La foire aux vanités, Tome II

Chapter 21

Chapter 213,876 wordsPublic domain

Ce combat intérieur que nous venons de décrire en quelques mots, livra pendant plusieurs semaines l'âme d'Amélia aux plus cruels déchirements. Pendant tout ce temps, elle étouffa ses douleurs en elle-même, car à qui aurait-elle pu les confier? Bien qu'elle se refusât de toutes ses forces à reconnaître la nécessité de céder, cependant cet ennemi contre lequel elle soutenait une lutte désespérée, gagnait chaque jour du terrain et faisait sans cesse de nouveaux progrès. Ces tristes vérités qui pressaient son coeur en silence, finissaient par y jeter de profondes racines. En songeant à la pauvreté et à la misère qui les environnaient déjà de toutes parts, au besoin et à l'humiliation auxquels elle livrait ses parents, elle se convainquait de la faiblesse des arguments par lesquels elle aurait voulu se persuader encore qu'elle pouvait garder auprès d'elle le cher trésor de son amour.

Sous le coup de ces terribles épreuves, de ces cruelles anxiétés, elle avait écrit à son frère pour le conjurer de rendre à ses parents la petite pension qu'il leur avait servie jusque-là; elle lui peignait avec toute l'éloquence de la vérité le dénûment et l'abandon auxquels ils en étaient réduits. Hélas! la pauvre femme ignorait tout ce que la réalité avait encore d'amer et de navrant. Jos n'avait pas cessé d'envoyer exactement la même somme à ses parents; mais elle allait désormais se perdre entre les mains d'un usurier de la Cité. Le vieux Sedley avait vendu ses droits à cette rente pour se procurer un petit capital et se livrer à de nouvelles entreprises chimériques. Emmy calcula avec une poignante douleur le temps qui allait s'écouler avant qu'elle reçût une réponse. Quant au bon major qui se trouvait alors à Madras, elle ne lui faisait point part de ses chagrins et de ses soucis. Elle ne lui avait plus écrit depuis la lettre où elle le félicitait sur son prochain mariage; mais du moins elle pensait avec un sentiment de désespoir que le seul ami qu'elle avait toujours trouvé fidèle et dévoué se trouvait précisément loin d'elle à l'heure de la détresse.

Un jour enfin, où l'horizon paraissait plus menaçant encore, où les créanciers se montraient plus pressants que jamais, où sa mère se livrait aux boutades de son humeur revêche, où son père paraissait plus triste et plus sombre qu'à l'ordinaire, où chacun des habitants de la maison se fuyait et s'évitait comme pour se soustraire à la triste et douloureuse réalité, le père et la fille se trouvèrent seuls un moment. Amélia espéra ranimer le courage de son père en lui parlant de la lettre qu'elle avait écrite à Jos, de la réponse qu'elle attendait d'ici à trois ou quatre mois. Malgré son insouciance, Jos avait le coeur bon et ne se sentirait pas la force de lui refuser quand il saurait dans quelle déplorable situation se trouvait sa famille.

Alors le malheureux vieillard avoua à sa fille toute la vérité, la rente n'avait pas cessé d'être payée par son fils, mais il avait eu l'imprudence de l'aliéner; le coeur lui avait manqué pour annoncer plus tôt cette nouvelle à Amélia. En voyant, à cet aveu, la figure consternée de sa fille, le pauvre vieillard pensa qu'il devait y voir un reproche sur sa dissimulation trop prolongée.

«Hélas! lui dit-il, d'une voix suppliante et les yeux attachés sur le sol, vous n'aimerez plus maintenant votre vieux père.

--Oh! mon père, s'écria Amélia en lui passant les bras autour du cou et en le couvrant de ses baisers, oh! mon père, une pareille pensée a-t-elle pu se présenter à votre esprit! Je ne puis avoir devant les yeux que votre bonté et votre tendresse, et si vous avez agi de la sorte, c'était sans doute pour notre plus grand bien. Ah! si je vous en parle, ce n'est pas à cause de l'argent, mais c'est.... Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi, et donnez-moi la force de supporter cette épreuve!»

Puis, au milieu de ses sanglots, elle couvrit son père de baisers, et finit par sortir de la pièce. Son père n'entendit rien à ces paroles vagues et incohérentes, à cette explosion de douleur, à cette brusque sortie.

Elle se résignait; elle acceptait son arrêt; l'enfant allait la quitter pour passer en d'autres mains, où peut-être il ne serait pas longtemps avant de l'avoir oubliée. L'objet de son amour, son cher trésor, sa joie, son espérance, sa vie, son orgueil, son idole, elle allait perdre tout cela, et alors elle n'aurait plus qu'à rejoindre George dans le ciel, et de là à veiller avec lui sur cet enfant et attendre le jour où il se réunirait à eux.

Tout hors d'elle-même, et sans presque savoir ce qu'elle faisait, Amélia mit son chapeau, et partit au-devant de George par la route qu'il suivait d'habitude pour revenir de l'école et où sa mère allait souvent à sa rencontre. C'était un jour de demi-congé, on était alors au mois de mai; les feuilles commençaient à couvrir les arbres, le ciel était pur et transparent. L'enfant, dès qu'il aperçut sa mère, courut au-devant d'elle pour l'embrasser; un air de santé et de joie était répandu sur sa figure; son paquet de livres pendait à son côté, retenu par une courroie. En un clin d'oeil, il fut suspendu à son cou, la serrant étroitement dans ses bras. Oh! alors elle sentit toute sa résolution faiblir. Quel coeur assez barbare aurait pu songer à séparer ces deux êtres?

«Qu'avez-vous donc, ma mère, lui demanda-t-il, vous êtes toute pâle?

--Ce n'est rien, mon enfant,» répondit-elle en l'embrassant.

Ce soir-là, Amélia fit lire à haute voix, par son fils, l'histoire de Samuel que sa mère Anne porta au grand prêtre Élie pour qu'il fût consacré au Seigneur. Il lut aussi le cantique d'actions de grâce qu'Anne chanta dans le temple en l'honneur de _celui qui fait les riches et les pauvres, qui exalte ou qui humilie_, où _Dieu promet au malheureux de le tirer de son abaissement et menace le riche dans sa puissance_. Il lut ensuite le chapitre où l'on voit la mère de Samuel faisant un vêtement pour son fils et le lui apportant chaque année au temple en venant sacrifier, et la mère de George laissant parler son coeur, fit à George, avec ses naïves inspirations, le commentaire de cette touchante histoire. Anne aimait tendrement son fils, mais fidèle au voeu qu'elle avait fait, elle le consacra au Seigneur, et certes, elle ne l'oubliait pas, puisque dans sa retraite elle lui filait une tunique de laine; et Samuel non plus, n'oubliait pas sa mère; et celle-ci fut bien heureuse lorsqu'au bout de quelques années, et les années passent rapidement, elle put se retrouver avec son fils, grandi en sagesse et en vertu.

Amélia adressa à l'enfant cette petite instruction d'une voix douce et solennelle et parvint assez longtemps à réprimer ses larmes; mais lorsqu'elle en fut venue à parler de leur réunion, alors elle éclata en sanglots, alors la douleur l'étouffa, alors elle serra l'enfant contre son sein, l'entourant de ses bras et versant sur lui de saintes et précieuses larmes.

Désormais sa résolution était arrêtée, elle prit en conséquence les dispositions nécessaires pour l'exécuter. Miss Osborne recevait à quelques jours de là une lettre d'Amélia. Il y avait bien longtemps que cette adresse ne s'était trouvée sous la plume d'Amélia, et en traçant ce nom, elle se rappelait sa jeunesse, ses amours, son bonheur évanoui. Miss Osborne rougit beaucoup et regarda son père qui, dans son fauteuil à l'autre extrémité de la table était plongé dans une morne tristesse.

Amélia lui exposait avec simplicité les motifs qui l'avaient déterminée à changer de résolution à l'égard de son fils; de nouveaux malheurs étaient venus fondre sur son père et avaient achevé sa ruine. Ses propres ressources étaient si modestes qu'elles suffisaient à peine pour soutenir ses parents et par suite étaient loin de procurer au petit George les avantages d'éducation auxquels il pouvait prétendre. Malgré ce qui lui en coûtait à se séparer de lui, elle s'y résignait cependant avec l'aide de Dieu et pour le bien de son fils. Elle savait d'ailleurs que les personnes auxquelles elle allait le confier ne négligeraient rien pour son bonheur. Puis elle dépeignait son caractère tel qu'elle le voyait avec ses yeux de mère: c'était, disait-elle, une nature ardente, toujours prête à se révolter contre la sévérité et la contradiction, et facile à conduire par la douceur et la bonté. Enfin elle demandait, en _post-scriptum_, qu'on lui assurât par lettre la possibilité de voir son fils aussi souvent qu'elle le désirait, c'était la seule condition à laquelle elle consentirait à se séparer de son fils.

«Elle courbe donc enfin la tête, madame l'orgueilleuse, dit le vieil Osborne, quand sa fille, d'une voix tremblante, eut achevé la lecture de cette lettre. C'est évident, elle crève de faim; eh! mon Dieu, j'étais bien sûr qu'elle finirait par là.»

Afin de ne rien perdre de sa dignité dans la joie du triomphe, il prit son journal suivant son habitude, mais sans rien lire de ce qu'il avait devant les yeux. Il grommelait et jurait en lui-même; enfin il jeta cette feuille de côté, et fronçant le sourcil, il alla dans son cabinet d'où il revint au bout d'un instant, et jetant alors à miss Osborne une clef qu'il venait de prendre:

«Allons, vite, préparez, lui dit-il, la chambre qui est au-dessus de la mienne.

--Oui, monsieur,» répondit-elle toute tremblante.

C'était la chambre de George, qu'on n'avait pas ouverte depuis dix ans. On y trouva encore les papiers, les habits, les mouchoirs, les cravaches, tout l'attirail de pêche et de chasse de celui qui l'avait précédemment occupée; un manuel de la manoeuvre des troupes était sur la table avec le nom de George sur la couverture; il y avait aussi un petit dictionnaire, dont il se servait pour écrire; une Bible que sa mère lui avait donnée, tout cela pêle-mêle avec une paire d'éperons et un encrier desséché et couvert de la poussière de dix années. Que de changements dans les personnes et dans les choses pendant ces dix années qui venaient de s'écouler. On voyait encore un cahier de brouillon tout couvert des traces capricieuses de son écriture.

Miss Osborne se sentit tout émue en entrant dans cette pièce, suivie des domestiques; elle se laissa tomber, toute pâle et presque sans connaissance, sur le lit qui avait servi autrefois à George.

«Cela va bien, mon doux Seigneur, disait à demi-voix la femme de charge; voilà le bon vieux temps qui revient. Ah! madame, ce pauvre petit chérubin va-t-y être bien ici! Ce n'est pas, madame, qu'il n'y ait des gens à qui ça n'arrondira pas la figure.»

En même temps elle souleva l'espagnolette, ouvrit la fenêtre, et l'air du dehors entra à pleines bouffées dans la chambre.

«Il faudra qu'on porte de l'argent à cette femme, dit M. Osborne avant de sortir; j'entends qu'elle ne manque de rien; envoyez-lui d'abord cent livres. Mais seulement qu'elle ne s'avise pas de mettre les pieds ici, non morbleu! je ne le voudrais pas pour tout l'argent qui se trouve à Londres. Cela bien entendu, je vous charge de la tenir à l'abri du besoin, et de veiller à ce que tout se passe pour le mieux.»

Après ces courtes recommandations, M. Osborne laissa sa fille pour se rendre, suivant son habitude, dans la Cité.

Le soir de ce jour-là, Amélia, en embrassant son père, lui remit entre les mains un billet de cent livres.

«Tenez, voici de l'argent, mon cher père, lui dit-elle; puis se tournait vers sa mère qui grondait son fils: Ah! ne soyez pas si dure avec Georgy, il ne doit plus rester bien longtemps avec nous....»

Il lui fut impossible d'en dire davantage; elle se retira en silence dans sa chambre. Fermons discrètement la porte sur cette âme accablée par le chagrin qui cherche un refuge dans la prière. En présence de tant d'amour et de tant de douleur, le mieux est de laisser chacun à ses propres pensées.

Le lendemain, miss Osborne vint voir Amélia comme elle lui avait annoncé dans sa réponse; cette entrevue fut pleine d'effusion et de cordialité; un regard et quelques mots de miss Osborne suffirent pour prouver à la pauvre veuve que de ce côté, du moins, il n'y avait pas à craindre qu'on cherchât à la supplanter dans le coeur de son fils. Malgré sa froideur, miss Osborne avait le coeur sensible et bon. Sa mère n'eût peut-être pas été aussi tranquille si elle avait vu sa place remplie par une rivale plus engageante, plus jeune, plus affectueuse, plus communicative. Miss Osborne, de son côté, en se reportant à ses souvenirs sur le passé, se sentait vivement émue de l'air morne et triste de cette pauvre mère qu'elle voyait ainsi courbée sous l'affliction. Les deux belles-soeurs arrêtèrent d'un commun accord les préliminaires du traité.

Le lendemain, à son retour de l'école, George trouva sa tante à la maison; Amélia les laissa ensemble et se retira dans sa chambre. Elle voulut essayer ce que seraient pour elle les douleurs de la séparation, comme Jane Grey qui, dit-on, passa le doigt sur le tranchant de la hache qui allait couper le fil de ses jours. Le temps s'écoula en pourparlers, en visites, en préparatifs; la pauvre veuve usa des plus grandes précautions pour instruire George du changement qui allait s'opérer dans sa manière de vivre; elle pensait qu'en apprenant cette nouvelle, il allait se livrer à la désolation, il eut plutôt l'air de s'en réjouir; la pauvre mère alla cacher ses douleurs dans sa chambre. Quant au bambin, il fit grand tapage auprès de ses camarades d'école de son élévation prochaine, il leur annonça qu'il allait vivre avec son grand'père, le père de son père, non point celui qui venait le chercher quelquefois à sa pension; qu'il irait à une bien plus belle école, enfin quand il allait être riche il se proposait d'acheter des boîtes de couleurs et des tartes aux pommes. Oui, cet enfant était bien tout le portrait de son père, comme se le disait sa mère dans sa tendresse, sans croire cependant juger aussi vrai.

Par affection et par égard pour notre chère Amélia, nous ne ferons point l'histoire des derniers jours que George passa chez ses parents de Brompton.

Il brilla enfin ce jour où un splendide équipage s'arrêtant devant la modeste maison des Sedley, prit les paquets du petit George au milieu desquels figuraient maints souvenirs de tendresse maternelle; tout était déjà prêt depuis longtemps et attendait dans la cour. George portait des habits pour lesquels le tailleur était venu lui prendre mesure quelques jours auparavant. Il s'était levé avec l'aube pour revêtir ses beaux vêtements neufs et sa mère l'avait entendu de sa chambre à coucher. Pauvre femme! elle avait pleuré toute la nuit dans le silence de l'insomnie. Les jours précédents elle avait tout préparé elle-même pour ce pénible moment, avait acheté mille petits objets à l'usage de son fils, avait mis son nom sur ses livres et son linge, enfin elle s'était efforcée par ses paroles de lui adoucir cette séparation. Pauvre mère! elle tenait à se persuader que son enfant avait besoin d'être consolé au moment de la séparation.

Quant à Georgy il ne songeait qu'au plaisir du changement, peu lui importait le reste! Par mille petites remarques blessantes pour le coeur maternel, il montrait à la pauvre veuve combien peu il s'affligeait de la quitter. Il lui disait qu'il viendrait la voir sur son poney, qu'il la prendrait avec lui en voiture qu'il la conduirait au parc et qu'elle ne manquerait plus de rien. Force fut bien à la pauvre Amélia de se contenter de ces démonstrations de tendresse où perçait surtout l'égoïsme; elle tâcha d'y voir cependant le témoignage d'une vive affection de la part de son fils. Certainement il l'aimait bien; tous les enfants d'ailleurs en sont là: la nouveauté les entraîne, ce n'était point de l'égoïsme de sa part, c'était tout au plus du caprice. Du reste, il était si naturel que son fils eût envie de goûter des joies et de l'orgueil du monde. Elle-même par égoïsme, par une tendresse aveugle, ne l'avait-elle pas jusqu'ici privé des avantages et des jouissances auxquels il pouvait prétendre?

C'est ainsi que la pauvre Amélia se préparait par une douleur silencieuse et contenue au départ de son enfant bien-aimé. Que de longues heures elle avait passées à tout mettre en ordre pour ce terrible moment; George la regardait faire comme s'il eût été étranger à tout cela. Des pleurs avaient coulé sur ses malles, des cornes avaient été faites à certains passages de ses livres. Ses vieux joujoux, ses souvenirs, ses trésors d'enfant avaient été empaquetés avec un soin tout particulier, et le bambin ne montrait que la plus complète indifférence. Il souriait, l'ingrat, tandis que sa mère avait le coeur brisé. Ah! c'est quelque chose de bien merveilleux et de presque divin que ces trésors inépuisables de tendresse qu'ont les mères pour leurs enfants!

Encore quelques jours, et Amélia a consommé le sacrifice; le Seigneur n'a point envoyé un ange pour arracher la victime à l'autel, l'enfant maintenant jouit des grandeurs de la fortune, tandis que la veuve n'a plus d'autre compagne que sa tristesse.

Rassurez-vous cependant, l'enfant la visite souvent. Il vint la voir sur un poney, et un domestique l'accompagne; son grand-père est tout fier de le voir caracoler à côté de sa voiture. Amélia voit toujours George avec tendresse, mais il lui semble que ce n'est plus son fils comme autrefois. Quant à lui, il passe souvent à cheval devant la porte de son ancienne pension, pour que ses camarades n'ignorent point l'opulence de sa nouvelle position. Au bout de deux jours, il avait toute la morgue des gens à écus. Il est né pour commander, se disait sa mère, c'est l'image vivante de son père.

Nous sommes maintenant dans la belle saison. Le soir, lorsqu'il ne vient pas voir sa mère, celle-ci se rend dans la Cité; la longueur de la route ne l'effraye pas. Assise sur un banc qui fait face à la maison de M. Osborne, elle regarde à travers les grilles qui entourent le jardin. Cette place a pour elle un charme tout particulier: elle peut voir de là les croisées du salon resplendissantes de lumière; vers neuf heures, elle aperçoit de la lumière dans la chambre de George: elle la connaît bien, il la lui a indiquée. Quand la lumière disparaît, alors Amélia se met en prière; elle élève vers Dieu son âme humble et aimante; puis elle rentre chez elle dans le silence et l'abattement. Ces longues courses la fatiguent beaucoup, mais peut-être en dormira-t-elle mieux, car alors elle pourra rêver à son petit Georgy.

Un dimanche, elle s'était rendue, comme d'habitude à Russell-Square; là elle avait devant elle la maison de M. Osborne, et les cloches faisaient entendre dans les airs de joyeux carillons. George sortit avec sa tante pour aller à l'église. Un petit balayeur lui demanda l'aumône: le laquais qui portait les livres de prières voulut repousser l'enfant; mais George s'arrêta et lui donna une pièce d'argent. Dieu bénisse le petit Georgy! Emmy fit le tour du square et s'approchant du pauvre balayeur lui donna aussi son denier, puis elle se mit à suivre miss Osborne et son fils jusqu'à l'hospice des Enfants-Trouvés où elle entra avec eux. Elle s'assit dans la chapelle à une place d'où elle pouvait apercevoir la tête de George au dessous du monument funéraire de son mari. Plusieurs centaines d'enfants unissaient leurs voix fraîches et pures, et chantaient les louanges du Tout-Puissant; cette hymne de gloire et d'adoration faisait tressaillir d'une joie candide et douce l'âme du petit George. Sa mère fut quelque temps sans le voir au milieu des larmes qui voilaient sa vue.

CHAPITRE XIX.

Charade en action qu'on donne à deviner au lecteur.

Une fois que Becky eut réussi à se faire admettre aux soirées de milord Steyne, cette estimable créature obtint dès lors, dans les salons, toute la vogue à laquelle elle aspirait depuis longtemps. Les maisons les plus réputées et les plus considérables lui furent ouvertes; et elle alla en si hauts lieux, que l'écrivain et le lecteur de ce roman doivent renoncer à y pénétrer avec elle.

L'admission de Becky chez lord Steyne eut pour résultat immédiat que Son Excellence le prince de Peterwaradin s'empressa de renouveler connaissance avec le capitaine Crawley, lorsque, le lendemain, il le rencontra au club, et que, passant auprès de la voiture de Becky, à Hyde-Park, il lui fit un profond salut. Mistress Crawley ne tarda pas non plus beaucoup à être invitée, avec son mari, aux petites réunions que le prince avait à l'hôtel du Levant, qu'il occupait en l'absence du propriétaire. Le marquis de Steyne s'y trouvait aussi, et il voyait avec satisfaction le succès de sa protégée.

À l'hôtel du Levant, Becky se trouvait en contact avec les plus nobles personnages et les plus grands politiques de l'Europe contemporaine. Parmi tant d'autres, nous citerons le duc de La Jabotière, ambassadeur du roi très-chrétien, et qui est devenu depuis ministre de ce monarque. Le noble duc n'eut pas plus tôt fait la connaissance de Becky, qu'elle devint la commensale ordinaire de l'ambassade française, où il n'y eut plus de bonnes parties sans l'aimable et ravissante mistress Rawdon Crawley.

M. de Truffigny, de Périgord, et M. Champignac, tous deux attachés à l'ambassade française, s'enflammèrent à première vue pour la séduisante épouse du colonel; et à leur retour en France, suivant l'usage de leur nation, comme ont fait tous les Français qui les avaient précédés en Angleterre, et comme le feront tous ceux qui les suivront, ils racontaient qu'ils y avaient laissé une foule de malheureuses, parmi lesquelles la charmante Mme Rawdon, avec laquelle ils étaient au mieux.

Mais nous avons des motifs pour ne pas croire aveuglément à cette assertion. Champignac aimait avec passion l'écarté, et faisait, dans le cours de la soirée, une série de parties avec le colonel, tandis que Becky, dans la pièce voisine, chantait des romances à lord Steyne. Quant à Truffigny, il n'osait se montrer à l'hôtel des Étrangers, par suite des affaires d'argent qu'il avait avec le maître de l'endroit. Et puis, quelle raison Becky aurait-elle eue d'abaisser ses regards sur l'un ou l'autre de ces deux jeunes gens, et de leur accorder des faveurs spéciales. Elle les laissait faire ses commissions, acheter ses gants et ses bouquets, lui offrir des loges à l'Opéra, et multiplier autour d'elle les soins et les attentions: c'était fort bien, mais elle ne s'en amusait pas moins à leurs dépens lorsqu'ils s'avisaient de lui parler anglais devant lord Steyne. Alors elle se moquait d'eux à leur barbe, en les complimentant avec le plus grand sang-froid sur leurs progrès dans la langue anglaise, ce qui ne manquait jamais de faire sourire son noble protecteur. Truffigny fit cadeau d'un châle à Briggs pour gagner à sa cause la confidente de Becky, et la chargea d'une lettre, que la trop naïve demoiselle remit à sa maîtresse en présence d'une nombreuse assistance. Becky fit circuler le poulet dans toutes les mains, et le contenu amusa beaucoup ceux qui en prirent connaissance. Tout le monde le vit, à l'exception de Rawdon, qu'il était inutile de mettre au courant de tout ce qui se passait dans la petite maison de May-Fair.

Avant peu Becky vit accourir chez elle non-seulement _ce qu'il y avait de plus comme il faut_, pour nous servir d'une expression usitée parmi les étrangers en tournée à Londres, mais encore ce que l'Angleterre possédait de plus huppé; et par ce mot nous n'avons point en vue des gens plus ou moins vertueux, plus ou moins spirituels, plus ou moins bêtes, plus ou moins riches, plus ou moins nobles, mais tous ceux que l'on peut comprendre dans cette expression _comme il faut_, et sur le compte desquels ce seul mot dit tout.