Chapter 9
Au nombre des soupirants se trouvait aussi un petit chevalier français, qui allait enseigner sa langue dans différentes écoles du voisinage et que l'on entendait toute la nuit raclant sur un violon asthmatique et jouant de vieilles gavottes aussi usées que les cordes de son instrument. Ce vieux débris de l'ancienne cour ne manquait jamais d'aller le dimanche promener sa perruque poudrée à la chapelle d'Hammersmith, et faisait par sa conduite, ses pensées et sa mise, un singulier et complet contraste avec les sauvages barbus de sa nation, que l'on rencontre aujourd'hui dans nos promenades, fronçant le sourcil et enveloppés de la fumée de leurs cigares. Toutes les fois que le chevalier de Talon-Rouge parlait de mistress Osborne, il commençait d'abord par aspirer une prise de tabac, puis secouait du bout des doigts, avec une grâce toute aristocratique, les grains qui déparaient la blancheur virginale de son jabot, et réunissant enfin ses doigts en faisceau, il les approchait de sa bouche, décrivait un demi-cercle en ouvrant la main et s'écriait: Ah! la divine créature! Il jurait sa parole d'honneur que lorsque Amélia se promenait dans les jardins de Brompton, les fleurs naissaient sous ses pas. Il appelait le petit George Cupidon et lui demandait des nouvelles de Vénus sa mère; il disait à Betty Flanagan qui le regardait avec des yeux tout surpris, qu'elle était l'une des Grâces, la suivante favorite de la Reine des Amours.
Nous pourrions donner plus d'un exemple de cette popularité obtenue sans effort et dont Emmy était peut-être la seule à ne pas se douter. M. Binny, le mielleux et coquet ministre de l'endroit, faisait à la jeune veuve des visites assidues. Pour gagner les bonnes grâces de la mère il faisait sauter l'enfant sur ses genoux, et s'offrait à lui enseigner le latin. La soeur du ministre, qui avait la haute direction dans sa maison, lui en voulait beaucoup de ces prévenances.
«Que trouvez-vous donc de si séduisant dans cette petite femme? lui disait cette auguste vestale; quand elle vient prendre le thé ici elle ne souffle mot de toute la soirée; c'est une pauvre créature insignifiante, à laquelle il manque un organe du côté gauche; ce qui vous séduit en elle, messieurs, c'est sa jolie figure. Miss Grits, qui a cinq mille livres comptant, et des espérances par-dessus le marché, miss Grits a dix fois plus de vivacité. Si j'étais homme, et que j'eusse à choisir, c'est bien elle que je préférerais; il faut avoir un bandeau sur les yeux pour ne pas voir toutes ses perfections.»
C'est au milieu de cette vie calme et peu mêlée d'incidents dramatiques que notre héroïne passa les sept années qui suivirent la naissance de son fils. Comme l'un des événements les plus remarquables à offrir au lecteur qui vinrent en rompre la monotonie, et rentrent presque tous dans le genre de la petite vérole dont nous venons de l'entretenir, nous citerons ici encore une autre circonstance, pour remplir consciencieusement notre devoir d'historien. Un jour, le Rév. M. Binny vint, au grand étonnement d'Amélia, lui proposer de changer son nom d'Osborne contre celui de mistress Binny. Amélia, toute rougissante, et les yeux pleins de larmes, le remercia de cette démarche; et tout en lui témoignant sa gratitude pour les prévenances dont il les entourait elle et son fils, elle lui déclara que son coeur et ses pensées appartiendraient toujours au mari qu'elle avait perdu.
Chaque année, le 25 avril et le 18 juin, jours anniversaires de son mariage et de la mort de son mari, mistress Osborne s'enfermait dans sa chambre pour pleurer tout à son aise sur cette affection dont la perte était pour elle une douleur de chaque jour; les heures de la nuit s'écoulaient pour elle dans ces tristes méditations, tandis que son enfant dormait près de son lit dans son berceau. Dans le jour, au moins, ses préoccupations contribuaient un peu à la distraire. Elle apprenait à George à lire, à écrire et à dessiner. Elle lisait elle-même des livres d'histoire pour pouvoir ensuite les lui raconter. À mesure que l'esprit de George se développait, sa mère, avec une ingénieuse sollicitude, prenait soin d'ouvrir cette jeune intelligence à la connaissance de son Créateur; soir et matin, la mère et l'enfant unis dans cette touchante et sainte prosternation de la créature devant son Dieu, invoquaient leur Père céleste. La mère offrait comme un chaste parfum ses prières au Tout-Puissant, que l'enfant répétait après elle d'une voix encore mal assurée. Ces deux êtres priaient Dieu pour le père, le mari qu'ils regrettaient, comme s'il eût été là, dans la même chambre, à mêler ses prières aux leurs. Doux et pieux souvenirs de l'enfance, qui après de longues années écoulées font parfois tressaillir le coeur d'un bonheur indéfinissable.
La principale occupation d'Amélia était chaque jour la toilette de son fils; elle l'habillait elle-même, le préparait dans la matinée pour sa promenade avec son grand-père, avant que celui-ci partit à ses affaires. Elle lui faisait de charmants petits costumes, en réunissant tous les chiffons et tous les débris de sa garde-robe de mariée, dont elle s'évertuait à tirer tout le parti possible. Mistress Osborne, au grand déplaisir de sa mère, qui depuis son désastre tenait encore plus à un certain étalage de toilette, ne portait que des robes noires et un petit chapeau de paille garni de rubans également noirs.
Après les soins donnés à son fils, elle consacrait tout le reste de son temps à son père et à sa mère. Elle avait même été jusqu'à apprendre le piquet pour le jouer avec le vieillard tous les soirs où il n'allait pas au club. Elle chantait pour le distraire dès qu'il en témoignait le désir, et c'était fort bon signe pour l'état de sa santé, car il ne manquait jamais de s'endormir des les premières notes. Elle écrivait sans cesse pour lui des mémoires, des lettres et des prospectus. Le vieillard avait recours d'ordinaire à elle lorsqu'il avait par exemple à informer ses vieilles connaissances qu'il était devenu l'agent de la société du Diamant noir pour l'exploitation des charbons incombustibles, et qu'il se mettait à la disposition de quiconque voudrait bien l'honorer de sa confiance pour des fournitures de charbon supérieur. Pour lui, il lui suffisait de signer les circulaires en les ornant de toutes les élégances de son paraphe. Une de ces lettres fut envoyée au major Dobbin; mais le major, alors en résidence à Madras, n'avait nul besoin de charbon de terre. Toutefois, il reconnut bien vite l'écriture du prospectus; ah! combien n'aurait-il pas donné pour serrer la main qui avait tracé ces lignes! Un second prospectus vint lui apprendre que J. Sedley et Cie ayant établi leurs comptoirs à Oporto et à Bordeaux, ils étaient à même d'offrir à tous ceux qui voudraient bien les honorer de leur confiance l'assortiment le plus complet et le plus choisi de vins de Bordeaux, de Xérès et de Porto, le tout à des prix modérés; c'était un bon marché aussi précieux qu'extraordinaire. Dobbin se mit en quatre pour assurer le succès de cette réclame; il poursuivit avec l'insistance la plus vive le gouverneur, le commandant en chef, les officiers de la garnison et tous ceux qu'il connaissait à la présidence, et enfin il réussit à obtenir pour Sedley et Cie une commande assez considérable, ce qui étonna beaucoup M. Sedley et M. Clapp, qui à eux deux représentaient toute la raison sociale. Mais là s'arrêta leur bonne fortune, et ils n'eurent plus de nouvelle commission, ce qui désespéra le vieil Osborne, qui déjà s'était mis en campagne pour se procurer un régiment de commis, avoir un entrepôt pour ses marchandises dans la Cité et des correspondants dans toutes les parties du globe. Mais le vieux Sedley avait perdu son goût fin et délicat de gourmet en vins. Dobbin fut en butte à toutes sortes de plaisanteries de la part de ses camarades, à l'occasion du détestable breuvage dont il s'était fait l'introducteur. Obligé d'en reprendre la majeure partie, il n'eut d'autre ressource que de le faire vendre à la criée avec une très grande perte qui retomba à son compte.
Quant à Jos, nouvellement promu à un poste important dans l'administration de Calcutta, il entra dans une fureur épouvantable lorsqu'il reçut par la poste une liasse de ces prospectus oenophiles, accompagnés d'une lettre de recommandation de son père. Cette lettre témoignait à Jos toutes les espérances que le vieillard fondait sur lui pour faire réussir cette affaire. Il lui envoyait en même temps une facture acquittée et une certaine quantité de vin dont il le rendait consignataire en tirant sur lui des billets pour la même somme d'argent. Jos, qui ne voulait point pour tout au monde que l'on pût supposer que son père, le père de Jos Sedley, fonctionnaire de l'administration civile de Calcutta, était marchand de vins et faisait la commission, Jos refusa ces billets avec un souverain mépris, et écrivit au vieillard une lettre pleine de duretés, où il lui défendait de jamais mêler son nom à de pareilles affaires. La lettre de change protestée revint à la maison Sedley et Cie, et pour la payer, tous les profits de l'affaire de Madras et toutes les épargnes d'Emmy y passèrent.
Avec une pension de cinquante livres par an, Emmy avait encore droit à cinq cents livres, qui, d'après les comptes de l'exécuteur testamentaire de son mari, se trouvaient, au moment du décès de George, entre les mains de son agent. Dobbin, en sa qualité d'administrateur des biens, avait proposé de le placer à huit pour cent dans une compagnie des Indes. M. Sedley, qui supposait au major des vues déloyales sur cet argent, s'opposa énergiquement à cet emploi; s'étant lui-même rendu auprès de l'agent pour lui faire connaître sa volonté à cet égard, il apprit de lui, à sa grande surprise, que le reliquat du capitaine n'atteignait pas cent livres, et que les cinq cents livres en question étaient une somme à part dont le major Dobbin savait seul la provenance. Plus que jamais convaincu qu'il était sur la trace de quelque escroquerie, le vieux Sedley se mit aux trousses du major. Comme agissant au nom de sa fille, il lui demanda, d'un ton d'autorité, l'apurement des comptes de la succession. Dobbin balbutia et rougit. Sa gaucherie et son embarras confirmèrent les soupçons du vieux Sedley; et convaincu qu'il avait affaire à un coquin, il lui dit, sans plus de détour, sa manière de voir sur sa conduite, et lui déclara tout uniment qu'il l'accusait de détenir frauduleusement des deniers appartenant à son gendre.
Dobbin perdit patience en présence de pareilles allégations et si la vieillesse et le malheur de M. Sedley ne lui eussent inspiré quelque retenue, il en serait probablement venu avec lui à des voies de fait dans le café même de Slaugther. Voici, du moins, les paroles qu'ils échangèrent:
«Vous allez me suivre là-haut, monsieur, lui cria le major; je tiens à ce que vous m'accompagniez pour que vous puissiez vous assurer par vous-même quel est dans cette affaire, de ce pauvre George ou de moi, celui qui supporte un sacrifice.»
Entraînant alors le vieillard dans le cabinet qui lui servait de chambre à coucher, Dobbin tira de son pupitre les comptes d'Osborne, auxquels se trouvait attachée une liasse de billets à ordre que, pour rendre justice au capitaine, il n'avait jamais laissés en souffrance.
«Il a soldé tous ses billets avant son départ pour la Belgique, ajouta Dobbin, mais il ne lui restait pas cent livres en tout au moment de sa mort. Avec quelques-uns de ses camarades, nous avons réuni une petite somme provenant de nos économies amassées à grand'peine, et pour récompense vous venez nous dire que nous avons voulu faire tort à la veuve et à l'orphelin.»
L'embarras fut alors du côté de Sedley qui se repentit, mais un peu tard, de sa démarche inconsidérée. Dobbin néanmoins avait fait là un gros mensonge. C'était de sa propre poche qu'était sorti jusqu'au dernier shilling de la susdite somme, c'était avec ses modiques ressources qu'il avait pourvu aux frais d'enterrement de son ami, c'était lui qui avait pris à sa charge toutes les dépenses qui avaient été la conséquence forcée du malheur d'Amélia.
Jamais le vieil Osborne ne s'était douté de tout cela. Jamais Amélia n'en avait su plus que lui sur cette affaire; elle s'en rapportait au major Dobbin pour tenir ses comptes, et avait accepté et ratifié toutes les écritures qu'il lui avait plu de lui présenter. Jamais, du reste, elle n'aurait pensé qu'elle lui était redevable de quoi que ce fût.
Fidèle à sa promesse, elle lui écrivait deux ou trois fois par an des lettres qui roulaient tout entières sur le petit Georgy. Chacune de ces lettres était un trésor pour le major, et il les amassait en véritable avare! Il répondait avec une exactitude scrupuleuse à chaque missive d'Amélia, mais jamais il n'allait plus loin; il lui adressait, ainsi qu'à son filleul, mille petits souvenirs de l'Inde, comme par exemple une boîte d'écharpes et un jeu d'échecs en ivoire, venant de la Chine. Les pions étaient des petits bonshommes verts et blancs avec de vraies épées et de vrais boucliers; les cavaliers étaient à cheval, les tours étaient supportées par des éléphants.
Ce jeu d'échec faisait les délices de Georgy, qui confectionna sa première lettre à son parrain pour le remercier de cet envoi. Dobbin ajoutait aussi des conserves et des confitures que notre jeune espiègle allait dévaliser en cachette dans le buffet de la salle à manger, et dont il se donnait souvent de terribles indigestions. Emmy écrivit à ce propos une lettre qui amusa beaucoup le major, et lui donna surtout la satisfaction de voir qu'elle se relevait de son premier abattement et qu'elle avait par moments quelques saillies de gaieté. Dobbin expédia encore deux châles, dont un blanc pour elle et un noir palmé pour sa mère, plus deux échappes rouges à l'intention de mistress Sedley et de George pour les préserver des rigueurs de l'hiver. Mistress Sedley estima les châles à cinquante guinées pour le moins. Elle se pavana avec le sien à l'église de Brompton, et reçut, à cette occasion, les compliments les plus flatteurs de toutes les personnes de son sexe. Le châle d'Emmy allait aussi à merveille avec sa modeste robe noire.
«C'est bien dommage que tant de bons procédés ne fassent rien sur elle, disait parfois mistress Sedley à mistress Clapp et aux commères de Brompton. Ce n'est pas Jos qui nous a jamais envoyé de pareils présents, il s'y reprend toujours à deux fois avant de faire quelque chose pour nous. L'amour du major pour elle crève les yeux, et toutes les fois que je cherche à la mettre sur ce chapitre, elle se prend aussitôt à rougir et à sangloter, et se retire dans sa chambre, où elle passe de longues heures en contemplation devant sa petite miniature. Cette miniature finit par m'impatienter, et je voudrais pour notre plus grand bien n'avoir jamais connu ces Osborne si bouffis de leurs écus.»
Les jeunes années de George se passaient ainsi dans ce petit cercle sans être jamais troublées par de bien graves incidents. En grandissant il devenait irascible, impérieux comme tous les enfants gâtés par les femmes, il exerçait un empire sans bornes sur sa faible mère qu'il aimait de toutes les forces de son âme. Il régnait dans la maison en véritable petit despote, tout le monde y subissait sa dépendance, on était tout surpris de le voir prendre avec l'âge les manières hautaines et le ton dominateur de son père. Dans les questions qu'il faisait à tort et à travers suivant l'usage de tous les enfants, son grand-père admirait la profondeur de ses remarques et la précocité de son intelligence, et le soir, à sa taverne, il racontait les merveilles de ce petit génie en herbe. L'avis des parents était qu'on aurait vainement cherché son pareil dans l'univers; le fils avait hérité de tous les superbes dédains du père, et peut-être les trouvait-on justifiés chez lui.
Lorsque l'enfant eut atteint ses six ans, Dobbin commença avec lui une correspondance réglée. Le major voulut savoir si Georgy allait à l'école; il témoignait, dans ce cas, l'espérance que son filleul ne manquerait pas d'y prendre tout de suite une place honorable. Peut-être lui donnerait-on un précepteur chez ses parents. Enfin il était d'âge à travailler comme un grand garçon, et son parrain annonçait l'intention de prendre à sa charge tous les frais de son éducation beaucoup trop lourds pour les minces ressources de sa mère. Il était facile de reconnaître que toutes les pensées du major se concentraient plus que jamais sur Amélia et son petit garçon. Par l'entremise de ses agents, Dobbin avait soin que Georgy ne manquât point d'albums, de boîtes à couleurs, de pupitres et autres objets nécessaires soit à ses plaisirs, soit à son instruction. Trois jours avant le sixième anniversaire de la naissance de George, un monsieur en cabriolet, escorté d'un domestique, s'arrêta devant la maison de M. Sedley et demanda à voir maître George Osborne: c'était M. Woolsey, tailleur de l'armée, qui venait sur l'ordre du major prendre mesure d'un habillement complet au petit George; il se rappelait fort bien avoir eu l'honneur de travailler pour le capitaine, le père du jeune homme.
De temps à autre, les demoiselles Dobbin, sur la recommandation pressante de leur frère, venaient prendre Amélia dans la grande calèche de famille et la conduisaient à la promenade, elle et son petit garçon. Ce qui gâtait ces prévenances, c'étaient les grands airs protecteurs de ces dames. Amélia en était bien un peu froissée; mais elle en prenait son parti avec une résignation parfaite, car sa nature la portait à la patience et à la soumission, et, de plus, le petit Georgy était ravi d'aller dans le grand carrosse traîné par les grands chevaux. De loin en loin, ces demoiselles demandaient à Amélia que l'enfant vînt passer une journée chez elles. Pour lui, c'était une fête toutes les fois qu'il lui arrivait pareille invitation, et il était toujours prêt à aller se promener dans un beau jardin, où il se trouvait de magnifiques raisins dans les serres et d'excellentes pêches sur les espaliers.
Un jour, Amélia les vit arriver toutes joyeuses. Elles apportaient, disaient-elles, des nouvelles qui ne pouvaient manquer de lui faire plaisir, c'était une chose qui intéressait vivement ce cher William.
«Qu'est-ce donc? demanda Amélia avec des yeux où brillait la joie. Va-t-il donc revenir parmi nous?»
Eh! mon Dieu, non, il s'agissait de bien autre chose; elles avaient de fortes raisons pour croire qu'il allait enfin se marier avec une parente d'une des bonnes amies d'Amélia, avec miss Glorvina O'Dowd, soeur de messire Michel O'Dowd, laquelle avait été rejoindre lady O'Dowd à Madras; c'était une belle et charmante fille au rapport de tout le monde.
Amélia poussa seulement un petit cri; puis elle déclara qu'elle était très-heureuse, mais très-heureuse de cette nouvelle. Glorvina ne pouvait manquer de posséder toutes les qualités de sa soeur; et.... en vérité Amélia était enchantée, ravie de cet événement. Amélia cédant à une de ces impulsions involontaires dont il est toujours si difficile d'expliquer la cause, prit George dans ses bras, le serra fortement contre son coeur: il y avait je ne sais quoi de convulsif dans cette caresse, et ses yeux étaient tout humides de larmes quand elle remit l'enfant à terre. Elle prononça à peine une parole pendant toute cette promenade, et pourtant elle était au comble de la satisfaction, oui, au comble de la _satisfaction_.»
CHAPITRE VII.
La nature prise sur le fait.
Il nous faut maintenant faire un retour sur nos pas pour savoir ce qu'il est advenu de quelques-unes de nos connaissances que nous avons laissées dans l'Hampshire, de ces honnêtes personnes dont les espérances furent si cruellement déçues en ce qui concernait l'héritage de leur vieille parente miss Crawley. Bute Crawley avait compté sur trente mille livres sterling pour sa part dans les biens de sa soeur: quel ne fut pas son désappointement lorsque, au lieu de cette somme, il dut se contenter de cinq mille livres, qui, après avoir servi à payer ses dettes et celles de son fils à l'Université, ne laissèrent pas grand'chose à partager entre ses quatre filles. Mistress Bute ne se douta jamais, ou, du moins, ne voulut jamais convenir que son humeur acariâtre et despotique avait été pour beaucoup dans la fâcheuse issue de cette affaire. Elle prenait le ciel à témoin qu'elle n'avait négligé rien de ce qu'il était humainement possible de faire pour s'assurer cet héritage. Était-ce sa faute si elle manquait de cette souplesse et de cette hypocrisie dont son neveu Pitt Crawley avait une si grande habitude? Du reste, cette bonne créature lui souhaitait toutes sortes de prospérités possibles dans la jouissance de ce bien mal acquis.
«Cet argent du moins ne sortira pas de la famille, disait cette charitable dame à son mari. Vous pouvez bien être assuré que Pitt ne le dépensera jamais. L'Angleterre n'a jamais rien produit de plus ladre et de plus avare. C'est toujours du vice, bien que sous une autre forme que chez cet avaleur de tout bien, cet abominable Rawdon.»
Les premiers mouvements de sa mauvaise humeur une fois passés, Mistress Bute s'occupa de tirer le meilleur parti possible de la fortune délabrée à la tête de laquelle elle se trouvait. Elle adopta un large système de réforme et d'économie, apprit à ses filles à supporter leur pauvreté avec une âme patiente et résignée, inventa mille ingénieuses supercheries pour dissimuler son état de gêne, et quelquefois pour s'y soustraire, elle promenait ses filles dans tous les bals et réunions publiques du voisinage, avec un courage digne d'un meilleur sort. Jamais l'hospitalité n'avait été si brillante au presbytère que depuis l'ouverture de la succession de Miss Crawley. Au train de vie qu'on menait dans cette maison, personne n'aurait pu se douter de la déception que la famille avait eu à subir dans ses espérances: on ne supposait pas, en voyant mistress Bute de toutes les fêtes des alentours, que chez elle elle était dans la gêne et presque réduite à mourir de faim. Jamais ses demoiselles n'avaient étalé un tel luxe dans leurs toilettes; elles ne manquaient pas une des réunions de Winchester et de Southampton; elles avaient des billets pour tous les bals donnés à l'occasion des courses de chevaux ou des régates de Cowes. Leur voiture, traînée par un attelage qui quittait la calèche pour la charrue, était sans cesse à courir la grande route. Comment ne pas croire, en présence de pareils faits, que cette tante, dont on ne prononçait le nom en public qu'avec la plus tendre et la plus respectueuse gratitude, n'eût légué aux quatre soeurs une fortune colossale.