Chapter 42
La pauvre Emmy, dont la conversation n'était pas très-animée, et dont la parole semblait encore plus glacée depuis le départ de Dobbin, vivait oubliée et délaissée depuis l'apparition de cette créature supérieure et dominatrice. Le ministre français étalait pour elle plus d'enthousiasme encore que son rival. Les Allemandes, si chatouilleuses sur les questions de morale lorsqu'il s'agit des Anglaises, raffolaient de la vivacité d'esprit de l'adorable amie de mistress Osborne, et bien que Becky n'eût point cherché à se faire présenter à la cour, Leurs Illustrissimes Altesses, entendant faire le pompeux éloge des séductions et du charme de sa personne, témoignèrent le plus vif désir de la connaître. Aussitôt que le bruit se fut répandu qu'elle était noble, qu'elle descendait d'une ancienne famille anglaise, que son mari était colonel aux gardes et gouverneur d'une île, qu'ils ne s'étaient séparés que pour une querelle de ménage des plus futiles, toute la haute société du petit duché ne songea plus qu'à lui ouvrir ses portes, et les dames l'appelèrent _ma chère_ et lui jurèrent une amitié éternelle, tout comme précédemment pour Amélia. Les naïfs enfants de la Germanie comprennent l'amour et la liberté d'une manière qui n'entre point dans les idées de nos honnêtes habitants des comtés d'York et de Sommerset. Dans ces villes de civilisation et de philosophie, une femme peut avoir divorcé avec plusieurs maris successifs sans qu'une pareille conduite lui ôte rien de sa considération dans le monde. Rebecca, par sa présence, avait donné à la maison de Jos un charme et un attrait sans pareils. Elle chantait et jouait du piano, était d'une gaieté folle, parlait deux ou trois langues, attirait la foule dans les salons de M. Sedley, et lui persuadait que c'était lui qui, par son esprit et ses talents, attirait tout ce monde autour de lui.
Emmy, dont les prérogatives comme maîtresse de maison semblaient désormais se borner au soin d'acquitter les notes des fournisseurs, Emmy fut conquise et gagnée comme tous les autres par l'adresse de Rebecca; elle lui parlait du major Dobbin, que ses affaires leur avaient enlevé si précipitamment. Elle n'hésitait pas à proclamer bien haut son admiration pour cet excellent, ce noble coeur, et à reprocher à Emmy de s'être montrée trop dure et trop cruelle à son égard. Emmy se défendait faiblement et cherchait à prouver à son amie que sa conduite était dictée par les inspirations les plus pures et les plus sacrées. Elle lui disait qu'une femme qui avait épousé un ange, et surtout un ange comme celui qu'elle avait eu le bonheur de rencontrer, était mariée pour toujours; elle trouvait du reste parfaitement justes les éloges que Becky prodiguait au major, et ramenait elle-même la conversation sur son compte plus de vingt fois par jour.
Il ne lui avait pas fallu grand'peine pour se concilier la faveur de Georgy et des domestiques. La femme de chambre d'Amélia, qui était pour le généreux major, en voulut d'abord à Becky d'avoir été la cause de son éloignement; mais bientôt elle se réconcilia avec mistress Crawley, en voyant l'admiration ardente et passionnée qu'elle exprimait pour William en toute occasion. Dans les conseils secrets tenus par les deux amies au retour des soirées et des bals, alors que miss Paym mettait en papillotes les blondes boucles de l'une et les tours bruns de l'autre, la digne chambrière ne manquait jamais à placer son mot en faveur du major, et ce petit plaidoyer n'était pas plus désagréable à Amélia que l'admiration de Rebecca à la même adresse. Amélia avait soin de faire très-souvent écrire au major par George, et veillait à ce qu'il n'oubliât pas de mettre en _post-scriptum_ que sa maman lui disait bien des choses affectueuses. Et, tous les soirs, en regardant le portrait de son mari, elle ne lui trouvait plus un air de reproche, ou bien plutôt, au contraire, elle trouvait qu'il lui reprochait d'avoir laissé partir William.
Cet héroïque sacrifice était loin d'avoir assuré le bonheur d'Emmy. Depuis lors elle paraissait distraite, agitée, mécontente; jamais on ne l'avait trouvée d'une humeur si irritable. On la voyait pâle et souffrante; on l'entendait répéter sans cesse certaines romances de Weber, et c'était celles que le major affectionnait; et puis parfois à la tombée du jour se surprenant ainsi à les fredonner dans le salon, elle s'arrêtait tout court au milieu de ses chants et allait se réfugier dans la pièce voisine; on eût dit qu'elle voulait se mettre sous la protection du portrait de son mari.
Après le départ de Dobbin il resta quelques livres sur lesquels se trouvait son nom. Emmy les mit de côté sur son secrétaire, à côté de sa boîte à ouvrage, de son buvard, de sa Bible, de son livre de prières, au-dessous des portraits des deux George. En partant, le major avait oublié ses gants, et peu après Georgy, furetant dans les affaires de sa mère, les trouva soigneusement enveloppés dans un coin du tiroir à secret de son nécessaire.
Emmy n'aimait pas beaucoup le monde, et n'y trouvait que de l'ennui; aussi, pendant les belles soirées d'été, son principal plaisir était d'aller faire de longues promenades avec Georgy, tandis que Rebecca restait à la maison pour ne pas laisser M. Jos tout seul. La mère et le fils causaient ensemble du major, et la manière dont en parlait Amélia faisait souvent sourire Georgy. Elle lui disait que le major avait un coeur d'or, que c'était l'homme le plus aimable, le plus brave et en même temps le plus modeste qu'elle connût. Elle lui répétait sans cesse que tout ce qu'ils avaient, ils le devaient aux bons soins de cet excellent ami; que son amitié avait veillé sur eux dans le malheur et la pauvreté alors qu'ils étaient abandonnés de tous. Ses camarades étaient pleins d'admiration pour lui, bien qu'on ne l'entendit jamais parler de ses actions d'éclat; il avait été l'ami intime du père de George, qui n'avait jamais varié dans son amitié pour le bon Dobbin.
«Votre père, lui disait-elle, m'a souvent raconté comment, étant enfant, William avait pris sa défense contre le petit tyran de la pension, et, depuis ce moment, il s'est formé entre eux une amitié qui n'a point varié jusqu'à la mort de votre père.
--Dobbin a tué sans doute l'homme qui a tué papa? demanda Georgy, ou bien il l'aurait fait s'il avait pu l'attraper, n'est-ce pas, maman? Quand je serai à l'armée, je tuerai tous les Français, soyez tranquille.»
Ces conversations entre la mère et le fils occupaient une grande partie du temps qu'ils passaient ensemble; cette naïve femme avait fait de son fils le confident de ses secrets; il est vrai que parmi ceux qui connaissaient William, il était celui qui aimait davantage le major.
Mistress Becky, elle aussi, avait sa miniature pour ne pas être en reste de sentiment; elle l'accrocha dans sa chambre, à la grande surprise et au grand divertissement de beaucoup de gens, mais surtout à la grande satisfaction de l'original qui n'était autre que notre ami Jos. À son arrivée chez les Sedley, notre petite intrigante n'avait apporté avec elle qu'un bagage fort mince et fort piteux; et, honteuse sans doute de l'exiguïté de ses paquets et du petit nombre de ses cartons, elle parlait sans cesse du bagage qu'elle avait laissé derrière à Leipsick, et qui devait lui arriver d'un moment à l'autre. Défiez-vous d'un voyageur qui n'a d'autre bagage que celui qu'il dit avoir laissé en route; c'est presque toujours un imposteur.
Joseph et Emmy ignoraient malheureusement cette haute vérité. Peu leur importait que Becky possédât une provision de splendides toilettes dans des boîtes invisibles; ils ne voyaient qu'une chose, c'est que les robes qu'elle portait étaient fort usées. En conséquence, Emmy se transporta chez la meilleure modiste de la ville, y choisit tout ce qui était nécessaire pour reconstituer à son amie une garde-robe complète. On ne lui vit plus ces fichus déchirés et ces robes de soie tachées qui lui couvraient à peine les épaules. En changeant d'habit, Becky changea aussi de genre de vie. Le pot de rouge fut laissé dans un coin; et l'autre spécifique puissant auquel elle demandait autrefois ses consolations, fut également mis de côté, ou tout au moins, elle ne s'en permit plus l'usage que dans le secret de ses méditations solitaires, ou bien lorsque Jos, par une belle soirée d'été, alors qu'Emmy et son fils étaient à la promenade, la forçait à prendre avec lui de l'eau-de-vie étendue d'eau.
Enfin arrivèrent de Leipsick les malles et les paquets si vantés; mais ce bagage se composait au total de trois ou quatre boîtes qui n'étaient pas des plus magnifiques et étaient loin de contenir les somptueuses toilettes annoncées avec tant de soin par Becky. De l'une de ces boîtes, au milieu d'une masse de papiers qui n'étaient autres que ceux au milieu desquels Rawdon Crawley avait, dans ses transports furieux, découvert les bank-notes tenus en réserve par Becky, celle-ci tira toute joyeuse un tableau qu'elle accrocha aux murs de sa chambre, après quoi elle alla quérir maître Jos. Ce dessin à la mine de plomb représentait un monsieur à la figure rose, qui, monté sur un éléphant, sortait d'une touffe de cacaoyers. Dans le fond on apercevait une pagode. La scène était évidemment dans les Indes.
«Par mon âme, c'est mon portrait,» s'écria Jos en apercevant la toile que Becky lui mettait sous les yeux.
En effet, c'était bien lui, tout épanoui de jeunesse et de beauté, et portant une jaquette de nankin à la mode de 1804. C'était le même tableau qui avait jadis orné les murs de Russell-Square.
«Je l'ai acheté, dit Becky d'une voix toute tremblante d'émotion, un jour où j'étais allée voir comment je pourrais rendre quelque service à mes bons et excellents amis. Depuis il ne m'a jamais quittée et ne me quittera jamais.
--En vérité, s'écria Jos dans un ravissement inexprimable, en vérité, serait-ce à cause de moi que vous y attachez tant de prix?
--Hélas! dit Becky, vous le savez aussi bien que moi; mais à quoi bon tous ces regrets, ces souvenirs, ces paroles? il est trop tard maintenant.»
Cette conversation avait enivré Jos d'une félicité ineffable. Emmy rentra souffrante et fatiguée, et, se retirant dans sa chambre pour se coucher, elle laissa Jos et sa charmante compagne continuer leur délicieux tête-à-tête. Toutefois, trop agitée pour fermer l'oeil, elle put entendre de la chambre voisine Rebecca chanter à Jos des romances de 1815; et, chose qu'on aura peine à croire, c'est que Jos fut, comme Amélia, tourmenté par l'insomnie.
On se trouvait alors au mois de juin, la saison du luxe et de l'élégance pour cette bonne cité de Londres. Jos, qui n'aurait pas omis un seul jour de lire les merveilleuses colonnes du _Galignani_, cette excellente feuille qui rend la patrie au voyageur exilé sur la terre étrangère, Jos, disons-nous, gratifiait ses deux compagnes, pendant le déjeuner, des passages les plus saillants de cette feuille. Ce journal donne, entre autres choses, un aperçu hebdomadaire des mouvements qui se font dans l'armée, et cette partie intéressait fort un homme qui avait joué, comme Jos, un rôle si important dans le service actif. Il lut donc un jour la nouvelle suivante:
«ARRIVÉE DU ***e RÉGIMENT.
«Gravesend, le 20 juin.
«_Le Ramchunder_, appartenant à la Compagnie des Indes-Orientales, est entré ce matin dans le port, ramenant en Angleterre quatorze officiers et cent trente-deux soldats de ce corps si célèbre par sa valeur. Après une absence de quatorze années, ce régiment revient en Angleterre, couvert de la gloire qu'il s'est acquise dans la guerre des Birmans. Le colonel O'Dowd, chevalier du Bain, a débarqué hier avec sa femme et sa soeur, suivi des capitaines Posky, Stubble, Mac-Raw et Malony, des lieutenants Smith, Jones, Thompson et Fr. Thomson, des enseignes Hicks et Grady. La musique faisait retentir sur la jetée l'hymne national, et la foule a fait entendre des acclamations prolongées au moment où ces braves soldats descendaient à l'hôtel de Wayte, où les attendait un somptueux banquet servi en l'honneur des vaillants défenseurs de la vieille Angleterre. Pendant ce repas, pour lequel Wayte s'était efforcé de se surpasser lui-même, la foule n'a cessé de faire entendre les cris d'un enthousiasme si vif, que lady O'Dowd et le colonel ont dû se montrer sur le balcon, où ils ont bu, à la santé de leurs compatriotes, le meilleur bordeaux de Wayte.»
À quelques jours de là, la même feuille annonçait que le major Dobbin avait rejoint le régiment à Chatham et donnait en même temps le compte rendu de la présentation à la cour du colonel sir Michel O'Dowd, chevalier du Bain, de lady O'Dowd et de miss Glorvina O'Dowd. Venaient ensuite les noms de lieutenants-colonels de nouvelle promotion, au nombre desquels se trouvait celui de Dobbin. Le vieux maréchal Tiptoff était mort pendant la traversée du ***e de Madras en Angleterre, et le souverain avait élevé le colonel sir Michel O'Dowd au rang de major général, tout en lui conservant le titre honorifique de colonel du régiment qu'il avait commandé pendant de longues années avec tant de distinction.
Amélia savait tous ces changements grâce à la correspondance soutenue que George ne cessait d'entretenir avec son tuteur. William lui avait même écrit deux ou trois lettres depuis son départ, mais il y régnait une telle froideur que la pauvre femme sentait bien qu'elle avait perdu tout son empire sur Dobbin, et comme il le lui avait dit, il la laissait parfaitement libre. Cet abandon la rendait bien malheureuse; elle se rappelait maintenant les services, les tendres et affectueux services du major, et ce souvenir torturait jour et nuit son esprit. Suivant son habitude, elle se consumait dans ses douloureuses pensées et reconnaissait toute la pureté et la noblesse d'un attachement dont elle n'avait fait qu'un jeu. Ah! combien elle se reprochait d'avoir laissé un pareil trésor lui échapper des mains!
C'en était fait, la patience de William avait été poussée à bout. Il ne pouvait plus l'aimer, du moins elle le pensait, comme il l'avait aimée autrefois, c'en était fait et pour toujours. Ce dévouement, cette fidélité de plusieurs années, elle les avait usés par ses dédains et s'en était fait un jeu. Toutefois cet amour laissait encore de profondes cicatrices dans le coeur de Dobbin. En vain ce petit despote avait-il fait tout ce qu'il fallait pour détruire l'amour du major, ses pensées l'y ramenaient sans cesse.
«C'est moi, se disait-il souvent, qui me suis bercé d'illusions, qui me suis complu à les caresser. Si elle avait été digne de l'amour que j'avais pour elle, il y a longtemps qu'elle y aurait répondu. C'était là une erreur chère à mon coeur. Eh! mon Dieu, la vie entière ne se perd-elle pas à des rêves? Peut-être en l'épousant aurais-je vu s'enfuir le lendemain de ma victoire toutes ces charmantes images. Pourquoi gémir alors et avoir honte de ma défaite?»
Plus il arrêtait sa pensée sur cette longue période de son existence, et plus il reconnaissait la vanité de ses illusions.
«Je vais reprendre le harnais, se disait-il en suivant le cours des mêmes réflexions, et je consacrerai le reste de mes forces à remplir les devoirs de la profession où il a plu au ciel de me placer; le reste de mes jours s'écoulera à inspecter les boutons de nos conscrits et à contrôler les comptes de nos sergents. Je dînerai à la table des officiers et j'entendrai pour la centième fois les histoires du chirurgien, et quand une fois vieux et brisé je prendrai ma retraite, je me résignerai à entendre mes soeurs me poursuivre de leurs gronderies jusqu'au moment où j'arriverai à la dernière goutte de la vie, comme dit le poëte, voilà qui est bien résolu. Paye la note, Francis, et donne-moi un cigare; tu iras voir ensuite ce qu'on donne ce soir au théâtre. Demain nous traverserons la mer à bord du _Batave_.»
Dobbin se tenait ce petit discours, dont Francis n'entendit que les deux dernières phrases, sur le port de Rotterdam. _Le Batave_ était mouillé à quelque distance de là, et Dobbin pouvait encore apercevoir, sur le gaillard d'arrière, la même place où il avait fait pour venir une si heureuse traversée à côté d'Emmy. Mais à tout cela il ne fallait plus penser; demain on allait remettre à la voile pour retourner en Angleterre et y reprendre du service.
Après le mois de juin et selon les usages germaniques, la petite société de la cour de Poupernicle est dans l'habitude de se disséminer sur la surface du globe pour aller boire aux sources médicales de cent pays divers, se distraire en jouant à la roulette si la bourse le permet et si le goût y dispose, se livrer aux douceurs de la gastronomie en compagnie d'une société aussi cosmopolite que choisie, et dissiper son été dans les joies de l'oisiveté.
Les diplomates anglais se rendirent, partie à Toeplilz, partie à Kissingen, et leurs rivaux de France, après avoir donné un double tour de clef à la porte de la chancellerie, se mirent en route pour leur cher boulevard de Gand. L'illustrissime famille du prince régnant de Poupernicle suivait la foule aux eaux, ou bien se retirait dans quelqu'une de ses champêtres habitations. Pour peu que l'on élevât des prétentions au bon ton, il fallait prendre sa volée comme les autres, et le docteur Glauber, médecin attitré de la cour, céda avec la baronne au mouvement général. La saison des bains n'était pas la moins fructueuse dans les revenus du docteur, qui savait concilier les affaires avec le plaisir. Le théâtre favori de ses exploits était Ostende, le rendez-vous général de tous les enfants de la Germanie.
Son intéressant malade, M. Jos, était pour le docteur une véritable vache à lait. Il n'avait pas eu grand'peine à persuader à l'ex-fonctionnaire que sa santé et celle de son aimable soeur, dont, en réalité, l'état était assez inquiétant, exigeait qu'il allât passer la saison d'été dans cet abominable port de mer. Peu importait l'endroit à Emmy; quant à George, il sautait déjà de joie à l'idée d'un changement. Et Becky devait tout naturellement occuper la quatrième place dans le magnifique équipage que monsieur Jos avait acheté. Les deux domestiques avaient leur place désignée sur le siége. Il n'était peut-être pas très-prudent à Rebecca de s'exposer ainsi aux mauvais propos des personnes de connaissance qu'elle pourrait rencontrer: mais, bah! n'était-elle pas assez forte pour tenir tête aux attaques? Elle avait si bien jeté le grappin sur Jos qu'elle mettait au défi tous les orages conjurés contre elle. La comédie du _Tableau_ avait achevé de lui assurer sur lui une puissance à toute épreuve, Becky ne manqua pas d'emballer avec le plus grand soin son éléphant dans la boîte qu'Emmy lui avait donnée il y avait de longues années; Emmy aussi emporta ses petits trésors, ses deux médaillons; et la petite colonie alla s'installer à Ostende, dans un hôtel fort cher et assez mal tenu.
Amélia commença à prendre des bains et en ressentit tout le bien qu'on pouvait en attendre. Les gens de la connaissance de Becky, qui l'apercevaient de loin, s'empressaient de lui tourner le dos. Mistress Osborne, qui l'accompagnait dans ses promenades et ne connaissait personne, ne s'apercevait même pas des affronts essuyés par son amie, et Becky regardait comme inutile de la mettre au courant de ces détails.
Mistress Rawdon Crawley retrouva même à Ostende des connaissances qui avaient conservé pour elle des sentiments dont elle les aurait parfaitement dispensés. De ce nombre était le major Loder, en disponibilité, et le capitaine Rook, que tous les jours on rencontrait sur la jetée fumant leurs cigares et regardant les femmes avec insolence. Ils n'eurent pas de peine à s'introduire chez M. Joseph Sedley et à se faire donner place à sa table hospitalière. Ce n'était pas là de ces gens qu'un refus décourage et rebute; ils entraient dans la maison, que Becky s'y trouvât ou non, s'installaient dans le salon de mistress Osborne qu'ils parfumaient de l'odeur du tabac, appelaient Jos _vieux drille_, faisaient invasion à l'heure du dîner et passaient de longues heures à boire et rire.
«Qu'est-ce que cela signifie, maman? disait à sa mère le petit Georgy, qui n'entendait rien au langage figuré de ces messieurs. Hier, le major disait à mistress Crawley: «Non, non, ça ne peut pas aller comme cela; vous ne garderez pas le _vieux drille_ pour vous toute seule. Nous voulons aussi notre part de la _grenouille_, ou, le diable m'emporte, _nous vendons la mèche_.» Qu'a voulu dire le major par ces mots, chère maman?
--Le major.... ne lui donnez point ce nom, répondit Emmy; je puis du reste vous assurer que j'ignore complétement ce que cela signifiait.»
La présence de ces deux hommes inspirait à Amélia un sentiment profond d'horreur et de dégoût. Pendant les repas, ils lui prodiguaient des compliments avinés ou parfois lui riaient au nez. Le capitaine lui faisait des agaceries qui la mettaient fort mal à l'aise, et elle s'arrangeait toujours, lorsque ces deux hommes venaient, pour avoir George auprès d'elle.
Rebecca, il faut lui rendre cette justice, évitait de laisser l'un de ces hommes en tête à tête avec Amélia. Le major, qui était libre de la personne, jurait qu'il aurait raison de cette petite mijaurée; ces deux maîtres coquins se disputaient ainsi cette innocente créature, et jouaient, à sa propre table, à qui l'aurait. Sans se douter en aucune manière des vues criminelles de ces misérables, elle ne les voyait cependant qu'avec une impression de terreur et de gêne et aurait voulu fuir bien loin de là.
Elle suppliait, conjurait Jos de retourner en Angleterre, mais il faisait la sourde oreille et ne voulait pas s'éloigner de son docteur, c'était là un lien puissant pour lui et auquel du reste venaient s'en joindre d'autres. Tout au moins pouvons-nous dire que Becky n'était pas fort pressée de retourner en Angleterre.
Enfin Amélia prit un grand parti, une énergique résolution; elle écrivit à un de ses amis qui se trouvait de l'autre côté du détroit, n'en parla à personne, et porta elle-même la lettre à la poste afin d'être encore plus sûre de son secret; elle montra seulement une certaine émotion en revenant auprès de George, et elle passa une grande partie de la nuit à s'entretenir avec lui. Depuis son retour de la promenade, elle ne quitta plus sa chambre. Becky pensa que c'était le major et le capitaine qui lui faisaient peur.
«Elle ne peut rester plus longtemps ici, se disait Becky en elle-même. Il faut qu'elle parte, cette petite sotte. A-t-on jamais vu avoir un tel chagrin pour un mari mort depuis quinze ans, et Dieu sait comme il méritait de tels regrets. Quant à épouser l'un ou l'autre de ces deux misérables, c'est impossible; que ferait-elle d'un Loder ou d'un Rook? Elle se mariera avec sa grande perche, et je vais arranger tout cela ce soir même.»
Sous prétexte de lui porter une tasse de thé, Becky alla dans la chambre d'Amélia. Elle l'y trouva en compagnie de ses deux portraits et en proie à une surexcitation nerveuse des plus vives; elle posa devant elle la tasse de thé.
«Merci! lui dit Amélia.