La Folle Journée ou le Mariage de Figaro

Chapter 5

Chapter 53,651 wordsPublic domain

LE COMTE _gaiement_.

Mais non: j'allais chercher ton oncle Antonio mon ivrogne de jardinier, pour lui donner des ordres. Je frappe, on est long-temps à m'ouvrir; ta cousine a l'air empêtré; je prends un soupçon, je lui parle, et tout en causant j'examine. Il y avait derrière la porte une espèce de rideau, de porte-manteau, de je ne sais pas quoi qui couvrait des hardes; sans faire semblant de rien je vais doucement, doucement lever ce rideau, (_pour imiter le geste il lève la robe du fauteuil_) et je vois.... (_il aperçoit le Page._) Ah!...

BAZILE.

Ha, ha!

LE COMTE.

Ce tour-ci vaut l'autre.

BAZILE.

Encore mieux.

LE COMTE _à Suzanne_.

À merveilles, Mademoiselle: à peine fiancée vous faites de ces aprêts? C'était pour recevoir mon Page que vous désiriez d'être seule? Et vous, Monsieur, qui ne changez point de conduite; il vous manquait de vous adresser, sans respect pour votre marraine, à sa première camariste, à la femme de votre ami! mais je ne souffrirai pas que Figaro, qu'un homme que j'estime et que j'aime soit victime d'une pareille tromperie; était-il avec vous, Bazile?

SUZANNE _outrée_.

Il n'y a tromperie ni victime; il était là lorsque vous me parliez.

LE COMTE _emporté_.

Puisses-tu mentir en le disant! son plus cruel ennemi n'oserait lui souhaiter ce malheur.

SUZANNE.

Il me priait d'engager Madame à vous demander sa grace. Votre arrivée l'a si fort troublé qu'il s'est masqué de ce fauteuil.

LE COMTE _en colère_.

Ruse d'enfer! je m'y suis assis en entrant.

CHÉRUBIN.

Hélas, Monseigneur, j'étais tremblant derrière.

LE COMTE.

Autre fourberie! je viens de m'y placer moi-même.

CHÉRUBIN.

Pardon, mais c'est alors que je me suis blotti dedans.

LE COMTE _plus outré_.

C'est donc une couleuvre que ce petit.... serpent là! il nous écoutait!

CHÉRUBIN.

Au contraire, Monseigneur, j'ai fait ce que j'ai pu pour ne rien entendre.

LE COMTE.

O perfidie! (_à Suzanne_) tu n'épouseras pas Figaro.

BAZILE.

Contenez-vous; on vient.

LE COMTE _tirant Chérubin du fauteuil et le mettant sur ses pieds_.

Il resterait-là devant toute la terre!

_SCÈNE X._

CHÉRUBIN, SUZANNE, FIGARO, LA COMTESSE, LE COMTE, FANCHETTE, BAZILE, beaucoup de valets, paysannes, paysans vêtus en habits de fête.

FIGARO _tenant une toque de femme, garnie de plumes blanches et de rubans blancs, parle à la Comtesse_.

Il n'y a que vous, Madame, qui puissiez nous obtenir cette faveur.

LA COMTESSE.

Vous les voyez, monsieur le Comte: ils me supposent un crédit que je n'ai point; mais comme leur demande n'est pas déraisonnable....

LE COMTE _embarrassé_.

Il faudrait qu'elle le fût beaucoup....

FIGARO _bas à Suzanne_.

Soutiens bien mes efforts.

SUZANNE _bas à Figaro_.

Qui ne mèneront à rien.

FIGARO _bas_.

Va toujours.

LE COMTE _à Figaro_.

Que voulez-vous?

FIGARO.

Monseigneur, vos vassaux touchés de l'abolition d'un certain droit fâcheux que votre amour pour Madame....

LE COMTE.

Hé bien, ce droit n'existe plus: que veux-tu dire?

FIGARO _malignement_.

Qu'il est bien temps que la vertu d'un si bon maître éclate; elle m'est d'un tel avantage aujourd'hui, que je désire être le premier à la célébrer à mes noces.

LE COMTE _plus embarrassé_.

Tu te moques, ami! l'abolition d'un droit honteux n'est que l'acquit d'une dette envers l'honnêteté. Un Espagnol peut vouloir conquérir la beauté par des soins; mais en exiger le premier le plus doux emploi comme une servile redevance, ah! c'est la tyrannie d'un Vandale, et non le droit avoué d'un noble Castillan.

FIGARO _tenant Suzanne par la main_.

Permettez donc que cette jeune créature, de qui votre sagesse a préservé l'honneur, reçoive de votre main publiquement, la toque virginale, ornée de plumes et de rubans blancs, symbole de la pureté de vos intentions:--adoptez-en la cérémonie pour tous les mariages, et qu'un quatrain chanté en chœur rappelle à jamais le souvenir....

LE COMTE _embarrassé_.

Si je ne savais pas qu'amoureux, poëte, et musicien sont trois titres d'indulgence pour toutes les folies....

FIGARO.

Joignez-vous à moi, mes amis.

_Tous ensemble._

Monseigneur! Monseigneur!

SUZANNE _au Comte_.

Pourquoi fuir un éloge que vous méritez si bien?

LE COMTE _à part_.

La perfide!

FIGARO.

Regardez-la donc, Monseigneur; jamais plus jolie fiancée ne montrera la grandeur de votre sacrifice.

SUZANNE.

Laisse-là ma figure, et ne vantons que sa vertu.

LE COMTE _à part_.

C'est un jeu que tout ceci.

LA COMTESSE.

Je me joins à eux, monsieur le Comte; et cette cérémonie me sera toujours chère, puisqu'elle doit son motif à l'amour charmant que vous aviez pour moi.

LE COMTE.

Que j'ai toujours, Madame; et c'est à ce titre que je me rends.

_Tous ensemble._

Vivat.

LE COMTE _à part_.

Je suis pris. (_haut_) Pour que la cérémonie eût un peu plus d'éclat, je voudrais seulement qu'on la remît à tantôt. (_à part_) Fesons vîte chercher Marceline.

FIGARO _à Chérubin_.

Hé bien, espiègle! vous n'applaudissez pas?

SUZANNE.

Il est au désespoir; Monseigneur le renvoie.

LA COMTESSE.

Ah! Monsieur, je vous demande sa grace.

LE COMTE.

Il ne la mérite point.

LA COMTESSE.

Hélas! il est si jeune!

LE COMTE

Pas tant que vous le croyez.

CHÉRUBIN _tremblant_.

Pardonner généreusement, n'est pas le droit du seigneur auquel vous avez renoncé en épousant Madame.

LA COMTESSE.

Il n'a renoncé qu'à celui qui vous affligeait tous.

SUZANNE.

Si Monseigneur avait cédé le droit de pardonner, ce serait surement le premier qu'il voudrait racheter en secret.

LE COMTE _embarrassé_.

Sans doute.

LA COMTESSE.

Hé, pourquoi le racheter?

CHÉRUBIN _au Comte_.

Je fus léger dans ma conduite, il est vrai, Monseigneur; mais jamais la moindre indiscrétion dans mes paroles....

LE COMTE _embarrassé_.

Hé bien, c'est assez....

FIGARO.

Qu'entend-il?

LE COMTE _vivement_.

C'est assez, c'est assez, tout le monde exige son pardon, je l'accorde, et j'irai plus loin. Je lui donne une compagnie dans ma légion.

_Tous ensemble._

Vivat.

LE COMTE.

Mais c'est à condition qu'il partira sur le champ pour joindre en Catalogne.

FIGARO.

Ah! Monseigneur, demain.

LE COMTE _insiste_.

Je le veux.

CHÉRUBIN.

J'obéis.

LE COMTE.

Saluez votre marraine, et demandez sa protection.

CHÉRUBIN _met un genou en terre devant la Comtesse, et ne peut parler_.

LA COMTESSE _émue_.

Puisqu'on ne peut vous garder seulement aujourd'hui, partez, jeune homme. Un nouvel état vous appelle; allez le remplir dignement. Honorez votre bienfaiteur. Souvenez-vous de cette maison, où votre jeunesse a trouvé tant d'indulgence. Soyez soumis, honnête et brave; nous prendrons part à vos succès. (_Chérubin se relève, et retourne à sa place._)

LE COMTE.

Vous êtes bien émue, Madame!

LA COMTESSE.

Je ne m'en défends pas. Qui sait le sort d'un enfant jeté dans une carrière aussi dangereuse? il est allié de mes parens; et de plus, il est mon filleul.

LE COMTE, _à part_.

Je vois que Bazile avait raison. (_haut_) Jeune homme, embrassez Suzanne.... pour la dernière fois.

FIGARO.

Pourquoi cela, Monseigneur? il viendra passer ses hivers. Baise-moi donc aussi, Capitaine. (_il l'embrasse_.) Adieu, mon petit Chérubin. Tu vas mener un train de vie bien différent, mon enfant: dame! tu ne roderas plus tout le jour au quartier des femmes: plus d'échaudés, de goûtés à la crême; plus de main chaude ou de colin-maillard. De bons soldats, morbleu! bazanés, mal vêtus; un grand fusil bien lourd; tourne à droite, tourne à gauche; en avant, marche à la gloire; et ne vas pas broncher en chemin, à moins qu'un bon coup de feu....

SUZANNE.

Fi donc, l'horreur!

LA COMTESSE.

Quel pronostic!

LE COMTE.

Où donc est Marceline? il est bien singulier qu'elle ne soit pas des vôtres!

FANCHETTE.

Monseigneur, elle a pris le chemin du Bourg, par le petit sentier de la ferme.

LE COMTE.

Et elle en reviendra?

BAZILE.

Quand il plaira à Dieu.

FIGARO.

S'il lui plaisait qu'il ne lui plût jamais....

FANCHETTE.

Monsieur le Docteur lui donnait le bras.

LE COMTE _vivement_.

Le Docteur est ici?

BAZILE.

Elle s'en est d'abord emparé....

LE COMTE, _à part_.

Il ne pouvait venir plus à propos.

FANCHETTE.

Elle avait l'air bien échauffé, elle parlait tout haut en marchant, puis elle s'arrêtait, et fesait comme ça, de grand bras.... et monsieur le Docteur lui fesait comme ça de la main, en l'apaisant: elle paraissait si courroucée! elle nommait mon cousin Figaro.

LE COMTE _lui prend le menton_.

Cousin.... futur.

FANCHETTE _montrant Chérubin_.

Monseigneur, nous avez-vous pardonné d'hier?...

LE COMTE _interrompt_.

Bon jour, bon jour, petite.

FIGARO.

C'est son chien d'amour qui la berce; elle aurait troublé notre fête.

LE COMTE, _à part_.

Elle la troublera je t'en répons. (_haut_) Allons, Madame, entrons. Bazile, vous passerez chez moi.

SUZANNE, _à Figaro_.

Tu me rejoindras, mon fils?

FIGARO, _bas à Suzanne_.

Est-il bien enfilé?

SUZANNE _bas_.

Charmant garçon!

(_Ils sortent tous._)

_SCÈNE XI._

CHÉRUBIN, FIGARO, BAZILE.

(_Pendant qu'on sort, Figaro les arrête tous deux et les ramène_.)

FIGARO.

Ah çà, vous autres! la cérémonie adoptée, ma fête de ce soir en est la suite; il faut bravement nous recorder: ne fesons point comme ces acteurs qui ne jouent jamais si mal que le jour où la critique est le plus éveillée. Nous n'avons point de lendemain qui nous excuse, nous. Sachons bien nos rôles aujourd'hui.

BAZILE _malignement_.

Le mien est plus difficile que tu ne crois.

FIGARO, _fesant sans qu'il le voie le geste de le rosser_.

Tu es loin aussi de savoir tout le succès qu'il te vaudra.

CHÉRUBIN.

Mon ami, tu oublies que je pars.

FIGARO.

Et toi tu voudrais bien rester!

CHÉRUBIN.

Ah! si je le voudrais!

FIGARO.

Il faut ruser. Point de murmure à ton départ. Le manteau de voyage à l'épaule; arrange ouvertement ta trousse, et qu'on voie ton cheval à la grille: un temps de galop jusqu'à la Ferme: reviens à pied par les derrières; Monseigneur te croira parti; tiens-toi seulement hors de sa vue; je me charge de l'apaiser après la fête.

CHÉRUBIN.

Mais Fanchette qui ne sait pas son rôle!

BAZILE.

Que diable lui apprenez-vous donc, depuis huit jours que vous ne la quittez pas?

FIGARO.

Tu n'as rien à faire aujourd'hui, donne-lui par grace une leçon.

BAZILE.

Prenez garde, jeune homme, prenez garde! le père n'est pas satisfait; la fille a été souffletée; elle n'étudie pas avec vous: Chérubin! Chérubin! vous lui causerez des chagrins! _tant va la cruche à l'eau_....

FIGARO.

Ah voilà notre imbécille, avec ses vieux proverbes! Hé bien, pédant! que dit la sagesse des nations? _tant va la cruche à l'eau, qu'à la fin_....

BAZILE.

Elle s'emplit.

FIGARO _en s'en allant_.

Pas si bête, pourtant, pas si bête....

_Fin du premier Acte._

ACTE II.

_Le théâtre représente une chambre à coucher superbe, un grand lit en alcove, une estrade au-devant. La porte pour entrer s'ouvre et se ferme à la troisième coulisse à droite, celle d'un cabinet à la première coulisse à gauche. Une porte dans le fond va chez les femmes. Une fenêtre s'ouvre de l'autre côté._

_SCÈNE PREMIÈRE._

SUZANNE, LA COMTESSE, _entrent par la porte à droite_.

LA COMTESSE _se jette dans une bergère_.

Ferme la porte, Suzanne, et conte-moi tout dans le plus grand détail.

SUZANNE.

Je n'ai rien caché à Madame.

LA COMTESSE.

Quoi, Suzon, il voulait te séduire?

SUZANNE.

Oh que non. Monseigneur n'y met pas tant de façon avec sa servante: il voulait m'acheter.

LA COMTESSE.

Et le petit Page était présent?

SUZANNE.

C'est-à-dire, caché derrière le grand fauteuil. Il venait me prier de vous demander sa grace.

LA COMTESSE.

Hé, pourquoi ne pas s'adresser à moi-même? est-ce que je l'aurais refusé, Suzon?

SUZANNE.

C'est ce que j'ai dit: mais ses regrets de partir, et surtout de quitter Madame! _Ah! Suzon, qu'elle est noble et belle! mais qu'elle est imposante!_

LA COMTESSE.

Est-ce que j'ai cet air-là, Suzon? moi qui l'ai toujours protégé.

SUZANNE.

Puis il a vu votre ruban de nuit que je tenais, il s'est jeté dessus....

LA COMTESSE _souriant_.

Mon ruban?... quelle enfance!

SUZANNE.

J'ai voulu le lui ôter; Madame, c'était un lion; ses yeux brillaient.... tu ne l'auras qu'avec ma vie, disait-il, en forçant sa petite voix douce et grêle.

LA COMTESSE _rêvant_.

Hé bien, Suzon?

SUZANNE.

Hé bien, Madame, est-ce qu'on peut faire finir ce petit démon-là? ma marraine par-ci; je voudrais bien par l'autre; et parce qu'il n'oserait seulement baiser la robe de Madame, il voudrait toujours m'embrasser moi.

LA COMTESSE _rêvant_.

Laissons.... laissons ces folies.... Enfin, ma pauvre Suzanne, mon époux a fini par te dire?

SUZANNE.

Que si je ne voulais pas l'entendre, il allait protéger Marceline.

LA COMTESSE _se lève et se promène, en se servant fortement de l'éventail_.

Il ne m'aime plus du tout.

SUZANNE.

Pourquoi tant de jalousie?

LA COMTESSE.

Comme tous les maris, ma chère! uniquement par orgueil. Ah je l'ai trop aimé! je l'ai lassé de mes tendresses, et fatigué de mon amour; voilà mon seul tort avec lui; mais je n'entends pas que cet honnête aveu te nuise, et tu épouseras Figaro. Lui seul peut nous aider; viendra-t-il?

SUZANNE.

Dès qu'il verra partir la chasse.

LA COMTESSE _se servant de l'éventail_.

Ouvre un peu la croisée sur le jardin. Il fait une chaleur ici!...

SUZANNE.

C'est que Madame parle et marche avec action. (_Elle va ouvrir la croisée du fond._)!

LA COMTESSE _rêvant long-temps_.

Sans cette constance à me fuir.... les hommes sont bien coupables!

SUZANNE _crie de la fenêtre_.

Ah! voilà Monseigneur qui traverse à cheval le grand potager, suivi de Pédrille, avec deux, trois, quatre levriers.

LA COMTESSE.

Nous avons du temps devant nous. (_elle s'assied._) On frappe, Suzon?

SUZANNE _court ouvrir en chantant_.

Ah, c'est mon Figaro! ah, c'est mon Figaro!

_SCÈNE II._

FIGARO, SUZANNE, LA COMTESSE _assise_.

SUZANNE

Mon cher ami! viens donc, Madame est dans une impatience!...

FIGARO.

Et toi, ma petite Suzanne?--Madame n'en doit prendre aucune. Au fait, de quoi s'agit-il? d'une misère. Monsieur le Comte trouve notre jeune femme aimable, il voudrait en faire sa maîtresse; et c'est bien naturel.

SUZANNE.

Naturel?

FIGARO.

Puis il m'a nommé courrier de dépêches, et Suzon conseiller d'ambassade. Il n'y a pas là d'étourderie.

SUZANNE.

Tu finiras?

FIGARO.

Et parce que Suzanne, ma fiancée, n'accepte pas le diplôme, il va favoriser les vues de Marceline; quoi de plus simple encore? Se venger de ceux qui nuisent à nos projets en renversant les leurs; c'est ce que chacun fait; ce que nous allons faire nous mêmes. Hé bien, voilà tout pourtant.

LA COMTESSE.

Pouvez-vous, Figaro, traiter si légèrement un dessein qui nous coûte à tous le bonheur?

FIGARO.

Qui dit cela, Madame?

SUZANNE.

Au lieu de t'affliger de nos chagrins....

FIGARO.

N'est-ce pas assez que je m'en occupe? Or, pour agir aussi méthodiquement que lui, tempérons d'abord son ardeur de nos possessions, en l'inquiétant sur les siennes.

LA COMTESSE.

C'est bien dit; mais comment?

FIGARO.

C'est déjà fait, Madame; un faux avis donné sur vous....

LA COMTESSE.

Sur moi! la tête vous tourne.

FIGARO.

Oh! c'est à lui qu'elle doit tourner.

LA COMTESSE.

Un homme aussi jaloux!...

FIGARO.

Tant mieux: pour tirer parti des gens de ce caractère, il ne faut qu'un peu leur fouetter le sang; c'est ce que les femmes entendent si bien! Puis les tient-on fâchés tout rouge, avec un brin d'intrigue on les mène où l'on veut, par le nez, dans le Guadalquivir. Je vous ai fait rendre à Bazile un billet inconnu, lequel avertit Monseigneur qu'un galant doit chercher à vous voir aujourd'hui pendant le bal.

LA COMTESSE.

Et vous vous jouez ainsi de la vérité sur le compte d'une femme d'honneur....

FIGARO.

Il y en a peu, Madame, avec qui je l'eusse osé, crainte de rencontrer juste.

LA COMTESSE.

Il faudra que je l'en remercie!

FIGARO.

Mais dites-moi s'il n'est pas charmant de lui avoir taillé ses morceaux de la journée, de façon qu'il passe à rôder, à jurer après sa dame, le temps qu'il destinait à se complaire avec la nôtre? Il est déjà tout dérouté: galopera-t-il celle-ci? surveillera-t-il celle-là? dans son trouble d'esprit, tenez, tenez, le voilà qui court la plaine, et force un lièvre qui n'en peut mais. L'heure du mariage arrive en poste; il n'aura pas pris de parti contre; et jamais il n'osera s'y opposer devant Madame.

SUZANNE.

Non; mais Marceline, le bel esprit, osera le faire, elle.

FIGARO.

Brrrr. Cela m'inquiète bien, ma foi! Tu feras dire à Monseigneur que tu te rendras sur la brune au jardin.

SUZANNE.

Tu comptes sur celui-là?

FIGARO.

O dame! écoutez donc; les gens qui ne veulent rien faire de rien, n'avancent rien et ne sont bons à rien. Voilà mon mot.

SUZANNE.

Il est joli!

LA COMTESSE.

Comme son idée; vous consentiriez qu'elle s'y rendît?

FIGARO.

Point du tout. Je fais endosser un habit de Suzanne à quelqu'un: surpris par nous au rendez-vous, le Comte pourra-t-il s'en dédire?

SUZANNE.

À qui mes habits?

FIGARO.

Chérubin.

LA COMTESSE.

Il est parti.

FIGARO.

Non pas pour moi: veut-on me laisser faire?

SUZANNE.

On peut s'en fier à lui pour mener une intrigue.

FIGARO.

Deux, trois, quatre à la fois; bien embrouillées, qui se croisent. J'étais né pour être courtisan.

SUZANNE.

On dit que c'est un métier si difficile!

FIGARO.

Recevoir, prendre, et demander; voilà le secret en trois mots.

LA COMTESSE.

Il a tant d'assurance, qu'il finit par m'en inspirer.

FIGARO.

C'est mon dessein.

SUZANNE.

Tu disais donc?

FIGARO.

Que pendant l'absence de Monseigneur, je vais vous envoyer le Chérubin: coiffez-le, habillez-le; je le renferme et l'endoctrine; et puis dansez, Monseigneur.

_(Il sort.)_

_SCÈNE III._

SUZANNE, LA COMTESSE _assise_.

LA COMTESSE, _tenant sa boîte à mouches_.

Mon Dieu, Suzon, comme je suis faite!... ce jeune homme qui va venir!

SUZANNE.

Madame ne veut donc pas qu'il en réchappe?

LA COMTESSE _rêve devant sa petite glace_.

Moi?... tu verras comme je vais le gronder.

SUZANNE.

Fesons-lui chanter sa romance. (_Elle la met sur la Comtesse_.)

LA COMTESSE.

Mais, c'est qu'en vérité, mes cheveux sont dans un désordre....

SUZANNE _riant_.

Je n'ai qu'à reprendre ces deux boucles. Madame le grondera bien mieux.

LA COMTESSE _revenant à elle_.

Qu'est-ce que vous dites donc, Mademoiselle?

_SCÈNE IV._

CHÉRUBIN, _l'air honteux_; SUZANNE, LA COMTESSE _assise_.

SUZANNE.

Entrez, monsieur l'Officier; on est visible.

CHÉRUBIN _avance en tremblant_.

Ah, que ce nom m'afflige, Madame! il m'apprend qu'il faut quitter des lieux.... une marraine si.... bonne!...

SUZANNE.

Et si belle!

CHÉRUBIN _avec un soupir_.

Ah! oui.

SUZANNE _le contrefait_.

_Ah! oui._ Le bon jeune homme! avec ses longues paupières hypocrites. Allons, bel oiseau bleu, chantez, la romance à Madame.

LA COMTESSE _la déplie_.

De qui.... dit-on qu'elle est?

SUZANNE.

Voyez la rougeur du coupable; en a-t-il un pied sur les joues?

CHÉRUBIN.

Est-ce qu'il est défendu... de chérir....

SUZANNE _lui met le poing sous le nez_.

Je dirai tout, vaurien!

LA COMTESSE.

Là.... chante-t-il?

CHÉRUBIN.

O Madame, je suis si tremblant!...

SUZANNE _en riant_.

Et gnian, gnian, gnian, gnian, gnian, gnian, gnian; dès que Madame le veut, modeste auteur! je vais l'accompagner.

LA COMTESSE.

Prends ma guitare. (_La Comtesse assise, tient le papier pour suivre. Suzanne est derrière son fauteuil, et prélude en regardant la musique par-dessus sa maîtresse. Le petit page est devant elle, les yeux baissés. Ce tableau est juste la belle estampe d'après Vanloo, appelée_ la Conversation espagnole.)

ROMANCE.

AIR: _Marlbroug s'en vat-en guerre_.

PREMIER COUPLET.

Mon coursier hors d'haleine, (Que mon cœur, mon cœur a de peine!) J'errais de plaine en plaine Au gré du destrier.

IIe COUPLET.

Au gré du destrier, Sans varlet, n'écuyer; [A]Là près d'une fontaine, (Que mon cœur, mon cœur a de peine!) Songeant à ma marraine, Sentais mes pleurs couler.

IIIe COUPLET.

Sentais mes pleurs couler, Prêt à me désoler; Je gravais sur un frêne, (Que mon cœur, mon cœur a de peine!) Sa lettre sans la mienne; Le Roi vint à passer.

IVe COUPLET.

Le Roi vint à passer; Ses Barons, son Clergier. Beau Page, dit la Reine, (Que mon cœur, mon cœur a de peine!) Qui vous met à la gêne? Qui vous fait tant plorer?

Ve COUPLET.

Qui vous fait tant plorer? Nous faut le déclarer. Madame et Souveraine, (Que mon cœur, mon cœur a de peine!) J'avais une marraine Que toujours adorai.[B]

VIe COUPLET.

Que toujours adorai; Je sens que j'en mourrai. Beau Page, dit la Reine, (Que mon cœur, mon cœur a de peine!) N'est-il qu'une marraine? Je vous en servirai.

VIIe COUPLET.

Je vous en servirai; Mon Page vous ferai; puis à ma jeune Hélène, (Que mon cœur, mon cœur a de peine!) Fille d'un Capitaine, Un jour vous marierai.

VIIIe COUPLET.

Un jour vous marierai.-- Nenni n'en faut parler; Je veux, traînant ma chaîne, (Que mon cœur, mon cœur a de peine!) Mourir de cette peine; Mais non m'en consoler.

[Note A: Au spectacle on a commencé la romance à ce vers, en disant: _Auprès d'une fontaine_.]

[Note B: Ici la Comtesse arrête le Page en fermant le papier. Le reste ne se chante pas au théâtre.]

LA COMTESSE.

Il y a de la naïveté.... du sentiment même.

SUZANNE _va poser la guitare sur un fauteuil._

O! pour du sentiment, c'est un jeune homme qui.... Ah çà, monsieur l'Officier, vous a-t-on dit que pour égayer la soirée, nous voulons savoir d'avance si un de mes habits vous ira passablement?

LA COMTESSE.

J'ai peur que non.

SUZANNE _se mesure avec lui_.

Il est de ma grandeur. Ôtons d'abord le manteau. (_elle le détache_.)

LA COMTESSE.

Et si quelqu'un entrait?

SUZANNE.

Est-ce que nous fesons du mal donc? je vais fermer la porte: (_elle court_) mais c'est la coiffure que je veux voir.

LA COMTESSE.

Sur ma toilette, une baigneuse à moi. (_Suzanne entre dans le cabinet dont la porte est au bord du théâtre_.)

_SCÈNE V_.

CHÉRUBIN, LA COMTESSE _assise_.

LA COMTESSE.

Jusqu'à l'instant du bal le Comte ignorera que vous soyez au château. Nous lui dirons après, que le temps d'expédier votre brevet nous a fait naître l'idée....

CHÉRUBIN _le lui montre_.

Hélas, Madame, le voici; Bazile me l'a remis de sa part.

LA COMTESSE.

Déjà? l'on a craint d'y perdre une minute. (_elle lit_.) Ils se sont tant pressés, qu'ils ont oublié d'y mettre son cachet. (_elle le lui rend_.)

_SCÈNE VI_.

CHÉRUBIN, LA COMTESSE, SUZANNE.

SUZANNE _entre avec un grand bonnet_.

Le cachet, à quoi?

LA COMTESSE.

À son brevet.

SUZANNE.

Déjà?

LA COMTESSE.

C'est ce que je disais. Est-ce là ma baigneuse?

SUZANNE _s'assied près de la Comtesse_.

Et la plus belle de toutes. (_elle chante avec des épingles dans sa bouche._)

Tournez-vous donc envers ici, Jean de Lyra, mon bel ami.

Chérubin se met à genoux. (_elle le coiffe_.) Madame, il est charmant!

LA COMTESSE.

Arrange son collet d'un air un peu plus féminin.

SUZANNE _l'arrange_.

Là.... mais voyez donc ce morveux, comme il est joli en fille! j'en suis jalouse, moi! (_elle lui prend le menton_.) Voulez-vous bien n'être pas joli comme çà?

LA COMTESSE.

Qu'elle est folle! Il faut relever la manche, afin que l'amadis prenne mieux.... (_elle le retrousse_.) Qu'est-ce qu'il a donc au bras? un ruban!

SUZANNE.

Et un ruban à vous. Je suis bien aise que Madame l'ait vu. Je lui avais dit que je le dirais, déjà! Oh! si Monseigneur n'était pas venu, j'aurais bien repris le ruban; car je suis presque aussi forte que lui.

LA COMTESSE.

Il y a du sang! (_elle détache le ruban_.)

CHÉRUBIN _honteux_.

Ce matin, comptant partir, j'arrangeais la gourmette de mon cheval; il a donné de la tête, et la bossette m'a effleuré le bras.

LA COMTESSE.

On n'a jamais mis un ruban....

SUZANNE.