Chapter 24
Un jour où mistress Rawdon était à la promenade, milord se présenta au petit hôtel de Curzon-Street. Il demanda à Briggs une tasse de café, lui raconta qu'il avait de bonnes nouvelles du petit collégien; enfin il manoeuvra si bien qu'au bout de cinq minutes il sut d'elle que tout ce qu'elle avait reçu de mistress Rawdon se bornait à une robe de soie, cadeau qui avait fait tressaillir son coeur de reconnaissance.
Milord souriait en écoutant ce récit candide et naïf; la vertueuse Rebecca lui avait en effet dépeint dans le plus grand détail la satisfaction que Briggs avait éprouvée en recevant son argent, qui se montait à une somme de onze cent vingt-cinq livres. Becky lui avait en outre indiqué le placement de cette somme, lui avait exprimé sa douleur d'avoir eu à se séparer d'un aussi joli capital.
«Qui sait, avait pensé la petite enchanteresse, si milord ne se laissera point aller à ajouter quelque chose encore?»
Mais milord s'était abstenu d'une pareille générosité, persuadé, sans aucun doute, qu'il s'était déjà montré assez libéral.
Ces premières confidences excitèrent la curiosité de milord, qui demanda alors à miss Briggs des détails sur l'état de ses affaires, et la candide créature fit au noble lord un exposé fidèle de sa situation. Elle ne lui fit grâce d'aucun détail, depuis le legs que lui avait laissé miss Crawley. Ce qui lui donnait, pour cette partie de son avoir, une entière sécurité, c'est que M. et mistress Rawdon avaient bien voulu faire des démarches auprès de sir Pitt pour assurer, par son entremise, un placement des plus avantageux. Milord demanda à Briggs quel était le chiffre de la somme qu'elle avait ainsi confiée aux mains du colonel; elle lui dit qu'elle montait à six cents et quelques livres.
Mais à peine l'honnête Briggs eut-elle donné tous ces détails à lord Steyne, qu'elle se repentit de son indiscrète franchise et pria milord de n'en rien dire à M. Crawley. Le colonel était si bon pour elle, M. Crawley pourrait se trouver offensé de son bavardage et lui rendre son argent; et où trouver alors un placement aussi sûr et aussi avantageux?
Lord Steyne lui promit en riant de ne point abuser de ces communications, et, lorsqu'il la quitta, il paraissait d'une bonne humeur qui ne lui était pas ordinaire.
«Quel démon! se disait-il en lui-même; quelle merveilleuse nature pour la comédie et l'intrigue! Il s'en est fallu de bien peu que l'autre jour encore, avec ses cajoleries, elle n'ait réussi à m'arracher de nouveaux subsides. Elle rendrait des points à toutes les femmes de son espèce que j'ai rencontrées dans ma vie, et cependant j'en ai vu de bien des sortes; mais toutes étaient bien novices à côté d'elle, et moi-même je ne suis qu'un enfant, qu'un jouet entre ses mains, une tête folle qui, avec elle, ne sait plus ce qu'elle fait. Pour l'intrigue et le mensonge, il n'y a personne qu'on puisse lui comparer!»
Cette nouvelle preuve d'adresse accrut considérablement l'admiration que Becky inspirait au noble lord: faire donner de l'argent, ce n'était rien; mais en faire donner deux fois plus qu'on n'en a besoin et ne payer personne, c'était là le beau, le sublime de la chose. «Crawley lui-même, pensait milord, n'est pas aussi bête qu'il en a l'air, il a fort bien joué son rôle dans cette intrigue. À l'expression de sa figure, à sa manière d'être, qui aurait pu croire qu'il était pour quelque chose dans tout ce trafic d'argent? et cependant c'est lui qui a fait tirer à sa femme les marrons du feu pour en profiter ensuite.»
Pour nous, qui sommes dans le secret, nous avons pu voir que, sous ce rapport, milord se trompait singulièrement. Cette croyance, du reste, modifia singulièrement la manière d'être de milord à l'égard du colonel, il supprima désormais tous ces semblants d'égards qu'il avait eus jusque-là pour le mari de Becky. Jamais le protecteur de mistress Crawley n'aurait été s'imaginer que cette petite dame avait gardé l'argent pour elle; et quant au colonel Crawley, il le jugeait d'après les autres maris qu'il avait rencontrés dans le cours de son existence, si mêlée d'aventures amoureuses. Milord avait acheté tant d'hommes dans sa vie, qu'on pouvait bien lui pardonner de croire que le colonel était aussi vénal que les autres.
À la première occasion où lord Steyne se trouva seul avec Becky, il s'empressa d'un ton de belle humeur de lui faire compliment de la manière adroite et fine dont elle savait se procurer l'argent dont elle avait besoin. Bien que Becky fût prise au dépourvu, son embarras ne fut pas long; cette estimable créature n'avait recours au mensonge que lorsqu'elle n'avait pas d'autre voie pour se tirer d'affaire; mais alors elle s'en acquittait avec le plus parfait aplomb. Au bout d'une seconde, elle avait trouvé une histoire très-plausible et des mieux appropriées à la circonstance, qu'elle se mit à débiter à lord Steyne: elle lui avoua que dans ses déclarations précédentes elle l'avait trompé, indignement trompé, mais à qui la faute?
«Ah! milord, continua-t-elle, vous ne saurez jamais toutes les tortures, toutes les souffrances qui ont assiégé mon sommeil dans le secret de mes nuits. Devant vous, je suis gaie et joyeuse; mais qui vous dira tout ce qu'il me faut endurer lorsque vous n'êtes plus là pour me protéger? Mon mari, par les menaces et les traitements les plus barbares, m'a forcée de vous demander cette somme, et, dans la prévision de vos questions à ce sujet, il m'a dicté d'avance ce que j'aurais à vous répondre; il a pris cet argent que vous m'avez remis, me disant qu'il se chargeait de payer Briggs; m'était-il permis de douter de sa parole? Pardonnez à un homme aux abois le tort qu'il vous a fait, et prenez en pitié la plus malheureuse des femmes.»
En prononçant cette tirade pathétique, mistress Rawdon fondait en larmes. Jamais la vertu persécutée n'avait étalé une douleur aussi séduisante.
Le protecteur et la protégée, pendant une promenade en voiture qu'ils firent ensuite à Regent's-Park, eurent ensemble une longue conversation dont il est inutile de rapporter ici les détails. Ce qu'il suffit de savoir, c'est qu'en rentrant chez elle, Becky courut à sa chère Briggs avec une figure rayonnante, et lui annonça qu'elle lui apportait de bonnes nouvelles. Lord Steyne était bien le plus noble et le plus généreux des hommes; il ne cherchait que les occasions et les moyens de faire le bien. Maintenant que le petit Rawdon était placé au collége, elle avait désormais moins besoin d'un aide et d'une compagne. Son coeur saignait à la pensée de se séparer de sa chère Briggs, mais l'économie la plus stricte lui était imposée par les difficultés de sa position. Ce qui adoucissait ses regrets, c'était la pensée que sa chère Briggs allait, grâce à la générosité de lord Steyne, se trouver dans une position bien préférable à celle qu'elle pouvait lui offrir dans sa modeste demeure. Mistress Pilkington, l'intendante de Gauntley-Hall, était, par suite des années et des rhumatismes, dans un état de faiblesse qui ne lui permettait plus d'exercer la surveillance nécessaire dans un aussi vaste château. Il fallait donc songer à la remplacer; c'était une position magnifique. La famille allait tout au plus une fois en deux ans à Gauntley. Pendant tout le reste du temps, l'intendante était reine et maîtresse dans ce magnifique domaine; elle tenait table ouverte et recevait la visite du clergé des environs et des personnes recommandables de tout le comté; en fait, elle était la dame châtelaine de Gauntley. Les deux intendantes qui avaient précédé mistress Pilkington avaient épousé les vicaires de Gauntley, et s'il n'en était pas advenu de même pour mistress Pilkington, c'est qu'elle était la tante du vicaire actuel. En attendant sa nomination définitive, elle n'avait qu'à aller voir mistress Pilkington et s'assurer par elle-même que c'était une position qui lui conviendrait.
Les mots nous manquent pour décrire avec quels transports de reconnaissance Briggs accueillit cette nouvelle. La seule condition qu'elle mit à son acceptation fut que le petit Rawdon viendrait la voir au château; cette promesse ne coûtait pas beaucoup à Becky. Lorsque Rawdon rentra, elle courut lui annoncer cette bonne nouvelle; Rawdon fut ravi, enchanté: il se sentait débarrassé d'un grand souci, celui du remboursement de Briggs. Toutefois, son esprit n'était pas encore parfaitement satisfait. Il raconta au petit Southdown ce que lord Steyne avait fait, et le petit Southdown le regarda d'un air qui éveilla dans son esprit de nouveaux soupçons.
Il fit part à lady Jane de cette nouvelle marque de bonté que venait de lui donner lord Steyne; en apprenant cela, lady Jane prit une physionomie toute singulière, et il en fut de même de sir Pitt.
«Elle est trop vive, trop.... gaie, dirent-ils à Rawdon; vous avez tort de la laisser courir ainsi toute seule les fêtes et les réunions. Il faudrait l'accompagner partout où elle va, ou au moins mettre quelqu'un auprès d'elle, quand ce ne serait qu'une des soeurs de Crawley-la-Reine, et encore, pour une femme comme elle, il n'y aurait pas là de quoi la retenir beaucoup.»
Sans doute il était nécessaire que quelqu'un fût auprès de Becky. Mais l'honnête Briggs ne devait pas pour cela laisser échapper l'offre brillante qui lui était faite. Elle prépara donc ses paquets et se disposa à se mettre en route. Voilà comment les deux postes avancés du ménage de Rawdon tombèrent aux mains de l'ennemi.
Sir Pitt alla un jour chez sa belle-soeur pour démêler les motifs du départ de Briggs et s'éclairer également sur quelques autres points non moins délicats. Vainement elle tenta de lui faire comprendre combien était nécessaire pour son mari la protection de lord Steyne, combien il serait cruel de priver Briggs des avantages qu'on lui offrait; les cajoleries, les sourires, les caresses de Becky ne purent avoir raison de sir Pitt, et il eut quelque chose de fort semblable à une querelle avec Becky, pour laquelle il professait naguère encore une si haute admiration.
Il lui parla de l'honneur de la famille, de la réputation immaculée des Crawley. Il lui reprocha avec indignation l'accueil trop facile qu'elle faisait à tous ces jeunes Français, à tous ces jeunes étourdis à la mode, enfin à lord Steyne lui-même dont la voiture semblait avoir pris racine à sa porte et qui passait chaque jour des heures entières en tête-à-tête avec elle. On commençait à jaser dans le monde de l'assiduité de ces visites. Comme chef de la famille, il la suppliait d'être plus réservée dans sa conduite. Mille bruits fâcheux circulaient déjà sur son compte. Lord Steyne, malgré sa haute position et la supériorité de son talent, était un homme dont les attentions ne pouvaient que compromettre une femme. Il la priait, la conjurait, et, s'il le fallait, lui commandait, en sa qualité de beau-frère, d'apporter la plus grande retenue dans ses rapports avec le noble lord.
Becky promit tout ce que lui demanda sir Pitt; mais lord Steyne continua à lui rendre d'aussi fréquentes visites que par le passé, et la colère de sir Pitt en redoubla. Je ne sais trop si lady Jane fut bien aise ou fâchée de cette brouille survenue entre son mari et sa belle-soeur. Lord Steyne continua ses visites, sir Pitt cessa les siennes, et sa femme fut aussi d'avis de couper court à tout rapport avec le noble lord et de refuser pour la soirée des charades l'invitation que lui avait adressée la marquise; mais sir Pitt jugea qu'il convenait de s'y rendre, Son Altesse Royale devant s'y trouver.
Sir Pitt se retira du moins de très-bonne heure, et sa femme s'applaudit intérieurement de ce prompt départ. Becky avait à peine dit quelques mots à son beau-frère et n'avait pas même daigné reconnaître sa belle-soeur. Pitt Crawley déclara que c'était une petite impertinente, et flétrit avec une grande énergie d'expression l'inconvenance de ces jeux scéniques et de ces travestissements burlesques dans lesquels sa belle-soeur avait figuré. Les charades une fois terminées, il prit à part son frère Rawdon, et le tança vertement d'avoir été se compromettre dans de pareilles mascarades et d'avoir permis à sa femme de se produire dans ces honteuses bouffonneries.
Rawdon l'assura qu'il se tiendrait pour averti à l'avenir. Déjà, sous l'influence des avis de son frère et sa belle-soeur, il était presque devenu le modèle et l'exemple des vertus domestiques. Il avait abandonné le club et le billard et ne quittait plus la maison; il accompagnait Becky dans toutes ses promenades en voitures et, coûte que coûte, il la suivait dans tous les salons. Toutes les fois que lord Steyne faisait sa visite à Curson-Street, il était sûr d'y rencontrer le colonel. Quand Becky voulait sortir seule, ou qu'elle recevait des invitations sans qu'il y en eût pour son mari, celui-ci y mettait un veto absolu; et dans ces occasions la voix du colonel prenait une expression qui commandait l'obéissance. La petite Becky paraissait charmée de ce redoublement de galanterie de la part de Rawdon, et, si parfois il était grondeur, elle ne lui rendait point la pareille. Dans le monde, comme dans le tête-à-tête, elle avait toujours pour lui un sourire sur les lèvres et veillait à tout ce qui pouvait contribuer à son plaisir ou à son divertissement. La lune de miel était passée depuis longtemps, et cependant c'était toujours de la part de Becky mêmes prévenances, même gaieté, même franchise et même confiance.
«Que je suis contente, lui disait-elle à la promenade, de vous avoir ici à mes côtés au lieu de cette vieille folle de Briggs! Sortons toujours ainsi ensemble, mon cher Rawdon, que ce serait gentil et que nous serions heureux, si nous avions seulement un peu de fortune!»
S'il s'endormait après dîner dans son fauteuil, il ne trouvait point en face de lui, à son réveil, une figure boudeuse, maussade et portant l'expression du reproche; sa femme, au contraire, lui envoyait ses plus frais et ses plus caressants sourires, puis le couvrait de baisers et de tendresses. Alors il ne s'expliquait plus les soupçons qui avaient pu naître dans son coeur. Des soupçons? oh, jamais! ces doutes absurdes, ces craintes aveugles n'étaient que les fantômes d'une jalousie ridicule. Elle l'aimait avec ce même amour passionné qu'elle lui avait toujours témoigné, et, si elle marchait au milieu des triomphes du monde, il ne fallait en accuser que la nature, qui l'avait faite pour attirer les coeurs partout où elle se présentait. Y avait-il une femme capable de causer, de chanter ou de faire quoi que ce soit comme elle? «Ah! si seulement, se disait alors Rawdon, elle avait un peu de tendresse pour son fils!» Mais la mère et le fils n'avaient point une inclination bien vive l'un pour l'autre.
Ce fut au milieu de ces incertitudes et de ces anxiétés que survint l'incident mentionné au dernier chapitre, et que l'infortuné colonel se trouva retenu prisonnier loin de chez lui.
CHAPITRE XXI.
Délivrance et catastrophe.
Nous avons laissé l'ami Rawdon dans un fiacre, se rendant, en compagnie de M. Moss, à cette maison trop hospitalière, dont les portes s'ouvrent spontanément à bien des gens qui s'en passeraient volontiers. Les premiers rayons de l'aube commençaient à dorer le faîte des cheminées de Chancery-Lane, lorsque le roulement du fiacre éveilla les échos d'alentour. Un petit juif, à la chevelure aussi rutilante que le soleil levant, introduisit la compagnie dans l'intérieur de la maison. M. Moss fit à Rawdon les honneurs de ce manoir, et lui demanda obligeamment s'il ne désirait pas quelque chose de chaud après cette course matinale.
Le colonel était loin d'être aussi consterné de l'aventure que bien d'autres l'eussent été à sa place, en se trouvant dans une maison de détention, sous les grilles et les verrous, au sortir d'un palais rempli des femmes les plus séduisantes. Rawdon, il est vrai, avait déjà été plusieurs fois le pensionnaire de M. Moss. Si nous n'avons pas cru nécessaire de mentionner dans le cours de ce récit ces petites misères de la vie domestique, c'est qu'il n'y a là rien que de très-vulgaire pour un gentleman qui mène grand train sans un sou de revenu.
Lors de sa première visite à M. Moss, le colonel était encore garçon, et avait dû sa délivrance à la générosité de sa tante. La seconde fois, la petite Becky l'avait tiré des griffes des recors, grâces aux ressources de son esprit et de son bon coeur ordinaire. Elle avait emprunté une partie de l'argent au petit lord Southdown, et, à force de cajoleries, avait obtenu du marchand de châles, bijoux, robes et lingerie, qu'il se contenterait pour le reste d'un billet à longue échéance, souscrit par Rawdon. Dans ces deux circonstances, Rawdon avait été pris et relâché avec toute espèce d'égards, et il avait été l'objet de la plus stricte politesse. Aussi Moss et le colonel étaient-ils dans les meilleurs termes l'un à l'égard de l'autre.
«Vous allez retrouver, colonel, votre ancienne chambre, et tout le reste en parfait état, disait, en homme qui sait vivre, le recors à son prisonnier. On a toujours eu soin de la tenir bien aérée et de n'y mettre que des gens comme il faut. L'avant-dernière nuit elle était occupée par l'honorable capitaine Famish, du 5e dragons. Au bout de quinze jours sa tante l'en a fait sortir; c'était, disait-elle, pour le mettre à la raison qu'elle l'avait fourré ici. Mais, en attendant, il mettait drôlement, je vous le promets, mon champagne à la raison; tous les soirs il y avait gala; on arrivait de tous les clubs de la capitale et on faisait sauter crânement les bouchons de champagne; et il venait de bons diables, je vous en réponds, et auxquels un verre de vin ne fait pas peur. Mistress Moss tient toujours sa table d'hôte à cinq heures et demie; on fait ensuite de la musique ou l'on joue aux cartes.... Dans le cas où vous voudriez bien nous faire l'honneur de votre présence....
--C'est bon, je sonnerai si j'ai besoin de vous,» dit Rawdon; et il alla tranquillement se coucher.
Comme vieux soldat, il ne se laissait point abattre par les revers de la fortune. Un homme d'un caractère moins aguerri, et par conséquent de moins de sang-froid, aurait envoyé une lettre à sa femme au moment même où on lui mettait la main sur le collet.
«Mais, pensa Rawdon, à quoi bon aller troubler son sommeil? elle ne s'apercevra seulement pas si je suis ou non rentré; il sera assez tôt de la prévenir lorsqu'elle aura dormi et moi aussi. De quoi s'agit-il? De cent soixante-dix livres? Ce serait bien le diable si elle ne trouvait pas à décrocher quelque part cette bagatelle.»
Ce fut au milieu de ces réflexions et après avoir donné sa dernière pensée au petit Rawdon, que le colonel s'endormit dans ce lit dont le capitaine Famish avait été le dernier occupant. Il était dix heures environ lorsqu'il se réveilla. Le petit garçon aux cheveux rouges lui apporta avec une sorte de fierté enfantine un nécessaire en argent pour se faire la barbe. Le manoir de M. Moss, bien qu'ayant un aspect un peu sombre, ne manquait pas cependant d'un certain air de splendeur. On remarquait sur les étagères de vieux plateaux en argent qui avaient leur éclat, des porte-liqueurs auxquels on pouvait faire le même reproche, des boiseries jadis dorées et sur lesquelles pendaient des rideaux de satin d'un jaune fané, qui servaient à cacher à l'oeil les barreaux des fenêtres. Sur les murailles, de grands cadres écornés et dédorés entouraient des paysages et des sujets de sainteté. Le déjeuner du colonel lui fut apporté dans cette argenterie noire et splendide dont nous venons de parler. Miss Moss, jeune fille aux yeux vifs et encore tout empapillotée, demanda avec un sourire au colonel, en lui présentant la théière, s'il avait passé une bonne nuit. Elle lui donna aussi le _Morning-Post_ où se trouvaient les noms de tous les grands personnages qui avaient figuré la nuit précédente à la fête de lord Steyne. On y faisait un brillant éloge de cette fête et du succès qu'avait obtenu la belle et charmante mistress Rawdon Crawley dans les différents rôles qu'elle avait remplis.
Le colonel se mit à jaser de la façon la plus intime avec sa geôlière, qui s'était assise sur le bord de la table dans une pose pleine de grâce et de nonchalance; elle portait à ses pieds de vieux souliers de satin éculés et des bas qui lui tombaient sur les talons. Le colonel Crawley finit par demander une plume, de l'encre et du papier, et bientôt miss Moss arriva, portant entre l'index et le pouce la feuille de papier désirée. Combien de pauvres diables avaient tracé à la hâte sur ces petits carrés blancs les formules de supplication les plus ardentes, et, se promenant de long en large dans ce détestable repaire, avaient attendu avec impatience le messager chargé de la parole de délivrance! Qui n'a reçu de ces lettres dont le pain à cacheter est encore humide, dont chaque mot est l'expression d'une âme mortifiée et malheureuse? Rawdon, du reste, n'éprouvait aucune inquiétude sur le sort de sa missive.
«Chère Becky, écrivait-il, _j'espère que vous avez bien dormi_. Ne vous _tourmentez_ pas si je ne vous ai pas apporté votre café ce matin; la nuit dernière, comme je m'en revenais avec mon cigare, il m'est arrivé un _accident_. J'ai été _coffré_ par Moss de Cursitor-Street, et c'est sous _les lambris dorés de son splendide salon_ que je vous écris la présente, de ce même salon où je me suis trouvé dans la même position il y a deux ans. Miss Moss m'a apporté le thé. Elle a pris beaucoup d'embonpoint. Suivant son ordinaire, _elle a toujours ses bas sur les talons_.
«Il s'agit du billet de Nathan; il y en a pour cent cinquante livres sterling, cent soixante-dix avec les frais. Envoyez-moi mon nécessaire et des habits; je suis en chaussons de bal et en bas de soie blancs, c'est-à-dire dans le même état que ceux de miss Moss. Vous trouverez dans les tiroirs du secrétaire soixante-dix livres; vous n'aurez qu'à aller en offrir soixante-cinq à Nathan, en lui demandant _un renouvellement_. Promettez-lui de prendre du vin; nous en trouverons bien toujours le placement dans nos dîners. Mais point de tableaux, surtout; il les vend trop cher.
«S'il ne veut pas se prêter à cette combinaison, cherchez dans vos hardes ce que vous pouvez vendre; il faut absolument avoir réuni cette somme ce soir: d'abord parce qu'il n'est pas fort agréable de demeurer ici; et puis, ensuite, parce que c'est demain dimanche, sans compter que les lits ne sont pas _très-propres_, et qu'en outre cela pourrait donner des idées aux autres créanciers. Je suis bien aise que cette aventure ne soit pas tombée le samedi de sortie de Rawdon. Je vous embrasse bien.
«Tout à vous, «R. C.
«P. S. Ne tardez pas trop à venir.»
Cette lettre écrite et cachetée fut portée par un de ces messagers qui sont toujours à attendre dans le voisinage de l'établissement de M. Moss. Tranquille désormais de ce côté, Rawdon descendit dans le préau, où il fuma son cigare avec un grand calme d'esprit.
Il calcula qu'il fallait bien trois heures à Becky pour mener à bonne fin cette négociation et faire ouvrir les portes de sa prison; ce temps s'écoula pour lui de la manière la plus agréable, à fumer, à lire le journal et à boire à la cantine avec un de ses amis, le capitaine Walker, qui se trouvait dans le même cas que lui; ces deux messieurs se livrèrent aux cartes un terrible assaut, dans lequel les chances restèrent égales des deux côtés.
Les heures se passaient pourtant sans que Rawdon vît revenir son ambassadeur, et Becky n'arrivait pas davantage.