La foire aux vanités, Tome II

Chapter 37

Chapter 373,895 wordsPublic domain

En même temps il plongeait les mains dans ses poches, et se disposait à tenter la fortune à ses risques et périls, lorsque le major en uniforme et Jos en marquis firent leur entrée dans la salle; ils arrivaient du bal de la cour. D'autres personnes, trouvant que l'on s'ennuyait au château, avaient abandonné plus tôt qu'eux encore l'étiquette princière pour les plaisirs bourgeois. Quant au major et à Jos, il est probable qu'en rentrant chez eux, et en ne trouvant point le petit bonhomme, ils s'étaient aussitôt émus de son absence et avaient été à sa recherche. Le major alla droit à Georgy, le prit par le bras, et le tira brusquement à lui au moment où, sous l'empire de la tentation, l'enfant étendait déjà la main sur le tapis vert; ensuite, en regardant autour de lui, il aperçut Kirsch occupé, à une autre table, de la manière que nous avons dite. Il se dirigea vers lui, et lui demanda comment il avait osé conduire M. George dans un pareil endroit.

«Laissez-moi tranquille, dit M. Kirsch sous la double excitation du jeu et du vin; il faut s'amuser, parbleu! et d'ailleurs je ne suis pas au service de monsieur.»

En voyant dans quel état maître Kirsch se trouvait, le major jugea qu'il était inutile de discuter avec lui, et il se contenta d'emmener George, après avoir demandé à Jos s'il voulait rentrer. Jos s'était mis à côté de la dame masquée, à qui la veine semblait être revenue, et qui commençait à gagner. Jos paraissait prendre un très-vif intérêt à son jeu.

«Allons, Jos, dit le major, je vous engage à rentrer avec George et moi, c'est ce que vous avez de mieux à faire.

--Tout à l'heure, dit Jos, je rentrerai avec ce drôle,» continua-t-il en désignant maître Kirsch.

Les égards que l'on doit à de jeunes oreilles épargnèrent à Jos une remontrance de Dobbin, et le major partit seul avec George, laissant son ami dans le salon de jeu.

«Avez-vous joué? demanda le major à Georgy, dès qu'ils furent hors de la salle.

--Non, répondit l'enfant.

--Donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne jouerez de votre vie.

--Et pourquoi, s'il vous plaît? cela m'a l'air fort amusant.»

Le major lui exposa alors, avec toute l'énergie d'une profonde conviction, les motifs qui l'engageaient à lui tenir ce langage. Si, par une réserve des plus louables, le major ne s'était imposé le devoir d'écarter avec soin tout ce qui pouvait porter atteinte à la mémoire d'un ami, il aurait pu citer à Georgy les funestes résultats du jeu pour son père. Lorsqu'il fut rentré à son hôtel, le major vit s'éteindre la lumière qui se trouvait dans la petite chambre voisine d'Amélia, et peu après, celle qui se trouvait dans la chambre d'Amélia s'évanouit également, et tout rentra dans l'obscurité la plus profonde. On voit que le major était bon observateur de ce qui se passait autour de lui.

Mais revenons à Jos, qui s'était approché de la table de jeu, et derrière une haie de pointeurs considérait les vicissitudes du tapis vert. Il n'était pas joueur, mais il ne dédaignait pas les émotions que de temps à autre pouvait lui procurer ce genre de distraction. Au fond des poches du gilet dont il venait d'étaler les magnificences à la cour se trouvaient quelques napoléons. Étendant le bras par-dessus les jolies épaules de la joueuse masquée qu'il avait devant lui, il jeta une pièce d'or et gagna. Elle fit aussitôt un petit mouvement pour lui ménager une place à côté d'elle, et ramenant les plis bouffants de sa robe elle dégagea la chaise la plus voisine.

«Venez, lui dit-elle, vous me porterez bonheur.»

Elle prononça ces paroles avec un accent étranger fort différent de cette pureté de langage avec laquelle elle avait à plusieurs reprises remercié le petit Georgy du coup qu'il avait tenté en sa faveur. Le gras et majestueux Joseph jeta un coup d'oeil autour de lui pour s'assurer qu'il n'était observé de personne, puis après cet examen préalable, il s'assit auprès de la belle inconnue et lui dit à demi-voix.

«En vérité, par mon âme, je suis très-bien comme cela.... J'ai beaucoup de chance, allez; et je vais vous porter bonheur.» Puis il se confondit en une suite de compliments non moins embrouillés.

«Jouez-vous gros jeu? demanda la dame masquée.

--Je vais risquer un ou deux napoléons, fit Jos avec un air magnifique en jetant sur le tapis sa pièce d'or.

--Oui, vous pouvez jouer un napoléon comme un autre jouerait un shilling,» continua le masque avec un tel aplomb que Jos le regarda tout effaré; le masque poursuivit avec un accent français qui émouvait le coeur: «Oh! je le sais, vous ne jouez pas pour gagner non plus que moi. Je joue pour m'étourdir, pour oublier, mais je n'en puis venir à bout. Le temps passé, monsieur, ne peut plus s'effacer de mon coeur. Votre petit neveu est le portrait vivant de son père, et vous.... vous n'êtes point changé.... mais si, car tout le monde change ici-bas, tout le monde oublie. Tous les coeurs....

--Mon Dieu, à qui ai-je l'honneur de parler, murmura Jos, ne sachant plus où il en était.

--Comment, vous ne devinez pas, Joseph Sedley, dit cette femme d'une voix mélancolique, en enlevant son masque et tenant un moment son interlocuteur sous la fixité de son regard. Vous aussi vous m'avez oubliée!

--Juste ciel! Mistress Crawley, s'écria Jos sans pouvoir revenir de sa surprise.

--Oui, Rebecca,» dit cette femme en lui prenant la main.

Et tout en le tenant ainsi sous son regard fascinateur, elle n'avait point cependant cessé de suivre les retours du jeu.

«Je suis à l'hôtel de l'Éléphant, continua-t-elle. Demandez madame Rawdon. J'ai aperçu aujourd'hui cette chère Amélia, elle est bien jolie et paraît bien heureuse; et vous aussi, M. Jos. Hélas! mon cher monsieur Sedley, la douleur et le chagrin ne sont plus désormais que pour moi seule.»

En même temps elle poussa son argent du rouge au noir comme par un mouvement machinal, tout en faisant semblant d'essuyer ses yeux avec un mouchoir de poche garni d'une dentelle en lambeaux.

Le rouge passa de nouveau, et elle perdit tout par ce dernier coup.

«Partons, dit-elle, et donnez-moi votre bras jusqu'à mon hôtel. Ne sommes-nous pas de vieux amis, mon cher M. Sedley?»

M. Kirsch qui, de son côté, avait perdu tout l'argent qu'il avait sur lui, suivit de loin son maître aux clartés argentées de la lune, dont la splendeur éclipsait les derniers reflets des illuminations mourantes.

CHAPITRE XXXII.

À l'aventure.

Par un motif dont on nous saura gré, nous sommes obligé de jeter le voile sur une certaine partie de l'existence de mistress Rebecca Crawley. C'est une de ces concessions qu'il convient de faire à ce monde moral qui, sans déclarer une guerre acharnée au vice, éprouve cependant une répugnance insurmontable à l'entendre appeler par son nom. Dans la Foire aux Vanités il est des choses qui se font tous les jours, que personne n'ignore, et dont cependant on ne parle jamais, à la mode de ces sectateurs d'Arhiman, qui veulent bien adorer le diable, mais à la condition de n'en jamais prononcer le nom. Un public délicat et poli ne pourra souffrir qu'on lui présente une description du vice dans sa laideur native, tout comme une Américaine ou une Anglaise aux principes sévères et inflexibles se récriera toutes les fois que le mot _culotte_ viendra blesser ses chastes et candides oreilles; et cependant, madame, vous voyez chaque jour ce vêtement si indispensable se promener dans nos villes, sans que votre vue en soit autrement offusquée. Si l'on en était réduit à rougir toutes les fois qu'on le voit passer, il faudrait en ce cas disposer d'une terrible provision de pudeur. Mais heureusement votre modestie ne s'alarme, votre pudeur ne se croit outragée que lorsque ce nom est prononcé devant vous.

L'écrivain du présent récit, désirant donner la preuve de sa déférence aux susceptibilités du l'usage, ne fera voir la dépravation que sous son jour léger, coquet, aimable et séduisant, de manière à ne blesser la délicatesse de personne. Aucun de nos lecteurs ne pourrait jusqu'ici accuser Becky, qui certainement n'est pas un dragon de vertu, d'avoir froissé en rien la bienséance dans ses formes extérieures, et l'écrivain prie ses lecteurs de lui dire si jamais une seule fois il lui est arrivé de manquer aux convenances, et si dans la description de cette syrène à la voix enchanteresse, aux sourires trompeurs, aux irrésistibles séductions, aux artifices pleins de grâce et de coquetterie, nous avons fait paraître à la surface de l'eau les écailles hideuses du monstre? Non, non; jamais. C'est aux gens avides de pareils spectacles de plonger leurs regards dans la transparence de l'onde pour contempler à leur aise les contorsions et les replis de cette queue visqueuse et gluante qui s'enroule autour des os broyés et des cadavres palpitants de ses victimes. Mais a-t-on jamais vu paraître à la clarté du jour rien qui puisse blesser les lois les plus sévères de la décence, du goût, des bonnes moeurs? Le Tartufe le plus cafard de la Foire aux Vanités a-t-il jamais eu le droit de crier au scandale? Quoi! la syrène disparut et se plonge dans l'élément liquide pour aller se repaître de cadavres, l'eau s'agite alors et se trouble sans que l'oeil le plus curieux parvienne malgré de vains efforts, à distinguer les mystères que cache cette fange. C'est bien assez de contempler ces créatures redoutables lorsque sur leur rocher elles s'accompagnent de leurs instruments et attirent par un chant qui doit donner la mort. Mais lorsqu'elles s'enfoncent et plongent dans l'élément qui les a vues naître, croyez-moi, il n'est pas bon d'examiner leurs évolutions sous-marines et d'assister à ces horribles festins, où ces anthropophages se repaissent de chair humaine et de membres en lambeaux. De même Becky a disparu à nos regards pour quelque temps. À merveille, et nous ne perdons pas grand'chose à n'avoir pas à parler de ses faits et gestes pendant cette période.

Si nous donnions le compte exact de sa vie pendant les deux années qui suivirent la catastrophe de Curzon-Street, peut-être certaines personnes auraient-elles le droit de nous accuser de manquer à la bienséance, car Becky encourut, pendant ce temps, les reproches que méritent presque toutes les personnes qui sacrifient à de vains plaisirs les nobles inspirations du coeur et du devoir, reproches encore plus légitimes lorsque cette personne est une femme dans laquelle on ne trouve ni foi, ni tendresse, ni principes. Pour ma part, je penche à croire que mistress Becky, inaccessible aux remords, se trouva pour un temps en proie à un sombre désespoir, et, prenant en quelque sorte sa personne en dégoût, n'eut plus aucun souci de sa réputation.

Ce n'est jamais du premier bond que l'on arrive au dernier degré de l'infamie et de la dégradation; mais on y descend par une pente insensible en dépit de tous les efforts pour se retenir. C'est l'histoire du naufragé qui, cramponné longtemps à un débris du navire comme à une dernière chance de salut, sent peu à peu ses forces l'abandonner et finit par lâcher tout et se laisse aller au fond de l'abîme qui se referme sur lui.

Becky errait à l'aventure dans la ville de Londres, tandis que son mari prenait toutes ses dispositions pour se rendre au poste qui venait de lui être désigné; elle fit, comme on n'en peut douter, plus d'une tentative pour revoir son beau frère et réchauffer des sentiments auxquels elle s'était, en quelque sorte, acquis des droits réels auprès de lui. Un jour où sir Pitt, en compagnie de M. Wenham, se rendait à la chambre des communes, ce dernier découvrit mistress Rawdon qui, cachée sous un voile noir, faisait le guet aux abords du Palais législatif. Elle s'esquiva comme une couleuvre quand ses yeux rencontrèrent ceux de M. Wenham; ses projets échouèrent donc en ce qui concernait le baronnet.

Peut-être aussi lady Jane y était-elle bien pour quelque chose. On nous a raconté que son mari fut tout étonné de l'énergique vigueur qu'elle déploya en cette occurrence et de la résolution avec laquelle elle se déclara contre mistress Becky. Elle engagea spontanément Rawdon à venir demeurer à Gaunt-Street jusqu'à son départ pour Coventry-Island. Dans son opinion, un pareil hôte ne pouvait manquer d'écarter Becky de sa porte. Toutes les adresses des lettres qui arrivaient pour son mari passaient rigoureusement par son inspection, dans la crainte que sa belle-soeur ne fût en correspondance avec sir Pitt. Mais pour écrire, il aurait fallu à Becky cette présence d'esprit que nous lui avons connue jadis. Or elle ne fit aucune tentative pour voir Pitt ou lui écrire chez lui, et obtempéra à ses désirs en ne lui faisant remettre de correspondance touchant ses débats matrimoniaux que par des gens d'affaire.

Le fait est que l'on n'avait rien négligé pour indisposer contre elle l'esprit de son beau-frère. Peu après l'arrivée de lord Steyne, Wenham avait eu une conférence avec le baronnet et lui avait communiqué sur mistress Becky des détails biographiques qui avaient fort étonné le député de Crawley-la-Reine. M. Wenham en savait long sur son compte; il n'ignorait ni ce qu'était son père, ni l'année où sa mère avait débuté à l'Opéra, ni les détails de la vie antérieure de Becky et de sa conduite pendant son mariage. Comme nous sommes persuadé que la plupart de ces récits étaient accrédités par la malveillance, nous ne voulons point nous en faire ici l'écho. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que Becky avait singulièrement baissé dans l'estime de son noble parent, qui jadis la voyait avec des yeux fort prévenus en sa faveur.

Bien que les émoluments de gouverneur à Coventry-Island ne soient pas fort considérables, une partie fut mise de côté par son excellence pour servir à acquitter certaines dettes ou être placée en rentes viagères; les charges de cette position entraînaient d'ailleurs des dépenses considérables. Après avoir établi la balance de son budget, Rawdon constitua à sa femme une rente de trois cents livres sterling, qu'il s'engageait à lui faire tenir, à la condition expresse qu'il n'entendrait plus jamais parler d'elle. Autrement il se montrerait décidé à ne point reculer devant le scandale d'une séparation judiciaire. Mais, en somme, M. Wenham, lord Steyne, Rawdon lui-même, tout le monde enfin avait intérêt à étouffer cette malheureuse affaire et à faciliter à cette femme les moyens de sortir de la Grande-Bretagne.

Ce fut sans aucun doute le tracas des arrangements avec les hommes d'affaires qui empêcha mistress Rawdon de rien faire pour son fils, ou même d'aller le voir et lui dire adieu. L'enfant était sous le patronage immédiat de son oncle et de sa tante, qui avait réussi à entrer fort avant dans la confiance et la tendresse de leur neveu. Rebecca écrivit à l'enfant une lettre datée de Boulogne; elle l'y exhortait à bien travailler, et lui annonçait qu'elle allait visiter le continent, que là elle se proposait bien de lui écrire encore plus d'une fois; mais une année se passa sans qu'elle donnât aucun signe de vie, et elle ne se décida à écrire que lorsque le fils de sir Pitt, après une existence maladive, mourut enfin d'une complication de rougeole et de coqueluche. La mère de Rawdon écrivit alors à son cher fils une lettre des plus tendres; cette mort, en effet, le rendait héritier de Crawley-la-Reine, et son excellente tante, qui était déjà comme une mère pour Rawdon, reporta sur lui toute l'affection qu'elle éprouvait pour l'enfant qui venait de lui être enlevé si cruellement. Le petit Rawdon Crawley était maintenant un beau et grand garçon, et il rougit beaucoup à la réception de cette lettre.

«Ma tante Jane, lui dit-il, ma véritable mère, c'est vous, et.... non pas elle.»

Il n'en répondit pas moins par une lettre fort respectueuse à mistress Rebecca, qui se trouvait alors dans un hôtel de Florence. Mais n'anticipons point sur les événements.

Dans son premier vol, l'intéressante Becky n'avait pas été s'abattre bien loin. Après avoir traversé le détroit, elle s'était arrêtée à Boulogne, asile ouvert à toutes les innocentes créatures méconnues par d'injustes concitoyens; là, elle prit une femme de chambre et deux pièces dans un hôtel et mena une existence assez agréable en se faisant passer pour veuve. À la table d'hôte elle s'était acquis une réputation d'amabilité, et racontait à ses voisins des histoires sur son frère sir Pitt et sur les hauts personnages qu'elle connaissait à Londres. Elle avait cette parole élégante et facile dont l'effet est immanquable sur les gens d'un rang inférieur.

Au milieu de cette société de second ordre, elle passait pour une personne qu'il ne fallait point traiter comme tout le monde; elle invitait à venir prendre le thé dans sa chambre, et partageait tout comme les autres les innocentes distractions que cette localité offre à ses visiteurs, telles que les bains de mer, les courses en char à banc, les promenades sur la plage, les parties de spectacle. Mistress Burjoice, la femme de l'imprimeur, qui était venue se fixer à l'hôtel pour la saison d'été, et auprès de laquelle M. Burjoice se rendait très-exactement le samedi soir pour passer avec elle la journée du dimanche; mistress Burjoice chantait partout les louanges de Becky. Mais ses éloges cessèrent un beau jour où Burjoice avait montré beaucoup trop de prévenances à l'égard de Becky. Les torts, n'en doutez point, étaient du côté de mistress Burjoice, car le seul reproche qu'on pût faire à Becky, c'était de se montrer peut-être trop accueillante et trop aimable, surtout à l'égard des hommes.

On était alors dans la belle saison, à cette époque de l'année qui, pour tous les Anglais, est le signal de déserter le sol natal et de se disperser sur la surface du globe habité. Becky put, de cette manière, juger plus d'une fois de quelle façon sa conduite était appréciée dans la haute société de Londres, au milieu de laquelle elle avait été naguère introduite. Un jour qu'elle se promenait sur la jetée de Boulogne, elle se trouva face à face avec lady Tartlet et ses filles, qui contemplaient les blanches falaises d'Albion se dessinant dans le lointain sur l'azur du ciel et des eaux. À sa vue, lady Tartlet se retrancha derrière son ombrelle, et, rassemblant autour d'elle ses filles en bataillon carré, elle battit en retraite en foudroyant du regard notre pauvre Becky, qui se trouva dans un complet isolement.

Une autre fois, étant allée assister au débarquement du paquebot, un matin où il avait fait beaucoup de vent, elle s'amusait à considérer les ravages causés par le mal de mer sur la figure des passagers. Lady Hingstone se trouvait au nombre des victimes et avait énormément souffert de la traversée. Ses jambes pouvaient à peine la soutenir pour traverser la planche qui conduisait du navire à la jetée; mais elle retrouva toute son énergie en apercevant Becky qui, sous son chapeau rond, la regardait avec un sourire impitoyable et railleur. La noble dame y répondit par un air de souverain mépris, et d'un pas résolu se dirigea vers le bâtiment de la douane, sans avoir besoin de soutien. Becky fit semblant de rire, mais je n'oserais assurer qu'elle fût au fond fort contente. Désormais repoussée de tous, en apercevant de loin les blanches falaises de l'Angleterre, elle comprenait qu'il lui était interdit pour toujours d'y rentrer.

Les hommes aussi avaient singulièrement changé dans leur manière d'agir avec elle. Grinstone lui riait au nez et la traitait avec des airs de familiarité qui lui déplaisaient fort. Le petit Bob Suckling, qui, trois mois auparavant, lui parlait toujours chapeau bas et aurait fait un mille par une pluie battante rien que pour se trouver sur le passage de sa voiture, étant un jour à causer sur la jetée avec le jeune Fitzoof, officier aux gardes, au moment où Becky passait, la salua à peine de la tête avec un petit air de connaissance et sans se déranger le moins du monde de sa conversation. Tom Raikes eut l'impertinence de se présenter chez elle avec un cigare à la bouche; elle lui ferma, il est vrai, la porte au nez, et si elle eut un regret, ce fut de ne pas lui avoir pris les doigts dans les battants. C'est ainsi que le vide se faisait de plus en plus autour de Becky.

«S'il avait été ici, se disait-elle, ces lâches n'auraient jamais osé m'insulter.»

Elle se mettait alors à penser avec une tristesse mêlée de regrets à l'honnête homme confiant et fidèle, de la part duquel elle avait toujours trouvé une soumission absolue, une humeur des plus égales, un dévouement sans bornes, et sans doute alors elle se mettait à pleurer, car ces jours-là sa figure était plus animée et plus rouge que de coutume quand elle descendait pour le dîner.

Les outrages du sexe le plus noble ne lui étaient peut-être pas encore aussi intolérables que la sympathie qu'affectaient certaines femmes à son égard. Deux de ces créatures qu'elle avait dédaignées à Londres, en traversant Boulogne, vinrent lui faire leurs compliments de condoléance, et prirent avec elle des airs protecteurs qui lui causèrent un accès de rage. Ces dames, après l'avoir embrassée, la quittèrent en souriant, et elle entendit le colonel Hornby, leur cavalier servant, pousser sur l'escalier des éclats de rire dont il n'était que trop facile de comprendre le sens.

Après cette visite, Becky qui avait exactement payé sa note de chaque semaine, qui était d'une politesse exquise avec la maîtresse de l'hôtel, et qui, par tous les moyens, s'était efforcée de se faire bien venir des gens de service, Becky eut la douleur et l'affront d'entendre le maître de la maison l'engager à chercher un autre logement, vu qu'il lui était impossible de la recevoir dans un hôtel fréquenté par des femmes honnêtes; elle se vit donc réduite à prendre gîte ailleurs et à s'ensevelir dans un isolement qui lui devenait de plus en plus odieux.

En dépit de tous ces rebuts, elle essaya toutefois de se faire une réputation et d'avoir raison de la médisance. Elle se rendit à l'église exactement, y chanta plus haut que personne, se mit à la tête d'une bonne oeuvre pour les veuves et les matelots naufragés, donna des dessins et des broderies pour la mission de Quashyboo; fut dame patronesse de plusieurs oeuvres charitables et renonça complétement à la valse. En un mot, elle se couvrit des dehors les plus respectables, et c'est précisément le motif qui nous engage à nous arrêter plus longtemps sur cette partie de sa vie, car les autres ne seraient peut-être pas aussi bonnes à rapporter. Mais les sourires des uns, les airs de mépris des autres ne lui échappaient pas, et cependant vous n'auriez pu deviner à l'expression de ses traits quels étaient ses supplices intérieurs.

Sa vie, du reste, était un mystère, les opinions à ce sujet étaient partagées. Parmi cette espèce de gens qui trouvent toujours du plaisir à se mêler des affaires d'autrui, les uns déclaraient qu'elle était coupable, tandis que les autres la proclamaient aussi blanche qu'un agneau et rejetaient tous les torts sur son affreux mari. Elle s'était fait plus d'un partisan par les larmes abondantes qu'elle versait toutes les fois qu'il était question de son enfant, par le luxe de douleur qu'elle étalait toutes les fois que ce nom revenait dans la conversation ou qu'elle voyait quelqu'un lui témoigner de la sympathie à ce sujet. C'est ainsi qu'elle avait gagné le coeur de la bonne mistress Alderney qui tenait le sceptre dans la société anglaise de Boulogne et qui donnait à elle seule plus de bals et de dîners que toutes les autorités réunies. Pour cela il lui avait suffi de répandre des larmes lorsque le petit Alderney, pensionnaire du docteur Swishtail, était venu passer ses jours de congé auprès de sa mère.

«Mon Rawdon a le même âge, et je crois l'avoir sous les yeux,» avait dit Becky en étouffant ces dernières paroles dans un soupir.