Chapter 30
Tandis que le pauvre malheureux était ainsi consumé par le feu de la fièvre, ceux qui veillaient à son chevet purent distinguer, à travers les paroles confuses qu'il prononçait dans son délire, le nom d'Amélia. À ces transports d'exaltation fébrile succédait, dans les moments lucides, une prostration complète en pensant qu'il ne la reverrait plus. Croyant sa dernière heure arrivée, il faisait ses préparatifs pour passer dans l'autre monde, mettait ses affaires en règle, et disposait de sa fortune en faveur de ceux qu'il désirait le plus en voir profiter. L'ami dans la maison duquel il logeait servit de témoin à son testament. Il demandait à être enseveli avec la petite chaîne de cheveux qu'il portait à son cou. Nous devons dire, pour ne point trahir la vérité, qu'il se l'était procurée par l'entremise de la femme de chambre d'Amélia, lorsqu'à Bruxelles il avait fallu couper les cheveux de la jeune veuve pendant la fièvre qu'elle avait eue à la suite de la mort de son mari.
Il parvint enfin à se rétablir, en dépit des saignées et des purgations auxquelles il n'échappa que grâce à la force de sa constitution. Il était presque réduit à l'état de squelette, lorsqu'il s'embarqua enfin sur le _Ramchunder_ de la compagnie des Indes-Orientales, venant de Calcutta et relâchant à Madras. Le pauvre Dobbin était si faible, si épuisé, que son ami, qui l'avait soigné pendant le cours de sa maladie, augurait fort mal des résultats de ce voyage pour l'honnête major, et lui prédisait que quelque beau matin on serait obligé de le faire passer, proprement empaqueté dans son hamac, par-dessus le bord du navire, emportant au fond de la mer la relique qu'il avait toujours sur le coeur. Mais, malgré le prophète et ses prophéties, l'air bienfaisant de la mer, ou peut-être mieux encore l'espérance qui renaissait plus vivace au coeur du convalescent, à mesure que le navire traçait son sillage d'écume sur les flots, rendit la vie et la santé à notre ami, et il était parfaitement guéri avant que l'on touchât le Cap.
«Allons, disait-il en riant, Kirk n'aura pas encore cette fois ses épaulettes de major, lui qui pensait les trouver toutes prêtes à son arrivée à Londres avec le régiment.»
Il faut qu'on sache que dans le temps que le major était malade, à Madras, de la précipitation de son voyage, son régiment avait reçu son ordre de retour, et que le major aurait pu revenir avec ses camarades s'il avait eu la patience de les attendre dans cette ville.
Peut-être ne voulait-il pas se livrer aux tentatives de Glorvina dans cet état de faiblesse et de délabrement.
«Je voudrais bien savoir ce que miss O'Dowd aurait fait de moi, disait-il en riant à son compagnon de traversée, si elle avait été à notre bord. Après m'avoir vu disparaître, elle se serait rejetée sur vous, et, soyez-en sûr, mon vieux Jos, elle vous aurait traîné en triomphe à sa remorque jusqu'à Southampton.»
Le compagnon de route de Dobbin, à bord du _Ramchunder_, n'était autre, en effet, que notre gros et gras ami, qui rentrait en Angleterre après dix années passées au Bengale. Un régime de dîners, de pâtisseries, de grogs, de bordeaux, enfin l'eau-de-vie et le rhum avaient fini par rendre fort nécessaire à Waterloo-Sedley ce voyage en Europe. Il avait fait son temps de service dans la compagnie des Indes, où il avait touché d'assez beaux émoluments pour mettre de côté une somme des plus rondes. Rien ne l'empêchait plus désormais de rentrer dans sa patrie pour y jouir de la pension à laquelle il avait droit, si mieux il n'aimait s'engager de nouveau et remplir le rang élevé auquel le désignaient son ancienneté et ses immenses talents.
Il était peut-être un peu moins gros que lorsque nous l'avons connu autrefois, mais sa démarche avait quelque chose de plus solennel et de plus majestueux. Il avait laissé repousser les moustaches, avec lesquelles il s'était si bien comporté à Waterloo; il se pavanait sur le pont, ombragé de son magnifique chapeau de velours à franges d'or. Il portait à profusion sur sa personne des bijoux et des épingles en diamants. Il se faisait servir à déjeuner dans sa cabine, et mettait autant de recherche dans sa toilette pour paraître sur le gaillard d'arrière, que s'il s'était agi d'aller dans les promenades les plus en renom de Calcutta. Il emmenait avec lui un domestique indigène qui le servait et bourrait sa pipe. Cet enfant de l'Orient menait une existence peu fortunée sous le despotisme de Jos Sedley. Jos était aussi vain de sa personne qu'une petite maîtresse de la sienne, et mettait autant de temps à sa toilette que la beauté la plus fardée. Les jeunes passagers, pour tromper la longueur de la traversée, faisaient toujours cercle autour de Sedley, le priant de leur raconter ses merveilleux exploits contre les tigres et Napoléon. Il fut sublime à la visite qu'il rendit à la tombe de l'empereur à Longwood, lorsqu'au milieu de tous les passagers et de tous les jeunes officiers du navire à l'exception du major Dobbin qui était resté à bord, il leur raconta toute la bataille de Waterloo, et leur démontra que sans lui, Jos Sedley, Napoléon n'aurait jamais perdu la bataille, ni par suite été exilé à Sainte-Hélène.
Lorsque le navire eut remis à la voile de Sainte-Hélène, Jos s'empressa de distribuer, avec une générosité vraiment royale, ses provisions de bordeaux, de conserves, d'eau gazeuse qu'il avait prises pour charmer les ennuis de la route. Comme il n'y avait point de dames à bord, et que le major avait cédé le pas à l'employé civil, celui-ci avait à table la place d'honneur; aussi, le capitaine et les officiers du _Ramchunder_ l'entouraient-ils de tous les égards auxquels son rang lui donnait droit. Il ne parut point toutefois pendant deux jours de tourmente où la mer venait déferler sur le pont, mais il resta dans sa cabine à lire la _Blanchisseuse de Finchley-Common_, laissée à bord par l'honorable lady Emily Cornemiouse, femme du révérend Silas Cornemiouse, en se rendant à leur évêché du Cap. Pour lecture ordinaire, il portait avec lui un ballot de romans et de pièces de théâtre, qu'il prêtait aux autres passagers; enfin, son affabilité et ses prévenances l'avaient mis fort bien avec tout le monde.
Que de fois, par une belle et chaude soirée, tandis que le vaisseau traçait sa ligne d'écume sur la mer mugissante, que la lune et les étoiles brillaient à la voûte céleste, que les tintements inégaux de la cloche de quart troublaient seuls le silence de la nuit, Sedley et le major, assis sur la dunette, et fumant l'un son cigare, l'autre son hookah bourré par son domestique indien, avaient parlé du sol natal.
Dans ces entretiens intimes, le major Dobbin ne manquait jamais de faire tomber, avec une adresse merveilleuse, la conversation sur Amélia et son fils, tandis que Jos parlait, sans beaucoup de ménagement, des malheurs de son père et du sans-gêne du vieillard à le mettre à contribution. Le major s'efforçait alors de le ramener à de meilleurs sentiments en lui faisant sentir quels égards étaient dus au malheur et aux années. Sans doute Joseph ne pouvait partager le genre de vie des deux vieillards, et s'arranger de leurs habitudes et de leurs manies, après avoir vécu dans une société toute différente, à quoi Jos donnait un signe de tête approbatif. Le major reprenait alors Joseph en sous-oeuvre, lui faisait sentir quel avantage pour lui d'avoir à Londres un train de maison complet, et de ne plus se contenter d'un appartement de garçon. Sa soeur Amélia était la personne qu'il lui fallait pour diriger son intérieur. C'était le bon goût, la bonté personnifiée, la perfection sous tous les rapports. Il lui rappelait avec quel succès mistress George Osborne avait autrefois paru à Bruxelles et à Londres, où elle était admirée et choyée dans la meilleure société. Puis il lui insinuait qu'il était de son devoir d'envoyer Georgy à une des meilleures écoles, et d'en faire un homme, car sa mère et ses grands parents n'étaient bons que pour le gâter. En un mot, l'adroit major avait fini par tirer de Joseph la promesse qu'il se ferait le protecteur d'Amélia et de son fils. Il ignorait les événements survenus dans la famille Sedley. La mort de mistress Sedley, la séparation d'Amélia et de son fils, la grande fortune de ce dernier. Toujours est-il que tous les jours, et à toute heure du jour, le brave garçon, dans le coeur duquel l'amour avait fait de si profonds ravages, ne pensait qu'à mistress Osborne et aux moyens de lui venir en aide. Il avait pour Jos Sedley des compliments et des flatteries qui ne tarissaient point. Il ressentait pour lui une tendresse dont celui-ci ne se rendait pas très-bien compte. Mais nos lecteurs qui ont des soeurs ou des filles, doivent avoir remarqué combien sont aimables et empressés auprès d'eux les hommes qui font la cour aux femmes de leur famille, et peut-être le major était-il digne de prendre rang parmi ces adeptes de l'hypocrisie.
Le fait est que le major Dobbin, en s'embarquant à bord du _Ramchunder_, se trouvait dans un état désespéré, et qu'il ne commença à se remettre et ne fit bonne figure à son vieil ami M. Sedley qu'après une conversation qu'ils eurent ensemble sur le pont, où l'on avait porté le major presque défaillant. Dobbin avait alors dit à Joseph qu'il ne lui restait plus qu'à se soumettre à sa destinée; qu'il laissait quelque chose à son filleul dans son testament, et qu'il espérait que mistress Osborne lui garderait un bon souvenir; qu'enfin il désirait qu'elle fût heureuse avec le nouvel époux qu'elle allait prendre.
«Un mariage! avait dit Joseph; mais il n'est point question de cela, elle ne m'a jamais parlé de mariage dans ses lettres; seulement elle avait annoncé de son côté, à son frère, que le major Dobbin allait se marier, et elle faisait des voeux bien sincères pour son bonheur.»
Mais qu'elle était enfin la date de ces lettres? Sedley les rechercha. Elles étaient de deux mois postérieures à celles qu'avait reçues le major.
À partir de ce jour, le chirurgien du navire n'eut qu'à s'applaudir du nouveau régime qu'il avait prescrit au malade que le médecin de Madras lui avait remis dans un état à peu près désespéré. En effet, depuis que le major avait changé de potion, un mieux sensible s'était manifesté. Voilà de quelle manière le capitaine Kirk manqua ses épaulettes de major.
La gaieté et la force revinrent au major Dobbin, toujours en augmentant; ses compagnons de traversée ne pouvaient s'expliquer une métamorphose si subite. Dobbin plaisantait maintenant avec les officiers, tirait le bâton avec les matelots, courait sur les cordages comme le plus agile des mousses, et chantait le soir des chansonnettes au grand divertissement de tout l'équipage assemblé pour prendre le grog. Enfin, il était devenu si aimable, si gai, si enjoué que le capitaine, qui jusqu'alors l'avait regardé comme un pauvre sire et un être presque nul, avait fini par s'avouer à lui-même que le major, malgré sa réserve, était un officier fort instruit et fort capable.
«Il n'a pas des manières très-distinguées, disait le capitaine à son second, et peut-être représenterait-il assez mal au palais du gouverneur, où Sa Seigneurie et lady Williams m'ont honoré de leurs attentions particulières, et me prenant la main devant toute la compagnie, m'ont invité à prendre un verre de bière avec eux devant le commandant en chef; mais s'il ne possède pas d'excellentes manières, il y a au moins de ça dans cet homme-là.»
Le capitaine du _Ramchunder_ prouvait par là qu'il était aussi capable de sonder les mystères de la nature humaine que de commander une manoeuvre.
À dix jours environ des côtes de l'Angleterre, le bâtiment fut arrêté par un calme plat. Dobbin se livra alors à des accès d'impatience et de mauvaise humeur qui surprirent tous ses camarades, charmés jusque-là de sa bonhomie et de son entrain; mais, lorsque la brise vint de nouveau, on le vit se livrer à tous les transports d'une joie enfantine. Ah! son coeur battit bien fort lorsque le pilote du port monta à bord du navire, lorsqu'il aperçut les deux tours amies du clocher de Southampton!
CHAPITRE XXVI.
Notre ami le major.
Notre ami le major s'était rendu si populaire à bord, qu'au moment où lui et M. Sedley descendirent dans le canot qui vint les prendre pour les débarquer, tout l'équipage, matelots et officiers, à commencer par le capitaine, l'accompagnèrent de hourras d'adieux qui firent rougir le major, et il secoua la tête en signe de remercîments. Jos, persuadé que ces acclamations étaient pour lui, ôta son chapeau à galon d'or et l'agita avec une grâce pleine de majesté. En quelques coups de rames le canot fut au rivage; nos deux voyageurs descendirent sur le port et se dirigèrent vers l'hôtel du Roi-George.
La vue de la réjouissante tranche de boeuf, du pot d'argent couronné d'écume qui, dans les magnifiques salons du Roi-George, accueillent le voyageur au retour de ses courses lointaines, n'eurent point assez d'empire sur Dobbin pour le décider à passer plusieurs jours au milieu de ces douceurs et de ce bien-être. Dès son arrivée, il demanda des chevaux de poste, et à peine à Southampton, il aurait voulu être déjà sur la route de Londres. Jos se refusa obstinément à quitter le soir même cette nouvelle Capoue. À quoi bon passer la nuit au milieu des cahots de la route alors que la plume et l'édredon vous invitent à une douce et moelleuse paresse, au lieu et place de cet affreux lit de Procuste, sur lequel les voyageurs qui reviennent du Bengale sont obligés de s'étendre dans leur étroite et incommode cabine? Jos ne comprenait pas que l'on pût songer à partir avant d'avoir retrouvé son bagage, que l'on pût se remettre en route avant d'avoir au moins pris un bain.
Le major se vit donc forcé d'attendre encore pour cette nuit, et d'annoncer tout simplement par lettre son arrivée à sa famille. Dobbin supplia Jos d'écrire de son côté à ses amis; Jos promit, mais ne tint pas sa promesse. Le capitaine, le chirurgien et un des deux passagers vinrent dîner à l'hôtel avec nos deux amis. Jos déploya toute sa science à commander un dîner. Il promit qu'il partirait le lendemain avec le major pour Londres. L'hôtelier racontait depuis que c'était plaisir de voir avec quelle satisfaction M. Sedley huma sa première pinte de bière, comme doit faire tout bon Anglais qui, après une longue absence, remet le pied sur le sol britannique.
Le lendemain matin, de très-bonne heure, suivant son habitude, le major Dobbin était sur pied, tout rasé et tout habillé. Personne n'était levé dans l'auberge, à l'exception de celui qui fait les souliers et qui semble être une créature pour laquelle le sommeil est un mythe. Le major pouvait entendre les gens de la maison ronfler en choeur, tandis que lui errait à l'aventure dans les corridors déserts. À ce moment le décrotteur, dont les yeux ne se ferment jamais, allait de porte en porte faire sa distribution de bottes à revers, bottes à haute tige, demi-bottes, etc., etc.... Le domestique indigène de Jos se leva enfin, prépara le hookah de son maître et disposa son formidable attirail de toilette. Les filles d'auberge commençaient alors à sortir de leurs soupentes, et, rencontrant le nègre dans les couloirs, elles furent tout effrayées, pensant se trouver en face du diable. Lui et Dobbin faillirent plus d'une fois se laisser tomber au milieu des seaux qui obstruaient le passage et dont elles se servaient pour laver l'hôtel du Roi-George. Enfin l'un des garçons vint ouvrir la porte et tira les verrous. Le major crut qu'enfin l'heure du départ était sonnée, et il demanda sur-le-champ une chaise de poste pour se mettre en route.
Puis il se rendit à la chambre de Sedley, et écartant les rideaux d'un lit immense où Jos s'évertuait à ronfler:
«Debout! debout! lui cria le major; il est temps de partir; la voiture sera à la porte de l'hôtel avant une demi-heure.»
Jos se mit à grogner contre le malencontreux interrupteur de son sommeil et demanda quelle heure il était. Quand le major qui ne savait point mentir, quelque avantage qu'il en pût tirer, lui eut avoué en rougissant la vérité sans détour, Jos fit pleuvoir sur lui une grêle d'imprécations que nous ne consignerons point ici, mais qui n'auraient point laissé de doute à Dobbin au sujet de la damnation éternelle de son ami, s'il avait dû comparaître incontinent devant le juge suprême. Il envoya le major à tous les diables, il lui déclara qu'il ne voyagerait pas avec lui; que c'était le comble de la cruauté, de l'inconvenance, que de venir troubler ainsi le sommeil d'un honnête homme. Le major dut battre en retraite devant l'ouragan qu'il venait de soulever et laissa Jos reprendre le fil de son sommeil.
Pendant ce temps, la chaise de poste était amenée devant l'auberge; le major monta dedans et partit sans plus de retard.
Il eût été un grand seigneur anglais voyageant pour son plaisir, ou bien le courrier d'un homme de bourse, car ceux du gouvernement ont d'ordinaire des allures plus pacifiques, qu'il n'aurait pas couru la grande route avec plus de célérité. Les postillons, en voyant les pourboires qu'il leur jetait, prenaient Dobbin pour un prince déguisé.
Comme elle lui paraissait verte et souriante, cette campagne qui, dans la rapidité de sa course, semblait fuir bien loin derrière lui! comme elles lui paraissaient aimables et animées ces petites villes où les bateliers venaient à sa rencontre avec de gais sourires et de profonds saluts! Il passait comme un ouragan devant ces auberges placées au bord de la route, dont les enseignes pendaient aux arbres, où chevaux et charretiers s'arrêtaient pour se rafraîchir sous un ombrage épais; devant les vieux châteaux avec leurs parcs; devant les chaumières groupées autour d'une antique église; enfin il foulait le sol anglais; enfin il respirait l'air natal. Est-il au monde une joie que l'on puisse comparer à celle-là? Tout prend un air de fête aux yeux du voyageur qui revient dans sa patrie; tout, sur son passage, semble le saluer et lui souhaiter sa bienvenue; et pourtant le major Dobbin, sur la route de Southampton à Londres, ne voyait rien autre chose que le chiffre décroissant des bornes milliaires. Ah! n'en doutez pas, c'est qu'il était pressé de revoir sa famille, d'embrasser sa mère et ses soeurs!
Une fois à Piccadilly, il compta les secondes qu'il lui fallut pour se rendre à son ancien logis, chez Slaughter, auquel il ne voulut point faire d'infidélité. Dix années s'étaient écoulées depuis qu'il y avait fait sa dernière visite, depuis que George et lui, ils étaient jeunes alors, y avaient donné de joyeux déjeuners, y avaient fait maintes parties. Ils étaient maintenant passés dans la catégorie des vieux garçons. Ses cheveux grisonnaient; les passions, les sentiments de sa jeunesse s'étaient refroidis aux glaces de l'âge. Il retrouva sur la porte la même garçon, de dix ans plus vieux, mais dans le même habit bien gras, toujours avec la même quantité de cachets en breloques, avec la même manière de remuer son argent dans ses poches. Il reçut le major absolument comme s'il était de retour d'une absence de huit jours.
«Les effets du major au numéro 23, dit John sans témoigner la moindre surprise, c'est la chambre qu'on lui donne d'habitude. Que voulez-vous pour votre dîner? Du poulet rôti, je pense. Eh bien! êtes-vous marié maintenant?... Le bruit courait que vous étiez marié.... Le chirurgien écossais de votre régiment.... non, c'était le capitaine Humby du 33e, en garnison avec le vôtre à Unjee, qui racontait cela.... Prendrez-vous un grog?... Pourquoi êtes-vous venu en poste?... la diligence ne vous aurait-elle pas aussi bien amené?...»
Là-dessus le fidèle John, dont la mémoire ne perdait le souvenir d'aucun des officiers qui fréquentaient sa maison, qui savait tous les égards qu'il leur devait et avec qui dix années ne faisaient pas plus d'effet qu'un jour, conduisit Dobbin à son ancienne chambre, où le major retrouva son grand lit aux rideaux de serge, son vieux tapis peut-être encore plus rapiécé et l'ancien mobilier en bois noir recouvert d'une étoffe foncée telle que le major se rappelait l'avoir vue au temps de sa jeunesse.
Il se figurait voir encore George arpenter à grands pas cette chambre la veille de son mariage, se ronger les ongles et jurer qu'il faudrait bien que son père finisse par mettre les pouces, et que si, en définitive, il ne cédait pas, alors il s'arrangerait pour pouvoir se passer de lui. Tous ces détails lui revinrent aussi clairs, aussi précis que si c'eût été hier.
«Vous n'avez pas rajeuni,» dit John en examinant son ancienne connaissance.
Dobbin se mit à rire.
«Dix années et la fièvre ne sont pas faits pour vous ôter des années, mon garçon, dit-il à John. Quant à vous, vous êtes toujours jeune, ou plutôt non, vous êtes toujours vieux.
--Qu'est devenue la veuve du capitaine Osborne, reprit John; c'était un bon garçon, celui-là, un gaillard qui ne comptait pas avec l'argent. Il n'est pas revenu depuis le jour où il a été se marier en quittant d'ici. Il me doit encore trois guinées. Regardez, c'est inscrit sur mon livre: 10 avril 1815, le capitaine Osborne, trois livres sterling. Si jamais j'en reçois le payement de son père, cela m'étonnera bien.»
En disant ces mots, John remit dans sa poche son carnet de maroquin où se trouvait inscrite la dette du capitaine sur une page sale et crasseuse qui restait entière au milieu d'une foule d'autres notes griffonnées portant également le montant des dettes des autres habitués de la maison.
Après avoir installé son client dans la chambre qui lui était destinée, John se retira avec un calme parfait. Le major Dobbin, moitié rouge, moitié souriant des sottises de ce vieux radoteur, tira de sa valise le plus beau et le plus élégant costume de ville qu'il eût en sa possession. Il fut pris d'un mouvement de gaieté en voyant dans une petite glace placée au-dessus de sa toilette sa figure brûlée par le soleil et ses cheveux grisonnant par l'âge.
«C'est de bon augure, pensa-t-il, que le vieux John se soit souvenu de moi; elle me reconnaîtra peut-être aussi, je l'espère.»
Et il sortit de l'hôtel en prenant comme autrefois le chemin de Brompton.
Tout en marchant, il retrouvait les moindres incidents de sa dernière entrevue avec Amélia, aussi présents à sa mémoire que si c'eût été la veille. L'Arc-de-Triomphe et la statue d'Achille, élevés dans Piccadilly depuis qu'il y était venu, ne frappèrent que très-faiblement ses yeux et son esprit. Mais il fut pris comme d'un frisson général en entrant dans un passage qui conduisait à la rue de Brompton où se trouvait la demeure d'Amélia. Était-elle ou non mariée? S'il la rencontrait avec son petit garçon, qu'allait-il lui dire? Il aperçut une femme qui se dirigeait de son côté, menant à la main un enfant de cinq ans; c'était elle, peut-être? Il ne lui en fallut pas davantage pour le faire trembler comme une feuille. Quand il fut enfin devant sa maison, quand il se vit en face de la porte, il saisit la sonnette et s'arrêta un moment. Il aurait presque pu entendre les battements de son coeur contre sa poitrine.
«Quoi qu'il en soit, se dit-il enfin en lui-même, que le Seigneur tout-puissant répande sur elle ses bénédictions. Allons, ajouta-t-il, comme pour se donner du courage, peut-être est-elle sortie en ce moment.»
Cette réflexion était bien faite pour le décider à entrer. La fenêtre de la pièce où elle se tenait d'ordinaire était ouverte et personne n'était dans la chambre. Le major crut apercevoir le piano et le tableau placé au-dessus qui occupait toujours la même place qu'autrefois. Alors les mêmes inquiétudes vinrent l'assaillir. Mais la plaque de cuivre indiquait bien la porte de M. Clapp, et Dobbin, soulevant le marteau, le laissa retomber de tout son poids.
Une jeune fille de seize ans à l'air mutin, aux yeux vifs, aux joues roses, accourut à cet appel et regarda fixement le major qui se soutenait contre le mur. Il était pâle et défait comme un mort, et il eut grand'peine à retrouver assez de force pour murmurer ces mots: