La foire aux vanités, Tome II

Chapter 38

Chapter 383,880 wordsPublic domain

Or, il y avait tout simplement cinq années de différence et les deux enfants se ressemblaient tout autant que l'aimable lecteur à son très-humble et très-obéissant serviteur. Mais Wenham étant venu à passer par Boulogne, pour aller rejoindre lord Steyne, renversa tout cet échafaudage sentimental. Il apprit à mistress Alderney comme quoi il pouvait lui dépeindre le petit Rawdon beaucoup mieux que sa mère qui le détestait au vu et su de tout le monde, et avait toujours cherché à le voir le moins possible. Il lui dit que le petit Rawdon n'avait que neuf ans; qu'il était blond tandis qu'Alderney était brun, et enfin il laissa à l'excellente dame le regret d'une sympathie mal employée.

Partout où Becky portait ses pas errants elle réussissait ainsi, à force de peine et de travail, à gagner les bonnes grâces de tout son entourage; puis arrivait quelqu'un qui, d'un mot, faisait évanouir cette bienveillance si péniblement acquise, et il fallait aller recommencer ailleurs la même besogne. C'était là une existence bien pénible et bien dure qui, montrant à Becky l'étendue de l'abandon où elle se trouvait, la poussait peu à peu au désespoir.

Une certaine mistress Newbright prit pendant quelque temps parti pour elle. Elle avait été séduite par la douceur de son chant dans les cantiques chantés à l'église et par la profondeur de ses vues sur quelques points d'une haute gravité, dans lesquels mistress Becky avait acquis une certaine force lors de son premier séjour à Crawley-la-Reine. Non-seulement elle avait lu mais encore étudié certaines brochures dogmatiques; elle faisait, en outre, des gilets de flanelle pour les sauvages de Quashyboo, des bonnets de coton pour les Indiens de Cocoanut; elle peignait des écrans pour l'oeuvre de la conversion du pape et des juifs, et assistait à tous les sermons et à tous les offices de sa chapelle; mais, hélas! tant de zèle devait finir par être sans résultats pour elle. Mistress Newbright ayant eu occasion de correspondre avec la comtesse de Southdown, au sujet de la fondation de la société de la Bassinoire, pour la conversion des insulaires de Freejoe, elle reçut, à propos de certains éloges qu'elle donnait dans une lettre de sa chère amie mistress Rawdon Crawley, une réponse de la comtesse douairière, où celle-ci lui communiqua des détails qui firent cesser toute espèce de rapports entre mistress Newbright et mistress Crawley. Toutes les personnes graves de Tours,--ce fut là que Becky eut à essuyer ces désagréments!--évitèrent dès lors comme la peste la société de cette réprouvée.

Nulle part Becky ne réussissait à former un établissement durable. Ses efforts avaient toujours le même et triste sort. De Boulogne, elle avait été à Dieppe, de Dieppe à Caen, de Caen à Tours. Partout elle avait tenté de s'entourer de considération, et partout il lui avait fallu un beau matin déguerpir et prendre la fuite devant les vautours acharnés à sa ruine.

Au milieu de ses courses aventureuses, Becky avait fait la connaissance d'une certaine mistress Hook Eagles, qui jouissait d'une réputation irréprochable et d'une maison dans Portman-Square. Elle habitait un hôtel de Dieppe au moment où Becky était venue y chercher un refuge. Ce fut à la mer que ces deux dames se virent pour la première fois. Après avoir nagé côte à côte, elles se retrouvèrent dans la même position à la table d'hôte de l'hôtel. Comme tout le monde, mistress Eagles avait entendu parler de l'affaire de lord Steyne, et en cela elle en était au même point que tout le monde. Mais à la suite d'une conversation avec Becky, elle déclara que mistress Crawley était un ange, son mari un gredin, lord Steyne un vieux débauché, sans foi ni loi, comme c'était, du reste, connu de tout le monde, et qu'enfin toute cette affaire n'était qu'une infâme conspiration de ce traître de Wenham contre l'innocence et la vertu de mistress Crawley.

«Si vous aviez pour deux liards de coeur, monsieur Eagles, disait-elle à son mari, vous tiendriez une paire de soufflets toute prête pour ce drôle la première fois que vous le rencontreriez au club.»

Mais M. Eagles était déjà d'un certain âge et d'une humeur peu belliqueuse; par état mari de mistress Eagles, par goût géologue, et d'une taille peu pyramidale, il ne voulait prendre qui que ce fût par les oreilles.

Mistress Eagles, après avoir ainsi placé mistress Rawdon sous sa haute protection, voulut qu'elle l'accompagnât à Paris et se fâcha contre la femme de l'ambassadeur, qui refusait de recevoir sa protégée; en un mot elle ne négligea rien de ce qui était humainement possible pour attirer à Becky tout la respect que mérite une personne vertueuse.

Becky eut pendant quelque temps la tournure d'une personne fort rangée et fort respectable; mais cette nécessité d'observer si rigoureusement les convenances lui devint bientôt d'un ennui mortel. Les journées se ressemblaient avec une monotonie désespérante: c'était un bien-être fastidieux à force de régularité; chaque jour, même promenade en voiture dans le même bois, aux environs de Boulogne; même société tous les soirs; même sermon de Blair tous les dimanches: on eût dit une comédie qu'on s'empressait de recommencer sitôt qu'elle était finie. Becky en avait par-dessus la tête. Par bonheur, arriva de Cambridge le jeune Eagles; mais sa mère s'étant bientôt aperçue de l'impression produite sur lui par sa jeune amie, notifia à Becky que rien désormais ne la retenait plus.

Elle songea alors à tenir une maison avec une autre personne de son sexe; mais leur temps se passa à se quereller ou à faire des dettes. Puis ensuite Becky essaya de la pension bourgeoise; elle entra dans la fameuse maison tenue par Mme de Saint-Amour, rue Royale, à Paris; et là elle commença à faire l'essai de ses grâces et de leur puissance séductrice sur les dandys un peu râpés et les beautés équivoques qui fréquentaient les salons de la maîtresse de la maison. Becky aimait la société; elle en avait besoin à tout prix, comme un fumeur d'opium ne peut se passer de sa pipe, et en somme elle fut assez satisfaite du temps qui s'écoula pour elle dans cette pension bourgeoise.

Pendant quelque temps, Becky sut obtenir le sceptre dans les salons de la comtesse. Mais à la fin, ses anciens créanciers de 1815, ayant sans doute découvert son gîte, la forcèrent de quitter Paris, et la pauvre créature n'eut que tout juste le temps de se diriger en toute hâte sur Bruxelles.

Elle avait conservé de cette ville un souvenir parfaitement exact; elle ne put retenir un sourire de satisfaction en se retrouvant à l'entre-sol jadis occupé par elle et d'où elle avait pu contempler la famille Bareacres demandant à grands cris des chevaux pour fuir tandis que la voiture restait stationnaire sous la porte cochère de l'hôtel. Elle visita Waterloo et Lacken, et, reconnaissant dans ce dernier endroit le monument élevé à George Osborne, elle s'amusa à en prendre une esquisse.

«Ce pauvre Cupidon, murmura-t-elle tout bas, il m'aimait à en mourir. Cette tête-là n'était pas sans un grain de folie. Et la pauvre Emmy, est-elle encore de ce monde? C'était là une bonne petite créature. Je n'oublierai jamais son gros gaillard de frère; je crois avoir quelque part, dans mes papiers, la caricature de sa grosse personne. En somme, c'étaient d'assez braves gens, mais un peu naïfs.»

Becky arrivait à Bruxelles recommandée par Mme de Saint-Amour à son amie, la comtesse de Borodino, veuve d'un général de Napoléon, le fameux comte de Borodino, auquel son illustre maître n'avait laissé en mourant d'autres ressources que la table d'hôte et l'écarté. Des élégants de bas étage, des roués de second ordre, des veuves qui n'ont jamais eu de maris, des Anglais qui se figurent avec leur candeur native que ces salons leur représentent la meilleure société du continent et se font un plaisir d'y dépenser leur argent, tel était le personnel qui garnissait la table d'hôte de Mme Borodino. De jeunes dupes régalaient tour à tour la compagnie de vin de Champagne, allaient au bois avec ces dames, louaient des voitures pour les parties de campagne et des loges à l'Opéra pour la soirée, puis se pressaient au-dessus de ces blanches épaules, pour parier autour des tables d'écarté, et écrivaient à leurs parents des lettres où ils se félicitaient d'avoir leur entrée dans les maisons les plus distinguées de la capitale.

Là, aussi bien qu'à Paris, Becky était l'âme de toutes ces fêtes, et charmait les maisons où elle allait. Elle acceptait le champagne, les promenades à la campagne, les bouquets, les loges au théâtre, mais ce qu'elle mettait au-dessus de tout, c'était le jeu, et elle s'y livrait avec une folle audace. Elle risqua d'abord une mise fort modeste, puis vint ensuite la pièce de cinq francs, puis les napoléons puis les billets de banque. Si parfois elle se sentait gênée pour payer ses mois de pension, elle s'adressait à quelque jeune homme qui lui prêtait de l'argent, et lorsqu'elle se trouvait en fonds elle traitait avec la dernière insolence mistress Borodino que la veille elle avait cherché à amadouer par ses cajoleries. Il y avait des jours où elle n'aventurait que dix sous sur le tapis, c'est qu'alors ses finances étaient à sec; d'autres fois au contraire, elle risquait tout un quartier de ses revenus et se disait toute prête à s'acquitter envers Mme Borodino. Ces jours-là elle aurait tenu contre tous les chevaliers d'industrie de la terre.

Un beau jour, Becky quitta Bruxelles, devant, il faut bien le dire, trois mois de pension à Mme de Borodino, qui, pour s'en venger, ne manquait jamais de raconter à tout Anglais qui venait chez elle quel était l'amour de Becky pour le jeu et la boisson; par quelle habile comédie elle avait su soutirer de l'argent à M. Muff, ministre de l'Église réformée; les audiences particulières qu'elle avait données dans sa chambre à milord Noodle, fils de sir Noodle et élève de M. Muff, et enfin cent autres coquineries au courant desquelles la comtesse de Borodino ne manquait pas de mettre ses visiteurs.

C'est ainsi que notre voyageuse promenait sa tente à travers les différentes capitales de l'Europe, et menait une existence aussi vagabonde que celle d'Ulysse ou du Juif-Errant. Ses dispositions à l'intrigue ne faisaient chaque jour que croître et embellir, et elle devint bientôt une vraie bohémienne dans toute la force du terme, ne fréquentant plus que les gens dont la réputation ne répand pas précisément un parfum d'honnêteté.

Il n'existe point de ville un peu importante en Europe, où les industriels anglais n'aient établi une succursale, et dont le public ne puisse voir les noms affichés dans la cour du shériff. Ce sont souvent des jeunes gens de très-bonne famille répudiés par leur famille, vrais piliers d'estaminets et maquignons ambulants, sous les auspices desquels ont lieu les courses de chevaux à l'étranger, et s'ouvrent les maisons de jeu. C'est parmi cette espèce de gens que se recrute surtout la population des prisons pour dettes. Ils aiment le vin et le tapage, les duels et les rixes; et quelque beau matin on apprend qu'ils ont disparu sans avoir payé leur note. Au jeu ils se feraient scrupule de ne point tricher; lorsqu'ils ont plumé quelque innocent pigeon, on les voit s'étaler à Baden-Baden dans d'élégantes briskas; ont-ils la poche vide, on les aperçoit rôdant avec un air piteux et des habits râpés autour des tables de jeu, jusqu'au moment où ils parviennent à glisser une fausse lettre de change à quelque juif avide ou à dépouiller une nouvelle dupe. Ces alternatives de grandeur et de misère présentent de singulières bizarreries. C'est une vie de fièvre continuelle et parfaitement conforme, du reste, aux goûts et aux dispositions de Becky. Elle errait ainsi de ville en ville, s'adressant partout à ces sociétés de bohémiens. Dans toutes les maisons de jeu de l'Allemagne, le bonheur de Mme de Rawdon était devenu proverbial; avec Mme de Cruche-Cassée elle ouvrit une maison à Florence, et l'un de mes amis, M. Frédéric Pigeon, me raconta que, chez elle, à Lausanne, après s'être grisé à un souper, il avait perdu huit cents louis contre le major Loder et l'honorable M. Deuceace. Nous sommes obligé d'esquisser rapidement la biographie de Becky, mais à en juger par ces traits rassemblés au hasard, moins on en dira et mieux cela vaudra.

Quand la fortune tenait mistress Rebecca au bas de la roue, elle avait alors recours aux concerts et aux leçons de musique. Une matinée musicale fut donnée à Wildbad par une certaine Mme Rawdon, avec le concours du premier pianiste de l'hospodar de Valachie, M. Spoft. Mon jeune ami, M. Eaves, qui connaît tout ce monde et a visité tous les pays, m'a affirmé qu'étant à Strasbourg, en 1830, il assista aux débuts d'une Mme Rebecque dans l'opéra de la _Dame blanche_, et que son apparition sur le théâtre souleva une épouvantable tempête. Elle fut sifflée à outrance par toute la salle, en partie pour son peu d'habitude de la scène et en partie à cause des sympathies maladroites que lui avaient témoignées de l'orchestre quelques officiers de la garnison. Eaves était certainement convaincu que l'infortunée débutante n'était autre que la malheureuse Rawdon-Crawley.

Elle en était ainsi réduite à l'état de ces êtres nomades pour qui la vie s'écoule au jour le jour. Dès qu'elle avait de l'argent, elle le jouait; quand elle l'avait joué, elle ne reculait devant aucun expédient pour s'en procurer, et Dieu sait par quels moyens elle y parvenait! On la vit quelque temps à Saint-Pétersbourg, mais elle reçut bientôt un ordre de la police de quitter cette capitale, ce qui prouve la fausseté de la chronique qui, plus tard, la représente comme résidant à Toeplitz et à Vienne, en qualité d'espion de la Russie. On m'a raconté aussi qu'à Paris, elle retrouva une de ses parentes, sa grand'mère maternelle, qui, loin d'être une Montmorency, remplissait les fonctions d'ouvreuse de loges dans l'un des plus crasseux théâtres des boulevards.

Leur entrevue, comme me l'ont donné à entendre des témoins oculaires, fut très-touchante et très-pathétique; mais les détails à ce sujet n'ont point un caractère assez authentique pour que l'historien se hasarde à les répéter.

Il arriva qu'à Rome, mistress Rawdon eut à toucher un semestre de sa pension chez le principal banquier de la ville, et comme tous ceux qui avaient chez ce prince des usuriers un compte ouvert de plus de cinq cents scudi étaient invités au bal qu'il donnait pendant l'hiver, Rebecca reçut une invitation et parut à l'une des splendides soirées du prince et de la princesse Polonia. La princesse était de la maison des Pompili, qui descendent en ligne directe du second roi de Rome et d'Égérie de la maison d'Olympus. Le grand-père du prince Alexandre Polonia vendait des pains de savons, des essences, du tabac, des mouchoirs de poche, se chargeait de maintes commissions délicates moyennant salaire et prêtait de l'argent à la petite semaine. Toute la haute société de Rome se pressait dans ses salons. Princes, ducs, ambassadeurs, artistes, vieux ou jeunes gens de tout rang et de toutes conditions, tout le monde y accourait. Des flots de lumière éclairaient ses somptueux portiques; les murs étaient couverts de boiseries dorées et de toiles d'une authenticité suspecte. Une vaste couronne d'or surmontait l'écusson princier du propriétaire. Un énorme champignon d'or sur champ de gueule avec une fontaine d'argent représentant les armes de la famille Pompili, brillait à tous les chambranles des portes et sur toutes les boiseries, et enfin sur le dais qui ombrageait l'estrade tapissée de velours et destinée à recevoir les papes et les empereurs.

Becky était arrivée par la diligence de Florence et était descendue dans un hôtel d'une apparence fort mesquine; elle reçut néanmoins une invitation pour la fête du prince Polonia. Sa femme de chambre l'habilla avec un soin tout particulier; puis Becky se rendit à ce bal au bras du major Loder, en compagnie duquel elle voyageait alors. C'était le même major qui, l'année suivante, tua en duel le prince de Ravioli à Naples, et fut roué à coups de canne par sir John Buckskin pour avoir mis par mégarde, en jouant à l'écarté, quatre rois dans son chapeau en sus de ceux qui se trouvaient dans le jeu. Ces deux honnêtes personnes se rendirent donc ensemble au bal, et Becky y reconnut une foule de visages qu'elle avait rencontrés dans des temps plus heureux, alors que, sans être plus vertueuse, elle jouissait du moins de la réputation qui s'attache à cette qualité. Le major Loder y retrouva une foule d'étrangers à la mine équivoque, aux moustaches effilées, portant à la boutonnière des rubans froissés et fanés, et laissant voir le moins de linge possible. Quant aux Anglais, ils se détournaient à l'approche du major. Becky y rencontra aussi quelques dames de sa connaissance: des veuves françaises, des comtesses italiennes d'une provenance douteuse, victimes, comme toujours, des brutalités de leurs maris.

Pour nous, qui fréquentons la meilleure compagnie de la Foire aux vanités, quittons vite cet égout où s'agite tout ce que ce bas monde renferme de plus impur. Jouons, si nous y trouvons du plaisir, mais que ce soit au moins avec des cartes propres et non avec des cartes grasses. Mais, hélas! il suffit d'avoir un peu voyagé pour s'être trouvé en présence de quelques-uns de ces escrocs qui portent les couleurs du roi, montrent une commission parfaitement en règle, et font profession de dévaliser leurs semblables jusqu'au moment où, sans autre forme de procès, on les prend à quelque coin de rue.

Becky, toujours au bras du major Loder, parcourait les salons du prince Polonia, et figurait d'une manière fort méritante dans les nombreux assauts donnés au buffet et au champagne par une armée irrégulière d'avides invités. Quand notre couple se sentit suffisamment rafraîchi, il dirigea ses pas vers un petit salon de velours rose, où venait aboutir cette longue suite d'appartements. Là, au milieu de la pièce, on voyait la statue de Vénus, mille fois répétée par les glaces de Venise qui garnissaient les lambris. Le prince avait fait servir dans cette pièce un petit souper fin pour les hôtes qu'il honorait d'une distinction particulière. Parmi ces convives d'élite assis à cette table privilégiée se trouvait lord Steyne. Becky l'eut bien vite reconnu.

La blessure faite par la broche avait laissé une cicatrice rougeâtre sur ce front lisse et blanc; les favoris d'un rouge clair avaient reçu une teinte plus foncée, ce qui ajoutait encore à la pâleur de sa figure. Il portait son collier, ses ordres, son ruban bleu et sa jarretière. C'était le plus important personnage de la réunion, bien qu'on y comptât cependant un duc régnant et une Altesse royale. Sa Seigneurie avait à côté d'elle la belle comtesse de Belladonna, dont le mari, le comte Paolo della Belladonna, célèbre par ses collections entomologiques, était en ce moment en mission auprès de l'empereur de Maroc.

Becky, en apercevant l'illustre tête à laquelle se rattachaient tant de souvenirs, dut être plus vivement choquée de la vulgarité du major Loder, et de l'odeur infecte de tabac que répandait le capitaine Rook. Elle chercha sans doute à retrouver les grands airs, à reprendre les allures et les sentiments qu'elle étalait avec tant de supériorité dans sa petite maison de May-Fair.

«Cette femme paraît sotte et capricieuse, pensa-t-elle tout bas; je suis sûre qu'elle ne sait comment s'y prendre pour le distraire; il doit en avoir déjà par-dessus la tête, ce qui ne lui est jamais arrivé avec moi!»

La crainte, l'espoir, les souvenirs firent battre ce petit coeur, et Becky, avec des yeux où brillait un éclat surnaturel augmenté encore par le rouge qui entourait sa paupière, contemplait fixement le noble personnage auquel ses plaques réservées pour les grandes occasions, donnaient encore une nouvelle majesté. Comment ne pas admirer ces manières faciles et pleines d'une familiarité imposante? Ah! c'était bien là le type du grand seigneur à l'esprit pétillant, à la conversation aimable, aux manières empreintes d'une exquise distinction; et pour le remplacer, elle avait un troupier qui puait le cigare et l'eau-de-vie; un capitaine Rook, dont les bons mots sentaient l'écurie, qui ne parlait que courses et que chevaux, et autres sujets de la même espèce.

«Je voudrais bien savoir s'il me reconnaîtrait,» pensait Rebecca en elle-même.

Au même instant, lord Steyne, qui causait avec une grande dame placée à ses côtés, leva les yeux et aperçut Becky. Ses jambes tremblèrent sous elle à la rencontre de leurs yeux; toutefois, elle eut assez d'empire sur elle-même pour adresser au noble lord un de ses plus gracieux sourires accompagné d'un petit salut bien timide et bien suppliant. Pendant une minute, lord Steyne la regarda d'un oeil tout effaré, et il resta les yeux fixes et la bouche béante, comme Macbeth à la vue du spectre de Banquo, jusqu'au moment où l'affreux major Loder entraîna Becky d'un autre côté.

«Gagnons le souper, lui avait dit son cavalier; à voir manger tous ces gros personnages, cela donne appétit. Dépêchons-nous d'aller dire un mot au champagne du gouverneur.»

Becky trouvait que le major lui en avait déjà dit beaucoup trop long.

Le lendemain, elle alla se promener au _Corso_, ce rendez-vous des oisifs de Rome, espérant y retrouver lord Steyne; mais elle n'y vit que M. Fenouil, l'homme de confiance de Sa Seigneurie qui, l'abordant avec un salut assez familier, lui adressa les paroles suivantes:

«Je savais, madame, vous trouver ici; car je vous suis depuis le moment où vous avez quitté votre hôtel, et j'ai à vous faire une communication qui vous intéresse.

--De la part du marquis de Steyne? demanda Becky en s'efforçant de prendre un air de dignité qui déguisait mal l'agitation où la jetaient la crainte et l'espérance.

--Non, reprit l'homme de service, mais de ma part. Le climat de Rome est un climat fort malsain.

--Oh! pas encore, monsieur Fenouil; attendez à Pâques pour cela.

--Je vous répète, madame, qu'il est des gens auxquels il ne convient en aucune saison; il y règne une _mal'aria_ dont le souffle empoisonné fait des victimes en tout temps. Moi, je vous ai toujours considérée comme une brave femme, et, parole d'honneur, je serais fâché qu'il vous arrivât malheur. Vous voilà avertie; c'est à vous maintenant de quitter Rome, à moins que vous ne soyez fatiguée de la vie.»

Becky s'efforçait de rire, mais elle était au comble de la rage et de la fureur.

«Vous plaisantez, monsieur Fenouil.... On irait assassiner une pauvre femme; voilà qui ressemble fort à du roman. Milord Steyne a donc des bravi pour cochers et des stylets plein ses voitures? Je reste, entendez-vous? ne serait-ce que pour le faire enrager, et, d'ailleurs, j'ai plus d'un défenseur.»

M. Fenouil se mit à rire à son tour.

«Des défenseurs! et qui donc? le major? le capitaine? tous ces chevaliers du tapis vert qui forment le cortége obligé de madame et qui, pour cent louis, se chargeraient de la débarrasser du fardeau de la vie. Nous en savons fort long sur le major Loder, qui n'est pas plus major que je ne suis marquis, et, au besoin, l'on pourrait l'envoyer aux galères. Allez, allez, nous sommes bien informés, et nous avons des amis partout. Nous savons parfaitement vos rencontres de Paris, et quelle parenté vous y avez retrouvée. Madame a beau ouvrir de grands yeux, c'est comme j'ai l'honneur de le dire. Comment se fait-il qu'aucun de nos ambassadeurs sur le continent n'ait consenti à recevoir madame, c'est qu'elle a offensé quelqu'un qui ne lui pardonnera jamais, et dont la fureur s'est réveillée à son aspect. La nuit dernière, en rentrant chez lui, milord était dans une agitation qui tenait de la démence; Mme de Belladonna lui a fait une scène à cause de vous; jamais on ne l'avait vue dans un pareil accès de fureur.

--C'est pour le compte de Mme de Belladonna que vous faites alors cette démarche, dit Becky se remettant un peu du trouble où l'avait jetée cette conversation.