Chapter 25
À l'heure ordinaire de cinq heures et demie, la table d'hôte de M. Moss fut servie pour ceux des locataires de la maison qui avaient de quoi payer leur écot. Ils se réunirent dans le splendide salon dont nous avons déjà parlé, et avec lequel communiquait la chambre temporairement occupée par M. Rawdon. Miss Moss, qui alors s'était débarrassée de ses papillotes, fit les honneurs d'un gigot de mouton bouilli aux navets, et le colonel en mangea de très-bon appétit. On lui proposa ensuite, pour fêter sa bienvenue, de faire sauter le bouchon d'une bouteille de champagne; il s'y prêta de très-bonne grâce: les dames burent à sa santé, et miss Moss lui lança une oeillade des plus gracieuses.
Au milieu du repas, on entendit retentir la sonnette de la porte; le jeune garçon aux cheveux rouges se leva pour aller répondre, et il annonça en revenant que l'ambassadeur de Rawdon lui avait rapporté un paquet avec une lettre qu'il remit à son adresse.
«Ne vous gênez pas, colonel, je vous prie,» dit M. Moss en accompagnant ces paroles d'un signe de la main.
Le colonel ouvrit la lettre d'une main tremblante. C'était un charmant petit billet sur papier rose parfumé, avec un joli cachet de cire verte.
«_Mon pauvre bichon_, écrivait mistress Crawley, je n'ai pu _fermer l'oeil_ de la nuit, ne sachant ce qu'était devenu _mon vieux monstre_. Je n'ai pu prendre un peu de repos qu'après avoir envoyé chercher ce matin M. Blench, car je grelottais la fièvre. Il m'a prescrit une potion, et a défendu à Finette qu'on me dérangeât _sous quelque prétexte que ce fût_. C'est ainsi, mon bon mari, que votre messager, qui a _bien mauvaise mine_, à ce que dit Finette, et qui _sent le genièvre_, a été obligé d'attendre dans l'antichambre jusqu'au moment où j'ai sonné. Jugez, mon pauvre mari, dans quel état m'a mise votre lettre presque indéchiffrable.
«Toute malade que j'étais, j'ai envoyé aussitôt chercher une voiture, et, à peine habillée, sans avoir le courage de prendre mon chocolat (car je n'ai de plaisir à le prendre que lorsque c'est mon vieux monstre qui me l'apporte), je me suis fait conduire au galop chez Nathan. Je l'ai vu; j'ai eu beau pleurer, gémir, me jeter à ses pieds, rien n'a pu attendrir cet homme exécrable. Il lui fallait tout son argent, disait-il, ou autrement il était décidé à retenir mon vieux monstre en prison. Alors je suis rentrée avec l'intention d'aller faire une _triste visite à ma tante_, pour aller mettre entre les mains de _cette chère tante_, avec ce qui s'y trouve déjà, les hardes et les bijoux qu'il me serait possible de réunir. Le bélier de Bulgarie était chez moi avec milord; ils venaient me complimenter du talent que j'avais montré dans mon rôle. Paddington n'a pas tardé à les suivre, puis Champignac, puis son ambassadeur, chacun m'apportant ses compliments et ses fadeurs. J'étais à la torture, soupirant après le moment où je serais débarrassée de ces importuns, et comptant les minutes qui prolongeaient la captivité de mon pauvre prisonnier.
«Quand ils ont été partis, je me suis jetée aux pieds de milord, je lui ai dit que nous allions tout engager et l'ai supplié de me prêter deux cents livres. Il s'est mis à jurer et à tempêter comme un furieux, et m'a dit de ne pas faire la sottise de rien mettre en gage, en m'assurant qu'il aviserait à me venir en aide. Là-dessus il est parti, en me promettant qu'il m'enverrait demain matin ce dont j'avais besoin. J'attends l'exécution de sa promesse pour aller trouver mon vieux monstre et lui porter un baiser bien tendre
«De son affectionnée, «BECKY.
«P. S. J'écris dans mon lit, car j'ai la tête et le coeur bien malades.»
Lorsque Rawdon eut terminé cette lettre, sa figure se couvrit d'une telle rougeur, ses regards devinrent si farouches, que le reste des convives ne douta pas un moment que cette missive renfermât de mauvaises nouvelles. Tous les soupçons contre lesquels il avait lutté jusqu'alors vinrent de nouveau assaillir son esprit. Elle n'avait pas su aller vendre ses bijoux, et elle trouvait le temps de faire des gorges chaudes sur les compliments et les flatteries qu'elle recevait pendant qu'il était en prison. En cherchant bien, ne pourrait-il pas découvrir quelle main l'avait poussé sous les verrous? Wenham était avec lui au moment de son arrestation, et alors.... Il frémissait de s'arrêter à de pareils soupçons. Il quitta la salle à manger, l'esprit tout en désordre, et courut s'enfermer dans sa chambre; il ouvrit son pupitre, fit courir sa plume sur le papier sans trop savoir ce qu'il écrivait, et envoya ces quelques lignes à sir Pitt ou lady Crawley, et chargea le même commissionnaire de les porter sur-le-champ à Gaunt-Street, de prendre un cabriolet au besoin; il y avait une guinée pour lui s'il lui rapportait la réponse avant une heure.
Dans ce billet, il suppliait son frère et sa soeur, pour l'amour de Dieu, au nom de son fils et de son honneur, de le tirer de la triste situation dans laquelle il était tombé; il était en prison, il avait besoin de cent livres pour recouvrer sa liberté, il les suppliait de venir le délivrer.
Après avoir expédié sa lettre, il revint prendre sa place à table et demanda du vin. Sa conversation bruyante, ses éclats de rire stridents avaient quelque chose d'étrange et de sinistre. À plusieurs reprises il partit d'un ricanement convulsif en songeant à ses terreurs. Cette heure se passa pour lui à boire et à faire le guet, cherchant à saisir le moindre bruit qui lui annonçât la voiture qui allait lui rapporter sa destinée.
À l'expiration du temps fixé, il entendit un bruit de roues devant la porte, et le jeune garçon aux cheveux rouges sortit avec son trousseau de clefs. Une dame attendait dans le salon des visiteurs.
«Le colonel Crawley?» demanda-t-elle d'une voix toute tremblante.
Après lui avoir fait un signe d'intelligence, le garçon referma la porte extérieure sur elle, puis il revint dans la salle à manger, où il dit à Crawley:
«Colonel, on vous demande.»
Rawdon quitta la pièce d'un bond et descendit au parloir, laissant tous les autres convives occupés gaiement à sabler le champagne; un faible rayon de lumière tombait à travers la fente de la porte sur cette dame, qui paraissait fort agitée.
«C'est moi, Rawdon, lui dit-elle d'une voix tremblante dont elle cherchait à déguiser l'émotion; c'est moi, Jane.»
Rawdon en croyait à peine ses yeux et ses oreilles. Il s'élança vers elle, la serra dans ses bras, articula quelques remercîments inintelligibles, puis, s'appuyant sur son épaule, donna un libre cours à ses sanglots. Quant à elle, elle ne comprenait rien à cette émotion.
Il ne fut pas difficile d'obtenir la quittance de M. Moss. Ce brave homme éprouva cependant un certain déplaisir; il avait bien compté avoir le colonel pour convive pendant toute la journée du dimanche. Jane, toute rayonnante de joie et de bonheur, fit sortir Rawdon de la prison de dettes et l'emmena dans la voiture qu'elle avait prise pour hâter le moment de sa délivrance.
«Mon cher Rawdon, lui dit-elle, Pitt était parti pour un dîner politique lorsque votre lettre est arrivée, et alors je n'ai pas hésité; je suis venue vous chercher moi-même.»
En même temps elle lui serrait la main. Peut-être fut-il très-heureux pour Rawdon que sir Pitt ait eu ce jour-là ce devoir ministériel à remplir. Rawdon ne trouvait pas de paroles assez énergiques pour témoigner à sa belle-soeur toute sa reconnaissance. Cette vivacité de sentiments troublait un peu la pauvre petite lady Jane.
«Ah! lui disait-il dans un transport de candeur, vous ne savez pas combien je suis changé depuis que je vous connais et que j'ai mon petit Rawdy. Il a bien fallu que je changeasse un peu, parce que, voyez-vous, je sens là-dessous quelque chose.... J'éprouve.... enfin....»
Il laissa sa phrase inachevée, mais lady Jane le comprit néanmoins, et le soir même, après son départ, assise auprès du berceau de son enfant, elle pria humblement le ciel pour le pauvre pécheur accablé du poids de ses égarements.
En sortant de chez elle, Rawdon se dirigea au pas de course vers Curzon-Street. Il était alors neuf heures du soir; il traversa comme un fou les rues, les carrefours, jusqu'au moment où il s'arrêta enfin tout haletant devant la porte de sa maison. Il recula d'un pas pour s'appuyer sur la grille; puis, levant avec angoisse les yeux du côté des croisées, il vit le salon tout resplendissant de lumière; et pourtant ne lui avait-elle pas écrit qu'elle était au lit et malade? Il resta immobile pendant quelque temps, et la lumière descendant des fenêtres éclairait sa figure pâle et décomposée.
Il tourna sa clef dans la serrure et entra dans la maison. Des éclats de rire partaient de l'étage supérieur. Rawdon portait encore le costume qu'il avait le matin même au moment de son arrestation. Il monta l'escalier sur la pointe du pied; arrivé à la dernière marche, il s'appuya un moment sur la rampe. Point de bruit dans la maison, on avait donné congé à tous les domestiques. Rawdon prêta de nouveau l'oreille: il entendit des éclats de rire se confondant avec une voix qui chantait. C'était Becky qui redisait la romance de la nuit précédente. Une voix rauque criait: «Brava! brava!» Cette voix était celle de lord Steyne.
Rawdon ouvrit la porte et entra. Il vit au milieu de la pièce une petite table dressée, un souper servi, des vins, de l'argenterie. Lord Steyne était étendu sur le sofa, et Becky assise à côté de lui. L'épouse coupable portait une toilette ravissante de coquetterie et de volupté; sur ses bras, à ses doigts, étincelaient les bracelets et les bagues; à son corsage brillaient les diamants que lord Steyne lui avait donnés. Le noble lord tenait une de ses mains dans la sienne, et se penchait pour y déposer un baiser. Mais déjà Becky était debout; car, glacée de terreur, elle venait de voir devant elle la pâle figure de Rawdon.
Puis aussitôt elle essaya de sourire comme pour fêter la venue de son mari; mais ce fut seulement une horrible contraction dans les traits de son visage. Lord Steyne se leva aussi en grinçant des dents, la face livide, les regards bouleversés, la fureur dans les yeux.
Lui aussi essaya de rire; il fit un pas en avant et tendit la main à Rawdon.
«Ah! vous voilà de retour! eh! comment vous portez-vous, colonel?»
La figure de lord Steyne était affreusement contractée, bien qu'il s'efforçât de faire bon visage à l'indiscret qui troublait la fête.
En voyant l'expression peinte sur la figure de Rawdon, Becky s'était élancée au-devant de lui.
«Je suis innocente, Rawdon! s'écriait-elle; devant Dieu, je vous le jure, je suis innocente!»
En même temps elle se suspendait à ses mains, aux pans de son habit, et ses bagues et ses bracelets étincelaient à l'éclat des lumières.
«Je suis innocente! je suis innocente!... Dites-lui donc que je suis innocente!» s'écriait-elle de nouveau en se tournant vers lord Steyne.
Mais lui, pensant qu'il était victime d'un guet-apens, était aussi furieux contre la femme que contre le mari.
«Vous innocente! hurlait-il avec d'épouvantables jurements; vous innocente! lorsque tous ces bijoux que vous avez sur le corps, je les ai payés jusqu'au dernier! vous innocente! lorsque je vous ai compté plusieurs milliers de livres sterling que ce misérable partageait avec vous, et dont il a déjà mangé sa part! Innocente! oui, à la façon de votre mère, cette vertu d'Opéra, ou de votre escroc de mari. Ne croyez pas m'intimider, comme cela vous a réussi auprès de beaucoup d'autres. Allons, monsieur, laissez-moi passer!»
Lord Steyne saisit en même temps son chapeau; ses yeux lançaient des éclairs et jetaient à son ennemi des regards insultants. Il se dirigea en même temps vers Rawdon, ne doutant pas que ce dernier ne se hâtât de lui livrer passage.
Mais Rawdon, se précipitant sur lui, le saisit par la cravate, et lord Steyne à moitié suffoqué s'affaissa sur lui-même, sous la pression de cette vigoureuse étreinte.
«Vous mentez comme un chien, lui dit Rawdon; vous mentez comme un lâche et un infâme!»
Et en même temps, du revers de sa main, il frappa le noble pair sur les deux joues, et l'envoya, à quelques pas de lui, retomber tout sanglant sur le plancher. Tout ceci s'était fait avant même que Rebecca eût le temps de s'interposer. Malgré la crainte qui faisait fléchir tous ses membres, elle admirait cependant son mari dans sa vigueur, dans son énergie et dans son triomphe.
«Approchez,» lui dit Rawdon.
Aussitôt elle obéit.
«Retirez tout ceci.»
Elle se mit à défaire les bracelets qu'elle avait aux bras, les bagues qui garnissaient ses doigts; sa main pouvait à peine les contenir; alors elle leva les yeux vers son juge comme pour l'interroger du regard.
«Jetez-moi par terre tous ces bijoux du diable,» lui dit-il.
Elle les laissa tomber à ses pieds. Rawdon lui arracha encore la broche qu'elle portait au corsage, et la lança à la tête de lord Steyne. La broche fit au front du noble lord une large entaille dont il conserva la marque jusqu'à sa mort.
«Suivez-moi, dit Rawdon à sa femme.
--Ah! ne me tuez pas, Rawdon,» lui dit-elle d'une voix suppliante.
Il se mit à ricaner d'un rire étrange et sauvage.
«Je veux savoir si cet homme en a menti pour ce qu'il a dit de l'argent comme pour ce qu'il a dit de moi. Parlez, en avez-vous reçu de lui?
--Non, dit Rebecca, c'est-à-dire....
--Vos clefs!» reprit Rawdon.
Et ils sortirent ensemble.
Rebecca lui avait donné ses clefs, à l'exception d'une seule, espérant qu'il n'y ferait pas attention. C'était la clef du petit pupitre qu'Amélia lui avait donné autrefois et qu'elle tenait soigneusement caché. Rawdon ouvrit toutes ses boîtes, bouleversa toute sa garde-robe, jeta pêle-mêle sur le plancher tous les chiffons qui s'y trouvaient renfermés. Enfin il trouva le pupitre, et força sa femme à l'ouvrir. Ce pupitre renfermait ses papiers, à elle, des lettres d'amour déjà anciennes, toutes sortes de petits bijoux et d'objets à l'usage des femmes. Il contenait aussi un portefeuille rempli de bank-notes dont la date remontait déjà, pour quelques-uns, à une dizaine d'années; mais dans le nombre il s'en trouvait un tout récent, le billet de mille livres que lord Steyne lui avait donné.
«C'est lui qui vous l'a donné? demanda Rawdon.
--Oui, répondit Becky.
--Il l'aura aujourd'hui même, fit Rawdon; car déjà le jour commençait à poindre, plusieurs heures s'étant écoulées dans ces recherches minutieuses. Avec le reste je m'arrangerai pour payer Briggs, qui a montré tant de tendresse à l'enfant, et pour acquitter les autres dettes. Quant au surplus, vous me ferez savoir où il faudra vous l'adresser. Il me semble, Becky, que vous auriez bien pu prendre sur cette réserve cent livres sterling pour me tirer de prison, moi qui ai toujours partagé avec vous.
--Je suis innocente,» répétait Becky.
Mais, sans daigner ajouter un mot, Rawdon la laissa seule.
Les premiers feux du soleil pénétraient alors dans la chambre, où cette femme se trouvait comme frappée d'immobilité; ils éclairaient ces malles ouvertes, ces hardes dispersées dans tous les coins de la pièce; ces robes, ces plumes, ces écharpes, ces bijoux, monceau de vanités qui n'offrait plus qu'un triste spectacle de ruines et de débris! La chevelure de Becky tombait en désordre sur ses épaules, sa robe était arrachée à la place qu'occupait sa broche de diamants. Elle avait entendu Rawdon descendre les escaliers, elle l'avait entendu refermer la porte sur lui. Elle savait qu'il ne reviendrait plus, qu'il était parti pour toujours. Songeait-il à commettre un suicide? Non, pas du moins tant qu'il ne se serait pas battu avec lord Steyne. Alors les pensées de cette malheureuse se reportèrent sur sa vie passée, sur les vicissitudes qu'elle avait traversées. Que de misères et de luttes pour aboutir à l'abandon et au désespoir! Il ne lui restait plus que le poison pour en finir avec toutes ses espérances, ses intrigues, ses dettes, ses triomphes. Ce fut au milieu de ces réflexions que la trouva sa femme de chambre, créature que lord Steyne avait placée auprès d'elle.
«Mon Dieu, madame, qu'est-il donc arrivé?» fit-elle en la voyant les yeux secs et les mains crispées au milieu de cette scène de désolation.
Et nous le demanderons comme elle. Qu'était-il donc arrivé? était-elle coupable? était-elle innocente? Innocente, elle l'était, à l'en croire, du moins. Mais comment supposer que la vérité pût se trouver sur de pareilles lèvres? Comment croire, en cette circonstance, à la pureté de ce coeur si dépravé? Sa femme de chambre tira ses rideaux et insista avec un air d'intérêt et de sollicitude pour qu'elle se mît au lit, ce qu'elle finit par faire; puis cette femme passa dans l'autre pièce, et rassembla tous les bijoux qui jonchaient le sol depuis le moment où Rebecca s'en était dépouillée sur l'ordre de son mari, et où lord Steyne s'était échappé de la maison.
CHAPITRE XXII.
Le lendemain de la bataille.
La maison qu'habitait sir Pitt Crawley, dans Great-Gaunt-Street, était au milieu de ses préparatifs du dimanche, lorsque Rawdon, toujours dans le même costume de bal qu'il n'avait pas quitté depuis deux jours, heurta en passant la femme qui balayait l'escalier, et entra précipitamment dans le cabinet de son frère. Lady Jane, en peignoir du matin, était à l'étage supérieur dans la chambre des enfants, occupée à surveiller leur toilette; puis, prenant ces petits êtres sur ses genoux, elle leur faisait réciter leur prière. Elle ne négligeait jamais de leur faire remplir régulièrement ce pieux devoir, avant la prière en commun, présidée par sir Pitt lui-même, et à laquelle assistaient tous les gens de la maison. Rawdon s'assit près du bureau du baronnet, où se trouvaient des brochures, des lettres disposées avec un ordre parfait, des paperasses, des imprimés soigneusement étiquetés, des cartons pour les factures et les correspondances. On voyait encore sur le bureau une Bible, le _Quaterly Rewiew_, _l'Annuaire de la Cour_. On s'apercevait que tout cela avait passé sous l'oeil du maître.
Au premier coup de neuf heures que sonna la grande pendule en marbre noir, sir Pitt apparut sur le seuil de la porte de son cabinet, frais comme une rose, le menton bien rasé; on eût dit une figure de cire plantée sur une cravate à l'empois. Ses cheveux étaient peignés, pommadés et parfumés; il avait achevé ses ongles tout en descendant l'escalier d'un pas majestueux, et sous sa robe de chambre couleur cendrée il possédait tout à fait la mise d'un gentilhomme anglais de vieille roche. Il fit un mouvement de surprise en apercevant dans son cabinet le pauvre Rawdon avec les vêtements en désordre, les yeux injectés de sang, les cheveux tout hérissés. Il pensa d'abord que son frère était ivre et que c'étaient là les traces d'une orgie.
«Mon Dieu! Rawdon, lui dit-il, que voulez-vous avec cette figure toute décomposée? qui vous amène de si bonne heure? pourquoi n'êtes-vous point chez vous?
--Chez moi! dit Rawdon avec un rire sauvage; n'ayez pas peur, Pitt, j'ai mon sang-froid. Fermez la porte, j'ai à vous parler.»
Pitt ferma la porte et revint à son bureau, se plaça dans un fauteuil à côté de son frère, et se mit à limer ses ongles avec une dextérité sans égale.
«Pitt, reprit alors le colonel après une pause, c'en est fait de moi: je suis perdu sans ressources.
--C'est la fin que je vous avais toujours prédite, s'écria le baronnet d'un ton bourru et en battant le rappel avec ses ongles, dont le poli lui paraissait désormais satisfaisant. Vous ne viendrez pas me dire que je ne vous ai pas averti. Il m'est impossible de rien faire pour vous: tout mon argent est engagé, les cent livres à l'aide desquelles Jane vous a tiré de prison, je les avais promises pour demain à mon homme d'affaires, et leur absence va me jeter dans un grand embarras. Ce n'est pas qu'en ce qui dépend de moi je refuse de vous venir en aide; mais pour ce qui est de payer vos créanciers, c'est tout comme si je m'engageais à acquitter la dette publique; ce serait une folie, une folie sans nom. Tâchez de vous arranger avec eux. C'est triste, j'en conviens, pour une famille, mais cela se voit tous les jours. La semaine dernière, Georges Kiteley, fils de lord Bugland, a fait une convention de ce genre, et le voilà, comme on dit, blanchi à neuf, et cela sans bourse délier pour son père. Ainsi donc....
--Ce n'est point d'argent qu'il s'agit, fit Rawdon d'une voix rauque; je ne viens point vous parler de moi, et vous ne pouvez douter du motif qui m'amène.
--Qu'y a-t-il donc? dit Pitt en respirant plus librement.
--C'est pour mon fils que je viens réclamer votre appui, fit Rawdon d'une voix émue. Promettez-moi d'avoir soin de lui quand je n'y serai plus. Votre chère femme a toujours été bien bonne pour lui et il l'aime plus que sa.... Damnation sur cette femme! Tenez, Pitt, vous savez que j'étais destiné à avoir un jour l'héritage de miss Crawley; mais on m'a encouragé dans mes extravagances et dans ma paresse, et sans cela j'aurais été un homme tout autre. Au régiment, je ne me suis pas encore acquitté trop mal de mon affaire; et quant à cet héritage, vous savez comment je l'ai perdu et où il est passé.
--Après les sacrifices que j'ai faits pour vous, l'assistance que je vous ai donnée, répliqua sir Pitt, une pareille allusion me semble déplacée dans votre bouche. C'est à vous et non à moi qu'il faut vous en prendre.
--Tout est fini de ce côté, dit Rawdon, tout est fini maintenant.»
Il prononça ces paroles avec un sourd frémissement qui fit tressaillir son frère.
«Mon Dieu! Y a-t-il quelqu'un de mort? demanda Pitt avec un accent de pitié et d'inquiétude.
--J'en aurais terminé avec la vie, continua Rawdon sans prendre garde à ces paroles, si ce n'avait été mon petit Rawdy. Je me serais déjà coupé la gorge après avoir tué ce misérable gueux.»
Toute la vérité se dévoila alors à sir Pitt, et il comprit que c'était à la vie de lord Steyne que Rawdon en voulait. Le colonel fit alors à son frère, d'une voix brève et émue, le récit de toute cette affaire.
«C'était, lui dit-il, un complot tramé entre elle et lui. Les recors auxquels j'étais signalé m'ont arrêté au moment où je sortais de chez lui. Alors je lui ai écrit de m'envoyer de l'argent; elle m'a répondu qu'elle était malade, au lit, et m'a engagé à attendre jusqu'au lendemain; et en rentrant à l'improviste, je l'ai trouvée couverte de diamants de la tête aux pieds, en compagnie de cet infâme.»
Alors il lui dépeignit, au milieu de l'agitation la plus vive, sa lutte avec lord Steyne, et montra à son frère qu'après ce qui s'était passé il ne restait pas deux partis à prendre; par conséquent, il devait se tenir prêt pour la rencontre qui ne pouvait manquer d'avoir lieu.
«Et comme le dénoûment peut m'être fatal, fit Rawdon d'une voix émue, et que mon fils n'a point de mère, c'est sous votre garde, c'est sous celle de Jane que je le remets, et assurément vous le traiterez comme s'il était votre enfant.»
Le frère aîné se sentit profondément touché; il serra la main de Rawdon avec une cordialité qui ne lui était pas ordinaire, et Rawdon essuya du revers de sa main ses paupières humides.
«Merci, frère, lui dit-il; j'ai maintenant votre parole, et cela me suffit.
--C'est un engagement d'honneur,» répondit le baronnet.
Rawdon tira alors de sa poche le petit portefeuille qu'il avait trouvé dans le pupitre de Becky, et dont il sortit un paquet de billets de banque.
«Tenez, dit-il à son frère avec un amer sourire, voici six cents livres pour Briggs, qui a toujours été si bonne pour l'enfant; vous ne me croyiez pas si riche, n'est-ce pas? C'est l'argent qu'elle nous avait prêté; je me suis toujours senti mal à l'aise en recevant l'argent de cette pauvre femme. Quant au surplus, que j'ai emporté dans le premier moment, on peut le rendre à Becky pour qu'elle se tire d'affaire avec....»