Chapter 43
--Écoutez-moi, Amélia, dit Becky se promenant en long et en large et l'examinant avec un air d'intérêt presque méprisant. J'ai à causer avec vous; vous ne pouvez demeurer ici plus longtemps; il faut vous soustraire à l'impertinence de ces deux hommes; je n'entends point qu'ils vous rendent la vie aussi dure, et je crains toujours pour vous quelque insulte de leur insolence; ce que je puis vous dire, c'est que ce sont des misérables qui mériteraient d'être envoyés aux galères. Peu vous importe comment je les connais, toujours est-il que je sais parfaitement à quoi m'en tenir sur leur compte. Joseph n'est pas dans le cas de vous protéger. Son épaisseur et la faiblesse de son caractère seraient plutôt de nature à lui rendre nécessaire à lui-même un protecteur. Et vous n'êtes pas plus faite pour vivre à côté de pareilles gens que ne le serait un enfant à la lisière. Il faut vous marier si mieux vous n'aimez vous exposer, vous et votre enfant, à une ruine certaine. Il vous faut un mari, entendez-vous, faible arbrisseau que vous êtes, trop frêle pour vous passer de soutien. Ce mari, il s'est offert à vous dans la personne du plus galant homme que je connaisse, et vous l'avez repoussé, âme inconséquente et ingrate!
--J'ai fait tous mes efforts, ô Rebecca! répondit Emmy d'un air suppliant, mais je n'ai pu oublier.... et au lieu de finir sa phrase elle jeta un regard à son portrait.
--Oublier qui? lui?... s'écria Becky, l'égoïsme en chair et en os, la fatuité dans ce qu'elle a de plus épais, une véritable poupée de coiffeur, un homme sans esprit, sans distinction, sans coeur. En vérité, il n'y a pas plus de ressemblance entre lui et votre ami le major qu'entre vous et la reine Élisabeth. Mais cet homme était las de vous, mais il vous aurait plantée là, sans le major Dobbin qui l'a forcé malgré lui d'être fidèle à ses engagements. Voilà ce qu'il me répétait tous les jours, me disant qu'il ne se souciait point de vous, et ne m'en parlant que par manière de dérision; à peine étiez-vous sa femme depuis une semaine, qu'il me faisait déjà la cour.
--C'est faux! c'est faux! Rebecca, s'écria Amélia se redressant à ces paroles.
--Regardez donc, folle que vous êtes,» reprit Becky avec une impitoyable gaieté.
En même temps elle tira de son sein un petit papier qu'elle s'empressa de déployer et de mettre sous les yeux d'Emmy.
«Reconnaissez-vous cette écriture? c'est bien de sa main, n'est-ce pas? Eh bien! lisez cette lettre: vous y verrez qu'il me propose un enlèvement; et il me l'a donnée sous vos yeux, la veille du jour où il fut tué. Ce qu'il n'a pas volé,» continua Becky.
Emmy n'entendait plus rien; ses yeux étaient fixés sur la lettre. C'était bien celle que George avait mise dans le bouquet qu'il avait donné à Rebecca dans la nuit du bal de la duchesse de Richmond. Becky ne disait que trop vrai, George lui proposait un enlèvement.
Emmy laissa retomber sa tête sur sa poitrine. Ce sera la dernière fois que nous la verrons pleurer dans le cours de cette histoire; mais du moins elle versa d'abondantes larmes. La tête cachée entre les mains, elle se livra à la vivacité de ses émotions, et Becky se contenta d'être pendant quelque temps le témoin impassible de cette scène. Quel homme assez initié aux secrets des coeurs pourra nous dire si ces larmes lui furent douces ou amères? Sa douleur lui venait-elle des regrets qu'elle éprouvait à voir ainsi renversée l'idole de sa vie, ou bien s'indignait-elle en pensant aux dédains dont son amour avait été l'objet, ou enfin se réjouissait-elle de voir supprimée la barrière que sa pudeur de femme avait placée entre elle et une nouvelle et sincère affection?
«Aucun lien ne me retient plus maintenant, se disait-elle à elle-même; je puis l'aimer désormais de toutes les forces de mon coeur. Pourvu seulement qu'il y consente et qu'il me pardonne.»
Je crois que ce dernier sentiment avait fini par dominer tous les autres, et qu'il était la principale cause du trouble que ressentait cette âme tendre et timide. L'éclat de cette douleur ne fut pas aussi bruyante que Becky s'y attendait. Cette dernière embrassa tendrement son amie: c'était là un bien beau mouvement de la part de mistress Becky. Elle traita, du reste, Emmy en enfant, et, lui prenant la tête avec ses deux mains pour y déposer un baiser.
«Allons vite, maintenant, une plume, de l'encre, et écrivez-lui sur-le-champ.
--Je lui ai écrit ce matin,» répondit Emmy, dont la figure se couvrit de rougeur.
Becky accueillit cet aveu par un éclat de rire, et en même temps, elle se mit à fredonner les paroles de la Rosine d'une voix qui réveilla tous les échos de la maison: _Un Biglietto, eccolo qua!_
Deux jours après cette petite scène, par un temps pluvieux et maussade, Amélia, qui avait passé la nuit à écouter les mugissements de la tempête et à plaindre les pauvres voyageurs qui se trouvaient alors en route sur terre ou sur mer, Amélia se leva de bonne heure et voulut à toute force aller faire avec Georgy une promenade sur la jetée. Elle semblait défier la pluie qui venait par rafales lui fouetter la figure, et tenait ses yeux fixés sur la ligne noire qui, à l'horizon, marquait les limites de la mer; ensuite elle contemplait les vagues bondissantes qui venaient en mugissant se briser sur le rivage, et n'ouvrait la bouche que pour répondre aux paroles encourageantes ou sympathiques que lui adressait de temps à autre son jeune protecteur.
«J'espère qu'il ne se sera pas risqué à faire la traversée d'un temps pareil, disait Emmy.
--Et moi, je parie le contraire, et dix contre un, lui répondit le petit bambin; tenez, ma mère, voyez de ce côté, distinguez-vous la fumée du paquebot?»
L'enfant ne se trompait pas; le bateau s'annonçait par une longue traînée de fumée; mais qui pouvait répondre que Dobbin fût à bord, qu'il eût reçu la lettre, et que l'ayant reçue il se fût décidé à venir; mille craintes assaillaient ce pauvre petit coeur, aussi tumultueuses que les vagues qui se brisaient en écume contre les pierres de la jetée.
Bientôt il fut possible d'apercevoir le paquebot lui-même, George avait une longue-vue avec laquelle il réussit, avec assez d'adresse, à découvrir le bâtiment. Il se mit, avec l'aplomb d'un marin expérimenté, à commenter la marche du navire qu'on voyait s'enfoncer, puis se redresser sur les vagues de la mer. On hissa au haut du mât de la jetée le signal qui indiquait qu'un navire anglais était en vue; le coeur d'Amélia fut en ce moment saisi de la plus vive anxiété.
Emmy voulut, à son tour, regarder dans le télescope, en l'appuyant sur l'épaule de Georgy; mais elle ne distinguait rien du tout. Elle n'apercevait qu'un grand point noir qu'elle voyait monter et descendre, George reprit la lunette et eut bien vite retrouvé le navire.
«Ils sont joliment secoués, disait-il, voilà une vague qui les prend en flanc. Il n'y a que deux personnes sur le pont avec les gens de l'équipage. L'un d'eux est couché, l'autre est debout; il a.... un chapeau d'uniforme.... un manteau.... et.... eh! parbleu, c'est Dobbin!»
Abaissant alors son télescope, il courut vers sa mère et la serra dans ses bras; quant à elle, nous ne pouvons mieux définir son état qu'en lui appliquant les paroles du poëte: [Greek: dakrysen gelasasa][4]. Désormais elle était bien sûre que c'était William, ce ne pouvait être un autre. En exprimant tout à l'heure le désir que Dobbin ne se fût pas mis en route par un temps pareil, Amélia n'était pas sincère. Qu'avait-il de mieux à faire que de venir la retrouver? Oh! désormais, elle était bien sûre que c'était lui.
[Note 4: Elle souriait au milieu des larmes. (HOM., _Adieux d'Hector et d'Andromaque_.)]
Le navire approchait de plus en plus. Au moment où il aborda sur le quai pour effectuer le débarquement, les genoux d'Emmy tremblaient avec une telle violence qu'elle se mit à genoux pour adresser au ciel les plus vives actions de grâce. Il ne lui restait pas trop du reste de sa vie pour témoigner au ciel sa gratitude!
Il faisait si vilain temps qu'il n'était point venu de flâneurs sur le quai pour assister à l'arrivée du bateau; c'est à peine s'il s'y trouvait un commissionnaire pour se charger des bagages des quelques voyageurs qu'amenait le paquebot. Le petit George lui-même s'était éclipsé pour un moment, et lorsque le passager, couvert d'un manteau doublé de serge rouge, descendit sur le port, c'est à peine s'il s'y trouvait là un spectateur de la scène dont nous esquissons rapidement le tableau.
Une femme en chapeau blanc et en châle s'avança vers le passager en étendant les bras et elle disparut un moment dans les vastes plis du vieux manteau; et, tandis qu'elle couvrait de baisers une des mains de l'officier, lui sans doute la pressait sur son coeur et la soutenait pour l'empêcher de s'affaisser sur elle-même. À travers les paroles confuses qu'elle murmurait, on pouvait cependant distinguer ces mots:
«Pardonnez-moi, cher William, mon cher, mon bien bon ami, embrassez-moi, embrassez-moi encore.»
Lorsqu'enfin ce délire fut un peu calmé, Amélia se dégagea de dessous le manteau, et tout en conservant une des mains de William dans les siennes, elle arrêta sur sa figure un regard d'indéfinissable tendresse, elle y lut à la fois un mélange d'amour, de dévouement et de compassion; elle comprit le reproche, et laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
--Il était temps que vous me rappelassiez, chère Amélia, lui dit-il.
--Vous ne seriez donc jamais revenu, William.
--Jamais!» répondit notre ami.
Et il pressait contre son coeur cette charmante et douce créature.
Comme ils sortaient de la douane, George s'élança à leur rencontre, son télescope collé sur son oeil, et leur faisant le plus joyeux accueil. Il dansait autour d'eux et gambadait comme un fou tout en les accompagnant à la maison. Jos n'était pas encore levé, Becky n'était pas encore visible, bien qu'elle les eût fort bien aperçus à travers les fentes des persiennes. Georgy alla voir à la cuisine si l'on préparait le déjeuner. Emmy, qui avait remis dans l'antichambre son châle et son chapeau aux mains de mistress Paym, rentra pour débarrasser le major de son manteau, et.... et si vous le voulez bien, nous irons avec Georgy donner un coup d'oeil à la confection du déjeuner du colonel.
La tourterelle est enfin en cage, elle vient se poser sur l'épaule de son ami, elle chante maintenant et gazouille pour lui seul, elle agite doucement ses ailes avec un frémissement de joie; et il possède le trésor après lequel, depuis dix-huit ans, il soupirait jour et nuit. Maintenant ses voeux sont remplis. Ici notre plume s'arrête, car c'est ici le terme de notre oeuvre et la dernière page de cette histoire. Adieu colonel, Dieu veille sur vous, brave et honnête William! adieu, chère et tendre Amélia! Attachez maintenant vos rameaux verts, pauvre lierre fragile, autour de ce chêne vigoureux, et que désormais vos branches vivent enlacées et confondues!
Soit qu'elle ne voulût point jeter de nuage sur le bonheur de la simple et douce créature qui avait si bien pris sa défense, ou bien qu'elle eût horreur de tout ce qui avait l'air de tourner au sentiment, Rebecca, enchantée des résultats de sa négociation, ne chercha point à se retrouver avec le colonel Dobbin et l'amie qu'elle lui avait fait épouser. Sous prétexte d'affaires personnelles, elle se rendit à Bruges, et Georgy, avec son oncle, assista seul à la cérémonie du mariage. Après quoi Georgy alla vivre chez le colonel auprès de sa mère, et mistress Becky revint quelques jours après tenir compagnie au pauvre Joseph qui se voyait par là plongé dans l'isolement du célibat. Ses goûts, disait-il, le portaient à vivre sur le continent; et il remercia sa soeur et son beau-frère du logement qu'ils lui offraient chez eux.
Emmy se félicitait du fond de son coeur d'avoir écrit à Dobbin avant d'avoir connu la lettre de George.
«Je connais tout cela, répondit William, mais je ne pouvais me résoudre à employer de pareilles armes contre la mémoire d'un ami, et vous ne pouvez vous imaginer combien j'ai souffert le jour où....
--Ne parlons plus jamais de cela, s'écria Emmy avec une expression si humble et si confuse que William s'empressa de détourner la conversation en lui parlant de Glorvina et de cette chère Peggy O'Dowd, auprès desquelles il se trouvait quand il avait reçu sa lettre de rappel. Si vous ne m'aviez pas écrit, ajouta-t-il en souriant, qui sait quel serait aujourd'hui le nom de Glorvina?»
Maintenant, Glorvina s'appelle Glorvina Posky ou plutôt mistress la major Posky. Elle épousa le major à la mort de sa première femme, car elle était décidée à ne point prendre de mari en dehors du régiment. Lady O'Dowd a, de son côté, un si grand attachement pour ce régiment, qu'elle répète à qui veut l'entendre que dans le cas où il arriverait malheur à son bon Mick, elle n'hésiterait pas à reprendre un nouveau mari parmi les officiers du même régiment. Mais, grâce à Dieu, le major général est doué d'une constitution robuste, et il vit en grand seigneur à O'Dowd's-Town, au milieu d'une meute de bassets. Quant à lady O'Dowd, elle continue à danser des gigues, et, au dernier bal du lord lieutenant, elle a mis sur les dents le maître de cavalerie. Elle allait répétant avec Glorvina que Dobbin s'était conduit à en être honteux, jusqu'au moment où Posky est venu fort à propos consoler Glorvina de ses espérances trompées, et un magnifique turban, venu de Paris, a apaisé les colères de très-haute et très-puissante lady O'Dowd.
Le colonel Dobbin, en quittant le service immédiatement après son mariage, alla s'établir dans une jolie petite maison de campagne de l'Hampshire, non loin de Crawley-la-Reine, où, depuis le bill de réforme, sir Pitt et sa femme avaient fixé leur résidence définitive. Toutes les prétentions du baronnet à la pairie étaient maintenant dissipées, sir Pitt ayant perdu ses deux siéges au parlement. Cette catastrophe avait bouleversé à la fois sa fortune et sa tête; sa santé même en était atteinte, et il ne cessait de prophétiser la chute prochaine du Royaume-Uni.
Lady Jane et mistress Dobbin étaient les meilleures amies du monde. Les voitures étaient toujours en route pour le château ou pour Ever-Greens, résidence du colonel. Lady Jane fut la marraine de l'enfant de mistress Dobbin; elle lui donna son nom, et il fut baptisé par le révérend James Crawley, qui avait succédé à son père dans sa cure de Crawley. Une très-étroite amitié se forma entre George et Rawdon, qui chassèrent ensemble pendant les vacances et entrèrent en même temps au collége de Cambridge. Il s'éleva entre eux, comme cela ne pouvait manquer, une rivalité d'amour à l'occasion de la fille de lady Jane. Depuis longtemps les deux mères caressaient un projet de mariage entre George et la jeune fille, bien que les préférences de cette dernière penchassent du côté de son cousin.
Jamais le nom de mistress Crawley n'était prononcé dans ces deux familles: on en comprend facilement la raison. Rebecca ne quittait plus M. Joseph Sedley et le suivait dans toutes ses excursions. Et quant à ce gros et gras personnage, il s'était mis entièrement à la discrétion de cette femme. Les hommes de loi du colonel l'avertirent que son beau-frère avait placé des sommes considérables dans une tontine, et qu'il avait sans doute pris ce moyen afin d'avoir de l'argent pour payer ses dettes. Jos demanda une prolongation de congé à la Compagnie des Indes, et il allait du reste dépérissant de jour en jour.
Amélia, à la nouvelle de ces placements, en conçut de vives inquiétudes et pria son mari de faire le voyage de Bruxelles, où se trouvait Joseph, pour l'interroger sur l'état de ses affaires. Le colonel partit avec une certaine répugnance, car il était alors tout occupé par son histoire du Punjâb, qui l'occupe encore, et fort inquiet de la santé de sa petite-fille, alors en convalescence d'une rougeole. Il partit néanmoins pour Bruxelles et y trouva Jos, qui vivait dans un des plus somptueux hôtels de la ville. Mistress Crawley, qui occupait un autre appartement dans le même hôtel, avait voiture, donnait des fêtes et menait une existence de luxe et de prodigalités.
Le colonel n'avait nulle envie de voir cette dame. Et pensant qu'il était inutile de faire connaître son arrivée à Bruxelles à tout autre qu'à Joseph, il lui en fit secrètement porter la nouvelle par son domestique. Jos pria le colonel de venir le voir le soir même. Mistress Crawley avait fêté ce jour-là; de cette manière ils pourraient passer leur soirée en tête à tête. Le colonel trouva son beau-frère dans un état de santé déplorable. À travers les éloges qu'il prodiguait à Rebecca, on pouvait reconnaître la terreur qu'elle lui inspirait. Elle l'avait soigné, disait-il, avec un dévouement admirable dans une succession de maladies toutes plus extraordinaires les unes que les autres; elle avait été pour lui comme une fille. «Mais, pour l'amour du ciel, continuait l'infortuné, venez à Bruxelles, venez vivre près de moi, venez me voir de temps à autre.»
La figure du colonel s'assombrit à cette prière.
«C'est impossible, Jos; dans l'état où se trouvent les choses, Amélia ne peut venir vous voir.
--Je vous le jure! je vous le jure sur la Bible! reprenait alors Joseph d'une voix suppliante et en prenant ledit livre pour l'embrasser. Cette femme est aussi pure que la vôtre, aussi innocente qu'un enfant!
--Je veux le croire, répondait le colonel avec une expression de tristesse et de pitié; mais Emmy ne peut venir vous voir. Soyez homme, Joseph, et rompez avec ces liaisons coupables, revenez au milieu de votre famille. On m'a dit que vos affaires sont embarrassées.
--Embarrassées! s'écria Joseph. Qui s'est permis de pareilles calomnies? Tous mes capitaux sont placés d'une façon fort avantageuse. Mistress Crawley.... c'est-à-dire.... enfin mon argent me rapporte de gros intérêts.
--Et ces dettes dont on parle, et cette assurance sur votre vie?
--Je pensais que.... je lui devais un petit présent.... dans le cas où il m'arriverait quelque malheur. Et puis, vous le savez, j'ai une santé si délicate.... c'est une affaire de reconnaissance. Mon intention est de vous laisser toute ma fortune. Il m'est bien permis d'économiser ce placement sur mon revenu,» continuait le beau-frère de William, trop faible pour secouer les chaînes qui pesaient sur lui.
Le colonel insista auprès de Jos pour qu'il se débarrassât de ce joug, pour qu'il retournât dans les Indes, où certainement mistress Crawley ne le suivrait pas, pour qu'il rompît enfin une liaison qui pourrait avoir pour lui les plus funestes résultats.
Joseph, se tordant les mains, s'écriait qu'il ne demandait pas mieux que de retourner dans les Indes, que de faire tout ce qu'on voudrait; seulement il lui fallait le temps, et surtout n'en rien dire à mistress Crawley.
«Elle me tuerait, si elle savait cela, ajoutait l'infortuné; ah! vous ne savez pas quelle terrible femme elle fait!
--Eh bien! venez avec moi,» lui répondit Dobbin.
Jos ne s'en sentait pas le courage. Il promit de revoir Dobbin le lendemain matin, jurant de ne point parler de leur entrevue. Et maintenant Dobbin n'avait plus qu'à se dépêcher de partir, car Rebecca pouvait revenir. Dobbin, en quittant Jos, s'en alla rempli des plus tristes pressentiments.
Il ne revit plus Joseph. Trois mois après, M. Sedley mourait à Aix-la-Chapelle. Toute sa fortune se trouvait compromise dans de fâcheuses spéculations, et n'était plus représentée que par des effets sans valeur provenant de mille entreprises fort hasardeuses. En fait de valeurs réelles, il ne restait que les deux mille livres sterling sur lesquelles sa vie était assurée et qui devaient être également partagées entre sa chère soeur Amélia, femme de.... etc., et l'amie qui l'avait soigné avec un dévouement si exemplaire pendant sa maladie, Rebecca, femme du lieutenant-colonel Crawley, chevalier du Bain; et il la désignait pour exécutrice de ses dernières volontés.
Le conseil de la compagnie d'assurance jura qu'aucune affaire ne lui avait paru aussi louche que celle-là. Il parla d'envoyer à Aix une commission pour examiner les circonstances de la mort, et la compagnie se refusa aux versements qu'elle devait faire d'après ses conventions. Mais mistress, ou plutôt lady Crawley, car elle se faisait appeler ainsi, se rendit elle-même à Londres, s'entendit avec les hommes d'affaires et somma la compagnie de remplir ses engagements, et, après avoir été déclarant partout qu'elle était victime d'infâmes intrigues qui l'avaient poursuivie toute sa vie, elle finit par triompher. Les sommes furent payées, sa réputation sortit intacte de cette épreuve. Mais le colonel Dobbin lui renvoya la part qui revenait à sa femme et ne voulut avoir aucune espèce de rapports avec Rebecca.
Malgré sa persistance à se faire appeler lady, elle n'eut jamais aucun droit à ce titre. S. Ex. le colonel Rawdon mourut de la fièvre jaune à Coventry-Island, généralement regretté de tous les habitants de son île. Sir Pitt était mort six semaines auparavant, et, par suite de ce décès, comme il ne laissait pas d'héritier mâle, les biens de la famille passèrent au jeune Rawdon Crawley, aujourd'hui baronnet.
Lui aussi s'est toujours refusé à voir sa mère, à laquelle il fait toucher cependant une pension, et qui se trouve du reste dans un état de fortune des plus prospères. Le jeune baronnet est retiré à Crawley-la-Reine avec lady Jane et sa fille; tandis que Rebecca ou lady Crawley, comme on voudra, a choisi Bath et Cheltenham pour théâtre de ses exploits, et se pose, auprès des honnêtes gens qu'elle y trouve, en victime innocente et persécutée. Elle a des ennemis. Qui n'en a pas en ce monde? Sa vie, du reste, répond pour elle. Elle s'abandonne maintenant tout entière aux oeuvres de piété, va à l'église et ne sort jamais sans être escortée d'un domestique. Son nom se trouve sur toutes les souscriptions de bienfaisance. Les bouquetières délaissées, les blanchisseuses abandonnées, et tous les garnements de la terre ont trouvé en elle une généreuse protectrice. Elle loue toujours plusieurs stalles aux représentations extraordinaires données au bénéfice de ces infortunées créatures.
Emmy, ses enfants et le colonel, qui reviennent de temps en temps à Londres, se sont trouvés par hasard en face d'elle à l'une des susdites représentations. Elle a baissé modestement les yeux et souri amèrement lorsque ceux-ci se sont détournés d'elle: Emmy en saisissant le bras de George, qui maintenant est un beau et grand garçon, et le colonel en prenant avec lui sa petite Jane, qu'il aime par-dessus tout au monde, plus même encore que son histoire du Punjâb.
«Je crois qu'il l'aime plus encore que moi,» se dit parfois Emmy en soupirant.
Le colonel est du reste plein d'égards et d'attentions pour sa femme, qui ne manifeste pas un désir qu'il ne reçoive aussitôt son exécution.
Et maintenant, disons-le bien haut: _Vanitas vanitatum!_ qui de nous est heureux en ce monde? qui de nous arrive enfin au terme de ses désirs, ou, quand il y parvient, se trouve satisfait? Adieu, adieu, ami lecteur; rentre maintenant dans la vie réelle où tu verras se dérouler sous tes yeux l'histoire que je viens de te raconter.
TABLE DES CHAPITRES
CONTENUS DANS LE DEUXIÈME VOLUME
I. Sollicitude des parents de miss Crawley pour cette chère demoiselle
II. Où Jim passe par la porte et sa pipe par la fenêtre
III. Veuve et mère
IV. Le moyen de mener grand train sans un sou de revenu
V. Continuation du même sujet
VI. Une famille dans la gêne
VII. La nature prise sur le fait
VIII. Rentrée de Rebecca dans le manoir de ses ancêtres
IX. Becky au manoir de ses ancêtres
X. Où l'on revient à la famille Osborne
XI. Où le lecteur se trouve dans la nécessité de doubler le cap
XII. Entre Londres et l'Hampshire
XIII. Entre l'Hampshire et Londres
XIV. Vie de misères et d'épreuves
XV. Gaunt-House
XVI. Où le lecteur se trouve introduit dans la meilleure société
XVII. Grand dîner à trois services
XVIII. Le coeur d'une mère