La Folle Journée ou le Mariage de Figaro

Chapter 10

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Oh, ma mère! on parle comme on sent: mettez le plus glacé des juges à plaider dans sa propre cause, et voyez-le expliquer la loi!--Je ne m'étonne plus s'il avait tant d'humeur sur ce feu!--Pour la mignonne aux fines épingles, elle n'en est pas où elle le croit, ma mère, avec ses maronniers! si mon mariage est assez fait pour légitimer ma colère, en revanche, il ne l'est pas assez pour que je n'en puisse épouser une autre, et l'abandonner...

MARCELINE.

Bien conclu! abymons tout sur un soupçon. Qui t'a prouvé, dis-moi, que c'est toi qu'elle joue, et non le Comte? L'as-tu étudiée de nouveau, pour la condamner sans appel? sais-tu si elle se rendra sous les arbres, à quelle intention elle y va, ce qu'elle y dira, ce qu'elle y fera? je te croyais plus fort en jugement.

FIGARO, _lui baisant la main avec respect_.

Elle a raison, ma mère, elle a raison, raison, toujours raison! mais accordons, maman, quelque chose à la nature; on en vaut mieux après. Examinons en effet, avant d'accuser et d'agir. Je sais où est le rendez-vous. Adieu, ma mère.

(_Il sort._)

_SCÈNE XVI._

MARCELINE _seule_.

Adieu: et moi aussi, je le sais. Après l'avoir arrêté, veillons sur les voies de Suzanne; ou plutôt avertissons-la; elle est si jolie créature! Ah! quand l'intérêt personnel ne nous arme pas les unes contre les autres, nous sommes toutes portées à soutenir notre pauvre sexe opprimé, contre ce fier, ce terrible.... (_en riant_) et pourtant un peu nigaud de sexe masculin.

(_Elle sort._)

_Fin du quatrième Acte._

ACTE V.

_Le théâtre représente une salle de maronniers, dans un parc; deux pavillons, kiosques, ou temples de jardins, sont à droite et à gauche; le fond est une clarière ornée, un siège de gazon sur le devant. Le théâtre est obscur._

_SCÈNE PREMIÈRE._

FANCHETTE _seule, tenant d'une main deux biscuits et une orange, et de l'autre une lanterne de papier allumée_.

Dans le pavillon à gauche, a-t-il dit. C'est celui-ci:--s'il allait ne pas venir à présent; mon petit rôle.... Ces vilaines gens de l'office qui ne voulaient pas seulement me donner une orange et deux biscuits!--Pour qui, Mademoiselle?--Hé bien, Monsieur! c'est pour quelqu'un.--Oh! nous savons;--et quand ça serait; parce que Monseigneur ne veut pas le voir, faut-il qu'il meure de faim?--Tout ça pourtant m'a coûté un fier baiser sur la joue!... que sait-on? il me le rendra peut-être! (_elle voit Figaro qui vient l'examiner; elle fait un cri._) Ah!... (_Elle s'enfuit, et elle entre dans le pavillon à sa gauche._)

_SCÈNE II._

FIGARO, _un grand manteau sur les épaules, un large chapeau rabattu_. BAZILE, ANTONIO, BARTHOLO, BRID'OISON, GRIPE-SOLEIL, TROUPE DE VALETS ET DE TRAVAILLEURS.

FIGARO, _d'abord seul_.

C'est Fanchette! (_il parcourt des yeux les autres à mesure qu'ils arrivent, et dit d'un ton farouche:_) bon jour, Messieurs; bon soir; êtes-vous tous ici?

BAZILE.

Ceux que tu as pressés d'y venir.

FIGARO.

Quelle heure est-il bien à peu-près?

ANTONIO _regarde en l'air_.

La lune devrait être levée.

BARTHOLO.

Eh quels noirs apprêts fais-tu donc? Il a l'air d'un conspirateur!

FIGARO, _s'agitant_.

N'est-ce pas pour une noce, je vous prie, que vous êtes rassemblés au château?

BRID'OISON.

Cè-ertainement.

ANTONIO.

Nous allions là bas dans le parc, attendre un signal pour ta fête.

FIGARO.

Vous n'irez pas plus loin, Messieurs; c'est ici, sous ces maronniers, que nous devons tous célébrer l'honnête fiancée que j'épouse, & le loyal Seigneur qui se l'est destinée.

BAZILE, _se rappelant la journée_.

Ah! vraiment je sais ce que c'est. Retirons-nous, si vous m'en croyez: il est question d'un rendez-vous: je vous conterai cela près d'ici.

BRID'OISON, _à Figaro_.

Nou-ous reviendrons.

FIGARO.

Quand vous m'entendrez appeler, ne manquez pas d'accourir tous, et dites du mal de Figaro, s'il ne vous fait voir une belle chose.

BARTHOLO.

Souviens-toi qu'un homme sage ne se fait point d'affaire avec les grands.

FIGARO.

Je m'en souviens.

BARTHOLO.

Qu'ils ont quinze et bisque sur nous, par leur état.

FIGARO.

Sans leur industrie, que vous oubliez. Mais souvenez-vous aussi que l'homme qu'on fait timide, est dans la dépendance de tous les fripons.

BARTHOLO.

Fort bien.

FIGARO.

Et que j'ai nom _de Verte-allure_, du chef honoré de ma mère.

BARTHOLO.

Il a le diable au corps.

BRID'OISON.

I-il l'a.

BAZILE, _à part_.

Le Comte et sa Suzanne se sont arrangés sans moi? Je ne suis pas fâché de l'algarade.

FIGARO, _aux Valets_.

Pour vous autres, coquins, à qui j'ai donné l'ordre, illuminez-moi ces entours; ou, par la mort que je voudrais tenir aux dents, si j'en saisis un par le bras...

(_Il secoue le bras de Gripe-Soleil._)

GRIPE-SOLEIL _s'en va en criant et pleurant_.

Ah, ah, oh, oh! damné brutal!

BAZILE, _en s'en allant_.

Le ciel vous tienne en joie, monsieur du marié!

(_Ils sortent._)

_SCÈNE III._

FIGARO _seul, se promenant dans l'obscurité, dit du ton le plus sombre_.

O femme! femme! femme! créature faible et décevante!... nul animal créé ne peut manquer à son instinct; le tien est-il donc de tromper?... Après m'avoir obstinément refusé, quand je l'en pressais devant sa maîtresse; à l'instant qu'elle me donne sa parole; au milieu de la même cérémonie.... Il riait en lisant, le perfide! et moi, comme un benêt!... non, monsieur le Comte, vous ne l'aurez pas.... vous ne l'aurez pas. Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie!... noblesse, fortune, un rang, des places; tout cela rend si fier! qu'avez-vous fait pour tant de biens? vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus; du reste homme assez ordinaire! tandis que moi, morbleu! perdu dans la foule obscure, il m'a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes; et vous voulez joûter.... On vient.... c'est elle.... ce n'est personne.--La nuit est noire en diable, et me voilà fesant le sot métier de mari, quoique je ne le sois qu'à moitié! (_Il s'assied sur un banc_) Est-il rien de plus bizarre que ma destinée! fils de je ne sais pas qui, volé par des bandits, élevé dans leurs mœurs, je m'en dégoûte et veux courir une carrière honnête; et par-tout je suis repoussé! J'apprends la chimie, la pharmacie, la chirurgie; et tout le crédit d'un grand seigneur peut à peine me mettre à la main une lancette vétérinaire!--Las d'attrister des bêtes malades, et pour faire un métier contraire, je me jette à corps perdu dans le théâtre; me fussé-je mis une pierre au cou! Je broche une comédie dans les mœurs du sérail; auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet, sans scrupule: à l'instant, un envoyé.... de je ne sais où, se plaint que j'offense dans mes vers, la sublime Porte, la Perse, une partie de la Presqu'Isle de l'Inde, toute l'Egypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d'Alger et de Maroc: et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l'omoplate, en nous disant: _Chiens de chrétiens!_--Ne pouvant avilir l'esprit, on se venge en le maltraitant.--Mes joues creusaient; mon terme était échu: je voyais de loin arriver l'affreux recors, la plume fichée dans sa perruque; en frémissant je m'évertue. Il s'élève une question sur la nature des richesses; et, comme il n'est pas nécessaire de tenir les choses, pour en raisonner, n'ayant pas un sou, j'écris sur la valeur de l'argent, et sur son produit net; si-tôt je vois du fond d'un fiacre, baisser pour moi le pont d'un Château-fort, à l'entrée duquel je laissai l'espérance et la liberté. (_il se lève._) Que je voudrais bien tenir un de ces Puissans de quatre jours; si légers sur le mal qu'ils ordonnent; quand une bonne disgrace a cuvé son orgueil! je lui dirais.... que les sottises imprimées n'ont d'importance qu'aux lieux où l'on en gêne le cours; que sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur; et qu'il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits.--(_il se rassied._) Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me met un jour dans la rue; et, comme il faut dîner; quoiqu'on ne soit plus en prison, je taille encore ma plume, et demande à chacun de quoi il est question; on me dit que pendant ma retraite économique, il s'est établi dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui s'étend même à celles de la presse; et que, pourvu que je ne parle en mes écrits, ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j'annonce un écrit périodique, et croyant n'aller sur les brisées d'aucun autre, je le nomme _Journal inutile_. Pou-ou! je vois s'élever contre moi, mille pauvres diables à la feuille; on me supprime; et me voilà derechef sans emploi!--Le désespoir m'allait saisir; on pense à moi pour une place; mais par malheur j'y étais propre: il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint. Il ne me restait plus qu'à voler; je me fais banquier de Pharaon: alors, bonne gens! je soupe en ville, et les personnes dites _comme il faut_, m'ouvrent poliment leur maison, en retenant pour elles les trois quarts du profit. J'aurais bien pu me remonter; je commençais même à comprendre que pour gagner du bien, le savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais, comme chacun pillait autour de moi, en exigeant que je fusse honnête, il fallut bien périr encore. Pour le coup je quittais le monde, et vingt brasses d'eau m'en allaient séparer, lorsqu'un Dieu bienfesant m'appelle à mon premier état. Je reprends ma trousse et mon cuir anglais; puis, laissant la fumée aux sots qui s'en nourrissent, et la honte au milieu du chemin, comme trop lourde à un piéton, je vais rasant de ville en ville, et je vis enfin sans souci. Un grand seigneur passe à Séville; il me reconnaît, je le marie; et, pour prix d'avoir eu par mes soins son épouse, il veut intercepter la mienne! intrigue, orage à ce sujet. Prêt à tomber dans un abyme, au moment d'épouser ma mère, mes parens m'arrivent à la file. (_il se lève en s'échauffant._) On se débat; c'est vous, c'est lui, c'est moi, c'est toi, non ce n'est pas nous, eh mais qui donc? (_il retombe assis._) O bizarre suite d'événemens! Comment cela m'est-il arrivé? Pourquoi ces choses et non pas d'autres? qui les a fixées sur ma tête? Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir, comme j'en sortirai sans le vouloir, je l'ai jonchée d'autant de fleurs que ma gaieté me l'a permis; encore je dis ma gaieté, sans savoir si elle est à moi plus que le reste, ni même quel est ce _Moi_ dont je m'occupe: un assemblage informe de parties inconnues; puis un chétif être imbécille; un petit animal folâtre; un jeune homme ardent au plaisir; ayant tous les goûts pour jouir; fesant tous les métiers pour vivre; maître ici, valet là, selon qu'il plaît à la fortune! ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux... avec délices! orateur selon le danger, poëte par délassement, musicien par occasion, amoureux par folles bouffées, j'ai tout vu, tout fait, tout usé. Puis l'illusion s'est détruite; et trop désabusé.... désabusé!... Suzon, Suzon, Suzon, que tu me donnes de tourmens!--J'entends marcher.... on vient. Voici l'instant de la crise.

(_Il se retire près de la première coulisse à sa droite._)

_SCÈNE IV._

FIGARO, LA COMTESSE _avec les habits de Suzon_, SUZANNE _avec ceux de la Comtesse_, MARCELINE.

SUZANNE, _bas, à la Comtesse_.

Oui, Marceline m'a dit que Figaro y serait.

MARCELINE.

Il y est aussi; baisse la voix.

SUZANNE.

Ainsi l'un nous écoute, et l'autre va venir me chercher; commençons.

MARCELINE.

Pour n'en pas perdre un mot, je vais me cacher dans le pavillon.

(_Elle entre dans le pavillon où est entrée Fanchette._)

_SCÈNE V._

FIGARO, LA COMTESSE, SUZANNE.

SUZANNE, _haut_.

Madame tremble! est-ce qu'elle aurait froid?

LA COMTESSE, _haut_.

La soirée est humide, je vais me retirer.

SUZANNE, _haut_.

Si Madame n'avait pas besoin de moi, je prendrais l'air un moment sous ces arbres.

LA COMTESSE, _haut_.

C'est le serein que tu prendras.

SUZANNE, _haut_.

J'y suis toute faite.

FIGARO, _à part_.

Ah oui, le serein!

(_Suzanne se retire près de la coulisse, du côté opposé à Figaro._)

_SCÈNE VI._

FIGARO, CHÉRUBIN, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.

_Figaro et Suzanne retirés de chaque côté sur le devant._

CHÉRUBIN _en habit d'officier arrive en chantant gaiement la reprise de l'air de la romance._

La, la, la, &c.

J'avais une marraine, Que toujours adorai.

LA COMTESSE, _à part_.

Le petit Page!

CHÉRUBIN _s'arrête_.

On se promène ici; gagnons vîte mon asyle, où la petite Fanchette.... C'est une femme!

LA COMTESSE _écoute_.

Ah grands Dieux!

CHÉRUBIN _se baisse en regardant de loin_.

Me trompé-je? à cette coiffure en plumes qui se dessine au loin dans le crépuscule, il me semble que c'est Suzon.

LA COMTESSE, _à part_.

Si le comte arrivait!...

(_Le Comte paraît dans le fond._)

CHÉRUBIN _s'approche et prend la main de la Comtesse, qui se défend_.

Oui, c'est la charmante fille qu'on nomme Suzanne; eh, pourrais-je m'y m'éprendre à la douceur de cette main, à ce petit tremblement qui l'a saisie, surtout au battement de mon cœur! (_Il veut y appuyer le dos de la main de la Comtesse; elle la retire._)

LA COMTESSE, _bas_.

Allez-vous-en.

CHÉRUBIN.

Si la compassion t'avait conduite exprès dans cet endroit du parc, où je suis caché depuis tantôt?

LA COMTESSE.

Figaro va venir.

LE COMTE, _s'avançant, dit à part_.

N'est-ce pas Suzanne que j'aperçois?

CHÉRUBIN _à la Comtesse_.

Je ne crains point du tout Figaro, car ce n'est pas lui que tu attends.

LA COMTESSE.

Qui donc?

LE COMTE, _à part_.

Elle est avec quelqu'un.

CHÉRUBIN.

C'est Monseigneur, friponne, qui t'a demandé ce rendez-vous, ce matin, quand j'étais derrière le fauteuil.

LE COMTE, _à part avec fureur_.

C'est encore le Page infernal!

FIGARO, _à part_.

On dit qu'il ne faut pas écouter!

SUZANNE, _à part_.

Petit bavard!

LA COMTESSE, _au Page_.

Obligez-moi de vous retirer.

CHÉRUBIN.

Ce ne sera pas au moins sans avoir reçu le prix de mon obéissance.

LA COMTESSE _effrayée_.

Vous prétendez?...

CHÉRUBIN, _avec feu_.

D'abord vingt baisers, pour ton compte, et puis cent, pour ta belle maîtresse.

LA COMTESSE.

Vous oseriez?

CHÉRUBIN.

Oh que oui, j'oserai; tu prends sa place auprès de Monseigneur; moi, celle du Comte auprès de toi: le plus attrapé, c'est Figaro.

FIGARO, _à part_.

Ce brigandeau!

SUZANNE, _à part_.

Hardi comme un page.

(_Chérubin veut embrasser la Comtesse._)

(_Le Comte se met entre deux et reçoit le baiser._)

LA COMTESSE, _se retirant_.

Ah ciel!

FIGARO, _à part, entendant le baiser_.

J'épousais une jolie mignonne! (_Il écoute._)

CHÉRUBIN, _tâtant les habits du Comte_.

(_à part._) C'est Monseigneur. (_il s'enfuit dans le pavillon où sont entrées Fanchette et Marceline._)

_SCÈNE VII._

FIGARO, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.

FIGARO _s'approche_.

Je vais....

LE COMTE, _croyant parler au Page_.

Puisque vous ne redoublez pas le baiser....

(_Il croit lui donner un soufflet._)

FIGARO _qui est à portée, le reçoit_.

Ah!

LE COMTE.

....Voilà toujours le premier payé.

FIGARO, _à part, s'éloigne en se frottant la joue_.

Tout n'est pas gain non plus en écoutant.

SUZANNE _riant tout haut, de l'autre côté_.

Ha, ha, ha, ha!

LE COMTE, _à la Comtesse qu'il prend pour Suzanne_.

Entend-on quelque chose à ce Page! il reçoit le plus rude soufflet, et s'enfuit en éclatant de rire.

FIGARO, _à part_.

S'il s'affligeait de celui-ci!...

LE COMTE.

Comment! je ne pourrai faire un pas.... (_à la Comtesse_) mais laissons cette bizarrerie; elle empoisonnerait le plaisir que j'ai de te trouver dans cette salle.

LA COMTESSE, _imitant le parler de Suzanne_.

L'espériez-vous?

LE COMTE.

Après ton ingénieux billet.... (_Il lui prend la main._) Tu trembles?

LA COMTESSE.

J'ai eu peur.

LE COMTE.

Ce n'est pas pour te priver du baiser, que je l'ai pris.

(_Il la baise au front._)

LA COMTESSE.

Des libertés!

FIGARO, _à part_.

Coquine!

SUZANNE, _à part_.

Charmante!

LE COMTE _prend la main de sa femme_.

Mais quelle peau fine et douce, et qu'il s'en faut que la Comtesse, ait la main aussi belle!

LA COMTESSE, _à part_.

Oh! la prévention!

LE COMTE.

A-t-elle ce bras ferme et rondelet? ces jolis doigts pleins de grâce et d'espiéglerie?

LA COMTESSE, _de la voix de Suzanne_.

Ainsi l'amour?...

LE COMTE.

L'amour.... n'est que le roman du cœur: c'est le plaisir qui en est l'histoire; il m'amène à tes genoux.

LA COMTESSE.

Vous ne l'aimez plus?

LE COMTE.

Je l'aime beaucoup; mais trois ans d'union, rendent l'hymen si respectable!

LA COMTESSE.

Que vouliez-vous en elle?

LE COMTE, _la caressant_.

Ce que je trouve en toi, ma beauté....

LA COMTESSE.

Mais dites donc.

LE COMTE.

....Je ne sais: moins d'uniformité peut-être; plus de piquant dans les manières; un je ne sais quoi qui fait le charme; quelquefois un refus, que sais-je? Nos femmes croient tout accomplir en nous aimant: cela dit une fois, elles nous aiment, nous aiment! (quand elles nous aiment) et sont si complaisantes, et si constamment obligeantes, et toujours, et sans relâche, qu'on est tout surpris un beau soir de trouver la satiété où l'on recherchait le bonheur.

LA COMTESSE, _à part_.

Ah! quelle leçon!

LE COMTE.

En vérité, Suzon, j'ai pensé mille fois que si nous poursuivons ailleurs ce plaisir qui nous fuit chez elles, c'est qu'elles n'étudient pas assez l'art de soutenir notre goût, de se renouveler à l'amour, de ranimer, pour ainsi dire, le charme de leur possession par celui de la variété.

LA COMTESSE _piquée_.

Donc elles doivent tout....

LE COMTE, _riant_.

Et l'homme rien? changerons-nous la marche de la nature? notre tâche, à nous, fut de les obtenir; la leur...

LA COMTESSE.

La leur?

LE COMTE.

Est de nous retenir: on l'oublie trop.

LA COMTESSE.

Ce ne sera pas moi.

LE COMTE.

Ni moi.

FIGARO, _à part_.

Ni moi.

SUZANNE, _à part_.

Ni moi.

LE COMTE _prend la main de sa femme_.

Il y a de l'écho ici; parlons plus bas. Tu n'as nul besoin d'y songer, toi que l'amour a faite et si vive et si jolie! avec un grain de caprice tu feras la plus agaçante maîtresse! (_il la baise au front_) Ma Suzanne, un Castillan n'a que sa parole. Voici tout l'or promis pour le rachat du droit que je n'ai plus sur le délicieux moment que tu m'accordes. Mais comme la grâce que tu daignes y mettre est sans prix, j'y joindrai ce brillant, que tu porteras pour l'amour de moi.

LA COMTESSE, _une révérence_.

Suzanne accepte tout.

FIGARO, _à part_.

On n'est pas plus coquine que cela.

SUZANNE, _à part_.

Voilà du bon bien qui nous arrive.

LE COMTE, _à part_.

Elle est intéressée; tant mieux.

LA COMTESSE _regarde au fond_.

Je vois des flambeaux.

LE COMTE.

Ce sont les apprêts de ta noce: entrons-nous un moment dans l'un de ces pavillons pour les laisser passer?

LA COMTESSE.

Sans lumière?

LE COMTE _l'entraîne doucement_.

À quoi bon? nous n'avons rien à lire.

FIGARO, _à part_.

Elle y va, ma foi! je m'en doutais. (_il s'avance._)

LE COMTE _grossit sa voix en se retournant_.

Qui passe ici?

FIGARO, _en colère_.

Passer! on vient exprès.

LE COMTE, _bas à la Comtesse_.

C'est Figaro!... (_il s'enfuit._)

LA COMTESSE.

Je vous suis.

(_Elle entre dans le pavillon à sa droite, pendant que le Comte se perd dans le bois, au fond._)

_SCÈNE VIII._

FIGARO, SUZANNE, _dans l'obscurité_.

FIGARO _cherche à voir où vont le Comte, et la Comtesse qu'il prend pour Suzanne_.

Je n'entends plus rien; ils sont entrés; m'y voilà. (_d'un ton altéré_) Vous autres époux mal-adroits, qui tenez des espions à gages, et tournez des mois entiers autour d'un soupçon, sans l'asseoir; que ne m'imitez-vous? dès le premier jour je suis ma femme, et je l'écoute; en un tour de main on est au fait: c'est charmant, plus de doutes; on sait à quoi s'en tenir. (_marchant vivement_) Heureusement que je ne m'en soucie guère, et que sa trahison ne me fait plus rien du tout. Je les tiens donc enfin.

SUZANNE, _qui s'est avancée doucement dans l'obscurité_.

(_à part._) Tu vas payer tes beaux soupçons. (_du ton de voix de la Comtesse._) Qui va là?

FIGARO, _extravagant_.

_Qui va là?_ Celui qui voudrait de bon cœur que la peste eût étouffé en naissant....

SUZANNE, _du ton de la Comtesse_.

Eh! mais, c'est Figaro!

FIGARO _regarde, et dit vivement_.

Madame la Comtesse!

SUZANNE.

Parlez bas.

FIGARO, _vîte_.

Ah! Madame, que le ciel vous amène à propos! où croyez-vous qu'est Monseigneur?

SUZANNE.

Que m'importe un ingrat? Dis-moi....

FIGARO, _plus vîte_.

Et Suzanne mon épousée, où croyez-vous qu'elle soit?

SUZANNE.

Mais parlez bas.

FIGARO, _très-vîte_.

Cette Suzon qu'on croyait si vertueuse, qui fesait la réservée! Ils sont enfermés là-dedans. Je vais appeler.

SUZANNE, _lui fermant la bouche avec la main, oublie de déguiser sa voix_.

N'appelez pas.

FIGARO, _à part_.

Eh c'est Suzon! God-dam!

SUZANNE, _du ton de la Comtesse_.

Vous paraissez inquiet.

FIGARO, _à part_.

Traîtresse! qui veut me surprendre!

SUZANNE.

Il faut nous venger, Figaro.

FIGARO.

En sentez-vous le vif désir?

SUZANNE.

Je ne serais donc pas de mon sexe! Mais les hommes en ont cent moyens.

FIGARO, _confidemment_.

Madame, il n'y a personne ici de trop, celui des femmes... les vaut tous.

SUZANNE, _à part_.

Comme je le souffleterais!

FIGARO, _à part_.

Il serait bien gai qu'avant la noce!

SUZANNE.

Mais qu'est-ce qu'une telle vengeance, qu'un peu d'amour n'assaisonne pas?

FIGARO.

Par-tout où vous n'en voyez point, croyez que le respect dissimule.

SUZANNE, _piquée_.

Je ne sais si vous le pensez de bonne foi, mais vous ne le dites pas de bonne grâce.

FIGARO, _avec une chaleur comique, à genoux_.

Ah! Madame, je vous adore. Examinez le temps, le lieu, les circonstances; et que le dépit supplée en vous, aux grâces qui manquent à ma prière.

SUZANNE, _à part_.

La main me brûle.

FIGARO, _à part_.

Le cœur me bat.

SUZANNE.

Mais, Monsieur, avez-vous songé?...

FIGARO.

Oui, Madame, oui, j'ai songé.

SUZANNE.

...Que pour la colère et l'amour...

FIGARO.

...Tout ce qui se diffère est perdu. Votre main, Madame?

SUZANNE, _de sa voix naturelle, et lui donnant un soufflet_.

La voilà.

FIGARO.

Ah Demonio! quel soufflet!

SUZANNE _lui en donne un second_.

Quel soufflet! et celui-ci?

FIGARO.

_Et ques-à-quo!_ de par le diable! est-ce ici la journée des tapes?

SUZANNE _le bat à chaque phrase_.

Ah! _ques-à-quo?_ Suzanne: voilà pour tes soupçons; voilà pour tes vengeances et pour tes trahisons, tes expédiens, tes injures et tes projets. C'est-il ça de l'amour, dis donc comme ce matin?

FIGARO _rit en se relevant_.

_Santa barbara!_ oui c'est de l'amour. Ô bonheur! ô délices! ô cent fois heureux Figaro! frappe ma bien aimée, sans te lasser. Mais quand tu m'auras diapré tout le corps de meurtrissures, regarde avec bonté, Suzon, l'homme le plus fortuné, qui fut jamais battu par une femme.

SUZANNE.

_Le plus fortuné!_ bon fripon, vous n'en séduisiez pas moins la Comtesse, avec un si trompeur babil, que m'oubliant moi-même, en vérité, c'était pour elle que je cédais.

FIGARO.

Ai-je pu me méprendre, au son de ta jolie voix?

SUZANNE, _en riant_.

Tu m'as reconnue? Ah comme je m'en vengerai!

FIGARO.

Bien rosser et garder rancune, est aussi par trop féminin! Mais dis-moi donc par quel bonheur je te vois là, quand je te croyais avec lui; et comment cet habit, qui m'abusait, te montre enfin innocente....

SUZANNE.

Eh c'est toi qui es un innocent, de venir te prendre au piége apprêté pour un autre! Est-ce notre faute à nous, si voulant museler un renard, nous en attrapons deux?

FIGARO.

Qui donc prend l'autre?

SUZANNE.

Sa femme.

FIGARO.

Sa femme?

SUZANNE.

Sa femme.

FIGARO, _follement_.