La foire aux vanités, Tome II

Chapter 23

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Becky le regarde en riant avec un air joyeux et moqueur qu'elle accompagne de ses plus gracieuses révérences. Les domestiques arrivent avec des plateaux couverts de rafraîchissements, et les acteurs disparaissent de nouveau pour se préparer à une seconde charade.

Les trois syllabes de celle-ci sont jouées de la manière suivante:

Pour la première syllabe on voit le colonel Crawley, chevalier du Bain, qui sort de l'écurie avec un chapeau à grands bords, un bâton, un long manteau et une lanterne. Il traverse la scène en criant l'heure qu'il est. Dans une chambre on aperçoit deux vieilles têtes qui jouent leur cent de piquet, et il est à croire que ces deux bonshommes ne s'amusent pas beaucoup, car ils bâillent sans interruption. Un petit groom leur passe leur robe de chambre, et une bonne pour tout faire, représentée par l'honorable lord Southdown, apporte deux chandeliers et une bassinoire. Quand la bonne s'est acquittée de ses fonctions et qu'elle est repartie, les deux vieux mettent alors leur bonnet de nuit, le groom vient fermer les volets, on entend grincer le pêne dans la serrure. Toutes les lumières s'éteignent, et la musique joue: _Dormez, dormez, chers amours._

«Première syllabe[2]!» crie une voix dans la coulisse.

[Note 2: Le mot de la charade est: Nightingale (rossignol), qui se décompose ainsi: _Night_, nuit; _inn_, auberge; _gale_, coup de vent.]

Seconde syllabe: Les lampes se rallument comme par enchantement, la musique joue l'air connu de _Jean de Paris_: _Ah! quel plaisir d'être en voyage!_ La décoration n'a pas changé, si ce n'est que sur la façade de la maison on aperçoit un écusson aux armes des Steyne; les sonnettes font un bruit infernal; au rez-de-chaussée on voit un homme qui présente à un autre une longue pancarte de papier; celui-ci tape du pied, montre le poing et manifeste par des gestes non équivoques qu'il trouve l'addition trop forte. «Garçon, ma voiture!» crie un autre sur le seuil de la porte; et en même temps il caresse le menton de la fille d'auberge, représentée par l'honorable lord Southdown, et cette fille semble ne pouvoir pas plus se consoler de son départ, que jadis Calypso ne se consolait du départ d'Ulysse. Clic clac! clic clac! on entend le galop des chevaux et le fouet des postillons. Hôtelier, fille d'auberge et garçons, tous se précipitent à la porte; mais au moment où l'étranger de distinction va faire son entrée dans la maison, la toile baisse, et une voix invisible crie aux assistants:

«Seconde syllabe!»

Pendant que tout se dispose pour la représentation de la troisième syllabe, l'orchestre exécute une symphonie nautique: _Sur les dunes_, _Mon beau navire_, _Quand les flots courroucés_. La nature de la musique annonce qu'on va être témoin d'un épisode maritime. Au moment où le rideau se lève, on entend le tintement d'une cloche: «Mettez le cap à la côte», crie une voix; les passagers se montrent d'un air fort soucieux les nuages, qui sont représentés par un rideau noir; tous les marins branlent la tête, comme pour témoigner de leur inquiétude. Lady Langouste, représentée par l'honorable lord Southdown, avec son épagneul sous un bras, son sac de nuit sous l'autre et son mari assis près d'elle, s'efforce de se retenir à un cordage. Plus de doute, on est sur un vaisseau.

Le capitaine, sous les traits duquel on reconnaît le colonel Crawley, chevalier du Bain, porte un chapeau à cornes et un télescope. Il retient avec la main son chapeau sur la tête, et ses vêtements s'agitent autour de lui comme s'ils étaient soulevés par le vent. Au moment où il laisse son chapeau afin de regarder au large avec le télescope, le chapeau est emporté par le vent, aux grands applaudissements de toute la salle. La bise est forte, à ce qu'il paraît. La musique l'exprime par des sifflements et des roulements de plus en plus menaçants; les matelots ne passent sur le pont qu'en trébuchant, pour indiquer la violence du roulis. Le surveillant du navire traverse la scène en portant six baquets; il se hâte d'en placer un à la portée de lady Langouste; lady Langouste pince son chien, qui se met à hurler d'une façon vraiment lamentable; elle tire de sa poche son mouchoir pour le porter à sa bouche et s'élance du côté de sa cabine; la musique fait entendre des accords de plus en plus précipités qui expriment la violence de l'ouragan. Ainsi s'achève la troisième syllabe.

Il existait alors un ballet nommé le _Rossignol_, dans lequel Montessu et Noblet s'étaient fait une réputation, et que M. Wagg avait transporté sur la scène anglaise en le métamorphosant en opéra, et en adaptant aux airs du ballet des vers de sa façon, comme il savait les faire. Ce ballet fut exécuté avec les costumes français à l'ancienne mode; le petit lord Southdown arriva sur la scène avec l'accoutrement d'une vieille femme et s'appuyant sur la canne de rigueur.

Une fraîche et pure mélodie sortait d'une cabane de carton entourée de roses et de treillage.

«Philomèle, Philomèle,» s'écrie la vieille, et Philomèle apparaît aussitôt.

Tonnerre d'applaudissements! Philomèle n'est autre que mistress Rawdon, qui, les cheveux poudrés et des mouches sur la figure, a l'air de la plus ravissante petite marquise que l'on puisse imaginer.

Philomèle arrive toute rayonnante de joie, et fredonne un air des plus vifs avec cette innocence qui caractérise les vierges de théâtre; Philomèle fait une révérence.

«Pourquoi, mon enfant, lui dit sa mère, êtes-vous donc toujours à rire et à chanter?»

Aussitôt elle répond par de nouveaux accords:

LA ROSE SUR LE BALCON.

Sur le balcon voyez ma rose, Ma jeune rose qui rougit: Sous les pleurs dont le ciel l'arrose En s'éveillant elle sourit. Les vents d'hiver l'ont effeuillée; Mais le printemps qu'elle invoquait Rend à sa tige dépouillée Sa rouge fleur, son vert bouquet. D'où vient à son calice une si fraîche haleine? D'où vient à son beau front cette pourpre soudaine? C'est que le gai soleil brille de feux nouveaux, C'est qu'on entend dans l'air la chanson des oiseaux.

Le rossignol, qui du bocage Charme l'écho mélodieux, Avait cessé son doux ramage, Et dans les bois silencieux Naguère on n'entendait sous l'ombre Que la bise aux sifflets aigus, Qui va battant d'une aile sombre Le tronc plaintif des arbres nus. D'où vient, me dites-vous, que l'oiseau du bocage Aux échos attentifs a rendu son ramage?» C'est que le gai soleil brille de feux nouveaux; C'est que les arbres nus poussent de verts rameaux.

Dans ce concert de la nature, Tout suit son penchant et ses lois; L'arbre reprend sa chevelure, La fleur son teint, l'oiseau sa voix; Et moi, quand partout la jeunesse Revêt ses riantes couleurs, Quand de ses feux le ciel caresse L'oiseau, la verdure et les fleurs, De ses plus gais rayons le soleil me pénètre; Un bonheur inconnu s'éveille dans mon être; Je sens s'ouvrir mon âme à des transports nouveaux, Et je mêle ma voix à l'hymne des oiseaux.

Pendant les repos entre chaque couplet de cette petite romance, la vieille femme à laquelle s'adresse la petite chanteuse, et dont les épais favoris sont encadrés dans un bonnet de femme, semble très-désireuse de manifester sa tendresse maternelle à l'ingénue créature qui remplit le rôle de la jeune fille. À chaque baiser qu'il parvient à lui prendre, les joyeux éclats de rire de l'assemblée l'encouragent à une nouvelle tentative, et tandis que l'orchestre exécute une symphonie qui prétend imiter le ramage de plusieurs oiseaux, un cri général s'élève de toute la salle; on demande _bis_ de toutes parts. Les applaudissements redoublés et une pluie de bouquets témoignent assez du succès remporté ce soir-là par le _rossignol_ (NIGHTINGALE). La voix de lady Steyne domine tous les bravos. Becky, le rossignol, ramasse toutes les fleurs qu'on lui a jetées et fait aux spectateurs un gracieux salut, digne de l'actrice la plus renommée.

Lord Steyne était au paroxysme de l'admiration, l'enthousiasme de ses hôtes égalait, du reste, le sien. On ne songeait guère maintenant à la séduisante houri aux yeux noirs, dont l'apparition dans la première charade avait été accueillie avec un si vif plaisir! Elle était deux fois plus belle que Becky, et cependant cette dernière l'avait complétement éclipsée. De toutes parts on se confondait en éloges sur mistress Rawdon; on la comparait aux actrices les plus en renom et l'on s'accordait à dire avec quelque raison que si elle avait embrassé la carrière théâtrale elle serait arrivée certainement au premier rang. Son triomphe fut complet, et les derniers accents de cette voix émue et vibrante s'éteignirent au milieu d'une tempête de bravos et de trépignements.

Aux plaisirs de la scène succéda le bal, et chacun à l'envi se disputa l'honneur de danser avec Rebecca; elle était ce soir-là le point de mire de tous les hommages. Le prince royal jura sur son honneur qu'il la tenait pour une petite merveille et rechercha de toutes manières son entretien. L'âme de Becky débordait d'orgueil; elle voyait déjà se presser devant elle la fortune, les distinctions, la renommée. Elle pouvait désormais disposer de lord Steyne comme d'un esclave, il ne quittait plus ses pas, daignait à peine adresser la parole à ses autres invités et réservait pour elle seule tous ses compliments, toutes ses attentions. Elle conserva au bal son costume de marquise et dansa le menuet avec M. de Truffigny, secrétaire de M. le duc de La Jabotière. Si M. le duc s'abstint de danser avec elle, ce ne fut que par un sentiment de sa dignité personnelle et par égard pour son caractère diplomatique; toutefois, il déclara à qui voulait l'entendre, qu'une femme qui savait parler et danser comme mistress Rawdon, aurait pu se présenter comme ambassadrice dans toutes les cours de l'Europe.

Appuyée sur le bras de M. Klingenspohr, cousin du prince Peterwaradin et attaché à son ambassade, elle s'élança au milieu du tourbillon de la valse. Le prince, tout hors de lui et ne poussant point le respect de l'étiquette aussi loin que le diplomate français, le prince voulut aussi faire un tour de valse avec cette charmante créature; le voilà donc avec Becky, pirouettant dans la salle de bal, tandis que les glands de ses bottes à revers et les diamants suspendus à sa veste de hussard voltigent autour de lui, jusqu'au moment où Son Excellence, tout hors d'haleine, se voit forcée de demander grâce. Papouchi-Pacha lui-même n'eût pas mieux demandé que de danser avec Becky, si la valse eût été un peu plus connue des enfants de Mahomet. De toutes parts, on faisait cercle pour la voir danser, et Taglioni n'aurait pas obtenu des applaudissements plus frénétiques. L'enivrement était général. Rebecca le partageait bien, soyez-en sûr. Elle écrasait ses rivales de ses airs hautains et triomphateurs. Quant aux beaux yeux de la pauvre Zuleika, ils ne pouvaient lui servir qu'à une seule chose, à pleurer sa défaite et à la pleurer dans la solitude et l'abandon.

Le véritable, le grand triomphe de Becky fut au souper, où sa place était marquée à la table du prince royal, si enthousiaste d'elle, et au milieu des plus éminents personnages de cette réunion. Le service s'y faisait dans de la vaisselle d'or, et Becky n'aurait eu qu'à en exprimer le désir pour voir, comme une autre Cléopatre, les perles mêlées à son vin de Champagne. Le prince de Peterwaradin lui eût donné la moitié des pierreries qui couvraient son uniforme pour un seul regard de ces yeux si pleins d'éclairs. La Jabotière parla d'elle à son gouvernement. Quant aux dames qui soupèrent aux autres tables dans de la vaisselle d'argent, et qui avaient remarqué les attentions que lord Steyne prodiguait à Becky, elles bouillaient de rage et de dépit.

Rawdon Crawley n'était pas autrement satisfait de tous ces triomphes, et il éprouvait un sentiment pénible à reconnaître à sa femme tant de supériorité sur lui.

Quand l'heure du départ fut venue, tous les jeunes gens firent cortége à Becky jusqu'à sa voiture. Le nom de mistress Rawdon, répété à travers les flots de la foule qui stationnait aux abords de l'hôtel, parvint jusqu'à son cocher, qui ne tarda pas à arriver au trot dans la cour splendidement éclairée, et s'arrêta au pied du perron. Rawdon fit monter sa femme en voiture; il aima mieux, quant à lui, s'en aller à pied avec M. Wenham, qui lui avait offert un cigare.

Après avoir pris du feu à l'un des gamins qui se pressaient à la porte de l'hôtel, Rawdon partit au bras de son ami Wenham. Deux personnes se détachèrent alors de la foule, et suivirent à distance les deux promeneurs. Au bout d'une cinquantaine de pas, l'un de ces hommes, s'approchant de Rawdon, lui frappa sur l'épaula et lui dit:

«Pardon, colonel, j'aurais un mot à vous dire en particulier.»

Pendant ce temps, l'autre individu donnait un coup de sifflet, et, à ce signal, un des fiacres qui stationnaient à la porte de Gaunt-House s'avança en criant sur son essieu; en même temps, celui qui avait donné le coup de sifflet, faisant un demi-tour, se campait droit en face du colonel.

Le brave officier comprit que toute résistance était inutile et qu'il tombait aux mains des recors; il recula d'un pas et sentit s'abaisser sur lui la main de l'homme qui lui avait d'abord frappé sur l'épaule.

«Nous sommes trois contre un, ainsi donc suivez-nous, lui dit celui qui lui fermait la retraite.

--Ah! c'est vous, Moss, fit le colonel, qui paraissait reconnaître son interlocuteur. Combien vous faut-il?

--Une bagatelle, dit M. Moss, auxiliaire ordinaire du shériff de Middlesex, cent soixante-six livres sterling huit pences, à la requête de M. Nathan.

--Pour l'amour de Dieu, Wenham, prêtez-moi seulement cent livres, dit le pauvre Rawdon, j'en ai une soixantaine chez moi.

--Je n'ai pas seulement dix livres vaillant, lui répondit le pauvre Wenham; adieu et au revoir, mon bon ami.

--Adieu,» fit Rawdon avec tristesse.

Wenham disparut dans les ténèbres, et Rawdon Crawley continua son cigare dans la voiture qui le conduisait à Templebar.

CHAPITRE XX.

Où l'on voit au grand jour l'amabilité de lord Steyne.

Dans ses moments de générosité, lord Steyne ne faisait point les choses à demi, et les Crawley avaient pu en juger mieux que tous autres. Sa Seigneurie avait poussé la sollicitude jusqu'à se préoccuper de l'avenir du petit Rawdon, et avait fait entendre à ses parents qu'il était temps de l'envoyer à l'école. À cet âge, qu'y avait-il de plus profitable que l'émulation d'élève à élève, et ce premier frottement qui développe et le corps et l'esprit? Le père objecta que ses moyens ne lui permettaient pas de faire entrer son fils dans une bonne pension; la mère ajouta que Briggs était pour lui le meilleur maître qu'il pût avoir, et qu'elle l'avait poussé déjà assez loin dans l'anglais, le latin et les autres connaissances que l'on pouvait exiger à cet âge-là; mais les propositions libérales du marquis de Steyne ne laissaient point de place à la réplique. Sa Seigneurie était administrateur du fameux collége de Whitefriars, autrefois couvent de moines de l'ordre de Cîteaux.

Bien que Rawdon n'eût jamais étudié d'autre livre que l'Almanach des Courses, et qu'il n'eût conservé d'autres souvenirs de ses humanités que celui des coups de férule qu'il avait reçus dans sa jeunesse à Eton, il éprouvait néanmoins pour les études classiques ce respect qu'il convient à tout gentilhomme anglais de ressentir, et se réjouissait à la pensée que son fils allait se bourrer de science et mériter de trouver place quelque jour dans la famille des savants. Malgré sa tendresse excessive pour son fils, malgré les mille liens qui l'attachaient à Rawdy et lui faisaient trouver en lui une consolation et une société, le colonel cependant consentit en bon père, à se séparer de lui et à faire le sacrifice de ses affections, de son bonheur, au bien-être et aux intérêts de son fils. Hélas! il ne mesura l'étendue du sacrifice qu'au moment de la séparation.

Après le départ du petit garçon, il fut pris d'une tristesse et d'un abattement qu'il aurait vainement cherché à dissimuler, et dont n'approchait point le chagrin de l'enfant, ravi de ce changement d'existence et des nouvelles amitiés qu'il se permettait de faire. Becky se mit à rire quand le colonel, dans son langage inculte et décousu, voulut exprimer la douleur que lui causait le départ de l'enfant. Le pauvre garçon en ressentit plus vivement encore la perte qu'il faisait; plus d'une fois il lui arriva de jeter un regard de tristesse sur le lit abandonné où couchait le petit garçon. C'était le matin surtout qu'il souffrait le plus de la privation de son fils. En vain il essayait d'aller faire tout seul la promenade qu'il faisait jadis avec le petit Rawdy: il était vivement affecté de cet isolement. Son seul plaisir fut alors dans la fréquentation des gens qui avaient les mêmes sentiments de tendresse que lui pour son fils. Il allait passer de longues heures auprès de l'excellente lady Jane, et causait avec elle de la bonne mine et des mille qualités de cet enfant bien-aimé.

La tante aimait beaucoup le neveu, comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire, et sa fille n'aimait pas moins son cousin; aussi pleura-t-elle beaucoup lorsqu'il fallut se séparer. Le colonel sut un gré infini à la mère et à la fille de ces marques de tendresse, et leur sympathie l'encouragea à s'abandonner, en leur présence, à la vivacité de ses affections paternelles. Dans ses conversations intimes, il mettait à découvert les meilleurs et les plus honnêtes mouvements de son âme. Avec l'affection de lady Jane, il gagnait encore son estime par les sentiments qu'il lui manifestait et qu'il était obligé d'étouffer en présence de sa femme. Désormais, les deux belles-soeurs se voyaient le moins possible. Les affectueuses dispositions de lady Jane ne réussissaient qu'à faire sourire Rebecca, tandis que la nature douce et bienveillante de cette dernière ne pouvait que se révolter d'une sécheresse de coeur aussi grande.

Les mêmes causes tendaient à opérer une scission semblable entre Rawdon et sa femme, bien qu'il fît tous ses efforts pour se faire illusion à ce sujet. Rebecca, du reste, s'inquiétait fort peu de l'éloignement qu'elle inspirait à son mari. Existait-il au monde un être ou une chose capable de la toucher ou de l'émouvoir? Son mari était à ses yeux un esclave, ou au moins son très-humble serviteur; après cela, qu'il fût triste ou chagrin, elle s'en préoccupait fort peu et l'accueillait toujours avec le dédain sur les lèvres. Sa pensée dominante était de se grandir dans l'opinion du monde et de jouir des plaisirs qu'il peut procurer; elle était bien du reste d'un tempérament à y prendre une position élevée.

L'honnête Briggs fut chargée de préparer le trousseau du petit Rawdon. Molly, la femme de chambre, sanglotait en disant adieu au petit bambin, Molly, toujours bonne et fidèle, bien que depuis longtemps on ne lui payât plus de gages. Mistress Becky ne voulut point prêter sa voiture à Rawdon pour accompagner son fils à la pension. Un équipage dans la Cité, par exemple! un fiacre était bien assez bon. Becky ne chercha point son fils pour lui donner une dernière caresse avant le départ, et Rawdy ne chercha pas davantage sa mère pour l'embrasser. Et pourtant il donna un baiser à sa vieille Briggs, à l'égard de laquelle il se montrait très-économe de caresses, et il s'efforça de la consoler de son mieux en lui promettant de venir tous les dimanches à la maison pour qu'elle pût le voir tout à son aise. Tandis que le fiacre se dirigeait du côté de la Cité, l'équipage de Becky arrivait au grand trot au Parc, dans les allées duquel l'élégante petite femme se mit à se promener, entourée d'une douzaine de jeunes élégants, tandis que le père et le fils franchissaient le seuil de l'ancien collége, et que Rawdon, après y avoir laissé l'objet de ses plus chères affections, revenait accablé de la tristesse la plus légitime et la plus honnête que le pauvre garçon eût éprouvée depuis son jeune âge. Il rentra chez lui la tête basse et la mort dans le coeur; il dîna tout seul avec Briggs, qu'il traita fort bien et à laquelle il montra beaucoup de reconnaissance pour les soins et l'affection qu'elle témoignait au petit garçon. Et puis il s'en voulait, au fond de sa conscience, pour les emprunts faits à Briggs et pour la part qu'il avait eue dans les fourberies de sa femme. Ils causèrent longuement du petit Rawdon, car Becky ne rentra que pour s'habiller et ensuite aller dîner en ville. Rawdon, de son côté, partit tout chagrin pour aller prendre le thé avec lady Jane et lui rendre compte de la manière dont il s'était exécuté, du courage et de la résolution du petit Rawdon dans cette conjoncture.

Comme protégé de lord Steyne, comme neveu d'un membre des Communes, comme fils d'un colonel chevalier du Bain, dont le nom se lisait souvent dans le _Morning-Post_ à l'article _Causeries des salons_, les hauts fonctionnaires du collége se montrèrent fort disposés à traiter l'enfant avec bienveillance. Il avait les poches remplies d'argent et le dépensait à régaler ses camarades de tartes à la groseille et autres friandises. Les samedis il venait chez son père, pour qui c'était le plus beau jour de la semaine. Quand il était libre, Rawdon conduisait l'enfant au théâtre, ou l'y envoyait avec le domestique. Rawdon était ravi de lui entendre raconter ses histoires de pension, ses batailles avec ses camarades. Avant peu, il finit par savoir le nom de tous les maîtres et de la plupart des enfants aussi bien que le petit Rawdon lui-même; et il s'efforçait de ne point paraître non plus trop étranger à la grammaire latine, lorsque son fils lui faisait part du point où il en était arrivé.

«Travaille, mon garçon, lui disait-il, en prenant un air de gravité; en ce monde, un homme ne vaut que par son travail; c'est par le travail seul qu'on arrive.»

Les dédains de mistress Crawley à l'égard de son mari devenaient de jour en jour plus visibles.

«Faites ce qu'il vous plaira.... allez dîner où bon vous semble.... allez prendre votre bière ou votre absinthe au café comme il vous plaira, si mieux n'aimez aller geindre auprès de lady Jane; seulement n'attendez pas que j'aille me faire du mauvais sang à cause de cet enfant. Il faut bien que je prenne soin de vos affaires, puisque vous ne savez pas en prendre soin vous-même. Où seriez-vous maintenant, je vous le demande, si je vous avais abandonné à vos propres forces? quelle mine feriez-vous dans le monde, si je n'avais toujours été là pour vous diriger?»

Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans tous les salons où allait Becky, on s'inquiétait peu du pauvre Rawdon, et que même maintenant on invitait la femme sans le mari. Quant à mistress Rawdon, il semblait désormais qu'elle n'eût jamais vécu en dehors du grand monde, et, lorsque la cour prenait le deuil, elle se mettait en noir de la tête aux pieds.

Une fois qu'il eut été pourvu à l'avenir du petit Rawdon, lord Steyne, qui portait aux affaires de Crawley le même intérêt que si elles eussent été les siennes, trouva que le départ de Briggs serait une réforme utile au budget des dépenses; Becky était d'ailleurs assez entendue pour tenir elle-même sa maison. Il a été dit dans un précédent chapitre que le noble lord avait fourni à sa protégée les moyens de payer l'emprunt fait à Briggs, et celle-ci n'en continuait pas moins à rester à Curzon-Street. Milord en tira la fâcheuse conclusion que mistress Crawley avait employé son argent à quelque autre usage que celui pour lequel il le lui avait si libéralement donné. Lord Steyne ne poussa pas la simplicité jusqu'à demander à Becky une explication à ce sujet: il était sûr d'avance qu'elle aurait mille excellentes raisons à lui opposer pour justifier l'emploi de cet argent; mais il résolut toutefois d'en avoir le coeur net, et conduisit cette affaire avec une délicatesse et une habileté merveilleuses.