_, LE COMTE _s'assied sur le grand fauteuil_, BRID'OISON _sur une chaise à côté_, LE GREFFIER _sur le tabouret derrière sa table_; LES JUGES, LES AVOCATS _sur les banquettes_; MARCELINE _à côté de_ BARTHOLO; FIGARO _sur l'autre banquette_; LES PAYSANS ET VALETS _debout derrière_.
BRID'OISON _à Double-main_.
Double-main, a-appelez les causes.
DOUBLE-MAIN _lit un papier_.
Noble, très-noble, infiniment noble, _dom Pedro George, Hidalgo, baron de Los altos, y montes fieros, y otros montes_; contre _Alonzo Calderon_, jeune auteur dramatique. Il est question d'une comédie mort-née, que chacun désavoue et rejette sur l'autre.
LE COMTE.
Ils ont raison tous deux. Hors de cour. S'ils font ensemble un autre ouvrage, pour qu'il marque un peu dans le grand monde, ordonné que le noble y mettra son nom, le poëte son talent.
DOUBLE-MAIN _lit un autre papier_.
_André Pétrutchio_, laboureur; contre le receveur de la province. Il s'agit d'un forcement arbitraire.
LE COMTE.
L'affaire n'est pas de mon ressort. Je servirai mieux mes vassaux, en les protégeant près du roi. Passez.
DOUBLE-MAIN _en prend un troisième_.
(_Bartholo et Figaro se lèvent._)
_Barbe-Agar-Raab-Magdelène-Nicole-Marceline de Verte-allure_, fille majeure; (_Marceline se lève et salue_) contre _Figaro_... nom de baptême en blanc?
FIGARO.
Anonyme.
BRID'OISON.
A-anonyme! Què-el patron est-ce-là?
FIGARO.
C'est le mien.
DOUBLE-MAIN _écrit_.
Contre anonyme _Figaro_. Qualités?
FIGARO.
Gentilhomme.
LE COMTE.
Vous êtes gentilhomme? (_le greffier écrit_)
FIGARO.
Si le ciel l'eût voulu, je serais fils d'un prince.
LE COMTE, _au Greffier_.
Allez.
L'HUISSIER, _glapissant_.
Silence, Messieurs.
DOUBLE-MAIN _lit_.
...Pour cause d'opposition faite au mariage dudit _Figaro_, par ladite _de Verte-allure_. Le docteur _Bartholo_ plaidant pour la demanderesse, et ledit _Figaro_ pour lui-même; si la cour le permet, contre le vœu de l'usage, et la jurisprudence du siége.
FIGARO.
L'usage, maître Double-main, est souvent un abus; le client un peu instruit sait toujours mieux sa cause que certains avocats, qui, suant à froid, criant à tue tête, et connaissant tout, hors le fait, s'embarrassent aussi peu de ruiner le plaideur, que d'ennuyer l'auditoire et d'endormir Messieurs; plus boursoufflés après que s'ils eussent composé l'_oratio pro Murena_; moi je dirai le fait en peu de mots. Messieurs...
DOUBLE-MAIN.
En voilà beaucoup d'inutiles, car vous n'êtes pas demandeur, et n'avez que la défense; avancez, Docteur, et lisez la promesse.
FIGARO.
Oui, promesse!
BARTHOLO, _mettant ses lunettes_.
Elle est précise.
BRID'OISON.
I-il faut la voir.
DOUBLE-MAIN.
Silence donc, Messieurs.
L'HUISSIER, _glapissant_.
Silence.
BARTHOLO _lit_.
_Je soussigné, reconnais avoir reçu de damoiselle, &c.... Marceline de Verte-allure, dans le château d'Aguas-Frescas, la somme de deux mille piastres fortes cordonnées; laquelle somme je lui rendrai à sa réquisition, dans ce château; et je l'épouserai, par forme de reconnaissance, &c._ signé _Figaro_, tout court. Mes conclusions sont au payement du billet, et à l'exécution de la promesse, avec dépens. (_il plaide_) Messieurs.... jamais cause plus intéressante ne fut soumise au jugement de la cour! et depuis _Alexandre le grand_, qui promit mariage à la belle _Thalestris_....
LE COMTE, _interrompant_.
Avant d'aller plus loin, Avocat, convient-on de la validité du titre?
BRID'OISON, _à Figaro._
Qu'oppo... qu'oppo-osez-vous à cette lecture?
FIGARO.
Qu'il y a, Messieurs, malice, erreur, ou distraction dans la manière dont on a lu la pièce; car il n'est pas dit dans l'écrit: _laquelle somme je lui rendrai, ET je l'épouserai; mais, laquelle somme je lui rendrai, OU je l'épouserai_; ce qui est bien différent.
LE COMTE.
Y a-t-il ET dans l'acte, ou bien OU?
BARTHOLO.
Il y a ET.
FIGARO.
Il y a OU.
BRID'OISON.
Dou-ouble-main, lisez vous-même.
DOUBLE-MAIN, _prenant le papier_.
Et c'est le plus sûr; car souvent les parties déguisent en lisant. (_il lit_) E e e _damoiselle_ e e e _de Verte-allure_ e e e, Ha! _laquelle somme je lui rendrai à sa réquisition, dans ce château_... ET... OU... ET... OU... Le mot est si mal écrit... il y a un pâté.
BRID'OISON.
Un pâ-âté? je sais ce que c'est.
BARTHOLO, _plaidant_.
Je soutiens, moi, que c'est la conjonction copulative ET qui lie les membres co-relatifs de la phrase: je paierai la demoiselle, ET je l'épouserai.
FIGARO _plaidant_.
Je soutiens, moi, que c'est la conjonction alternative OU qui sépare lesdits membres; je paierai la donzelle, OU je l'épouserai: à pédant, pédant et demi; qu'il s'avise de parler latin, j'y suis grec; je l'extermine.
LE COMTE.
Comment juger pareille question?
BARTHOLO.
Pour la trancher, Messieurs, et ne plus chicaner sur un mot, nous passons qu'il y ait OU.
FIGARO.
J'en demande acte.
BARTHOLO.
Et nous y adhérons. Un si mauvais refuge ne sauvera pas le coupable: examinons le titre en ce sens. (_il lit_) _Laquelle somme je lui rendrai dans ce château où je l'épouserai_; c'est ainsi qu'on dirait, Messieurs: _Vous vous ferez saigner dans ce lit_ où _vous resterez chaudement_, c'est dans lequel.
_Il prendra deux gros de rhubarbe_ où _vous mêlerez un peu de tamarin_, dans lesquels on mêlera. Ainsi, _château_ où _je l'épouserai_, Messieurs, _c'est château dans lequel...._
FIGARO.
Point du tout: la phrase est dans le sens de celle-ci; Ou _la maladie vous tuera_, ou _ce sera le médecin_; ou bien _le médecin_; c'est incontestable. Autre exemple: Ou _vous n'écrirez rien qui plaise_, ou _les sots vous dénigreront_; ou bien _les sots_; le sens est clair; car, audit cas, _sots ou méchans_ sont le substantif qui gouverne. Maître Bartholo croit-il donc que j'aye oublié ma syntaxe? ainsi, je la paierai dans ce château, _virgule, ou_ je l'épouserai....
BARTHOLO, _vîte_.
Sans virgule.
FIGARO, _vîte_.
Elle y est. C'est, _virgule_, Messieurs, ou bien je l'épouserai.
BARTHOLO, _regardant le papier: vîte_.
Sans virgule, Messieurs.
FIGARO, _vîte_.
Elle y était, Messieurs. D'ailleurs, l'homme qui épouse est-il tenu de rembourser?
BARTHOLO, _vîte_.
Oui; nous nous marions séparés de biens.
FIGARO, _vîte_.
Et nous de corps, dès que mariage n'est pas quittance. (_les juges se lèvent et opinent tout bas._)
BARTHOLO.
Plaisant acquittement!
DOUBLE-MAIN.
Silence, Messieurs.
L'HUISSIER, _glapissant_.
Silence.
BARTHOLO.
Un pareil fripon appelle cela payer ses dettes!
FIGARO.
Est-ce votre faute, Avocat, que vous plaidez?
BARTHOLO.
Je défends cette demoiselle.
FIGARO.
Continuez à déraisonner; mais cessez d'injurier. Lorsque, craignant l'emportement des plaideurs, les tribunaux ont toléré qu'on appelât des tiers, ils n'ont pas entendu que ces défenseurs modérés deviendraient impunément des insolens privilégiés. C'est dégrader le plus noble institut. (_Les juges continuent d'opiner bas._)
ANTONIO, _à Marceline, montrant les juges_.
Qu'ont-ils tant à balbucifier?
MARCELINE.
On a corrompu le grand juge, il corrompt l'autre, et je perds mon procès.
BARTHOLO, _bas, d'un ton sombre_.
J'en ai peur.
FIGARO, _gaiement_.
Courage, Marceline.
DOUBLE-MAIN _se lève; à Marceline_.
Ah, c'est trop fort! je vous dénonce; et pour l'honneur du tribunal, je demande qu'avant faire droit sur l'autre affaire, il soit prononcé sur celle-ci.
LE COMTE _s'assied_.
Non, Greffier, je ne prononcerai point sur mon injure personnelle; un juge espagnol n'aura point à rougir d'un excès, digne au plus, des tribunaux asiatiques; c'est assez des autres abus! J'en vais corriger un second en vous motivant mon arrêt: tout juge qui s'y refuse, est un grand ennemi des lois! Que peut requérir la demanderesse? mariage à défaut de paiement; les deux ensemble impliqueraient.
DOUBLE-MAIN.
Silence, Messieurs.
L'HUISSIER, _glapissant_.
Silence.
LE COMTE.
Que nous répond le défendeur? qu'il veut garder sa personne; à lui permis.
FIGARO, _avec joie_.
J'ai gagné.
LE COMTE.
Mais comme le texte dit: _laquelle femme je paierai à la première réquisition, ou bien j'épouserai, &c_. La cour condamne le défendeur à payer deux mille piastres fortes à la demanderesse, ou bien à l'épouser dans le jour. (_il se lève._)
FIGARO _stupéfait_.
J'ai perdu.
ANTONIO, _avec joie_.
Superbe arrêt.
FIGARO.
En quoi superbe?
ANTONIO.
En ce que tu n'es plus mon neveu. Grand merci, Monseigneur.
L'HUISSIER, _glapissant_.
Passez, Messieurs. (_le peuple sort._)
ANTONIO.
Je m'en vas tout conter à ma nièce. (_il sort._)
_SCÈNE XVI._
LE COMTE, _allant de côté et d'autre_; MARCELINE, BARTHOLO, FIGARO, BRID'OISON.
MARCELINE _s'assied_.
Ah! je respire.
FIGARO.
Et moi, j'étouffe.
LE COMTE, _à part_.
Au moins je suis vengé, cela soulage.
FIGARO, _à part_.
Et ce Bazile qui devait s'opposer au mariage de Marceline, voyez comme il revient!--(_au Comte qui sort_) Monseigneur, vous nous quittez?
LE COMTE.
Tout est jugé.
FIGARO, _à Brid'oison_.
C'est ce gros enflé de Conseiller...
BRID'OISON.
Moi, gro-os enflé!
FIGARO.
Sans doute. Et je ne l'épouserai pas: je suis gentilhomme une fois. (_le Comte s'arrête._)
BARTHOLO.
Vous l'épouserez.
FIGARO.
Sans l'aveu de mes nobles parens?
BARTHOLO.
Nommez-les, montrez-les.
FIGARO.
Qu'on me donne un peu de temps: je suis bien près de les revoir; il y a quinze ans que je les cherche.
BARTHOLO.
Le fat! c'est quelqu'enfant trouvé!
FIGARO.
Enfant perdu, Docteur; ou plutôt enfant volé.
LE COMTE _revient_.
_Volé_, _perdu_, la preuve? il crierait qu'on lui fait injure!
FIGARO.
Monseigneur, quand les langes à dentelles, tapis brodés et joyaux d'or trouvés sur moi par les brigands, n'indiqueraient pas ma haute naissance, la précaution qu'on avait prise de me faire des marques distinctives, témoignerait assez combien j'étais un fils précieux: et cet hiéroglyphe à mon bras... (_il veut se dépouiller le bras droit._)
MARCELINE, _se levant vivement_.
Une spatule à ton bras droit?
FIGARO.
D'où savez-vous que je dois l'avoir?
MARCELINE.
Dieux! c'est lui!
FIGARO.
Oui, c'est moi.
BARTHOLO, _à Marceline_.
Et qui? lui!
MARCELINE, _vivement_.
C'est Emmanuel.
BARTHOLO, _à Figaro_.
Tu fus enlevé par des Bohémiens?
FIGARO, _exalté_.
Tout près d'un château. Bon Docteur, si vous me rendez à ma noble famille, mettez un prix à ce service; des monceaux d'or n'arrêteront pas mes illustres parens.
BARTHOLO, _montrant Marceline_.
Voilà ta mère.
FIGARO.
...Nourrice?
BARTHOLO.
Ta propre mère.
LE COMTE.
Sa mère!
FIGARO.
Expliquez-vous.
MARCELINE, _montrant Bartholo_.
Voilà ton père.
FIGARO, _désolé_.
Oh oh oh! aye de moi.
MARCELINE.
Est-ce que la nature ne te l'a pas dit mille fois?
FIGARO.
Jamais.
LE COMTE, _à part_.
Sa mère!
BRID'OISON.
C'est clair, i-il ne l'épousera pas.
[C]BARTHOLO.
Ni moi non plus.
[Note C: Ce qui suit, enfermé entre ces deux index, a été retranché par les Comédiens français aux représentations de Paris.]
MARCELINE.
Ni vous! et votre fils? vous m'aviez juré...
BARTHOLO.
J'étais fou. Si pareils souvenirs engageaient, on serait tenu d'épouser tout le monde.
BRID'OISON.
E-et si l'on y regardait de si près, per-ersonne n'épouserait personne.
BARTHOLO.
Des fautes si connues! une jeunesse déplorable!
MARCELINE, _s'échauffant par degrés_.
Oui, déplorable, et plus qu'on ne croit! je n'entends pas nier mes fautes, ce jour les a trop bien prouvées! mais qu'il est dur de les expier après trente ans d'une vie modeste! j'étais née, moi, pour être sage, et je la suis devenue sitôt qu'on m'a permis d'user de ma raison. Mais dans l'âge des illusions, de l'inexpérience et des besoins, où les séducteurs nous assiégent, pendant que la misère nous poignarde, que peut opposer une enfant à tant d'ennemis rassemblés? Tel nous juge ici sévèrement, qui, peut-être, en sa vie a perdu dix infortunées!
FIGARO.
Les plus coupables sont les moins généreux! c'est la règle.
MARCELINE, _vivement_.
Hommes plus qu'ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos passions, vos victimes! c'est vous qu'il faut punir des erreurs de notre jeunesse; vous et vos magistrats, si vains du droit de nous juger, et qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête moyen de subsister. Est-il un seul état pour les malheureuses filles? Elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes; on y laisse former mille ouvriers de l'autre sexe.
FIGARO, _en colère_.
Ils font broder jusqu'aux soldats!
MARCELINE _exaltée_.
Dans les rangs mêmes plus élevés, les femmes n'obtiennent de vous qu'une considération dérisoire; leurées de respects apparens, dans une servitude réelle; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes! ah! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié!
FIGARO.
Elle a raison!
LE COMTE, _à part_.
Que trop raison!
BRID'OISON.
Elle a, mon-on Dieu, raison.
MARCELINE.
Mais que nous sont, mon fils, les refus d'un homme injuste? ne regarde pas d'où tu viens, vois où tu vas; cela seul importe à chacun. Dans quelques mois, ta fiancée ne dépendra plus que d'elle-même; elle t'acceptera, j'en réponds: vis entre une épouse, une mère tendres, qui te chériront à qui mieux mieux. Sois indulgent pour elles, heureux pour toi, mon fils; gai, libre; et bon pour tout le monde: il ne manquera rien à ta mère.
FIGARO.
Tu parles d'or, maman, et je me tiens à ton avis. Qu'on est sot en effet! il y a des mille mille ans que le monde roule; et dans cet océan de durée où j'ai par hasard attrapé quelques chétifs trente ans qui ne reviendront plus, j'irais me tourmenter pour savoir à qui je les dois! tant pis pour qui s'en inquiète. Passer ainsi la vie à chamailler, c'est peser sur le collier sans relâche, comme les malheureux chevaux de la remonte des fleuves, qui ne reposent pas, même quand ils s'arrêtent, et qui tirent toujours quoiqu'ils cessent de marcher. Nous attendrons....
LE COMTE.
Sot événement qui me dérange!
BRID'OISON, _à Figaro_.
Et la noblesse et le château? vous impo-osez à la justice?
FIGARO.
Elle allait me faire faire une belle sottise, la justice! après que j'ai manqué, pour ces maudits cent écus, d'assommer vingt fois Monsieur, qui se trouve aujourd'hui mon père! mais, puisque le ciel à sauvé ma vertu de ces dangers, mon père, agréez mes excuses... Et vous, ma mère, embrassez-moi... le plus maternellement que vous pourrez.
(_Marceline lui saute au cou._)
_SCÈNE XVII._
BARTHOLO, FIGARO, MARCELINE, BRID'OISON, SUZANNE, ANTONIO, LE COMTE.
SUZANNE, _accourant une bourse à la main_.
Monseigneur, arrêtez; qu'on ne les marie pas: je viens payer Madame avec la dot que ma maîtresse me donne.
LE COMTE, _à part_.
Au diable la maîtresse! Il semble que tout conspire...
(_Il sort._)
_SCÈNE XVIII._
BARTHOLO, ANTONIO, SUZANNE, FIGARO, MARCELINE, BRID'OISON.
ANTONIO, _voyant Figaro embrasser sa mère, dit à Suzanne_.
Ah! oui, payer! Tiens, tiens.
SUZANNE _se retourne_.
J'en vois assez; sortons, mon oncle.
FIGARO, _l'arrêtant_.
Non, s'il vous plaît. Que vois-tu donc?
SUZANNE.
Ma bêtise et ta lâcheté.
FIGARO.
Pas plus de l'une que de l'autre.
SUZANNE _en colère_.
Et que tu l'épouses à gré, puisque tu la caresses.
FIGARO, _gaiement_.
Je la caresse; mais je ne l'épouse pas.
(_Suzanne veut sortir, Figaro la retient._)
SUZANNE _lui donne un soufflet_.
Vous êtes bien insolent d'oser me retenir!
FIGARO, _à la compagnie_.
C'est-il çà de l'amour? Avant de nous quitter, je t'en supplie, envisage bien cette chère femme-là.
SUZANNE.
Je la regarde.
FIGARO.
Et tu la trouves?
SUZANNE.
Affreuse.
FIGARO.
Et vive la jalousie! elle ne vous marchande pas.
MARCELINE, _les bras ouverts_.
Embrasse ta mère, ma jolie Suzanette. Le méchant qui te tourmente est mon fils.
SUZANNE _court à elle_.
Vous sa mère! (_elles restent dans les bras l'une de l'autre._)
ANTONIO.
C'est donc de tout à l'heure?
FIGARO.
...Que je le sais.
MARCELINE _exaltée_.
Non, mon cœur entraîné vers lui ne se trompait que de motif; c'était le sang qui me parlait.
FIGARO.
Et moi, le bon sens, ma mère, qui me servait d'instinct quand je vous refusais, car j'étais loin de vous haïr; témoin l'argent...
MARCELINE _lui remet un papier_.
Il est à toi: reprends ton billet, c'est ta dot.
SUZANNE _lui jette la bourse_.
Prends encore celle-ci.
FIGARO.
Grand merci.
MARCELINE _exaltée_.
Fille assez malheureuse, j'allais devenir la plus misérable des femmes, et je suis la plus fortunée des mères! Embrassez-moi, mes deux enfans; j'unis dans vous toutes mes tendresses. Heureuse autant que je puis l'être, ah! mes enfans, combien je vais aimer!
FIGARO _attendri; avec vivacité_.
Arrête donc, chère mère! arrête donc! voudrais-tu voir se fondre en eau mes yeux noyés des premières larmes que je connaisse? elles sont de joie, au moins. Mais quelle stupidité! j'ai manqué d'en être honteux: je les sentais couler entre mes doigts, regarde; (_il montre ses doigts écartés_) et je les retenais bêtement! vas te promener la honte! je veux rire et pleurer en même temps; on ne sent pas deux fois ce que j'éprouve. (_il embrasse sa mère d'un côté, Suzanne de l'autre._)
MARCELINE.
O mon ami!
SUZANNE.
Mon cher ami!
BRID'OISON _s'essuyant les yeux d'un mouchoir_.
Eh bien! moi! je suis donc bê-ête aussi!
FIGARO _exalté_.
Chagrin, c'est maintenant que je puis te défier; atteins-moi, si tu l'oses, entre ces deux femmes chéries.
ANTONIO, _à Figaro_.
Pas tant de cajoleries, s'il vous plaît. En fait de mariage dans les familles, celui des parens va devant, savez. Les vôtres se baillent-ils la main?
BARTHOLO.
Ma main! puisse-t-elle se dessécher et tomber, si jamais je la donne à la mère d'un tel drôle!
ANTONIO, _à Bartholo_.
Vous n'êtes donc qu'un père marâtre? (_à Figaro_) En ce cas, not' galant, plus de parole.
SUZANNE.
Ah! mon oncle...
ANTONIO.
Irai-je donner l'enfant de not' sœur à sti qui n'est l'enfant de personne?
BRID'OISON.
Est-ce que cela-a se peut, imbécille? on-on est toujours l'enfant de quelqu'un.
ANTONIO.
Tarare!... il ne l'aura jamais. (_il sort._)
_SCÈNE XIX._
BARTHOLO, SUZANNE, FIGARO, MARCELINE, BRID'OISON.
BARTHOLO, _à Figaro_.
Et cherche à présent qui t'adopte. (_il veut sortir._)
MARCELINE _courant prendre Bartholo à bras le corps, le ramène_.
Arrêtez, Docteur, ne sortez pas.
FIGARO, _à part_.
Non, tous les sots d'Andalousie sont, je crois, déchaînés contre mon pauvre mariage!
SUZANNE, _à Bartholo_.
Bon petit papa, c'est votre fils.
MARCELINE, _à Bartholo_.
De l'esprit, des talens, de la figure.
FIGARO, _à Bartholo_.
Et qui ne vous a pas coûté une obole.
BARTHOLO.
Et les cent écus qu'il m'a pris?
MARCELINE, _le caressant_.
Nous aurons tant de soin de vous, papa!
SUZANNE, _le caressant_.
Nous vous aimerons tant, petit papa!
BARTHOLO, _attendri_.
Papa! bon papa! petit papa! voilà que je suis plus bête encore que Monsieur, moi. (_montrant Brid'oison_) Je me laisse aller comme un enfant. (_Marceline et Suzanne l'embrassent_) Oh! non, je n'ai pas dit oui. (_il se retourne_) Qu'est donc devenu Monseigneur?
FIGARO.
Courons le joindre; arrachons-lui son dernier mot. S'il machinait quelqu'autre intrigue, il faudrait tout recommencer.
TOUS ENSEMBLE. Courons, courons.
(_Ils entraînent Bartholo dehors._)
_SCÈNE XX._
BRID'OISON _seul_.
Plus bê-ête encore que Monsieur! on peut se dire à soi-même ces-es sortes de choses-là, mais... i-ils ne sont pas polis du tout dan-ans cet endroit-ci. (_il sort._)
_Fin du troisième Acte._
ACTE IV.
_Le théâtre représente une galerie ornée de candélabres, de lustres allumés, de fleurs, de guirlandes; en un mot, préparée pour donner une fête. Sur le devant à droite est une table avec une écritoire, un fauteuil derrière._
_SCÈNE PREMIÈRE._
FIGARO, SUZANNE.
FIGARO, _la tenant à bras le corps_.
Hé bien! amour, es-tu contente? elle a converti son Docteur, cette fine langue dorée de ma mère! malgré sa répugnance il l'épouse, et ton bourru d'oncle est bridé; il n'y a que Monseigneur qui rage; car enfin notre hymen va devenir le prix du leur. Ris donc un peu de ce bon résultat.
SUZANNE.
As-tu rien vu de plus étrange?
FIGARO.
Ou plutôt d'aussi gai. Nous ne voulions qu'une dot arrachée à l'Excellence; en voilà deux dans nos mains qui ne sortent pas des siennes. Une rivale acharnée te poursuivait; j'étais tourmenté par une furie; tout cela s'est changé, pour nous, dans _la plus bonne_ des mères. Hier j'étais comme seul au monde, et voilà que j'ai tous mes parens, pas si magnifiques, il est vrai, que je me les étais galonnés; mais assez bien pour nous, qui n'avons pas la vanité des riches.
SUZANNE.
Aucune des choses que tu avais disposées, que nous attendions, mon ami, n'est pourtant arrivée!
FIGARO.