La foire aux vanités, Tome II

Chapter 2

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Pitt se rangea tout à fait à cet avis. Lui aussi subissait, comme les autres, l'ascendant de sa noble parente et future belle-mère. Son esprit et son estomac étaient assez robustes pour supporter également bien les remèdes spirituels et temporels de milady, les prédications de Saunders Mac Nitre comme les pilules de Podger, l'élixir de Pokey et les sermons de Luke Waters. Jamais il ne sortait sans avoir soin d'emporter sur lui une provision de ces drogues théologiques et médicales préparées par l'ignorance et débitées par le charlatanisme.

«Quant au traitement spirituel, continua milady, il n'y a pas de temps à perdre; entre les mains de Creamer elle peut trépasser d'un jour à l'autre, et songez, mon cher Pitt, dans quelles tristes dispositions elle se trouve pour faire le grand voyage. Je vais lui dépêcher le docteur Irons. Vite, Jane, écrivez un mot au révérend Bartholomé Irons; à la troisième personne, entendez-vous? Vous lui direz que je l'engage à venir prendre le thé ce soir à six heures et demie. Voilà un ardent apôtre. Je suis sûr qu'il ne laissera pas miss Crawley s'endormir avant de l'avoir vue. Et vous, Émilie, ma chère, préparez-moi un paquet de brochures pour miss Crawley; vous y mettrez: _Une Voix dans les flammes_, _la Trompette de Jéricho_, _la Marmite cassée_, joignez-y encore _l'Anthropophage converti_.

--Et _la blanchisseuse de Finchley-Common_, dit lady Émilie, il faut marcher droit au but.

--Pardon, mesdames, dit Pitt à son tour s'inspirant de sa science diplomatique, avec toute la déférence que je dois à la chère lady Southdown, je pense qu'il faudrait attendre encore avant d'amener miss Crawley sur un terrain aussi grave et aussi sérieux. Sa santé réclame des ménagements, et, en outre, elle a bien peu médité jusqu'à ce jour, sur ce qu'elle avait à faire, pour son éternité bienheureuse.

--Raison de plus pour se hâter, mon cher Pitt, dit lady Émilie, en se levant avec son arsenal de brochures.

--Une trop grande brusquerie ne réussirait qu'à l'effaroucher. Je connais assez les dispositions mondaines de ma tante pour pouvoir vous assurer qu'en voulant ainsi la convertir d'assaut, nous n'arriverions à d'autres résultats que de la faire persister dans ses voies funestes, loin d'arracher cette âme au péril qui la menace. Pour se soustraire à l'effroi, à l'ennui que vous lui inspirerez, elle jettera vos livres par la fenêtre et nous fermera sa porte au nez.

--Pitt, Pitt, vous appartenez aux pompes de ce monde au moins autant que miss Crawley, dit lady Émilie, en remportant ses précieuses brochures.

--Inutile de vous dire, chère lady Southdown, continua Pitt à voix basse, sans s'arrêter à cette interruption, combien un manque d'égards ou de prudence pourrait causer de préjudice à nos espérances sur les biens terrestres et périssables de miss Crawley. Sa fortune atteint à un chiffre de soixante-dix mille livres sterling; pensez de plus à son grand âge, à son tempérament nerveux et délicat. Il existait un testament en faveur de mon frère le colonel Crawley; elle l'a détruit, je le sais.... Beaucoup de douceur, voilà ce qu'il faut employer pour cette âme souffrante et blessée; évitons donc par-dessus tout ce qui tendrait à l'aigrir, à l'irriter. J'espère en conséquence que vous conclurez avec moi qu'il....

--Certainement, certainement, reprit lady Southdown. Jane, mon enfant, il est inutile d'écrire ce billet au docteur Irons. Puisque la santé de miss Crawley la met hors d'état de supporter les fatigues de la discussion, nous attendrons qu'elle aille mieux. J'irai toutefois la voir demain.

--Si vous m'en croyez, belle dame, ajouta encore sir Pitt d'un ton caressant, vous n'y conduirez pas notre ardente Émilie; elle pousse trop loin le prosélytisme: je vous engage plutôt à prendre la douce et tendre lady Jane.

--Certainement, certainement, Émilie bouleverserait tous nos plans,» repartit lady Southdown reconnaissant la justesse de cette observation.

Pour cette fois donc la comtesse renonça à sa méthode ordinaire d'accabler sous le poids de ses indigestes et rebutants traités la victime que voulait frapper et réduire son ardeur convertissante, c'est ainsi que dans les batailles la canonnade précède toujours les charges de cavalerie française. Quoi qu'il en soit, et sans que nous puissions dire si ce fut par égard pour une santé chancelante et affaiblie, dans le désir de ne point compromettre la félicité éternelle d'une âme égarée, ou peut-être enfin, par suite de calculs intéressés, lady Southdown consentit à temporiser.

Le lendemain, la grande voiture de famille Southdown, portant sur ses panneaux la couronne de comte et le losange, avec des armoiries qui rappelaient les alliances avec les Binkie, s'arrêtait en grande pompe à la porte de miss Crawley. Un laquais d'une taille gigantesque, d'une mine grave et béate remit à M. Bowls, pour miss Crawley et miss Briggs, les cartes de sa maîtresse. Après cette première entrée en rapport, lady Émilie se donna, le jour même, la satisfaction d'envoyer sous bande à la demoiselle de compagnie les brochures citées plus haut, et principalement _la Blanchisseuse_, avec quelques autres traités à l'usage des domestiques, tels que: _les Miettes de l'Office_, _la Poêle et le Fourneau_, brochures dont le titre dit assez la haute portée!

CHAPITRE II.

Où Jim passe par la porte et sa pipe par la fenêtre.

Miss Briggs s'était sentie singulièrement flattée des prévenances de M. Crawley et du bon accueil de lady Jane. Aussi quand on apporta à Miss Crawley les cartes de la famille Southdown, les paroles élogieuses se pressèrent dans sa bouche sur le compte des visiteurs. La comtesse avait laissé une carte pour elle! Il y avait là assurément de quoi rendre bien fière cette pauvre délaissée.

«Une carte de lady Southdown pour vous, qu'est-ce que cela signifie, miss Briggs? pour ma part, je n'y comprends rien,» observa miss Crawley au nom de ses principes égalitaires.

Sa compagne lui fit humblement remarquer qu'il n'y avait aucun mal à ce qu'une dame de qualité accordât quelque attention à une honnête et pauvre fille.

Cette carte fut conservée précieusement dans sa boîte à ouvrage, parmi ses autres trésors du même genre.

Elle raconta alors à miss Crawley sa rencontre de la veille avec M. Pitt, en compagnie de sa cousine et future épouse. Elle s'étendit avec une complaisance toute particulière sur l'amabilité et la modestie de cette charmante demoiselle, sur la simplicité excessive de sa toilette, dont elle passa minutieusement en revue tous les articles, depuis le bonnet jusqu'aux brodequins.

Miss Crawley ne dit point à Briggs que son bavardage lui brisait la tête; elle la laissa parler, au contraire, tant qu'elle voulut. Dès qu'elle sentait ses forces revenir, elle se mettait à désirer les visites, et M. Creamer, son médecin, ne voulant point lui permettre de retourner à Londres pour s'y plonger de nouveau dans le tourbillon des plaisirs, elle était enchantée de trouver à Brighton des éléments de société. Elle envoya donc ses cartes le lendemain, en faisant dire à M. Pitt qu'elle serait bien aise de le voir. Il se rendit à cette invitation et amena même avec lui lady Southdown et sa fille. La comtesse douairière évita de parler de l'état déplorable dans lequel se trouvait l'âme de miss Crawley, elle causa toujours avec une discrétion exquise de la pluie et du beau temps, de la guerre, de la chute de Bonaparte; vanta surtout ses docteurs et ses drogueurs, et porta très-haut les mérites singuliers de Podger, son apothicaire de prédilection.

Dès cette première visite, Pitt Crawley frappa un coup de maître en démontrant, clair comme le jour, que si un injuste oubli n'avait pas à ses débuts arrêté sa carrière diplomatique, il n'y avait pas de raison pour qu'il ne pût prétendre aux postes les plus élevés. La comtesse douairière de Southdown ayant pris à parti celui qu'elle appelait l'aventurier Corse, ce monstre souillé de tous les crimes imaginables, ce misérable tyran indigne de voir la lumière du jour, etc., etc., etc. Pitt Crawley se mit à son tour à défendre l'homme de la destinée. Il dépeignit le premier consul tel qu'il l'avait vu à la paix d'Amiens, quand, lui Pitt Crawley, avait eu l'honneur de se lier avec M. Fox, ce grand homme d'État, devant le génie duquel disparaît toute dissidence d'opinion pour ne plus laisser place qu'à l'admiration la plus fervente, ce politique achevé qui avait toujours professé la plus haute considération pour l'empereur Napoléon; son indignation s'exhala en termes les plus violents contre la conduite déloyale des alliés à l'égard de ce monarque détrôné. L'exil le plus honteux et le plus cruel n'avait-il pas été la récompense de sa foi en la parole donnée? Et pourquoi? pour substituer à son autorité la tyrannique domination d'un papiste effréné.

Cette sainte horreur de Rome et du pape assurait à M. Pitt une haute position dans l'opinion de lady Southdown, pendant que son admiration pour Fox et Napoléon le grandissait d'autre part dans l'esprit de sa tante. L'amitié de cette dernière pour cet illustre défunt a déjà été l'objet d'une digression dans l'un des premiers chapitres de cette histoire. Whig de coeur et d'âme, miss Crawley, pendant toute la durée de la guerre, avait fait cause commune avec les membres de l'opposition, et bien que la chute de l'empereur n'ait jamais fait grande impression sur les nerfs de la vieille dame, et que les malheurs de l'exilé n'aient point troublé le sommeil de ses nuits, Pitt cependant la prenait par son faible, en louant à la fois ses deux idoles. Cette courte mais énergique protestation avait suffi pour le mettre fort avant dans les bonnes grâces de sa tante.

«Et vous, ma chère, que pensez-vous?» dit miss Crawley en se tournant vers la jeune demoiselle, dont l'air simple et modeste réveillait déjà toutes ses sympathies.

C'était, du reste, son habitude de s'enflammer toujours ainsi à première vue; mais il faut rendre cette justice à son enthousiasme, il était aussi prompt à s'en aller qu'à venir.

Lady Jane rougit beaucoup, et répondit que, n'entendant rien à la politique, elle la laissait aux esprits plus profonds que le sien. Elle trouvait une grande justesse aux arguments de sa mère, ce qui n'ôtait rien à l'excellence des raisons de M. Crawley.

Quand ces dames se retirèrent enfin pour prendre congé de miss Crawley, celle-ci leur témoigna l'espérance que lady Southdown serait assez bonne pour lui envoyer lady Jane de temps à autre, si toutefois cette dernière voulait bien venir consoler une pauvre recluse abandonnée.

La douairière s'y engagea de la meilleure grâce du monde, et l'on se quitta très-bons amis.

«Ah! Pitt, ne me ramenez plus lady Southdown, lui dit la vieille demoiselle à sa visite suivante. C'est en chair et en os la sotte prétention de toute votre lignée maternelle, dont le ciel me préserve comme de la peste. Quant à cette bonne petite lady Jane, vous pourrez me l'amener tant qu'il vous plaira.»

Pitt en fit la promesse, mais il garda pour lui ce qui concernait la comtesse Southdown. Il aurait été désolé d'ôter à cette digne matrone la conviction où elle était qu'elle avait produit sur miss Crawley l'impression la plus agréable et en même temps la plus saisissante.

Lady Jane se rendit volontiers à la demande de miss Crawley; intérieurement elle n'était peut-être pas fâchée d'échapper à quelques-unes des mortelles visites du révérend Bartholomé Irons et de tous ces charlatans qui venaient bourdonner autour de la majestueuse comtesse sa mère. Lady Jane tenait fidèle compagnie à miss Crawley, elle l'accompagnait dans ses promenades, elle lui abrégeait par sa présence la longueur des soirées. C'était une si bonne et si douce nature que Firkin elle-même n'en était point jalouse; miss Briggs aurait voulu l'avoir toujours avec elle, trouvant que son amie la ménageait beaucoup plus devant la bonne lady Jane. Et quant à miss Crawley, elle témoignait à cette jeune fille une affection et une bienveillance particulières. La vieille demoiselle lui faisait le récit de toutes ses histoires de jeunesse, mais sur un ton bien différent de celui qu'elle apportait dans ses confidences à cette petite mécréante de Rebecca. Elle eût regardé comme un manque de convenance de blesser les chastes oreilles de lady Jane par des propos un trop peu lestes: miss Crawley, au milieu de ses goûts voluptueux et mondains, conservait trop de tact pour porter atteinte à tant d'innocence et de pureté. Sa nouvelle compagne n'avait jusqu'alors reçu de témoignage d'affection que de son père, de son frère et de miss Crawley, aussi répondait-elle aux avances de cette dernière par la confiance la plus ouverte et l'amitié la plus franche.

Dans les longues soirées d'automne, alors que Rebecca tenait à Paris le sceptre dans les réunions des jeunes officiers de l'armée conquérante, que la pauvre Amélia.... hélas! qu'était devenue la pauvre Amélia, au coeur si profondément blessé? Dans les longues soirées d'automne, lady Jane, assise au piano, chantait à miss Crawley de simples cantiques, de douces romances, quand déjà les feux du soleil, s'éteignant à l'horizon, ne laissaient plus au ciel que des clartés douteuses, et que la vague gémissante se brisait en mourant sur la plage. Dès qu'elle s'arrêtait, la vieille demoiselle s'éveillait en sursaut et la priait de recommencer, et Briggs, dans son coin, versait des larmes d'une volupté ineffable, tout en paraissant fort acharnée à son tricot. Délicieusement émue, elle contemplait les splendeurs de l'Océan, qui déroulait devant elle ses sombres nuances, ces lampes suspendues sur sa tête qui commençaient à s'allumer à la voûte céleste et à répandre leur éclat vacillant. Qui pourrait dire les joies mystérieuses de cette âme méditative et sensible?

Pitt, renfermé dans la salle à manger avec quelques brochures sur les céréales ou la _Revue des Missions_, se livrait à ce plaisir traditionnel de tous les Anglais après dîner. Il buvait du Madère, se bâtissait des châteaux en Espagne, se comparait à Adonis, et trouvait que son amour pour Jane atteignait un degré d'intensité qu'il n'avait jamais eu depuis sept ans que durait leur flamme. Ces réflexions le conduisaient insensiblement à ronfler du meilleur de son coeur. À l'heure où M. Bowls, apportant le café, troublait par la lourdeur de sa marche le sommeil de M. Pitt, celui-ci, au milieu de l'obscurité naissante, affectait de paraître absorbé dans la gravité de sa lecture.

«Ah! que je voudrais trouver quelqu'un pour faire ma partie, disait un soir miss Crawley au moment où le domestique arrivait avec la lumière et le café; la pauvre Briggs n'est pas plus en état de jouer qu'une huître, elle est si bouchée maintenant. Cette vieille fille ne manquait jamais, devant les domestiques, d'assommer la pauvre Briggs de ses réflexions désagréables. Il me semble qu'après un cent de piquet mon sommeil en serait meilleur.»

Lady Jane se mit à rougir jusqu'à l'extrémité des oreilles et jusqu'au bout des doigts; puis quand M. Bowls fut parti, que la porte fut fermée, elle se hasarda à dire:

«Miss Crawley, je sais jouer un peu; j'ai fait quelques parties avec mon pauvre père.

--Venez m'embrasser, venez vite m'embrasser, chère petite,» s'écria miss Crawley dans son ravissement.

Lorsque Pitt, toujours sa brochure à la main, remonta dans la pièce où se tenaient les dames, il trouva sa tante et sa future appliquant toutes les facultés de leur esprit à cette édifiante occupation.

La timide lady Jane rougit beaucoup ce soir-là.

Aucune des manoeuvres de M. Pitt n'échappait à l'attention de ses chers parents du rectorat de Crawley-la-Reine. L'Hampshire et le Sussex sont limitrophes, et mistress Bute tirait parti du voisinage; elle savait tout ce qui se passait dans la maison de miss Crawley et même plus encore. Pitt n'en quittait plus. Pitt était des mois entiers sans venir au château, où son abominable père se livrait sans réserve à sa passion pour le rhum et à de déplorables familiarités avec les Horrocks. Les progrès de Pitt auprès de sa tante portaient au comble de la rage ses excellents parents du presbytère. Tout en se gardant bien de convenir de ses torts, mistress Bute s'en voulait beaucoup d'avoir été si arrogante avec Briggs, si avare à l'égard de Bowls et de Firkin; si bien que de tous les gens de miss Crawley, il ne s'en trouvait plus un seul qui voulût lui donner des renseignements.

«Aussi c'est la faute à Bute, disait-elle, revenant toujours à son argument favori; qu'avait-il besoin de se casser le cou? si cela n'était point arrivé, j'aurais encore cette vieille fille à merci. Ah! monsieur Bute, je suis victime de mon devoir et de vos habitudes vagabondes et nullement orthodoxes.

--Mes habitudes vagabondes! allons donc! c'est vous qui l'avez effarouchée, Barbara, reprit l'homme de la parole sainte, je ne vous conteste pas votre adresse, mais vous avez un diable de caractère; et puis vous serrez trop bien votre argent.

--Si je ne serrais pas si bien le vôtre, monsieur Bute, vous seriez déjà serré en prison.

--Eh bien oui! chère amie, reprit le recteur d'un ton câlin, on rend justice à votre habileté, mais vous êtes trop regardante, entendez-vous.»

Le saint homme chercha au fond d'un grand verre de bière, comme un supplément d'éloquence; puis il reprit:

«Quel agrément peut-elle avoir avec une poule mouillée comme ce Pitt Crawley; un garçon qui prendrait ses jambes à son cou si une oie le regardait de travers. Quand Rawdon, un gaillard celui-là, le poursuivait à coups de fouet autour de l'écurie, Pitt se sauvait appelant papa, maman, à son secours; un de mes garçons n'aurait qu'à le toucher du doigt pour le faire tomber. Jim me disait encore dernièrement qu'à Oxford on l'avait surnommé miss Crawley. Je dis donc, Barbara.... continua le révérend après un moment de silence.

--Eh bien! quoi? dit Barbara qui se rongeait les ongles et battait la mesure sur la table.

--Je dis que nous pourrions bien envoyer Jim à Brighton, pour essayer s'il n'y a rien à faire auprès de cette vieille édentée. Le voilà bien près d'avoir pris ses grades à Oxford, et sauf ses deux échecs.... Eh! mon Dieu, j'ai bien été refusé aussi moi, son père, on peut dire que c'est un garçon lettré qui a reçu le baptême classique. Il s'est lié avec de bons diables comme lui, manie fort bien la rame et tire assez joliment le bâton; c'est un gaillard, en un mot, bon à lâcher aux trousses de la vieille, et si Pitt ne trouve pas la plaisanterie de son goût, Jim n'aura qu'à lui tordre le cou. Ha! ha! ha!

--Sans doute, Jim pourrait aller la voir, répondit mistress Bute en poussant un soupir. Si seulement nous pouvions lui faire prendre une de nos filles chez elle; mais elle ne peut pas les sentir, elle les trouve trop laides.»

Les jeunes filles en question, fort bien élevées du reste, mais fort disgraciées de la nature, entendaient toute cette conversation de la chambre voisine, où de leurs doigts noueux elles écorchaient sur le piano un morceau péniblement appris. Toute leur journée se passait ainsi au milieu des exercices musicaux, géographiques, historiques et instructifs. Mais ces talents d'agrément pouvaient-ils suffire à faire passer sur la pauvreté et la laideur, sur une taille petite et difforme? Pour leur établissement mistress Bute en était réduite à ne plus compter que sur le vicaire de son mari, et encore il n'y en avait que pour une.

Jim, sur ces entrefaites, rentra de l'écurie; une pipe courte et noire était passée au cordon graisseux de son chapeau. Il se mit à parler avec son père des paris engagés aux dernières courses, et la conversation des deux époux en resta là.

Mistress Bute n'augurait pas grand'chose de bon d'une démarche de son fils James auprès de leur vieille parente, pour elle, cette tentative n'était que le suprême effort du désespoir. Le jeune envoyé lui-même ne parut se promettre ni grand plaisir ni grand profit de la mission dont on le chargeait; mais il se consola en pensant que sa vieille parente pourrait lui faire quelque bon cadeau qui lui permettrait de payer les plus intraitables de ses créanciers.

Voilà donc Jim parti par la voiture de Southampton et débarqué le soir même à Brighton, avec son porte-manteau et _Chourineur_ son boule-dogue favori. Il était porteur, en outre, d'une immense corbeille remplie des meilleurs produits de la ferme et du verger qu'il devait offrir à miss Crawley au nom de la famille du ministre. Jugeant que l'heure était trop avancée pour se présenter de suite chez la malade, il descendit à l'auberge, et ne se rendit le lendemain chez miss Crawley qu'assez tard dans la matinée.

Miss Crawley n'avait point vu son neveu depuis cet âge ingrat où la voix varie, du ton grave aux notes aiguës, à travers un enrouement rauque et désagréable, où les jeunes adolescents se rasent en cachette avec les ciseaux de leurs soeurs, et où la vue des personnes d'un autre sexe produit sur eux des sensations de terreurs indéfinissables; alors que de grandes mains et de grands pieds se rattachent, sans qu'on sache trop comment, à des vêtements qui semblent tous les jours se raccourcir un peu plus; alors que, dans le salon, la présence des mêmes adolescents après dîner effarouche les dames qui, à la faveur des premières ombres du crépuscule, se disent tout bas leurs secrets à l'oreille; alors qu'un certain respect pour leur innocence fort contestable, empêche entre les hommes l'échange de ces grosses plaisanteries qui ont la prétention d'être spirituelles; alors que le père ne se gêne pas encore pour dire à son fils: Allons, Jacques, mon garçon, va voir de l'autre côté si j'y suis; et que le jeune homme, à moitié content de retrouver sa liberté, à moitié blessé de ne pas être traité en homme, laisse les messieurs vider quelques bouteilles.

À cette époque, James n'avait pu encore être classé dans un genre bien défini; mais maintenant c'était un homme et un homme accompli. Grâce à son éducation classique, il possédait ce vernis inappréciable que seule peut donner la vie universitaire. Criblé de dettes et refusé à tous ses examens, rien ne manquait à sa réputation de bon enfant; c'était du reste un assez beau garçon. Lorsqu'il se rendit auprès de sa tante, sa mine rougissante, sa gaucherie même réussirent assez bien auprès de cette vieille fille aux affections volages; elle aimait ces symboles de santé et d'innocence.

Il dit à la vieille parente qu'il était venu passer un ou deux jours à Brighton pour voir un de ses camarades de collége et.... pour lui présenter ses respects, ainsi que ceux de son père et de sa mère, qui faisaient des voeux pour sa santé.

Pitt se trouvait dans la chambre de miss Crawley quand on annonça le nouveau venu; il devint tout pâle en entendant son nom. La vieille dame se sentait en veine de belle humeur; elle prit un véritable plaisir aux alarmes de M. Pitt, et s'efforça de les redoubler. Elle s'informa avec le plus grand intérêt de tous les habitants de la cure, et assura Jim que son intention était d'aller y passer quelques jours. Elle le félicita beaucoup de sa bonne mine, le trouva bien grandi, tout en regrettant que ses soeurs ne fussent pas d'une aussi belle venue que lui. Apprenant qu'il était descendu à l'hôtel, elle ne voulut pas lui permettre d'y retourner et ordonna à M. Bowls de faire apporter immédiatement chez elle les bagages de M. James Crawley.

«Et surtout, Bowls, ajouta-t-elle avec une grande amabilité, ayez soin d'acquitter la note de M. James.»

Elle lança à Pitt un regard provocateur et triomphant qui fit presque étouffer de jalousie l'infortuné diplomate. Jamais sa tante n'en avait tant fait pour lui; jamais sa tante ne lui avait offert l'hospitalité sous son toit, et à première vue elle accordait ce bon accueil à ce goujat qui sentait le fumier.

«Pardon, monsieur, dit M. Bowls en s'avançant avec un profond salut; à quel hôtel Thomas ira-t-il prendre vos bagages?

--Ah diable! dit l'adolescent en se levant tout alarmé; je vais y aller moi-même.

--Le nom de l'hôtel? dit miss Crawley.