La foire aux vanités, Tome II

Chapter 8

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En même temps le colonel, le caporal et le vieux Sedley, avec son parapluie sous le bras, commencèrent à marcher à côté des enfants.

CHAPITRE VI.

Une famille dans la gêne.

Suivons le petit George Osborne qui dirige sa promenade à cheval du côté de Fulham; une fois arrivés dans ce faubourg de Londres, faisons une halte pour nous informer des personnes de notre connaissance que nous y avons laissées. Qu'est devenue mistress Amélia depuis le terrible coup qui la frappa à Waterloo? Est-elle encore vivante, est-elle consolée? Qu'est devenu le major Dobbin dont le cabriolet était toujours en route pour aller chez elle? Trouverons-nous là des nouvelles du collecteur de Boggley Wollah?

Quelques mots suffiront pour nous mettre au courant de ce qui concerne ce dernier: le gros Joseph Sedley était retourné dans les Indes peu après sa fuite de Bruxelles; soit que le temps de son congé fût fini, soit qu'il craignit de rencontrer quelques-uns des témoins de son héroïsme dans les journées de Waterloo. Toujours est-il qu'il repartit pour le Bengale peu après l'installation de Napoléon à Sainte-Hélène et qu'il y rendit visite en passant à l'ex-empereur. À en juger par ce que disait M. Sedley à bord de son navire, on aurait pu supposer que ce n'était point la première fois qu'il se trouvait en face de l'aventurier corse et que, pour le moins, ce belliqueux enfant d'Albion avait pris par la barbe le général français à l'affaire du Mont-Saint-Jean. Il savait mille anecdotes sur ce fameux engagement, indiquait la position stratégique des divers régiments, et détaillait les pertes subies par chacun d'eux. À l'entendre, on aurait pu croire qu'il avait contribué pour sa large part à cette mémorable victoire, qu'il avait accompagné l'armée dans ses évolutions périlleuses, et, au fort de la mêlée, porté les dépêches du duc de Wellington. Il savait mot pour mot, et minute par minute, tout ce que le duc avait fait ou dit dans le cours de la glorieuse journée de Waterloo, et paraissait tellement au courant des faits et gestes de Sa Grâce qu'il était impossible de douter un seul instant qu'il n'eût passé toute sa journée à côté du vainqueur. Si son nom ne se trouvait point dans les listes que donnèrent les journaux à l'occasion de cette bataille, c'est qu'il ne figurait point sur les cadres de l'armée. Peut-être avait-il fini par se persuader, mieux encore qu'à ses auditeurs, que les lignes anglaises lui devaient la plus grande part de leur succès. Il n'en est pas moins certain qu'il fit aussi très-grande sensation à Calcutta, et que, pendant tout le reste de son séjour au Bengale, il ne fut plus désigné que sous l'appellation honorifique de Waterloo-Sedley.

Les billets qu'il avait souscrits pour solde des deux chevaux furent payés sans la moindre difficulté de sa part et de celle de ses agents. On ne l'entendit jamais rien dire sur ce marché, et quant au sort de ces malheureux quadrupèdes, on n'a aucune donnée bien positive sur la manière dont il s'en débarrassa, ainsi que d'Isidore, le domestique belge qu'on avait vu vendre un cheval gris fort semblable à celui que Jos montait quelquefois à Valenciennes pendant l'automne de 1815.

Les agents de Jos avaient ordre de payer chaque année à ses parents une pension de cent vingt livres sterling. C'était là, pour ces deux vieillards, leur principal moyen d'existence, car les spéculations auxquelles se livrait M. Sedley depuis sa banqueroute n'étaient point de nature à rétablir la fortune délabrée du vieil agent de change. Il essaya tour à tour de se faire marchand de vins, de charbon et commissionnaire pour les loteries, etc., etc.... À chaque nouveau commerce dont il tentait les chances, il envoyait des prospectus à ses amis, faisait mettre une nouvelle plaque de cuivre sur sa porte, et parlait avec emphase de ses espérances de reconquérir son ancien état d'opulence et de prospérité. Mais la fortune ne revient jamais à ceux qu'elle a une fois brisés et renversés. Il avait vu tous ses amis l'abandonner l'un après l'autre pour se soustraire à de nouvelles offres de charbon incombustible et d'autres denrées qui leur coûtaient assez cher. Sa femme seule, à force de le voir partir chaque matin clopin-clopant pour aller faire la bourse à la Cité, conservait seule encore quelques illusions sur les résultats de ses opérations commerciales.

Le soir, c'était à grand'peine que, traînant la jambe, il regagnait son humble toit. La soirée se passait pour lui dans une mauvaise petite taverne où, devant un auditoire attentif, il faisait la répartition des deniers de l'Angleterre, absolument comme s'ils eussent été à sa libre disposition. C'était merveille de l'entendre parler de millions, d'affaires de Bourse et d'escompte, la bouche toujours pleine du nom de Rothschild. Il parlait de si grosses sommes, que les principaux habitués de la taverne, l'apothicaire, l'entrepreneur des pompes funèbres, le charpentier, le clerc de la paroisse, et M Clapp, notre vieille connaissance, se sentaient saisis de respect pour son éloquence et ses capacités financières.

«Autrefois, monsieur, ne manquait-il pas de dire à tous les nouveaux visiteurs du café, j'étais dans une brillante position; mon fils, monsieur, est, à l'heure qu'il est le plus important magistrat de Rangoon à la présidence du Bengale, il est appointé à quatre mille roupies par mois. Ma fille, si elle le voulait, serait femme d'un colonel. Je pourrais tirer, s'il m'en prenait fantaisie, un billet de deux mille livres sur mon fils, le premier magistrat de Rangoon, et le premier banquier de Londres me l'escompterait argent sur table; mais, monsieur, les Sedley ont toujours eu le sentiment de leur dignité.»

Ne vous moquez point, ami lecteur, car il pourrait vous arriver quelque beau matin de vous trouver en pareille situation. Combien ne voyons-nous pas de nos amis rouler ainsi autour de nous dans l'abîme. La chance peut nous abandonner, nos facultés nous trahir; nous pouvons voir notre place enlevée par de plus jeunes et de plus vigoureux champions; et quand le tourbillon nous aura jetés sur le bord de la route, comme ces débris échoués sur la plage, les passants continueront leur chemin sans jeter un regard de commisération, ou, ce qui est pis encore, viendront nous tendre dédaigneusement un doigt et prendre à notre égard des airs protecteurs. Puis, derrière nous, nous entendrons nos amis murmurer à demi-voix:

«C'est un pauvre diable que ses imprudences et ses folles entreprises ont réduit à l'état que vous voyez.»

Mais du reste consolez-vous à la pensée que ce n'est pas une voiture ou trois mille livres de rentes qui nous mettront plus en état d'obtenir la récompense qui est la fin de cette vie, ni d'affronter le jugement de Dieu. Si les charlatans réussissent, si les escrocs et les coquins font leurs affaires, et si, par contre, les plus honnêtes gens sont le jouet de la mauvaise fortune, je dis qu'il ne faut pas s'en plaindre ni attacher aux plaisirs et aux joies de la Foire aux Vanités plus de prix qu'ils ne méritent, car il est probable que.... Mais laissons là cette digression pour revenir à notre histoire.

Si mistress Sedley avait eu un peu d'énergie, le désastre de son mari était une occasion pour elle d'en faire preuve; elle aurait loué une vaste maison pour y recevoir des locataires. Le vieux Sedley eût rempli le rôle de mari de l'hôtesse, il eût été le seigneur en titre, avec les fonctions d'écuyer tranchant, de majordome, comme mari de la reine du comptoir. Mais mistress Sedley n'avait pas assez d'énergie pour savoir se créer des ressources dans le malheur, et restait inerte et sans mouvement sur les écueils où la tempête l'avait jetée. L'infortune des deux vieillards était donc irréparable et sans remède.

Ils vivaient, du reste, sans souffrir de cet abaissement; peut-être même étaient-ils plus fiers encore dans leur misère que dans leurs jours de prospérité. Mistress Sedley restait toujours une grande dame pour son hôtesse mistress Clapp, quand par hasard elle lui faisait l'honneur de descendre dans sa cuisine bien proprette et bien brillante. Les chapeaux et les rubans de la bonne Irlandaise, Betty Flanagan, son insolence, sa paresse, sa prodigue consommation de chandelles, de thé et de sucre étaient pour la vieille dame une distraction presque aussi absorbante que la tenue de son ancienne maison, lorsqu'elle avait à ses ordres son nègre, son cocher, son groom, son valet de pied, son maître d'hôtel et toute une légion de femmes pour la servir. C'était là, du reste, des souvenirs que la brave dame trouvait le moyen d'introduire plus de vingt fois par jour dans sa conversation. Avec Betty Flanagan toutes les bonnes du voisinage tombaient sous la haute surveillance de mistress Sedley. Elle savait ce que chaque locataire des maisons environnantes avait payé ou devait encore sur son loyer. Elle disparaissait bien vite dans le couloir de sa maison, dès qu'elle apercevait dans la rue mistress Rougemont, l'actrice, entourée d'une famille plus que suspecte. Elle hochait la tête avec un air de pitié, lorsque mistress Pestler, la femme de l'apothicaire, passait dans la carriole de son mari. Elle avait de longs entretiens avec le fruitier sur la qualité des navets, légume favori de M. Sedley. Elle surveillait de fort près la laitière et le boulanger; allait elle-même chez le boucher, qui avait plus vite fait de vendre cent livres de viande à ses autres pratiques qu'une épaule de mouton à mistress Sedley; elle comptait les pommes de terre rangées autour du gigot qu'on envoyait cuire, pour le repas du dimanche, chez le boulanger, et mettait ce jour là ses plus belles robes, allant deux fois à l'église et lisant le soir les sermons de Blair.

Le dimanche seulement, car dans le courant de la semaine ses graves occupations ne lui permettaient aucune espèce de distraction, le dimanche le vieux Sedley conduisait son petit-fils Georgy dans les parcs les plus proches ou dans les jardins de Kensington, pour voir le bel uniforme des soldats et jeter du pain aux cygnes. Georgy avait une passion pour les habits rouges; il ouvrait de grands yeux quand le vieux Sedley lui racontait que son père avait été un vaillant soldat; le vieillard ne manquait pas de présenter son petit-fils aux vieux sergents qu'il rencontrait avec une médaille de Waterloo sur la poitrine; c'était, leur disait-il le fils du capitaine Osborne, du 33e, mort glorieusement sur le champ de bataille; souvent même il régalait ces braves gens d'un verre de bière. Dans ses premières promenades il n'avait pas ménagé les gâteries au petit Georgy, et avait impitoyablement bourré l'enfant de pommes et de pain d'épice, au grand détriment de sa santé; si bien qu'Amélia avait déclaré d'une manière formelle, qu'elle ne le laisserait plus sortir avec son grand-père si ce dernier ne s'engageait, par serment solennel, à ne plus lui payer de gâteaux, de dragées et autres friandises prohibées.

Entre mistress Sedley et sa fille, il s'était aussi élevé quelques petits nuages à l'occasion de l'enfant; c'était comme un secret sentiment de jalousie entre ces deux femmes, à propos de l'objet commun de leurs affections. Un soir, dans le temps où George était encore tout petit, Amélia, occupée à travailler dans le petit salon, s'aperçut tout à coup que sa mère avait quitté la pièce; poussée comme par un instinct maternel, elle se rendit en toute hâte dans la chambre de son fils; l'enfant, qui jusqu'alors avait dormi d'un profond sommeil, poussait des cris lamentables, et Amélia trouva mistress Sedley occupée à lui administrer en cachette de l'élixir de Duffy. Amélia, cette femme que nous avons toujours tenue pour si douce et si inoffensive, en voyant son autorité maternelle ainsi menacée d'empiétement, sentit un frisson de colère parcourir tous ses membres; ses joues, ordinairement pâles, se couvrirent d'une vive rougeur et reprirent l'éclat qu'elles avaient eu jadis lorsqu'elle avait été une jolie petite fille de douze ans. Elle arracha l'enfant aux bras de sa mère, saisit la bouteille, et, tandis que la vieille dame, muette de colère, la regardait tout en brandissant la cuiller accusatrice. Amélia jeta la bouteille dans la cheminée où elle alla se briser en mille morceaux.

«Je n'entends point, ma mère, que vous empoisonniez cet enfant avec vos drogues, criait Emmy dont l'émotion se trahissait par l'agitation convulsive avec laquelle elle berçait son enfant dans ses bras et par les regards flamboyants qu'elle lançait du côté de sa mère.

--Empoisonner! Amélia, reprenait la vieille dame; empoisonner! songez-vous bien que vous parlez à votre mère.

--Georgy ne prend d'autres médicaments que ceux qui sortent de chez Pestler. M. Pestler m'a dit, du reste, que votre élixir était du poison.

--Courage; de mieux en mieux. Vous m'accusez, alors, de meurtre et d'assassinat, répliqua mistress Sedley, et c'est à votre mère que vous n'avez point honte de tenir un pareil langage! Ah! j'ai passé par de bien rudes épreuves sur cette terre; je suis tombée bien bas sous les coups de la fortune; après avoir eu une voiture j'ai pu me voir réduite à aller à pied; mais c'est la première fois que je m'entends dire que je suis une empoisonneuse, et je vous suis fort obligée de me l'avoir appris.

--Ma mère, dit la pauvre enfant, toujours prête à fondre en larmes, vous êtes bien sévère à mon égard. Je n'ai pas voulu dire.... je croyais.... Enfin, n'allez pas penser que j'aie voulu vous fâcher à cause de ce cher enfant; mais....

--Allez, allez, je n'en suis pas moins une empoisonneuse, et je ne sais qui vous retient de me faire arrêter de suite et conduire de ce pas en prison. Je ne m'étais pas aperçue, cependant, que je vous eusse empoisonnée alors que vous étiez enfant; au contraire, je vous avais fait donner la meilleure éducation, par les meilleurs maîtres qu'on puisse avoir en payant. De mes cinq enfants j'en ai perdu trois, et la fille que j'aimais de préférence aux autres, qui par mes soins a échappé au croup, à la rougeole, à la coqueluche, qui a eu tous les maîtres d'agrément possibles sans que le prix fît jamais question, que j'avais entourée de toutes les jouissances du luxe que, pour ma part, je n'ai jamais connues moi dans mon temps de jeune fille, alors que je me bornais tout simplement à honorer mon père et ma mère pour vivre longuement, à les aider dans les soins du ménage au lieu de m'enfermer toute la journée dans ma chambre comme une grande dame; eh bien! cet enfant de mes tendresses toutes particulières vient me dire que je suis une empoisonneuse! Ah! mistress Osborne! puissiez-vous ne jamais réchauffer une vipère dans votre sein! c'est du moins ce que je vous souhaite.

--Ma mère! ma mère! s'écriait la pauvre fille toute hors d'elle, tandis que l'enfant qu'elle tenait sur ses bras poussait à l'unisson les cris les plus épouvantables.

--Une empoisonneuse, juste ciel! Allez prier Dieu, Amélia, qu'il vous pardonne ce mouvement d'ingratitude, et purifie la noirceur de votre coeur. Puissiez-vous obtenir son pardon comme je vous accorde le mien.»

Mistress Sedley sortit de la chambre en murmurant encore les mots de meurtrière et d'empoisonneuse, comme pour mieux attester la sincérité de sa prière au ciel et de ses dispositions charitables en faveur de sa fille.

À partir de ce moment, il régna toujours entre mistress Sedley et sa fille une sorte de froideur qui ne fit que croître et augmenter sans qu'il y eût jamais possibilité d'y porter remède. Le petit démêlé dont nous venons de parler avait assuré à la vieille dame une supériorité dont en maintes occasions elle sut se prévaloir sur sa fille avec cette adresse persévérante qui est le caractère distinctif de son sexe. Elle fut plusieurs semaines sans adresser la parole à Amélia, disant aux domestiques de ne plus toucher à l'enfant, parce que mistress Osborne pourrait s'en trouver blessée.

Elle engagea sa fille à s'assurer par elle-même qu'on ne mettait point de poison dans les soupers préparés chaque jour pour son cher nourrisson. Si par hasard les voisins lui demandaient des nouvelles du petit Georgy, elle ne manquait pas de les renvoyer à mistress Osborne. Elle se serait bien gardée de demander des nouvelles du marmot. Pour rien au monde elle n'aurait touché à l'enfant, bien qu'il fût son petit-fils: comme elle _n'avait pas l'habitude_ des enfants, qui sait si elle n'aurait pas pu le tuer. Lorsque M. Pestler venait faire sa visite sanitaire, mistress Sedley accueillait le docteur avec un sourire moqueur, une expression sarcastique, auxquels on pouvait à peine comparer les airs de dédain de lady Thistlewood, à qui du moins le docteur ne donnait pas ses soins gratis. De son côté, Emmy était jalouse de tous ceux qui approchaient son enfant comme aucune mère ne l'a jamais été; il suffisait pour éveiller ses susceptibilités qu'on eût chance d'obtenir quelque place dans les affections de l'enfant: elle se sentait mal à l'aise toutes les fois qu'elle voyait quelqu'un autour de son fils; mistress Clapp, la servante irlandaise, n'avait plus la permission de l'habiller et de le soigner, elle les aurait plutôt laissés débarbouiller le portrait de son mari suspendu au-dessus de son lit, de ce même lit qu'elle avait quitté jeune fille pour devenir femme et auquel elle revenait maintenant avec de longues années devant elle pour pleurer dans le deuil et dans le silence. Mais au moins elle était mère et la tendresse maternelle lui assurait des jours de bonheur et de consolation.

Cette chambre était comme le sanctuaire de toutes les affections, de tous les trésors d'Amélia. C'était là qu'elle avait soigné son fils, qu'elle avait veillé sur lui avec un amour tendre et inquiet pendant les mille petites maladies de l'enfance. Dans ce cher objet de sa sollicitude elle croyait voir revivre son mari; mais alors il se présentait à elle sans défaut, comme une apparition céleste. Dans la voix, dans le regard, dans les gestes, l'enfant lui rappelait son père; son coeur de mère tressaillait de joie toutes les fois qu'elle serrait dans ses bras ce cher trésor, et l'enfant l'interrogeait souvent sur la cause des larmes qu'elle versait. Elle lui disait alors que c'était parce qu'il lui rappelait son père; puis elle se mettait à lui parler de ce père qu'il avait perdu, de ce George qu'il ne connaissait pas, et l'innocente créature écoutait avec un étonnement recueilli les confidences de cette âme douce et sensible.

Elle lui en disait plus long qu'elle n'en avait jamais dit à George, à aucune des amies de sa jeunesse. Quant à ses parents, elle ne leur parlait point de tout cela; pour rien au monde, elle ne voulait leur découvrir les plaies de son coeur. Le petit George ne la comprenait-il pas bien mieux qu'eux-mêmes auraient pu le faire! C'était lui seul, lui seul, qu'elle mettait dans le secret des sentiments intimes de son coeur: pour lui elle n'avait rien de caché. La joie de sa vie était désormais dans l'amertume de ses regrets, dans les larmes qu'elle versait. C'était une âme d'une délicatesse si exquise, d'une nature si élevée que le romancier, plein de respect pour les mystères de la conscience, s'arrête devant ces chastes et pures émotions qu'il ne veut point livrer à des regards indiscrets. Nous tenons du docteur Pestler, médecin de dames, maintenant fort à la mode, propriétaire d'un magnifique carrosse vert foncé avec une maison à Manchester-Square, et à la veille de se voir nommé baronnet, que lorsqu'il fallut sevrer cet enfant, ce fut pour Amélia une désolation à amollir le coeur d'Hérode.

Le docteur se montrait fort tendre et fort empressé auprès de mistress Osborne; sa femme en conçut longtemps une jalousie mortelle. Peut-être en avait-elle, du reste, des motifs assez légitimes, et dans le cercle assez restreint des amies d'Amélia, plus d'une femme éprouvait le même sentiment à son égard. C'était à qui lui en voudrait de l'admiration qu'elle inspirait à l'autre sexe, de cet amour spontané dont se sentaient épris pour elle tous les hommes qui l'approchaient, et cependant, si on leur en eût demandé le pourquoi, ils auraient été fort en peine de le dire. Elle n'avait ni beaucoup d'éclat ni beaucoup d'esprit; elle ne possédait point une intelligence supérieure ni une beauté extraordinaire; mais partout où elle se présentait elle touchait et charmait tous les hommes, tout comme elle excitait les dédains et les hochements de tête de ses très-charitables soeurs.

Sa faiblesse était sans doute ce charme qui entraînait tout le monde. On rencontrait en elle une soumission, une douceur qui semblaient implorer de chacun ses sympathies et sa protection. Au régiment, il lui avait suffi de parler à quelques-uns des camarades de George pour que tous ces jeunes officiers fussent tout prêts de mettre à son service leurs bras et leurs épées. À Fulham, dans sa petite demeure, dans son cercle si limité, elle avait su se concilier le coeur de chacun. Elle aurait eu un château, une voiture et toute une armée de domestiques, que les fournisseurs du voisinage ne lui auraient pas témoigné plus de respect quand elle passait devant leur porte ou qu'elle faisait les modestes emplettes dans leurs boutiques.

M. Pestler avait un rival, auprès de mistress Osborne, dans la personne de M. Linton, son jeune aide, qui avait la clientèle des bonnes et des petits marchands du quartier. M. Linton était du reste un très-gentil garçon, encore mieux accueilli que son patron dans la maison de mistress Sedley. Si quelque indisposition subite survenait au petit George, il revenait deux ou trois fois dans la même journée pour voir ce qu'avait ce petit garçon, et sans jamais réclamer rien pour prix de ses visites. Il apportait de la pharmacie pastilles de gomme, pâte de jujube et autres objets de même nature, à l'intention du petit Georgy. Il préparait pour lui des potions et des lochs comparables à l'ambroisie des dieux d'Homère, si bien que l'enfant se faisait une fête d'être malade.

L'aide et le patron passèrent tous deux les nuits à veiller le petit Georgy quand il fut pris de la rougeole. Sa mère éprouva alors des terreurs aussi grandes que si la rougeole eût été un mal inconnu en ce monde. Quel est l'enfant pour lequel ces deux hommes auraient consenti à en faire autant? Étaient-ils allés passer les nuits au château voisin, lorsque les futurs héritiers de ce splendide domaine payèrent comme tous les autres le tribut obligé à cette maladie de leur âge? Les vit-on se déranger pour la petite Mary Clapp, la fille de l'ancien commis, qui prit cette maladie du petit Georgy? Assurément non; ils dormirent, au contraire, chez eux du sommeil le plus paisible, déclarant que le cas n'était point grave, et que la petite Mary se guérirait toute seule. Tous leurs soins se bornèrent à lui envoyer une ou deux potions, deux ou trois doses de quinquina, sans prendre du reste aucun souci du succès de leurs médicaments.