La foire aux vanités, Tome II

Chapter 26

Chapter 263,899 wordsPublic domain

Tout en parlant ainsi, il prenait dans le portefeuille les autres billets pour les remettre à son frère; mais ses mains tremblaient si fort, il était si ému que le portefeuille lui échappa, et qu'il en sortit le billet de mille livres, la plus terrible et la dernière des pièces accusatrices qui déposaient contre Becky.

Pitt se baissa pour le ramasser, tout étonné de l'importance de la somme.

«Celui-là me regarde, dit Rawdon; je compte bien loger une balle dans la tête du propriétaire de ce chiffon.»

Il goûtait une joie intérieure en pensant à la satisfaction qu'il aurait à mettre ce billet en guise de bourre par-dessus la balle avec laquelle il voulait tuer le marquis.

Ensuite les deux frères se serrèrent une dernière fois la main et se séparèrent. Lady Jane, ayant appris que le colonel se trouvait dans le cabinet de son mari, attendait dans la pièce voisine l'issue de leur entretien avec la plus vive anxiété. La porte de la salle à manger ayant été laissée entr'ouverte comme par hasard, elle put voir les deux frères sortir du cabinet. À ce moment, elle s'avança, tendit la main à Rawdon, et lui dit que c'était bien à lui de venir leur demander à déjeuner, bien qu'à sa longue barbe, à sa figure bouleversée, aux sombres regards de son ami, elle pût juger que ce n'était point de déjeuner qu'il avait été question entre eux. Rawdon s'excusa sur un engagement antérieur; il serra fortement la petite main que sa timide belle-soeur lui tendait, et Jane le suivit d'un regard plein de compassion, en voyant à ses traits qu'il s'agissait de quelque grand malheur. Mais il partit sans prononcer un mot, et sir Pitt n'entra avec elle dans aucune explication.

En quittant Great-Gaunt-Street, toujours en proie à la même agitation, Rawdon se dirigea vers Gaunt-House, et fit gémir le lourd marteau qui étale sur la porte cochère sa tête de Méduse; à ses coups redoublés accourut une espèce de Silène à la face enluminée, à la veste rouge galonnée d'argent, qui remplissait dans l'hôtel les fonctions de portier. Cet homme, épouvanté du désordre qui régnait dans la tenue du colonel, lui barra le passage comme s'il eût craint que cet étrange visiteur ne voulût forcer l'entrée. Mais le colonel lui présenta une de ses cartes, et lui ordonna de la remettre à lord Steyne, en lui faisant remarquer qu'elle portait son adresse et en lui disant qu'il serait toute la journée, à partir d'une heure, à Regent-Club, et que c'était là, et non chez lui, qu'il fallait aller le chercher quand on voulait le trouver. Cet homme, à la face rubiconde, regarda partir le colonel avec des grands yeux surpris et étonnés, comme firent les passants qui, dans leurs habits de dimanche, commençaient à remplir les rues dès cette heure matinale. Le gamin, avec son air mutin et joyeux, l'épicier qui bâillait sur sa porte, le cabaretier qui fermait ses volets pendant la durée du service, croyaient voir quelque fou échappé de Bedlam, et les quolibets pleuvaient sur l'infortuné au moment où, arrivant enfin à la station des voitures, il se décida à prendre un fiacre et dit au cocher de le conduire à la caserne de Knightsbridge.

Les cloches se répondaient de tous les points de la capitale, lorsque Rawdon arriva au terme de sa course; et, s'il s'était rendu compte de ce qui se passait autour de lui, il aurait reconnu Amélia, qu'il avait vue autrefois, se dirigeant de Brompton vers la paroisse de Russell-Square. Les écoliers se rendaient en rangs à l'église, et dans les faubourgs, les rues et les voitures étaient remplies de gens qui allaient chacun du côté où les appelait le plaisir. Le colonel était en proie à de trop vives préoccupations pour remarquer ce mouvement. En arrivant à Knightsbridge, il alla droit à la chambre de son vieil ami et camarade le capitaine Macmurdo, et fut fort satisfait de le trouver à la caserne.

Le capitaine Macmurdo était un ancien officier qui avait eu sa part de gloire à la journée de Waterloo; son régiment l'aimait beaucoup, et la médiocrité de sa fortune l'avait seule empêché d'arriver aux grades supérieurs. Il méditait tranquillement sur les douceurs du lit en savourant sa grasse matinée.

Lorsque Rawdon ouvrit la porte, ce vénérable guerrier aux cheveux gras et grisonnants portait sur la tête un foulard de soie, au-dessus de la lèvre une moustache teinte et un nez bourgeonnant.

Rawdon ayant annoncé au capitaine qu'il venait lui demander un service d'ami, il ne fut pas besoin d'une plus longue explication pour que celui-ci comprît parfaitement de quoi il s'agissait. Il avait déjà conduit plusieurs affaires du même genre avec une grande prudence et une grande habileté. Son Altesse Royale, de si regrettable mémoire, lorsqu'elle commandait en chef, professait à ce sujet la plus grande estime pour le capitaine Macmurdo; enfin, c'était à lui qu'avait recours tout homme d'honneur lorsqu'il se trouvait dans une passe difficile.

«Et le motif, mon vieux Crawley? lui dit son ancien camarade. Est-ce encore pour quelque affaire de jeu comme celle où nous avons fait mordre la poussière au capitaine Marker?

--Il s'agit de.... de ma femme,» répondit Crawley en baissant les yeux et en devenant tout rouge.

Le capitaine fit claquer sa langue.

«J'ai toujours pensé, reprit-il, qu'elle finirait par vous jouer quelque tour.»

En effet, au régiment et dans les clubs, il y avait eu plus d'un pari engagé sur le sort probable réservé au colonel Crawley. Ces suppositions étaient une conséquence naturelle de la légèreté que mistress Rawdon étalait dans sa conduite; mais, au sombre regard par lequel Rawdon accueillit cette observation, Macmurdo comprit qu'il ne fallait pas insister davantage sur ce sujet.

«N'y aurait-il donc pas moyen d'en sortir autrement, mon vieux? reprit le capitaine avec plus de gravité. Sont-ce seulement des soupçons, dites, ou bien avez-vous des lettres? Ne pourriez-vous pas tenir cela secret et caché? En pareille circonstance, le mieux est ne point faire de bruit quand c'est possible.... Il a fallu y mettre de la complaisance pour ne s'en apercevoir que maintenant, continua le capitaine en se parlant à lui-même, et il se rappelait les mille propos tenus à la table des officiers, d'où la réputation de mistress Crawley était bien souvent sortie en morceaux.

--Pour des gens comme nous, reprit Rawdon, il n'y a pas deux manières de terminer cette affaire, entendez-vous? Ils avaient eu soin de se débarrasser de moi, de me faire arrêter; je me suis échappé, et je les ai retrouvés seuls en tête-à-tête. Je l'ai appelé lâche et menteur; enfin, je l'ai frappé et envoyé à terre.

--Il a eu ce qu'il méritait, répondit Macmurdo; mais vous ne m'avez pas encore dit son nom?

--C'est lord Steyne, répliqua Rawdon.

--Ah! diable! un marquis! on disait qu'il.... c'est-à-dire, c'était vous qui....

--Quel galimatias est-ce là? cria Rawdon; voulez-vous dire qu'on aurait exprimé des doutes en votre présence sur la vertu de ma femme? Pourquoi alors ne m'en avez-vous rien dit, Mac?

--Le monde est si médisant, mon pauvre vieux! répliqua l'autre; à quoi bon aller vous répéter des propos d'écervelés sur votre compte?

--Vous avez manqué aux devoirs de l'amitié,» lui dit Rawdon; et, ne pouvant plus maîtriser son émotion, il se couvrit la figure de ses deux mains et donna un libre cours à sa douleur.

Ce spectacle toucha profondément son vieux compagnon d'armes.

«Allons, courage, mon vieux, dit le vieux Mac; grand ou petit, il aura une balle dans la tête, ce gibier du diable. Et quant à votre femme, que voulez-vous? c'est toujours la même histoire.

--Ah! vous ne savez pas combien je l'aimais, dit Rawdon d'une voix sourde. Je la suivais comme un petit chien. Je lui donnais tout ce que j'avais. Je me suis condamné à l'indigence pour l'épouser; j'ai engagé jusqu'à ma montre pour satisfaire à ses moindres fantaisies. Pendant ce temps, elle faisait bourse à part, et enfin elle m'a refusé cent livres pour me tirer de prison.»

Il raconta alors à Macmurdo, dans un langage plein de dignité, malgré ce qu'il avait de confus, tous les détails de cette histoire. Macmurdo était tout surpris de cette agitation extraordinaire, qu'il s'efforçait de calmer par ses réflexions adoucissantes.

«Elle peut être innocente, après tout, lui disait-il; n'est-ce pas là ce qu'elle soutient? Ce n'est pas la première fois qu'elle se trouvait seule chez elle avec lord Steyne.

--Sans doute, répondait Rawdon avec tristesse, mais voici qui ne prouve pas en faveur de son innocence.» Et il montrait au capitaine le billet de mille livres qu'il avait trouvé dans le portefeuille de Becky. «Voilà ce qu'il a donné, et elle ne m'en a rien dit, et c'est lorsqu'elle avait cet argent-là entre les mains qu'elle a refusé de venir me tirer de la prison où j'étais enfermé.»

Le capitaine fut obligé de convenir qu'il y avait là quelque chose qui n'était pas très-clair.

Pendant cet entretien, Rawdon avait envoyé le domestique du capitaine Macmurdo à Curzon-Street, avec ordre de se faire donner des habits et du linge, dont le capitaine avait grand besoin. Pendant l'absence de cet homme, Rawdon et son ami avait composé à grand'peine et à coups de dictionnaire une lettre destinée à lord Steyne. Le capitaine Macmurdo, au nom du colonel Crawley, avait l'honneur de se mettre aux ordres du marquis de Steyne, et lui annonçait qu'il avait reçu plein pouvoir de lui pour arrêter les conditions du combat que Sa Seigneurie, il n'en faisait aucun doute, serait la première à réclamer, et qui, d'après la manière dont les choses s'étaient passées, lui paraissait inévitable. Le capitaine Macmurdo, usant toujours des formes les plus polies, priait lord Steyne de lui désigner un de ses amis avec lequel, lui, le capitaine Macmurdo, pourrait s'entendre. Il finissait en exprimant le désir que le duel eût lieu dans le plus bref délai possible.

Le capitaine ajoutait en _post-scriptum_ qu'il avait entre les mains un billet de banque d'une valeur considérable, que le colonel Crawley avait de fortes raisons pour supposer qu'il appartenait au marquis de Steyne, et qu'il désirait l'envoyer à l'adresse de son propriétaire.

Pendant que cette lettre s'élaborait, le domestique du capitaine était de retour de sa commission à la maison du colonel; mais il ne rapportait ni le sac de nuit ni le porte-manteau qu'on l'avait envoyé chercher, et sa figure exprimait une stupéfaction comique.

«Ils ne veulent rien donner, dit-il alors; la maison est au pillage, ils ont tout mis sens dessus dessous; le propriétaire veut retenir tous les effets pour sa garantie. Les domestiques boivent le vin dans le salon; et on dit que.... que vous êtes parti en emportant l'argenterie, colonel.» Puis, après une pause, il ajouta: «Il y a déjà un domestique qui a disparu. Simpson, qui a l'air fort excité par la boisson, crie bien fort que rien ne sortira de la maison qu'on ne lui ait payé ses gages.»

Le récit de cette petite insurrection domestique surprit Rawdon, et le fit sourire par la diversion qu'elle apportait à ses tristes préoccupations. Les deux officiers s'amusèrent beaucoup de cet orage qui s'élevait autour des débris de cette fortune renversée.

«Je suis bien aise au moins que le petit ne soit plus chez moi, dit Rawdon en se rongeant les ongles. Vous le rappelez-vous, Mac, lorsqu'il venait au manége et qu'on lui faisait monter le sauteur? comme il se tenait bien dessus!

--C'est vrai qu'il avait un petit air crâne,» reprit l'excellent capitaine.

Le petit Rawdon se trouvait pour le moment dans la chapelle de Whitefriars, au milieu d'une rangée de petits garçons en robe comme lui; et certes il n'écoutait pas le sermon avec grande attention; mais il pensait bien plutôt à sa sortie du samedi suivant, calculant que son père viendrait le chercher comme d'habitude et le mènerait peut-être au spectacle.

«Ce sera un fameux gaillard que ce garçon-là, continua Rawdon en pensant toujours à son fils. Vous me promettez, Mac, que, si cela tourne mal pour moi, si j'y laisse ma peau, je puis compter que.... que vous irez le voir, n'est-ce pas? Ah! je puis dire que j'aimais bien cet enfant-là. Que voulez-vous, mon pauvre vieux! Tenez, vous lui donnerez ces boutons d'or de ma part, c'est tout ce qui me reste.»

Il se couvrit la face de ses deux larges mains, et les larmes en tombant sur ses joues y traçaient un sillon brûlant. M. Macmurdo, que l'émotion gagnait aussi, ôta son foulard de soie et s'en servit pour essuyer ses yeux.

«Descendez et faites-nous préparer à déjeuner, dit-il à son domestique. Que voulez-vous, Crawley? des oignons et des sardines? Commandez. Clay, vous allez donner des habits au colonel; nous avons toujours été tous les deux de la même taille. Mon vieux Rawdon, il n'y avait pas d'aussi fins cavaliers que nous, lorsque nous sommes entrés au régiment.»

Macmurdo se tourna alors contre le mur, et, reprenant la lecture de son journal, laissa Rawdon à sa toilette, pour commencer la sienne lorsque son ami aurait terminé.

Comme il s'agissait d'un lord, le capitaine Macmurdo apporta un soin particulier à cette opération. Il cira ses moustaches, leur donna le brillant des jours de fête, mit une cravate empesée et son plus beau ceinturon de buffle. Les jeunes officiers, en le voyant arriver pour le déjeuner dans un si brillant costume, lui en firent leur compliment, et lui demandèrent s'il allait se marier et si Crawley était son témoin.

CHAPITRE XXIII.

Même sujet.

Becky n'était point encore revenue de la stupeur et de l'abattement où l'avaient jetée les événements de la nuit précédente, que déjà les cloches des églises voisines annonçaient le service du matin; alors sortant avec peine de son lit, elle alla tirer le cordon de la sonnette pour appeler sa femme de chambre française que nous avons vue auprès d'elle quelques heures auparavant.

Mistress Rawdon Crawley agita vainement la sonnette. Personne ne répondit à son appel, et bien que le cordon finit par céder à la violence de ses secousses, Mlle Fifine ne fit point son apparition. En vain sa maîtresse, en camisole de nuit, le cordon à la main et les cheveux en désordre, s'aventura jusque sur le palier, et appela à plusieurs reprises Mlle Fifine, celle-ci ne se présenta point.

En effet, elle n'était plus dans la maison depuis plusieurs heures, et, suivant l'expression française, elle avait brûlé la politesse à ses maîtres. Après avoir rassemblé tous les bijoux qui couvraient le parquet du salon, Mlle Fifine était montée dans sa chambre, avait fait ses paquets, les avait ficelés, était sortie pour aller chercher un fiacre, avait descendu elle-même ses bagages sans demander l'assistance des autres domestiques, qui la lui auraient probablement refusée, car ils la détestaient cordialement, et, sans dire adieu à personne, elle s'était éloignée de Curzon-Street.

Dans la conviction intime de Mlle Fifine, le ménage de ses maîtres était une maison démontée, où il ne lui restait plus rien à faire. Beaucoup de gens, en pareille circonstance, auraient fait leurs paquets et pris un fiacre comme Mlle Fifine, mais, moins prévoyants ou moins heureux qu'elle, ils n'auraient peut-être pas, comme elle, su mettre en lieu sûr non-seulement leurs biens propres, mais encore quelques débris de ceux de leur maîtresse, si toutefois l'on peut dire que cette dernière ait jamais eu quelque chose à elle.

Non-seulement Mlle Fifine emporta les bijoux ci-dessus mentionnés, mais, de plus, certaines robes sur lesquelles elle avait depuis longtemps jeté son dévolu; item quatre candélabres Louis XIV richement décorés; item six albums ou keepsakes dorés sur tranche; item une tabatière en or qui avait appartenu à la Dubarry; item un charmant petit buvard garni de perles, sur lequel Becky composait d'ordinaire de charmants petits billets roses. Tout cela s'était envolé de Curzon-Street avec Mlle Fifine, avec le service en argenterie disposé sur la table pour le souper que Rawdon était venu interrompre si mal à propos. Mlle Fifine n'avait laissé derrière elle, comme étant trop peu portatifs, que les pelles et les pincettes, les glaces de cheminées et le piano en bois de rose.

Peu de temps après, on put voir dans une boutique de modiste de la rue du Helder, à Paris, une femme qui avait toute l'apparence extérieure de Mlle Fifine. Sa maison, l'une des mieux achalandées de la capitale, était placée sous la protection de milord Steyne. Cette femme parlait toujours de l'Angleterre comme d'un pays livré à la plus insigne mauvaise foi; elle disait à ses demoiselles de magasin qu'elle avait été affreusement volée par les naturels de cette île. Un sentiment compatissant pour de si touchantes infortunes, avait sans doute déterminé le marquis de Steyne à traiter avec générosité Mme de Sainte-Amaranthe: nous souhaitons qu'elle ait tout le succès que mérite sa vertu.

Mistress Crawley, indignée de ne point voir ses domestiques répondre à ses coups de sonnette, et entendant un grand tumulte et un grand tapage à l'étage inférieur, s'enveloppa dans sa robe du matin, et d'un pas majestueux s'avança vers le salon d'où partait le bruit.

La cuisinière, la figure noircie par la fumée de ses fourneaux, s'était installée dans un magnifique sopha couvert d'étoffe perse à côté de mistress Raggles, à laquelle elle versait du marasquin. Le groom qui portait les billets doux de Becky, et grimpait derrière sa voiture avec une si grande légèreté, fourrait en ce moment ses doigts dans un plat de crème, tandis que le laquais causait avec Raggles, dont la figure exprimait la douleur et le désespoir. Bien que la porte fût ouverte, et que Becky, à quelque pas de là, criât de toute la force de ses poumons, personne ne répondait à son appel.

«Allons, mistress Raggles, encore une petite goutte, disait la cuisinière au moment où Becky arrivait sur la porte, enveloppée de sa robe de chambre de cachemire blanc.

--Simpson! Trotter! criait la maîtresse de la maison au comble de la fureur, vous restez là les bras croisés, pendant que je vous appelle? Vous avez l'impudence de vous asseoir devant moi sur mon sopha? Où est la femme de chambre?»

Effrayé par cette apostrophe imprévue, le groom retira ses doigts de sa bouche; mais la cuisinière, saisissant le verre de marasquin, dont mistress Raggles déclarait avoir assez, en avala le contenu tout en jetant à Becky des regards provocateurs par-dessus les bords dorés du verre. Ce supplément de liqueur sembla redoubler encore l'insolence de l'insurgée.

«Votre sopha! Ah! par exemple, dit le cordon bleu révolté, votre sopha! vous voulez dire celui de mistress Raggles. C'est le sopha de milord et de mistress Raggles, entendez-vous? Ils l'ont payé à beaux deniers comptants, et il leur coûte assez cher, allez! S'il me prenait fantaisie d'y rester jusqu'à ce qu'on me payât mes gages, je pourrais y demeurer longtemps; et, après tout, pourquoi pas? Ah! ah! ah!»

Là-dessus elle se versa un verre de liqueur, et l'avala avec une grimace insolente et moqueuse.

«Trotter! Simpson! jetez-moi cette ivrognesse à la porte! hurla mistress Crawley.

--Mettez l'y vous-même si vous voulez, répondit Trotter le laquais; payez-moi mes gages, et je vous laisserai bien libre de m'y envoyer aussi. Je vous assure que nous ne serons pas longs à déguerpir.

--Croyez-vous donc que vous êtes ici pour m'insulter tous les uns après les autres! s'écria Becky furieuse; quand le colonel Crawley va rentrer, je lui....»

Cette menace, loin d'effrayer les domestiques, ne fit que provoquer de bruyants éclats de rire de leur part. Raggles toutefois ne s'en mêla point, tout absorbé qu'il était par ses tristes préoccupations.

«Il ne reviendra pas, répliqua milord Trotter; il a envoyé chercher ses affaires; mais je n'ai point voulu les livrer malgré le consentement qu'y donnait M. Raggles. Il n'est pas plus colonel que moi, voyez-vous; et maintenant qu'il a pris la clef des champs, vous voudriez faire comme lui. À vous deux, vous faites la paire; vous voulez escroquer le pauvre monde, mais il faut en rabattre, ma belle dame; payez-nous nos gages, vous dis-je, payez-nous nos gages.»

Il était évident, à la tournure chancelante de M. Trotter, à sa prononciation pâteuse, qu'il avait demandé à la bouteille son courage et ses inspirations.

«Monsieur Raggles, dit alors Becky au comble de l'exaspération, me laisserez-vous insulter de la sorte par cet ivrogne?

--Voyons, Trotter, pas tant de tapage, dit le petit Simpson. Entendez-vous, Trotter?»

Il souffrait de l'humiliation de sa maîtresse, et il réussit à lui éviter les injures qu'allait lui attirer l'épithète d'ivrogne appliquée au laquais.

«Ah! madame, disait Raggles, j'aurais pu vivre bien longtemps sans croire qu'un pareil malheur fût possible. Je connais la famille Crawley depuis que je suis né. Je suis resté pendant trente ans chez miss Crawley en qualité de sommelier, et je n'aurais jamais pensé que ce serait un des membres de cette famille-là qui me mettrait sur la paille. (Le pauvre diable, en disant ces mots, avait les yeux remplis de larmes.) Pouvez-vous seulement me donner un shilling pour tout ce que vous me devez; voilà quatre ans que vous demeurez dans cette maison; c'est moi qui ai fourni à l'entretien de votre table, c'est moi qui vous ai donné la vaisselle et le linge, vous avez chez moi une note de lait et de beurre qui monte à deux cents livres; c'est moi qui vous ai fourni tous les oeufs pour vos omelettes, toute la crème pour votre épagneul.

--Et à côté de ça, reprit la cuisinière, elle se moquait pas mal que son enfant, qui est son sang et sa chair, ait de quoi seulement manger à sa faim. Il y a beaux jours que sans moi le pauvre martyr serait mort de faim.

--On l'élèvera pour l'amour de Dieu,» dit alors M. Trotter avec un hoquet bachique.

L'honnête Raggles, continua d'une voix lamentable à énumérer ses griefs. Il ne disait que trop vrai, Becky et son mari l'avait ruiné. Il avait des billets à payer la semaine suivante, et pas un shilling en caisse; on allait le déclarer en faillite, le chasser de sa boutique, le chasser de sa maison, par ce qu'il avait eu la faiblesse de se fier à la parole d'un Crawley. Ses larmes et ses gémissements ajoutèrent encore à l'arrogance de Becky.

«C'est donc un complot contre moi, s'écria-t-elle d'un ton d'aigreur. Que prétendez-vous? Si je ne vous paye pas aujourd'hui, vous n'avez qu'à repasser demain, et tout sera soldé. Je croyais que le colonel avait réglé vos comptes; mais vous pouvez être sûrs qu'il le fera demain. Je vous le déclare sur l'honneur, il est parti ce matin emportant quinze cents livres dans sa poche. Il ne m'a rien laissé. Allez lui faire vos jérémiades. Donnez-moi mon chapeau et mon châle, et je vais aller le trouver. Ce matin nous avons eu une dispute; vous avez l'air, du reste, d'en savoir aussi long que moi à ce sujet; mais, je vous le jure, vous serez tous payés. Il vient d'obtenir une excellente place, laissez-moi seulement aller le trouver.»

L'audacieux sang-froid de Rebecca laissa Raggles et ses compagnons tout surpris et comme pétrifiés, et ils se regardèrent les uns les autres sans plus savoir où ils en étaient. Pendant ce temps, Rebecca étant remontée dans sa chambre, s'habillait elle-même sans avoir le moins du monde besoin de l'assistance de sa femme de chambre. Elle se rendit ensuite dans la chambre de Rawdon, y trouva les paquets tout faits avec l'ordre, au crayon, de les livrer lorsqu'on viendrait pour les prendre. Elle se dirigea de là dans la mansarde de la femme de chambre: le pillage était complet et les tiroirs parfaitement vides. Elle se ressouvint alors des bijoux restés sur le parquet, et ne douta plus un instant que cette femme ne les eût emportés dans sa fuite.

«Mon Dieu, s'écria-t-elle alors, fut-il jamais malheur pareil au mien? Tout perdre, lorsqu'on est à la veille de tout gagner! Tout espoir est-il donc évanoui pour moi sans retour? Non, non! j'entrevois encore une dernière chance de salut.»