La Folle Journée ou le Mariage de Figaro

Chapter 4

Chapter 43,629 wordsPublic domain

BARTHOLO, _médecin de Séville_. M. Desessarts.

BAZILE, _maître de clavecin de la Comtesse_. M. Vanhove.

DON GUSMAN BRID'OISON, _lieutenant du siège_. M. Préville; et ensuite M. Dugazon. DOUBLE-MAIN, _greffier, secrétaire de don Gusman_. M. Marsy.

UN HUISSIER-AUDIENCIER. M. la Rochelle.

GRIPE-SOLEIL, _jeune pastoureau_. M. Champville.

UNE JEUNE BERGÈRE. Mlle Dantier.

PEDRILLE, _piqueur du Comte_. M. Florence.

_PERSONNAGES MUETS._

TROUPE DE VALETS.

TROUPE DE PAYSANNES.

TROUPE DE PAYSANS.

_La scène est au château d'Aguas-Frescas, à trois lieues de Séville._

* * *

LA FOLLE JOURNÉE,

OU

LE MARIAGE DE FIGARO.

ACTE PREMIER.

_Le théâtre représente une chambre à demi démeublée: un grand fauteuil de malade est au milieu. Figaro, avec une toise mesure le plancher. Suzanne attache à sa tête, devant une glace, le petit bouquet de fleur d'orange, appelé chapeau de la mariée._

_SCÈNE PREMIÈRE._

FIGARO, SUZANNE.

FIGARO.

Dix-neuf pieds sur vingt-six.

SUZANNE.

Tiens, Figaro, voilà mon petit chapeau: le trouves-tu mieux ainsi?

FIGARO _lui prend les mains_.

Sans comparaison, ma charmante. Ô! que ce joli bouquet virginal élevé sur la tête d'une belle fille, est doux le matin des noces à l'œil amoureux d'un époux!...

SUZANNE _se retire_.

Que mesures-tu donc là, mon fils?

FIGARO.

Je regarde, ma petite Suzanne, si ce beau lit que Monseigneur nous donne aura bonne grace ici.

SUZANNE.

Dans cette chambre?

FIGARO.

Il nous la cède.

SUZANNE.

Et moi je n'en veux point.

FIGARO.

Pourquoi?

SUZANNE.

Je n'en veux point.

FIGARO.

Mais encore?

SUZANNE.

Elle me déplaît.

FIGARO.

On dit une raison.

SUZANNE.

Si je n'en veux pas dire?

FIGARO.

Ô! quand elles sont sûres de nous!

SUZANNE.

Prouver que j'ai raison serait accorder que je puis avoir tort. Es-tu mon serviteur, ou non?

FIGARO.

Tu prends de l'humeur contre la chambre du château la plus commode, et qui tient le milieu des deux appartemens. La nuit, si Madame est incommodée elle sonnera de son côté; zeste, en deux pas, tu es chez elle. Monseigneur veut-il quelque chose? il n'a qu'à tinter du sien; crac, en trois sauts me voilà rendu.

SUZANNE.

Fort bien! mais quand il aura _tinté_ le matin, pour te donner quelque bonne et longue commission; zeste, en deux pas il est à ma porte; et crac, en trois sauts....

FIGARO.

Qu'entendez-vous par ces paroles?

SUZANNE.

Il faudrait m'écouter tranquillement.

FIGARO.

Eh qu'est-ce qu'il y a? Bon dieu!

SUZANNE.

Il y a, mon ami, que las de courtiser les beautés des environs, monsieur le comte Almaviva veut rentrer au château, mais non pas chez sa femme; c'est sur la tienne, entends-tu, qu'il a jeté ses vues, auxquelles il espère que ce logement ne nuira pas. Et c'est ce que le loyal Bazile, honnête agent de ses plaisirs, et mon noble maître à chanter, me répète chaque jour en me donnant leçon.

FIGARO.

Bazile! ô mon mignon! si jamais volée de bois vert appliquée sur une échine a duement redressé la moelle épinière à quelqu'un....

SUZANNE.

Tu croyais, bon garçon! que cette dot qu'on me donne était pour les beaux yeux de ton mérite?

FIGARO.

J'avais assez fait pour l'espérer.

SUZANNE.

Que les gens d'esprit sont bêtes!

FIGARO.

On le dit.

SUZANNE.

Mais c'est qu'on ne veut pas le croire.

FIGARO.

On a tort.

SUZANNE.

Apprends qu'il la destine à obtenir de moi, secrètement, certain quart-d'heure, seul à seule, qu'un ancien droit du seigneur.... Tu sais s'il était triste!

FIGARO.

Je le sais tellement que si monsieur le Comte en se mariant n'eût pas aboli ce droit honteux, jamais je ne t'eusse épousée dans ses domaines.

SUZANNE.

Hé bien! s'il l'a détruit, il s'en repent; et c'est de ta fiancée qu'il veut le racheter en secret aujourd'hui.

FIGARO _se frottant la tête_.

Ma tête s'amollit de surprise; et mon front fertilisé....

SUZANNE.

Ne le frotte donc pas!

FIGARO.

Quel danger?

SUZANNE _riant_.

S'il y venait un petit bouton; des gens superstitieux....

FIGARO.

Tu ris, friponne! Ah! s'il y avait moyen d'attrapper ce grand trompeur, de le faire donner dans un bon piége, et d'empocher son or!

SUZANNE.

De l'intrigue, et de l'argent; te voilà dans ta sphère.

FIGARO.

Ce n'est pas la honte qui me retient.

SUZANNE.

La crainte?

FIGARO.

Ce n'est rien d'entreprendre une chose dangereuse; mais d'échapper au péril en la menant à bien: car, d'entrer chez quelqu'un la nuit, de lui souffler sa femme, et d'y recevoir cent coups de fouet pour la peine, il n'est rien plus aisé; mille fois coquins l'ont fait. Mais.... (_on sonne de l'intérieur._)

SUZANNE.

Voilà Madame éveillée; elle m'a bien recommandé d'être la première à lui parler le matin de mes noces.

FIGARO.

Y a-t-il encore quelque chose là-dessous?

SUZANNE.

Le berger dit que cela porte bonheur aux épouses délaissées. Adieu mon petit Fi, Fi, Figaro; rêve à notre affaire.

FIGARO.

Pour m'ouvrir l'esprit, donne un petit baiser.

SUZANNE.

À mon amant aujourd'hui? Je t'en souhaite! Et qu'en dirait demain mon mari?

_Figaro l'embrasse._

SUZANNE.

Eh bien! eh bien!

FIGARO.

C'est que tu n'as pas d'idée de mon amour.

SUZANNE _se défrippant_.

Quand cesserez-vous, importun, de m'en parler du matin au soir?

FIGARO _mystérieusement_.

Quand je pourrai te le prouver du soir jusqu'au matin. (_on sonne une seconde fois_.)

SUZANNE _de loin, les doigts unis sur sa bouche_.

Voilà votre baiser, Monsieur; je n'ai plus rien à vous.

FIGARO _court après elle_.

Ô! mais ce n'est pas ainsi que vous l'avez reçu.

_SCÈNE II._

FIGARO _seul_.

La charmante fille! toujours riante, verdissante, pleine de gaieté, d'esprit, d'amour et de délices! mais sage!... (_il marche vivement en se frottant les mains._) Ah, Monseigneur! mon cher Monseigneur! vous voulez m'en donner.... à garder? Je cherchais aussi pourquoi m'ayant nommé concierge, il m'emmène à son ambassade, et m'établit courrier de dépêches. J'entends, monsieur le Comte: trois promotions à la fois; vous, compagnon ministre; moi, cassecou politique, et Suzon, dame du lieu, l'ambassadrice de poche: et puis fouette courrier! pendant que je galoperais d'un côté, vous feriez faire de l'autre à ma belle un joli chemin! me crottant, m'échinant pour la gloire de votre famille; vous, daignant concourir à l'accroissement de la mienne! quelle douce réciprocité! Mais, Monseigneur, il y a de l'abus. Faire à Londres en même-temps les affaires de votre maître et celles de votre valet! représenter à la fois le roi et moi dans une cour étrangère! c'est trop de moitié, c'est trop.--Pour toi, Bazile! fripon mon cadet! Je veux t'apprendre à clocher devant les boîteux; je veux.... Non, dissimulons avec eux pour les enferrer l'un par l'autre. Attention sur la journée, monsieur Figaro! D'abord avancer l'heure de votre petite fête, pour épouser plus surement; écarter une Marceline qui de vous est friande en diable; empocher l'or et les présens; donner le change aux petites passions de monsieur le Comte; étriller rondement monsieur du Bazile; et....

_SCÈNE III._

MARCELINE, BARTHOLO, FIGARO.

FIGARO _s'interrompt_.

....Héééé, voilà le gros Docteur, la fête sera complète. Hé bon jour, cher Docteur de mon cœur. Est-ce ma noce avec Suzon qui vous attire au château?

BARTHOLO _avec dédain_.

Ah, mon cher monsieur, point du tout.

FIGARO.

Cela serait bien généreux!

BARTHOLO.

Certainement, et par trop sot.

FIGARO.

Moi qui eus le malheur de troubler la vôtre!

BARTHOLO.

Avez-vous autre chose à nous dire?

FIGARO.

On n'aura pas pris soin de votre mule!

BARTHOLO _en colère_.

Bavard enragé! laissez-nous.

FIGARO.

Vous vous fâchez, Docteur? les gens de votre état sont bien durs! pas plus de pitié des pauvres animaux.... en vérité.... que si c'était des hommes! Adieu, Marceline: avez-vous toujours envie de plaider contre moi?

_Pour n'aimer pas, faut-il qu'on se haïsse?_

Je m'en rapporte au Docteur.

BARTHOLO.

Qu'est-ce que c'est?

FIGARO.

Elle vous le contera de reste. (_il sort._)

SCÈNE IV.

MARCELINE, BARTHOLO.

BARTHOLO _le regarde aller_.

Ce drôle est toujours le même! et à moins qu'on ne l'écorche vif, je prédis qu'il mourra dans la peau du plus fier insolent....

MARCELINE _le retourne_.

Enfin vous voilà donc, éternel Docteur? toujours si grave et compassé qu'on pourrait mourir en attendant vos secours, comme on s'est marié jadis malgré vos précautions.

BARTHOLO.

Toujours amère et provoquante! Hé bien, qui rend donc ma présence au château si nécessaire? Monsieur le Comte a-t-il eu quelque accident?

MARCELINE.

Non, Docteur.

BARTHOLO.

La Rosine, sa trompeuse comtesse, est-elle incommodée, dieu merci?

MARCELINE.

Elle languit.

BARTHOLO.

Et de quoi?

MARCELINE.

Son mari la néglige.

BARTHOLO _avec joie_.

Ah, le digne époux qui me venge!

MARCELINE.

On ne sait comment définir le Comte; il est jaloux et libertin.

BARTHOLO.

Libertin par ennui, jaloux par vanité: cela va sans dire.

MARCELINE.

Aujourd'hui, par exemple, il marie notre Suzanne à son Figaro qu'il comble en faveur de cette union....

BARTHOLO.

Que son Excellence a rendue nécessaire!

MARCELINE.

Pas tout à fait; mais dont son Excellence voudrait égayer en secret l'événement avec l'épousée....

BARTHOLO.

De monsieur Figaro? c'est un marché qu'on peut conclure avec lui.

MARCELINE.

Bazile assure que non.

BARTHOLO.

Cet autre maraut loge ici? C'est une caverne! Eh qu'y fait-il?

MARCELINE.

Tout le mal dont il est capable. Mais le pis que j'y trouve est cette ennuyeuse passion qu'il a pour moi depuis si long-temps.

BARTHOLO.

Je me serais débarrassé vingt fois de sa poursuite.

MARCELINE.

De quelle manière?

BARTHOLO.

En l'épousant.

MARCELINE.

Railleur fade et cruel, que ne vous débarrassez-vous de la mienne à ce prix? ne le devez-vous pas? où est le souvenir de vos engagemens? qu'est devenu celui de notre petit Emanuel, ce fruit d'un amour oublié, qui devait nous conduire à des noces?

BARTHOLO _ôtant son chapeau_.

Est-ce pour écouter ces sornettes que vous m'avez fait venir de Séville? Et cet accès d'hymen qui vous reprend si vif....

MARCELINE.

Eh bien! n'en parlons plus. Mais si rien n'a pu vous porter à la justice de m'épouser, aidez-moi donc du moins à en épouser un autre.

BARTHOLO.

Ah! volontiers: parlons. Mais quel mortel abandonné du ciel et des femmes?...

MARCELINE.

Eh! qui pourrait-ce être, Docteur, sinon le beau, le gai, l'aimable Figaro?

BARTHOLO.

Ce fripon-là?

MARCELINE.

Jamais fâché, toujours en belle humeur, donnant le présent à la joie, et s'inquiétant de l'avenir tout aussi peu que du passé; semillant, généreux! généreux....

BARTHOLO.

Comme un voleur.

MARCELINE.

Comme un seigneur. Charmant enfin; mais c'est le plus grand monstre!

BARTHOLO.

Et sa Suzanne?

MARCELINE.

Elle ne l'aurait pas la rusée, si vous vouliez m'aider, mon petit Docteur, à faire valoir un engagement que j'ai de lui.

BARTHOLO.

Le jour de son mariage?

MARCELINE.

On en rompt de plus avancés: et si je ne craignais d'éventer un petit secret des femmes!...

BARTHOLO.

En ont-elles pour le médecin du corps?

MARCELINE.

Ah! vous savez que je n'en ai pas pour vous. Mon sexe est ardent, mais timide: un certain charme a beau nous attirer vers le plaisir, la femme la plus aventurée sent en elle une voix qui lui dit: sois belle si tu peux, sage si tu veux; mais sois considérée, il le faut. Or, puisqu'il faut être au moins considérée; que toute femme en sent l'importance; effrayons d'abord la Suzanne sur la divulgation des offres qu'on lui fait.

BARTHOLO.

Où cela mènera-t-il?

MARCELINE.

Que la honte la prenant au collet, elle continuera de refuser le Comte, lequel pour se venger appuiera l'opposition que j'ai faite à son mariage: alors le mien devient certain.

BARTHOLO.

Elle a raison. Parbleu, c'est un bon tour que de faire épouser ma vieille gouvernante au coquin qui fit enlever ma jeune maîtresse.

MARCELINE, _vîte_.

Et qui croit ajouter à ses plaisirs, en trompant mes espérances.

BARTHOLO, _vîte_.

Et qui m'a volé dans le temps cent écus que j'ai sur le cœur.

MARCELINE.

Ah quelle volupté!...

BARTHOLO.

De punir un scélérat....

MARCELINE.

De l'épouser, Docteur, de l'épouser!

_SCÈNE V._

MARCELINE, BARTHOLO, SUZANNE.

SUZANNE, _un bonnet de femme avec un large ruban dans la main, une robe de femme sur le bras_.

L'épouser! l'épouser! qui donc? mon Figaro?

MARCELINE, _aigrement_.

Pourquoi non? vous l'épousez bien!

BARTHOLO, _riant_.

Le bon argument de femme en colère! nous parlions, belle Suzon, du bonheur qu'il aura de vous posséder.

MARCELINE.

Sans compter Monseigneur dont on ne parle pas.

SUZANNE, _une révérence_.

Votre servante, Madame; il y a toujours quelque chose d'amer dans vos propos.

MARCELINE, _une révérence_.

Bien la vôtre, Madame; où donc est l'amertume? n'est-il pas juste qu'un libéral seigneur partage un peu la joie qu'il procure à ses gens?

SUZANNE.

Qu'il procure?

MARCELINE.

Oui, madame.

SUZANNE.

Heureusement la jalousie de Madame est aussi connue, que ses droits sur Figaro sont légers.

MARCELINE.

On eût pu les rendre plus forts, en les cimentant à la façon de Madame.

SUZANNE.

Oh cette façon, Madame, est celle des dames savantes.

MARCELINE.

Et l'enfant ne l'est pas du tout! Innocente comme un vieux juge!

BARTHOLO, _attirant Marceline_.

Adieu, jolie fiancée de notre Figaro.

MARCELINE, _une révérence_.

L'accordée secrète de Monseigneur.

SUZANNE, _une révérence_.

Qui vous estime beaucoup, Madame.

MARCELINE, _une révérence_.

Me fera-t-elle aussi l'honneur de me chérir un peu, Madame?

SUZANNE, _une révérence_.

À cet égard Madame n'a rien à désirer.

MARCELINE, _une révérence_.

C'est une si jolie personne que Madame!

SUZANNE, _une révérence_.

Hé mais assez pour désoler Madame.

MARCELINE, _une révérence_.

Surtout bien respectable!

SUZANNE, _une révérence_.

C'est aux duègnes à l'être.

MARCELINE, _outrée_.

Aux duègnes! aux duègnes!

BARTHOLO, _l'arrêtant_.

Marceline!

MARCELINE.

Allons, Docteur; car je n'y tiendrais pas. Bon jour, Madame. (_une révérence_.)

_SCÈNE VI._

SUZANNE _seule_.

Allez, Madame! allez, pédante! je crains aussi peu vos efforts, que je méprise vos outrages.--Voyez cette vieille sibylle! parce qu'elle a fait quelques études et tourmenté la jeunesse de Madame, elle veut tout dominer au château! (_elle jette la robe qu'elle tient sur une chaise_.) Je ne sais plus ce que je venais prendre.

_SCÈNE VII_.

SUZANNE, CHÉRUBIN.

CHÉRUBIN, _accourant_.

Ah, Suzon! depuis deux heures j'épie le moment de te trouver seule. Hélas! tu te maries, et moi je vais partir.

SUZANNE.

Comment mon mariage éloigne-t-il du château le premier Page de Monseigneur?

CHÉRUBIN, _piteusement_.

Suzanne, il me renvoie.

SUZANNE _le contrefait_.

Chérubin, quelque sottise!

CHÉRUBIN.

Il m'a trouvé hier au soir chez ta cousine Fanchette à qui je fesais répéter son petit rôle d'innocente, pour la fête de ce soir: il s'est mis dans une fureur en me voyant!--_sortez_, m'a-t-il dit, _petit_.... Je n'ose pas prononcer devant une femme le gros mot qu'il a dit: _sortez; et demain vous ne coucherez pas au château_. Si Madame, si ma belle marraine ne parvient pas à l'apaiser; c'est fait, Suzon, je suis à jamais privé du bonheur de te voir.

SUZANNE.

De me voir! moi? c'est mon tour! ce n'est donc plus pour ma maîtresse que vous soupirez en secret?

CHÉRUBIN.

Ah, Suzon, qu'elle est noble et belle! mais qu'elle est imposante!

SUZANNE.

C'est-à-dire que je ne le suis pas, et qu'on peut oser avec moi....

CHÉRUBIN.

Tu sais trop bien, méchante, que je n'ose pas oser. Mais que tu es heureuse! à tous momens la voir, lui parler, l'habiller le matin et la déshabiller le soir, épingle à épingle.... ah, Suzon! je donnerais.... Qu'est-ce que tu tiens donc là?

SUZANNE, _raillant_.

Hélas, l'heureux bonnet et le fortuné ruban qui renferment la nuit les cheveux de cette belle marraine....

CHÉRUBIN, _vivement_.

Son ruban de nuit! donne-le-moi, mon cœur.

SUZANNE, _le retirant_.

Hé que non pas.--_Son cœur!_ Comme il est familier donc! si ce n'était pas un morveux sans conséquence.... (_Chérubin arrache le ruban._) Ah, le ruban!

CHÉRUBIN _tourne autour du grand fauteuil_.

Tu diras qu'il est égaré, gâté; qu'il est perdu. Tu diras tout ce que tu voudras.

SUZANNE _tourne après lui_.

Oh! dans trois ou quatre ans, je prédis que vous serez le plus grand petit vaurien!... Rendez-vous le ruban? (_elle veut le reprendre._)

CHÉRUBIN _tire une romance de sa poche_.

Laisse, ah, laisse-le-moi, Suzon; je te donnerai ma romance, et pendant que le souvenir de ta belle maîtresse attristera tous mes momens, le tien y versera le seul rayon de joie qui puisse encore amuser mon cœur.

SUZANNE _arrache la romance_.

Amuser votre cœur, petit scélérat! vous croyez parler à votre Fanchette: on vous surprend chez elle; et vous soupirez pour Madame; et vous m'en contez à moi, par-dessus le marché!

CHÉRUBIN _exalté_.

Cela est vrai, d'honneur! Je ne sais plus ce que je suis; mais depuis quelque temps je sens ma poitrine agitée; mon cœur palpite au seul aspect d'une femme; les mots _amour_ et _volupté_ le font tressaillir et le troublent. Enfin le besoin de dire à quelqu'un _je vous aime_, est devenu pour moi si pressant que je le dis tout seul, en courant dans le parc, à ta maîtresse, à toi, aux arbres, aux nuages, au vent qui les emporte avec mes paroles perdues.--Hier je rencontrai Marceline....

SUZANNE _riant_.

Ha, ha, ha, ha!

CHÉRUBIN.

Pourquoi non? elle est femme! elle est fille! une fille! une femme! ah que ces noms sont doux! qu'ils sont intéressans!

SUZANNE.

Il devient fou!

CHÉRUBIN.

Fanchette est douce; elle m'écoute au moins: tu ne l'es pas, toi!

SUZANNE.

C'est bien dommage; écoutez donc monsieur!

(_Elle veut arracher le ruban._)

CHÉRUBIN _tourne en fuyant_.

Ah! ouiche! on ne l'aura, vois-tu, qu'avec ma vie, Mais si tu n'es pas contente du prix, j'y joindrai mille baisers.

(_Il lui donne chasse à son tour_.)

SUZANNE _tourne en fuyant_.

Mille soufflets si vous approchez. Je vais m'en plaindre à ma maîtresse; et loin de supplier pour vous, je dirai moi-même à Monseigneur: c'est bien fait, Monseigneur; chassez-nous ce petit voleur: renvoyez à ses parens un petit mauvais sujet qui se donne les airs d'aimer Madame, et qui veut toujours m'embrasser par contre-coup.

CHÉRUBIN _voit le Comte entrer; il se jette derrière le fauteuil avec effroi_.

Je suis perdu.

SUZANNE.

Quelle frayeur?

_SCÈNE VIII._

SUZANNE, LE COMTE, CHÉRUBIN _caché_.

SUZANNE _aperçoit le Comte_.

Ah!... (_elle s'approche du fauteuil pour masquer Chérubin_.)

LE COMTE _s'avance_.

Tu es émue, Suzon! tu parlais seule, et ton petit cœur paraît dans une agitation.... bien pardonnable, au reste, un jour comme celui-ci.

SUZANNE, _troublée_.

Monseigneur, que me voulez-vous? Si l'on vous trouvait avec moi....

LE COMTE.

Je serais désolé qu'on m'y surprît; mais tu sais tout l'intérêt que je prends à toi. Bazile ne t'a pas laissé ignorer mon amour. Je n'ai rien qu'un instant pour t'expliquer mes vues: écoute. (_il s'assied dans le fauteuil_.)

SUZANNE, _vivement_.

Je n'écoute rien.

LE COMTE _lui prend la main_.

Un seul mot. Tu sais que le roi m'a nommé son ambassadeur à Londres. J'emmène avec moi Figaro; je lui donne un excellent poste; et comme le devoir d'une femme est de suivre son mari....

SUZANNE.

Ah, si j'osais parler!

LE COMTE _la rapproche de lui_.

Parle, parle, ma chère: use aujourd'hui d'un droit que tu prends sur moi pour la vie.

SUZANNE, _effrayée_.

Je n'en veux point, Monseigneur, je n'en veux point. Quittez-moi, je vous prie.

LE COMTE.

Mais dis auparavant.

SUZANNE, _en colère_.

Je ne sais plus ce que je disais.

LE COMTE.

Sur le devoir des femmes.

SUZANNE.

Hé bien! lorsque Monseigneur enleva la sienne de chez le Docteur, et qu'il l'épousa par amour; lorsqu'il abolit pour elle un certain affreux droit du seigneur....

LE COMTE, _gaiement_.

Qui fesait bien de la peine aux filles! ah Suzette! Ce droit charmant! si tu venais en jaser sur la brune au jardin, je mettrais un tel prix à cette légère faveur....

BAZILE _parle en dehors_.

Il n'est pas chez lui, Monseigneur.

LE COMTE _se lève_.

Quelle est cette voix?

SUZANNE.

Que je suis malheureuse!

LE COMTE.

Sors, pour qu'on n'entre pas.

SUZANNE, _troublée_.

Que je vous laisse ici?

BAZILE _crie en dehors_.

Monseigneur était chez Madame, il en est sorti: je vais voir.

LE COMTE.

Et pas un lieu pour se cacher! ah! derrière ce fauteuil.... assez mal: mais renvoie le bien vîte.

SUZANNE _lui barre le chemin, il la pousse doucement, elle recule, et se met ainsi entre lui et le petit Page; mais pendant que le Comte s'abaisse et prend sa place, Chérubin tourne et se jette effrayé sur le fauteuil à genoux, et s'y blottit. Suzanne prend la robe qu'elle apportait, en couvre le Page et se met devant le fauteuil._

_SCÈNE IX._

LE COMTE et CHÉRUBIN _cachés_, SUZANNE, BAZILE.

BAZILE.

N'auriez-vous pas vu Monseigneur, Mademoiselle?

SUZANNE, _brusquement_.

Hé pourquoi l'aurais-je vu? Laissez-moi.

BAZILE _s'approche_.

Si vous étiez plus raisonnable, il n'y aurait rien d'étonnant à ma question. C'est Figaro qui le cherche.

SUZANNE.

Il cherche donc l'homme qui lui veut le plus de mal après vous!

LE COMTE _à part_.

Voyons un peu comme il me sert.

BAZILE.

Désirer du bien à une femme, est-ce vouloir du mal à son mari?

SUZANNE.

Non, dans vos affreux principes, agent de corruption.

BAZILE.

Que vous demande-t-on ici que vous n'alliez prodiguer à un autre? Grace à la douce cérémonie, ce qu'on vous défendait hier, on vous le prescrira demain.

SUZANNE.

Indigne!

BAZILE.

De toutes les choses sérieuses, le mariage étant la plus bouffonne, j'avais pensé....

SUZANNE _outrée_.

Des horreurs. Qui vous permet d'entrer ici?

BAZILE.

Là, là, mauvaise! Dieu vous apaise! il n'en sera que ce que vous voulez: mais ne croyez pas non plus que je regarde monsieur Figaro comme l'obstacle qui nuit à Monseigneur; et sans le petit Page....

SUZANNE _timidement_.

Don Chérubin?

BAZILE _la contrefait_.

_Cherubino di amore_, qui tourne autour de vous sans cesse, et qui ce matin encore rôdait ici pour y entrer quand je vous ai quittée. Dites que cela n'est pas vrai?

SUZANNE.

Quelle imposture! allez-vous-en, méchant homme!

BAZILE.

On est un méchant homme parce qu'on y voit clair. N'est-ce pas pour vous aussi cette romance dont il fait mystère?

SUZANNE _en colère_.

Ah! oui, pour moi!...

BAZILE.

À moins qu'il ne l'ait composée pour Madame! En effet, quand il sert à table on dit qu'il la regarde avec des yeux!... mais peste, qu'il ne s'y joue pas; Monseigneur est _brutal_ sur l'article.

SUZANNE _outrée_.

Et vous bien scélérat, d'aller semant de pareils bruits pour perdre un malheureux enfant tombé dans la disgrace de son maître.

BAZILE.

L'ai-je inventé? je le dis parce que tout le monde en parle.

LE COMTE _se lève_.

Comment, tout le monde en parle!

SUZANNE.

Ah Ciel!

BAZILE.

Ha, ha!

LE COMTE.

Courez, Bazile, et qu'on le chasse.

BAZILE.

Ah, que je suis fâché d'être entré!

SUZANNE _troublée_.

Mon Dieu! mon Dieu!

LE COMTE, _à Bazile_.

Elle est saisie. Asseyons-la dans ce fauteuil.

SUZANNE _le repousse vivement_.

Je ne veux pas m'asseoir. Entrer ainsi librement, c'est indigne!

LE COMTE.

Nous sommes deux avec toi, ma chère. Il n'y a plus le moindre danger.

BAZILE.

Moi je suis désolé de m'être égayé sur le Page puisque vous l'entendiez: je n'en usais ainsi que pour pénétrer ses sentimens, car au fond....

LE COMTE.

Cinquante pistoles, un cheval, et qu'on le renvoie à ses parens.

BAZILE.

Monseigneur, pour un badinage?

LE COMTE.

Un petit libertin que j'ai surpris encore hier avec la fille du jardinier.

BAZILE.

Avec Fanchette?

LE COMTE.

Et dans sa chambre.

SUZANNE _outrée_.

Où Monseigneur avait sans doute affaire aussi!

LE COMTE _gaiement_.

J'en aime assez la remarque.

BAZILE.

Elle est d'un bon augure.