Chapter 41
Débarrassée de sa présence, Emmy se livra sans contrainte à ses accès de tendresse pour Rebecca; et avec un entrain qui surprenait dans sa personne, s'occupa à installer son amie dans la chambre qu'elle lui destinait. Lorsqu'une nature faible et chancelante est sur le point de commettre une injustice, elle est plus que toute autre pressée d'en avoir fini. Emmy pensait qu'elle venait de faire preuve d'une grande fermeté et de témoigner de son respect pour la mémoire du capitaine Osborne.
Georgy rentra de la fête pour l'heure du dîner, et trouva quatre couverts mis comme d'habitude; mais à la place qu'occupait d'ordinaire le major Dobbin se trouvait une dame.
«Et Dobbin? demanda l'enfant avec la candeur de son âge.
--Le major dîne probablement en ville, lui répondit sa mère en l'attirant vers elle et en le couvrant de baisers. Puis après avoir écarté les cheveux qui lui tombaient sur le front, elle le présenta à mistress Crawley.
--Voici mon fils, Rebecca,» lui dit-elle.
Cette seule parole dans la bouche de mistress Osborne semblait dire: Trouvez-moi dans tout l'univers une semblable merveille. Becky regarda l'enfant avec admiration et lui serra tendrement la main.
«Cher enfant, dit-elle tout haut, comme il ressemble à....»
L'émotion coupa sa phrase, mais Amélia la comprit comme si elle l'eût achevée. La vue de Georgy lui avait rappelé son enfant chéri. Fort heureusement, la joie d'avoir retrouvé une amie aida mistress Crawley à supporter le poids de cette douleur, car elle mangea d'un excellent appétit.
Pendant le repas, Becky eut occasion de parler à plusieurs reprises, et George l'écoutait et la regardait avec une attention toute particulière. Au dessert, Emmy étant allée donner un coup d'oeil à ses arrangements intérieurs, et Jos s'étant mis à ronfler en parcourant les colonnes du _Galignani_, Georgy, assis à côté de la nouvelle arrivée, continua à l'examiner comme une personne qu'il croyait reconnaître.
«Je parie.... dit-il enfin.
--Eh bien, que pariez-vous? fit Becky en riant.
--Que vous êtes la même femme que j'ai vue hier jouant au rouge ou noir.
--Silence, petit espiègle, dit Becky en lui prenant la main et en la couvrant de baisers; votre oncle s'y trouvait aussi, et votre maman n'en doit rien savoir.
--Soyez tranquille, répondit l'enfant.
--Vous voyez que nous sommes déjà comme une véritable paire d'amis,» dit Becky à Amélia, qui rentrait en ce moment.
Mistress Osborne avait, en vérité, fort bien choisi la personne à laquelle elle accordait l'hospitalité de son toit.
William, transporté d'indignation, bien qu'il fût loin de se douter encore de la catastrophe qui le menaçait, arpentait la ville comme un fou jusqu'au moment où il rencontra le secrétaire de légation, M. Tapeworm, qui l'invita à dîner. Tout en dressant le menu de leur repas, il demanda au diplomate quelques renseignements touchant une certaine mistress Rawdon Crawley qui avait fait, disait-on, quelque bruit à Londres. Tapeworm, qui était au courant des commérages de la grande Cité, et qui, de plus, avait des liens de parenté avec lady Gaunt, donna au major tous les détails qu'il désirait sur Becky. Le major ouvrit de grandes oreilles au récit de Tapeworm, qui lui fit les révélations les plus étourdissantes sur le compte de Becky, de Tufto et de Steyne, au point que les oreilles simples et candides du major ne tardèrent pas à en rougir. Lorsque Dobbin lui raconta que Rebecca devenait la commensale de mistress Osborne et de M. Jos Sedley, Tapeworm poussa un éclat de rire qui acheva de rendre le major tout stupéfait. Mieux valait, selon Tapeworm, envoyer chercher de suite à la prison un de ces messieurs à la tête rasée, portant veste jaune, et enchaînés deux à deux, avec fonction de balayer les rues de Poupernicle, pour en faire ses hôtes et leur confier Georgy, que d'admettre chez soi cette petite intrigante.
Ces renseignements causèrent au major un certain trouble mêlé d'inquiétude. Le matin même il avait été décidé, avant l'entrevue avec Rebecca, qu'Amélia irait le soir même au bal de la cour. Le major, espérant l'y rencontrer pour lui faire part de tout ce qu'il venait d'apprendre, endossa son uniforme et se rendit au palais dans l'espérance d'y rencontrer mistress Osborne; mais malheureusement elle n'y vint point, et, en rentrant chez lui, il s'assura que l'appartement des Sedley était plongé dans l'obscurité. Il était donc trop tard pour voir mistress Osborne avant le lendemain matin. Dieu sait si Dobbin ferma l'oeil de toute la nuit, agité par les terribles confidences qu'il avait reçues la veille.
Le lendemain de bonne heure, il envoya son domestique porter à mistress Osborne un billet dans lequel il lui témoignait le désir d'avoir avec elle un entretien particulier. Il lui fut répondu que mistress Osborne, se trouvant fort souffrante, était dans la nécessité de garder la chambre.
Elle aussi n'avait point fermé l'oeil de la nuit. Elle aussi avait été tourmentée par une pensée qui, depuis longtemps déjà, portait le trouble dans son coeur. Cent fois elle avait failli céder et toujours le sacrifice lui avait paru au-dessus de ses forces. Tant d'amour, de constance, de dévouement, de respect, de gratitude ne pouvaient triompher d'un sentiment secret inexplicable qui la poussait à la résistance; aucune considération n'avait d'empire sur Amélia, tous les prétextes lui étaient bons pour s'enfoncer dans cette ligne de conduite où la poussait son aveuglement.
Lorsqu'enfin, dans l'après-midi, le major eut obtenu la permission de se présenter chez elle, au lieu de l'accueil cordial et ouvert auquel elle l'avait habitué depuis si longtemps, il ne reçut d'elle qu'un salut froid et cérémonieux; on lui présenta une petite main gantée qu'on retira presque aussitôt de la sienne.
Rebecca, qui se trouvait dans la même pièce, s'avança vers Dobbin avec un sourire caressant et lui tendit la main. Dobbin retira la sienne, en proie à une agitation que trahissait sa figure.
«Pardonnez-moi, Madame, lui dit-il, il est de mon devoir de vous déclarer que si je me trouve ici, ce n'est nullement un sentiment d'amitié pour vous qui m'y amène.
--Que diable, s'il vous plaît, laissons tout cela de côté, fit Jos désirant éviter une scène.
--Je ne sais trop ce que le major Dobbin pourrait avoir à dire contre Rebecca? fit Amélia d'une voix nette, quoique légèrement émue. Et elle jeta sur lui un regard très-résolu.
--Je ne veux point de toutes ces discussions-là chez moi, reprit de nouveau Joseph, entendez-vous, Dobbin? je vous en prie, restons-en là.»
Puis, après avoir jeté un regard autour de lui et poussé un gros soupir, il se dirigea tout rouge et tout tremblant vers la porte de sa chambre.
«Ma chère amie, dit Rebecca avec une douceur angélique, je vous prie, ne vous refusez pas à entendre les accusations que le major Dobbin vient porter contre moi.
--Quant à moi, je ne veux rien entendre, s'écria Jos sur un ton de fausset, et, s'enveloppant dans sa robe de chambre, il s'élança hors de la pièce.
--Maintenant que vous n'avez plus devant vous que des femmes, il n'y a plus rien qui puisse retenir vos paroles, monsieur, lui dit Amélia.
--Amélia, répondit le major d'un ton de dignité blessée, pouvez-vous bien parler ainsi, et surtout à moi, à moi qui suis sûr de n'avoir à me reprocher aucun mauvais procédé à l'égard d'une femme; et en cette circonstance, ce n'est point un plaisir qui m'amène auprès de vous, c'est un devoir que je viens y remplir.
--Dépêchez-vous alors, major Dobbin,» répondit Amélia qui s'animait de plus en plus.
Comme elle prononçait ces paroles avec un accent impérieux dans la voix, la figure de Dobbin prit une expression dure et sévère.
«Eh bien? je viens vous dire....--vous pouvez rester, mistress Crawley, car il n'y a rien que je ne puisse dire devant vous,--je viens vous dire que je ne trouve point convenable qu'une famille que j'aime et j'estime, donne asile à une femme séparée de son mari, qui voyage sous un nom emprunté et fréquente les maisons de jeu....
--J'étais au bal, s'écria Becky.
--Et que ce n'est point la compagne qu'il faut à mistress Osborne et à son fils. J'ajouterai, continua Dobbin en sa tournant vers Rebecca, que j'ai trouvé ici des gens qui vous connaissent parfaitement, madame, et qui m'ont donné sur votre conduite des détails que je craindrais de répéter en présence de mistress Osborne.
--Major Dobbin, répliqua Rebecca, vous vous servez d'une manière de calomnier les gens pleine de réserve et de convenance, et vous avez l'adresse de les mettre sous le poids d'une mystérieuse accusation sans avoir le courage de la formuler; prétendez-vous faire allusion à des infidélités de ma part à l'égard de mon mari; je mets au défi qui que ce soit, et vous tout le premier, d'en produire aucune preuve. Mon honneur est intact, entendez-vous, et aussi intact, pour le moins, que celui du plus cruel ennemi qui ait jamais cherché à y porter atteinte. Après quoi, vous vous en prendrez à ma pauvreté, à mon malheur, à mon état d'isolement. Voilà ce qu'on peut surtout me reprocher; voilà les crimes dont chaque jour je subis la douloureuse expiation. Je m'en vais, Emmy, je m'en vais, oubliez que vous m'avez retrouvée, mais ne croyez pas que je sois plus coupable maintenant que lorsque vous m'avez connue autrefois. Pour moi, ces quelques heures de bonheur seront un rêve, et, comme un pauvre pèlerin, je reprendrai ma route sans jeter un regard en arrière. Vous rappelez-vous cette romance que nous chantions autrefois? hélas! ce temps a déjà fui bien loin. Et depuis lors ma vie a été un long pèlerinage, pendant lequel je me suis vue méprisée partout parce que j'étais pauvre, outragée parce que j'étais seule. Adieu, je me retire puisque mon séjour ici dérange les plans de votre ami.
--C'est la seule chose, madame, qui vous reste à faire, répliqua le major, et si je possède quelque autorité dans cette maison....
--De l'autorité, vous n'en exercez aucune, s'écria Amélia furieuse. Rebecca, vous resterez avec moi; non, non, ne craignez point que je vous abandonne, parce qu'on vous persécute et qu'on vous insulte, parce qu'il prend au major Dobbin la fantaisie de vous faire une scène. Venez avec moi, ma chère.»
Les deux femmes se dirigèrent en même temps vers la porte. William s'avança pour l'ouvrir, et comme elles quittaient la pièce, le major prit la main d'Amélia et lui dit:
«Veuillez rester, je vous prie, j'ai à vous parler.
--C'est pour vous parler contre moi lorsque je n'y serai plus pour me défendre, fit Becky prenant un air de victime.»
Amélia pour toute réponse lui serra la main.
«Sur l'honneur, il ne s'agit point de vous, dit Dobbin, restez, je vous prie, Amélia.»
Amélia resta et Dobbin fit un profond salut à mistress Crawley comme elle tirait la porte sur elle. Amélia fixa ses regards sur le major tout en s'appuyant contre la cheminée. Ses lèvres et sa figure étaient toutes pâles.
«J'ai à vous faire des excuses, lui dit le major, pour la manière dont je viens de vous parler. C'est à tort que j'ai employé le mot d'autorité.
--Ah! c'est heureux que vous le reconnaissiez, dit Amélia dont les dents claquaient les unes contre les autres.
--Vous me laisserez au moins le droit de m'expliquer, continua le major Dobbin.
--C'est une manière adroite et généreuse de me rappeler les obligations que je vous ai, fit Amélia.
--Les droits que je réclame, répondit William, sont ceux que m'a laissés le père de George.
--Vous n'avez pas craint d'insulter à sa mémoire hier encore; vous savez bien ce que je veux dire; soyez-en sûr, je ne l'oublierai jamais, non, jamais.»
Amélia prononça ces derniers mots avec le petit tremblement convulsif que donnent d'ordinaire la colère et l'émotion.
«Y pensez-vous, Amélia? fit Dobbin avec un retour de tristesse; croyez-vous que ces mots prononcés dans l'emportement de la colère soient assez forts pour ne plus rien laisser de toute une vie de dévouement. La mémoire de George n'a point à s'offenser de la manière dont je me conduis par égard pour elle, et si je mérite des reproches, je n'aurai jamais à en recevoir de sa veuve et de la mère de son fils. Pensez-y, pensez-y dans le calme de la réflexion, et je suis convaincu qu'en âme et conscience vous serez obligée de m'absoudre d'une pareille accusation; et déjà, maintenant, vous n'aurez pas le courage de me condamner.»
Amélia laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
«Ce ne sont point mes paroles d'hier, Amélia, qui vous ont ainsi animée contre moi. Ce n'est là qu'un prétexte, ou bien j'aurais perdu ma peine à vous aimer pendant quinze ans, à veiller avec tendresse sur votre coeur. Et croyez-vous donc que, depuis de si longues années, je n'aie pas appris à lire dans votre âme, dans vos pensées. Je sais ce dont votre coeur est capable; il peut s'attacher avec fidélité à un souvenir, chérir une image; mais il ne peut ressentir un attachement assez fort pour répondre à celui que j'éprouve pour vous, enfin tel que j'aurais voulu le rencontrer dans une âme mieux trempée que la vôtre. Non, vous n'êtes pas digne de l'amour que je vous avais voué; je l'ai reconnu depuis longtemps, le but que je proposais à mon existence n'était pas digne des efforts que j'ai tentés pour l'atteindre. Insensé, je me suis bercé de vaines chimères, et, dans mon fol abandon, je me sentais toujours prêt à échanger la franchise et l'ardeur de mon âme contre la faible étincelle d'amour assoupie dans la vôtre; mais maintenant je renonce à un pareil marché, je me retire et sans qu'il y ait reproche ou ressentiment de ma part. Oh! nullement; avec une bonne nature, vous avez fait tout ce qu'on pouvait attendre de vous; mais la hauteur de l'attachement que je vous portais est trop élevée pour vous, et pour y atteindre, pour avoir part à cette généreuse tendresse, il fallait un coeur plus grand que le vôtre. Adieu, Amélia; après avoir suivi toutes les vicissitudes du combat qui se livrait en vous, je reconnais qu'il est temps d'y mettre fin; nous sommes tous deux à bout de nos forces.»
Amélia, consternée et silencieuse, écoutait William qui secouait tout à coup la chaîne qui jusqu'alors les tenait unis et regagnait à la fois son indépendance et sa supériorité. Depuis longtemps cette petite créature le sentant prosterné à ses pieds, avait cru qu'il ne saurait jamais se relever. Elle ne voulait point l'épouser, mais le tenir à sa discrétion, elle voulait tout de lui, sans lui faire aucune concession. C'était un de ces marchés tels qu'on en voit souvent en amour.
Cette véhémente apostrophe de William l'avait complétement renversée et mise en déroute. Étonnée désormais de la position offensive qu'elle avait prise d'abord, elle ne songeait plus qu'à battre en retraite.
«Si je vous comprends bien, vous allez partir, William?» lui demanda-t-elle.
William sourit tristement.
«Une fois déjà je vous ai quittée, lui dit-il, et je suis revenu après douze années; alors nous étions jeunes tous les deux, mais la vie s'use enfin à jouer ainsi avec l'espérance.»
Pendant cet entretien la porte de la chambre de mistress Osborne s'était doucement entrebâillée, et Becky, tournant le bouton au moment même où Dobbin l'avait lâché, n'avait point perdu un mot de toute cette conversation.
«C'est un noble coeur, pensa-t-elle en elle-même, et c'est bien mal à cette femme de se jouer ainsi de lui.»
Elle admirait Dobbin sans lui conserver aucune rancune pour s'être déclaré aussi ouvertement contre elle. C'était là une partie jouée avec loyauté et à armes égales de part et d'autre.
«Ah! pensait-elle, si j'avais trouvé un homme comme celui-là, un homme qui aurait eu comme lui du coeur et de la tête, je n'aurais point regardé à ses grands pieds.»
Elle alla alors s'enfermer dans sa chambre, se recueillit pendant un instant, et écrivit un billet à Dobbin, où elle l'engageait à attendre quelques jours avant de partir, lui promettant de tout faire pour lui auprès d'Amélia.
Sa séparation consommée, le pauvre Dobbin se dirigea vers la porte et sortit. La petite aventurière de qui venait cette brouillerie était enfin maîtresse du champ de bataille, c'était à elle maintenant de savoir tirer de la victoire le meilleur parti possible.
Maître George rentrant comme d'habitude à l'heure du dîner, avait remarqué l'absence de son vieux Dobbin. Le silence le plus profond régna pendant tout ce repas; Jos n'avait rien perdu de son appétit, mais Emmy ne mangeait pas.
Après le dîner, Georgy s'étendit sur un canapé tout proche de la fenêtre, ayant vue sur la place du marché. Georgy regardait ce qui se passait dehors, tandis que sa mère s'occupait à ranger d'un autre côté, tout à coup il s'aperçut qu'il y avait grand mouvement dans l'hôtel occupé par le major.
«Hélas! dit-il, voilà le voiturin de Dobbin que l'on sort de la remise.» Ce voiturin avait été acheté par Dobbin, moyennant six livres sterling, et lui avait valu de la part de ses amis un feu roulant de plaisanteries.
Emmy tressaillit sans rien dire.
«Hé! hé! continua George, voici François qui sort avec le porte-manteau, et Kunz, le postillon borgne, qui traverse le marché avec ses trois rosses; le voilà avec ses grandes bottes et sa veste jaune. Il y a donc quelqu'un qui s'en va? Mais ils mettent les chevaux à la voiture de Dobbin: le major va donc partir?
--Oui, dit Emmy, il part en voyage.
--En voyage! et quand reviendra-t-il?
--Jamais, répondit Emmy.
--Non, il ne partira pas! s'écria le petit Georgy en s'agitant sur le canapé.
--Allez-vous vous tenir tranquille, monsieur! lui cria Jos.
--Je vous défends de sortir, Georgy,» lui dit sa mère avec une expression de tristesse.
L'enfant s'arrêta, frappa du pied, puis, sautant et s'agitant sur le canapé, il donna tous les signes de l'impatience et de la curiosité.
Les chevaux furent attelés, les bagages chargés sur la voiture; François apporta l'épée, la canne et le parapluie de son maître, tout cela lié ensemble; il les plaça dans le filet, mit à côté de lui sur le siége le nécessaire de voyage et l'étui du chapeau à cornes. François sortit encore le vieux manteau de drap bleu doublé de serge rouge qui, depuis quinze ans, tenait fidèle compagnie à son propriétaire; il était tout neuf à la campagne de Waterloo, et avait couvert George et William la nuit qui avait suivi l'affaire des Quatre-Bras.
Le propriétaire de l'hôtel vint à son tour donner un coup d'oeil à la voiture. François apporta ensuite le reste des bagages; Dobbin parut enfin. Le maître de l'hôtel pleurait presque de le voir partir; le major était adoré de tous ceux avec qui il était en rapport. Ce ne fut qu'à grand'peine qu'il parvint à se soustraire à l'attendrissement de ces adieux.
«Moi, je veux aller lui dire adieu, s'écria George en frappant du pied.
--Vous lui donnerez ceci,» dit Becky, qui semblait fort émue.
Et elle remit à l'enfant un petit morceau de papier. Descendre l'escalier, traverser la rue fut pour George l'affaire d'une seconde; déjà le postillon jaune commençait à faire claquer son fouet. William était dans la voiture. George monta sur le marchepied, et entourant le cou du major de ses deux bras, comme on pouvait le voir de la fenêtre, lui adressa des questions sans fin; puis il lui donna le petit billet que sa mère l'avait chargé de lui remettre. William le saisit avec empressement et il tremblait pour l'ouvrir; mais tout à coup ses traits s'altérèrent, il déchira ce papier et en jeta les morceaux par la portière; puis il embrassa George sur le front, et l'enfant redescendit avec l'aide de François en se frottant les yeux. Georgy resta encore quelques moments à regarder la voiture. Le postillon agita de nouveau son fouet, François s'élança sur le siége, les trois chevaux s'ébranlèrent. En même temps, la tête de Dobbin s'inclina sur sa poitrine; il ne leva point les yeux quand la voiture passa sous les fenêtres d'Amélia, et Georgy resta seul dans la rue éclatant en larmes et en sanglots au milieu des passants attroupés.
La femme de chambre d'Emmy entendit l'enfant pleurer pendant toute la nuit; elle lui porta des bonbons pour essayer de le consoler et mêla ses regrets aux siens, car tous ceux qui connaissaient cet honnête et brave major ne pouvaient s'empêcher de se laisser prendre d'affection pour lui.
Quant à Emmy, n'avait-elle pas rempli son devoir? n'avait-elle pas pour se consoler la miniature de George?
CHAPITRE XXXV.
Naissances, mariages et décès.
Tout en prenant la résolution de servir l'amour si sincère de Dobbin, Rebecca jugea qu'à cet égard le mieux était de garder le silence le plus absolu. Pour elle la question d'intérêt personnel passait avant toute autre; aussi tout ce qui pouvait assurer le bonheur de Dobbin ne venait-il dans son esprit qu'après une foule de choses qui la touchaient en propre.
En conséquence des événements que nous venons de mentionner, elle se trouva contre tout espoir transportée au milieu de l'aisance et du bien-être; en un mot, au milieu d'amis au coeur simple et affectueux, société qui n'avait pas existé pour elle depuis longtemps. En dépit de ses inclinations naturelles pour une existence vagabonde, elle se prenait par moments à désirer, à chérir le repos; c'est ainsi qu'après une longue course à travers le désert, sur le dos d'un dromadaire, l'Arabe aime à se reposer au pied d'un dattier, à y goûter la fraîcheur d'une source pure, ou bien à revenir pour quelque temps dans les lieux habités par les hommes et à se promener dans les bazars, à se rafraîchir dans les bains publics, à dire sa prière à la mosquée, pour aller s'élancer de nouveau dans des courses errantes et périlleuses. Notre petite Ismaélite avait trouvé de son goût les tentes et le pilau de Jos. Après avoir attaché son coursier et suspendu ses armes, elle se réchauffait à ce foyer hospitalier. Cette halte d'un moment la préparait ensuite à trouver plus de charme aux agitations de la vie inquiète et errante.
Cette existence faisait son bonheur, et avec l'adresse que nous lui connaissons elle réussissait à la rendre agréable à ceux contre lesquels elle exerçait son pouvoir séducteur. Déjà la petite entrevue dans la mansarde de l'auberge de l'Éléphant lui avait suffi pour raviver chez Jos tout le feu de ses anciennes ardeurs. Au bout d'une semaine l'ex-fonctionnaire civil lui appartenait tout entier comme l'esclave le plus soumis, comme l'admirateur le plus passionné. Après dîner, il n'allait plus se coucher comme à son habitude, lorsqu'il en était réduit à la société de la trop paisible Amélia; il allait avec Becky se promener en voiture découverte; lui proposait mille distractions et inventait en son honneur mille parties de plaisir. Tapeworm, le secrétaire de légation, qui l'avait si peu ménagée en paroles, vint dîner quelques jours après avec Joseph et dès lors il se montra fort exact à venir présenter ses devoirs à Rebecca.