La foire aux vanités, Tome II

Chapter 5

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--Je viens vous trouver en ma qualité de _son_ ami le plus intime, comme l'exécuteur de _ses_ dernières volontés. Avant de marcher au combat, _il_ a fait son testament. Vous savez combien _ses_ ressources étaient modiques, mais vous ignorez peut-être la déplorable situation de _sa_ veuve.

--Je n'ai rien à démêler avec sa veuve, monsieur, reprit Osborne. Qu'elle aille retrouver son père.»

Mais il avait un interlocuteur bien résolu à ne point se fâcher, et Dobbin poursuivit sans tenir compte de sa réflexion déplacée.

«Connaissez-vous, monsieur, la situation de mistress Osborne? Le terrible coup qui l'a frappée a porté atteinte à la fois à sa santé et à sa raison; et il est fort douteux qu'elle puisse jamais se remettre. Cependant, il y a encore une chance de la voir se rattacher à la vie. Bientôt elle va devenir mère. Voulez-vous faire peser sur l'enfant la réprobation dont vous avez frappé le père? Non, non, pour l'amour de George vous pardonnerez à cette innocente créature.»

Osborne éclata alors en mille imprécations contre son fils, tout en ayant soin de justifier sa conduite. Pour mieux se disculper de ses rigueurs auprès de sa conscience, il s'efforçait d'exagérer la désobéissance de son fils. On ne pouvait citer, dans les Trois-Royaumes, un père qui ait usé d'une si grande patience contre son fils rebelle et coupable, qui, avant de mourir, n'avait pas même voulu avouer ses torts. Les conséquences de son insoumission et de sa folie devaient avoir leur cours. Quant à lui, M. Osborne, il n'avait qu'une parole et s'y tenait. Il avait juré de ne jamais parler à cette femme, de ne jamais la reconnaître comme épouse de son fils.

«Et je vous autorise à lui répéter cela, dit-il en insistant sur ces derniers mots; c'est une résolution dans laquelle je resterai inébranlable jusqu'à mon dernier soupir.»

Il fallait donc, de ce côté, renoncer à tout espoir. La veuve de George n'avait plus à compter que sur ses faibles ressources et l'assistance qui pourrait lui venir de Jos.

«Il n'y a pas à lui cacher ce triste résultat, pensa Dobbin avec un serrement de coeur; car maintenant elle est indifférente à tout.»

En effet, cette pauvre femme restait anéantie sous le poids de son malheur: le chagrin l'avait, pour ainsi dire, privée de sentiment; le bien ne la touchait pas plus que le mal; et, quant aux marques de bienveillance et d'amitié qu'on s'efforçait de lui prodiguer autour d'elle, elle ne pouvait triompher de cette espèce d'assoupissement moral où l'avait plongé l'excès de sa douleur.

Après avoir déjà surpris et raconté quelques-unes des poignantes émotions qui déchirent ce tendre coeur, tirons le voile sur ce triste spectacle. Éloignons-nous avec précaution de cette couche d'amertume où repose cette âme affligée. Fermons doucement la porte de cette chambre confidente de ses amères souffrances; laissons-la aux soins de ces êtres dévoués qui veillèrent au chevet de la pauvre femme jusqu'au moment où le ciel lui envoya ses consolations.

Il vint enfin ce jour où la veuve affligée put, dans sa joie mêlée de regrets, serrer contre son sein un enfant, un enfant dans lequel revivaient tous les traits de George, un fils beau comme un chérubin. Son premier cri fit sur elle l'effet d'une résurrection! elle rit et pleura de joie. L'amour, l'espérance, la prière vinrent ranimer le coeur sur lequel reposait l'enfant. Amélia était sauvée! Les médecins qui la soignaient et avaient déclaré sa vie, ou tout au moins sa raison en danger, virent dans cette crise, attendue au milieu de tant de craintes, comme le gage de son rétablissement. Ses amis furent bien récompensés de leurs inquiétudes et de leurs soins lorsque ses yeux, reprenant leur ancien éclat, purent leur témoigner dans un langage muet sa reconnaissance de leur sollicitude.

L'âme de Dobbin ne pouvait contenir les transports de sa joie. Ce fut lui qui ramena en Angleterre mistress Osborne sous le toit maternel, lorsque mistress O'Dowd, pour se rendre aux pressantes exhortations du colonel, quitta sa chère malade. Il y avait de quoi charmer tous les coeurs honnêtes, à voir Dobbin avec l'enfant sur les bras et la mère reconnaissante de bonheur devant les prouesses de son petit nourrisson. William fut parrain du nouveau-né. Le bon major, dont nous connaissons l'excellent coeur, apporta dès lors, chaque jour, à son petit filleul quelque cuiller, timbale, biberon ou collier de corail.

Le nourrir, le soigner, vivre pour lui, allait désormais devenir l'unique et seule pensée de sa mère. Pour tout au monde elle n'aurait point consenti à confier son enfant à une nourrice, à le livrer à des mains étrangères. La plus grande faveur qu'elle pouvait accorder au major Dobbin, en sa qualité de parrain, c'était, de temps à autre, de bercer l'enfant pour l'endormir. Pour elle, cet enfant était sa vie; son bonheur devait consister désormais à lui prodiguer ses plus tendres caresses. Toutes ses affections, tout son amour se reportaient sur cette frêle et innocente créature. Avec quels transports de joie elle présentait à son nourrisson ce sein où il venait puiser la vie. Dans la nuit, sur sa couche solitaire, elle avait de ces enthousiasmes maternels que la Providence divine, avec un soin merveilleux, a réservé pour le coeur des femmes. Joies à la fois sublimes et trop humbles pour que la raison soit capable d'y rien entendre, dévouements admirables et aveugles, dont les femmes ont seules le secret.

William Dobbin se bornait à épier le coeur d'Amélia, à en suivre tous les mouvements. Si son amour lui donnait assez de pénétration pour en deviner les sentiments, il ne voyait, hélas! qu'avec trop d'évidence qu'il ne s'y trouvait point encore de place pour lui; son âme douce et patiente acceptait son sort tel qu'il lui était fait, et pour beaucoup il n'aurait pas voulu le changer.

Quant aux parents d'Amélia, ils pénétraient déjà sans doute les intentions du major, et paraissaient assez disposés en sa faveur. Tous les jours Dobbin allait les voir, et là passait des heures entières avec eux, avec Amélia, avec l'honnête M. Clapp et sa famille. Sous un prétexte ou un autre, il apportait des présents à chacun d'eux, et cela presque tous les jours. Il avait su se concilier les bonnes grâces de la petite fille de M. Clapp, grande favorite d'Amélia, et qui appelait Dobbin le major Sucrecandi. D'ordinaire cette petite fille remplissait les fonctions de maître des cérémonies, et introduisait notre ami auprès de mistress Osborne. Un jour celle-ci ne put s'empêcher de rire en voyant le major Sucrecandi arriver à Fulham et descendre de son cabriolet avec un cheval de bois, un tambour, une trompette et autres joujoux non moins guerriers, à la destination du petit George, à peine âgé de six mois. Ces présents étaient au moins anticipés.

L'enfant dormait.

«Chut!» fit Amélia, craignant qu'il ne se réveillât au bruit que faisaient les bottes du major; elle souriait en même temps de voir Dobbin trop embarrassé de ses jouets pour prendre la main qu'elle lui tendait.

«Descendez, petite Marie, dit-il alors à l'enfant; j'ai à parler à mistress Osborne.»

Celle-ci leva sur lui des yeux tout étonnés, puis aussitôt les reporta sur le berceau de son fils.

«Je suis venu vous faire mes adieux, Amélia, lui dit-il en lui prenant sa main blanche et délicate.

--Vos adieux! vous allez donc partir? reprit-elle en souriant.

--Vous n'aurez qu'à remettre vos lettres à mes correspondants, continua-t-il, ils me les feront passer; car vous m'écrirez, n'est-ce pas? je vais m'absenter pour bien longtemps.

--Je vous donnerai des nouvelles de George, mon cher William, car vous êtes bien bon pour lui et pour moi. Regardez cette gentille figure, ne dirait-on pas celle d'un ange?»

Les petites mains roses de l'enfant se serrèrent machinalement autour du doigt de l'honnête soldat, et les yeux d'Amélia brillèrent de tout l'éclat de l'orgueil maternel. Ce coup d'oeil, empreint de la tendresse la plus vive et la plus ardente, porta le désespoir dans le coeur du pauvre major. Il resta quelques minutes penché vers l'enfant dans une muette contemplation; enfin, par un suprême effort, il put trouver assez d'énergie pour dire d'une voix éteinte:

«Mon Dieu! veillez sur lui.

--Dieu vous protége aussi, mon cher Dobbin, lui dit Amélia en relevant la tête après avoir embrassé son fils. Mais, silence! ajouta-t-elle effrayée du bruit que faisait Dobbin pour regagner la porte. Silence! vous pourriez éveiller George!»

Bientôt le cabriolet s'éloigna, bientôt ses roues retentirent sur le pavé; mais Amélia n'entendit rien; rien ne pouvait distraire sa rêverie de l'enfant qui souriait dans son sommeil.

CHAPITRE IV.

Le moyen de mener grand train sans un sou de revenu.

Quel est l'homme assez peu observateur des faits qui s'accomplissent autour de lui pour n'avoir pas médité plus d'une fois sur les affaires de son prochain, et ne pas s'être demandé comment ce même prochain parvient, à la fin de l'année, à rejoindre les deux bouts ensemble. Ainsi, par exemple, je rencontre au Parc M. un tel se promenant en équipage à deux chevaux, avec chasseur derrière; dans ses splendides dîners, trois laquais en livrée s'empressent autour des convives (par égard pour une maison où mon couvert est mis deux fois la semaine, je tairai le nom); mais je sais que cette voiture et ces chevaux ont été achetés d'occasion, et que cette valetaille est payée à prix débattu. Les deux garçons sont à Eton; les demoiselles reçoivent des leçons des premiers maîtres; on voyage tous les ans pendant la belle saison, et pendant la saison d'hiver on donne un bal de fondation, accompagné d'un souper des plus fins. Qu'est donc pourtant M. un tel?--Un petit employé, aux appointements de douze cents livres sterling par an.--Mais sa femme a donc de la fortune de son chef?--Peuh! c'est la fille d'un petit seigneur du comté de Buckingham. Pour une dinde dont sa famille lui fait cadeau à Noël, elle loge et nourrit ses trois soeurs pendant trois mois de l'année, et ses frères descendent toujours chez elle quand ils viennent à la ville.--Mais comment donc ce brave M. un tel réussit-il à mettre l'équilibre entre son passif et son actif?--Je suis son ami, et à ce titre vous me dispenserez de vous dire combien je suis étonné qu'il n'ait pas encore été exécuté à la Bourse. Dans le public, on se demande comment, dès l'année dernière, il n'a pas été faire un tour à l'étranger.

Parmi les gens de notre connaissance, il s'en trouve toujours plus ou moins dont on chercherait vainement à s'expliquer les moyens d'existence. Qui de nous n'a pas eu mainte fois l'occasion de se demander en trinquant avec son hôte, comment il pouvait payer ce vin qu'il nous faisait boire?

En présence de la vie confortable que, trois ou quatre ans après leur retour de Paris, Rawdon et sa femme menaient dans un élégant hôtel de Curzon-Street, dans May-fair, il n'était pas un des convives admis à leur table qui ne se posât à leur sujet les questions que nous venons d'indiquer. Le nouvelliste sait tout par état, ainsi que nous l'avons dit plus haut, et, usant de ce privilége, nous pourrions bien apprendre au public comment Crawley et sa femme trouvaient les moyens de vivre sans posséder cependant aucun revenu. Mais, connaissant les habitudes de la presse périodique qui taille à droite et à gauche et livre ensuite à ses lecteurs le fruit de ses pillages et de ses rapines, je la prie dès à présent de ne point publier mes calculs sur ce sujet, désirant, en ma qualité d'inventeur, m'en réserver la propriété exclusive et tous les bénéfices. Mon lecteur pourra, du reste, par un commerce journalier avec des personnes de la même trempe, apprendre la méthode de se donner beaucoup de bien-être sans disposer d'un sou de revenu. Toujours est-il plus sûr de ne point trop approcher les gens de cette espèce et de recevoir à ce sujet les données de seconde main, comme pour les logarithmes, où s'il fallait faire soi-même le travail, ce serait une science achetée bien cher.

Nous nous bornerons à donner un court aperçu des années que Crawley et sa femme vécurent à Paris au milieu de toutes les jouissances du luxe sans avoir un sou de revenu. Ce fut vers cette époque que Rawdon quitta les gardes et vendit son brevet de colonel. Dès lors les seuls vestiges qui trahissaient en lui son ancienne profession furent les moustaches qui ombrageaient sa lèvre et le titre de colonel qui se lisait sur ses cartes.

Nous avons déjà dit que Rebecca, une fois à Paris, n'avait pas tardé à devenir la reine du grand monde et des salons de la capitale; quelques-uns même des hôtels les plus renommés du faubourg Saint-Germain ne dédaignaient point de lui ouvrir leur sanctuaire. Les Anglais du plus haut rang lui prodiguaient leurs hommages avec un empressement qui révoltait leurs nobles épouses; elles suffoquaient de voir triompher ainsi cette petite parvenue. Mistress Crawley, adulée dans les salons aristocratiques et accueillie avec faveur à la nouvelle cour, passa ainsi plusieurs mois au milieu de l'enivrement de ses succès, se montrant fort disposée à regarder du haut de sa grandeur les jeunes et braves officiers que son mari aimait à fréquenter.

Le colonel bâillait à faire pitié au milieu des duchesses et des grandes dames de la cour. Les vieilles femmes qui jouaient avec lui à l'écarté l'étourdissaient tellement de leurs jérémiades lorsque par hasard il leur gagnait une pièce de cinq francs, que le colonel Crawley avait fini par trouver indigne de lui de s'asseoir à une table de jeu. De plus, l'esprit de leur conversation était du bien perdu pour lui, car il ne comprenait rien au français, et il se demandait parfois quel plaisir ou quel profit pouvait trouver sa femme à passer ainsi la nuit à faire la courbette devant des princesses? En conséquence, il laissa Rebecca parfaitement libre d'aller à ces réceptions, où elle trouvait tant de charmes, et il reprit de son côté les distractions qui allaient à ses goûts avec les amis de son choix.

Lorsqu'on dit de certaines personnes qu'elles vivent en princes sans posséder un sou de revenu, ces mots _sans un sou_ signifient que leurs moyens d'existence sont problématiques et qu'on ne sait pas comment elles réussissent à subvenir aux dépenses de leur maison. Notre ami le colonel, par exemple, avait reçu de la nature une vocation particulière pour tous les jeux de hasard; on le voyait sans cesse manier les cartes, le cornet ou la queue de billard; une pratique aussi régulière lui avait bien vite donné, dans ces divers exercices, une supériorité marquée sur tous ceux qui n'y voient d'ordinaire qu'une distraction d'un moment. La queue de billard, tout comme le pinceau, le violon ou le fleuret, réclame une étude spéciale et approfondie. Ces talents ne vous viennent point par inspiration, et pour exceller dans l'une ou l'autre chose, il faut y apporter une application persévérante et soutenue. Crawley était plus qu'un amateur, il était passé maître et maître consommé au billard; comme un général qui sent son génie grandir avec le danger, il savait, lorsqu'une veine malheureuse le poursuivait, que les parieurs se déclaraient contre lui, il savait, disons-nous, rétablir par les ressources de son adresse et de son audace l'égalité des chances, et par des coups imprévus appeler de son côté la victoire, au grand étonnement de tous ceux qui le voyaient pour la première fois. Quant à ceux qui savaient déjà à quoi s'en tenir, ils y regardaient à deux fois avant de risquer leur argent contre un adversaire qui disposait de ressources aussi brillantes et aussi irrésistibles.

Son habileté aux cartes n'était pas moins grande. Bien souvent la soirée commençait pour lui par des pertes successives, et il faisait si peu d'attention à son jeu, et commettait de telles bévues, que les nouveaux venus ne se faisaient pas une bien haute idée de ses talents; mais à mesure qu'il s'échauffait au jeu, rendu plus attentif par ses revers, il se tenait davantage sur ses gardes, et alors la partie prenait une tournure toute différente. Avant la fin de la nuit, il avait fait rendre gorge à ses adversaires; et le fait est qu'on aurait eu peine à en citer beaucoup qui pussent se vanter d'avoir gagné contre lui.

Un bonheur si opiniâtre finit, comme on devait le prévoir, par provoquer l'envie et les mauvais propos des vaincus. Le duc de Wellington, ce vainqueur infatigable, qui, au dire des Français, ne devait cette continuité de victoires qu'à un enchaînement surprenant d'heureux succès, était accusé par eux d'avoir triché à Waterloo, afin de s'assurer le gain de cette grande et décisive partie. Il n'est donc pas étonnant que pour expliquer la fidélité de la fortune à l'égard du colonel Crawley, on élevât quelques soupçons sur sa bonne foi et sa loyauté.

On mettait une telle fureur à rechercher à Paris les émotions enivrantes du tapis vert, que les maisons de jeu ne suffisaient plus à la fièvre générale, et que l'on se donnait encore rendez-vous dans les salons particuliers, comme si les moyens manquaient ailleurs pour assouvir cette aveugle passion. Dans les délicieuses réunions du colonel, on se livrait d'ordinaire à ce déplorable amusement, au grand désespoir de cette excellente mistress Crawley. Elle ne parlait qu'avec le plus profond chagrin de l'amour de son mari pour les dés; c'étaient des plaintes à n'en plus finir auprès de tous ceux qui venaient chez elle. Elle conjurait les jeunes gens de ne jamais toucher ni cartes ni cornet. Le jeune Green, du régiment des tirailleurs, ayant perdu au jeu une somme considérable, Rebecca, au dire de sa femme de chambre en aurait pleuré toute la nuit; toujours d'après la même source, elle aurait supplié son mari à genoux de ne point exiger cet argent et de brûler la reconnaissance. Mais comment aurait-il pu le faire? Il venait de perdre lui-même la même somme contre Blackstone des hussards, et le comte Punter de la cavalerie de Hanovre. Green aurait tous les délais nécessaires pour payer, mais quant à payer, il fallait qu'il s'y résignât; demander qu'on brûlât la reconnaissance, c'était tenir un langage d'enfant.

Beaucoup d'officiers fort jeunes, pour la plupart, car la beauté de mistress Crawley lui attirait un cercle de jeunes adorateurs, se retiraient à la fin de la soirée après avoir payé au fatal tapis leur part de tribut plus ou moins lourde. Une réputation assez fâcheuse commença à planer sur cette maison. Les vétérans avertissaient les conscrits du danger qui les menaçait. Sir Michel O'Dowd, colonel du ***, l'un des régiments de l'armée d'occupation ayant prévenu le lieutenant Spooney, officier du même corps, de se tenir sur ses gardes, une scène des plus violentes eut lieu au Café de Paris entre le colonel O'Dowd qui dînait avec sa femme et le colonel Crawley et mistress Crawley qui s'y trouvaient aussi à une autre table. C'était des dames qu'était parti le signal de la lutte, mistress O'Dowd avait fait un signe de mépris à mistress Crawley et traité son mari d'escroc. Le colonel Crawley envoya un cartel au colonel O'Dowd, chevalier du Bain. Le bruit de cette querelle étant arrivé jusqu'aux oreilles du commandant en chef, il appela devant lui le colonel Crawley qui préparait déjà ses pistolets si funestes au capitaine Marker, et lui tint un langage qui arrêta tout court les suites de cette affaire. Si Rebecca n'avait été se jeter aux pieds du général Tufto, Crawley recevait immédiatement un ordre de départ pour l'Angleterre. Cette aventure, du reste, le força, pendant plusieurs semaines, à chercher des adversaires en dehors de l'armée.

En dépit de l'habileté de Rawdon, de ses succès non interrompus, Rebecca voyait, par suite de ces très-fâcheux démêlés, leur position empirer de jour en jour, et bien qu'ils eussent le soin de ne jamais payer personne, leur petit capital ne pouvait manquer un beau matin de se trouver réduit à zéro.

«Le jeu, mon cher, disait-elle à son mari, est fort bon pour accroître le revenu; mais par lui-même il ne donne pas un revenu suffisant, et puis quand on sera las de jouer, je vous le demande, que nous restera-t-il alors?»

Rawdon reconnut la justesse de cette observation. Depuis quelques nuits ses invités avaient l'air d'être las de jouer avec lui, et les charmes de Rebecca avaient à peine le pouvoir de les attirer encore.

L'existence que menait à Paris cet aimable couple était fort agréable sans doute, mais ce n'était pas un avenir que ce délicieux enchaînement de plaisirs et d'oisiveté. Rebecca calcula que, dans son pays, elle aurait plus de chance d'établir la fortune de Rawdon sur de solides et durables fondements. Peut-être pourrait-elle réussir à le faire nommer à quelques fonctions, soit en Angleterre, soit aux colonies. Elle résolut, en conséquence, de se replier sur l'Angleterre dès que les voies lui seraient ouvertes de ce côté. Dans ce but, elle commença par faire vendre à Crawley son brevet d'officier aux gardes et liquider sa pension de retraite. Son service, comme aide de camp du général Tufto, avait cessé depuis longtemps, aussi Rebecca s'amusait-elle maintenant, dans le monde, à rire aux dépens de cet officier, de son toupet, de son corset, de son râtelier, de ses prétentions séductrices, de sa manie ridicule de croire que toutes les femmes devenaient folles d'amour pour lui à première vue. C'était maintenant à mistress Brent, aux sourcils noirs et arqués, que le général accordait toutes ses attentions. Elle était devenue l'idole au pied de laquelle il venait déposer désormais ses bouquets, ses loges à l'Opéra, ses dîners au restaurant, et toutes ses inventions galantes.

La pauvre mistress Tufto n'y avait rien gagné; elle continuait à passer ses longues soirées toute seule avec ses filles, tandis que le général, tout frisé et tout parfumé, se rendait au théâtre, où l'on pouvait l'apercevoir fort empressé auprès de mistress Brent. Quant à Becky, vingt admirateurs au moins se pressaient autour d'elle, se disputant à l'envi la survivance du colonel, et avec son esprit elle n'avait pas de peine à les faire rire aux dépens de la nouvelle passion de son ancien adorateur. Cette vie oisive et élégante finissait, néanmoins, par lui inspirer la satiété et le dégoût. Les loges à l'Opéra, les dîners au restaurant n'avaient plus pour elle aucun attrait; les bouquets ne pouvaient se mettre en réserve d'une année à l'autre, et l'on ne se nourrit pas de bijoux, de mouchoirs brodés, pas plus que de gants de chevreau; elle sentait tout le vide des plaisirs mondains, et soupirait désormais après quelque chose de plus positif.

Au milieu de cet état de choses, il arriva de Londres des nouvelles qui répandirent l'allégresse et la joie parmi les créanciers du colonel. Miss Crawley, cette tante si riche dont l'immense fortune était depuis longtemps l'objet de leur convoitise, miss Crawley enfin était à toute extrémité, et le colonel n'avait tout juste que le temps d'aller recevoir son dernier soupir; sauf à revenir ensuite chercher sa femme et son fils. Il partit donc pour Calais. Une fois dans cette ville, qu'il atteignit sans la moindre encombre, on pourrait croire qu'il se dirigea de là sur Douvres; point du tout, il prit la diligence de Dunkerque et enfin gagna Bruxelles, son séjour de prédilection. C'est qu'en réalité il devait encore plus d'argent à Londres qu'à Paris, et préférait tout naturellement la paisible capitale de la Belgique à ces deux turbulentes cités.