La foire aux vanités, Tome I

Chapter 9

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«Ma chambre à coucher, placée au second étage, donne d'un côté sur le cabinet d'études et de l'autre sur les chambres de mes jeunes élèves. Ensuite vient l'appartement de M. Pitt, l'aîné des fils, qu'on désigne sous le nom de M. Crawley; puis celui de M. Rawdon Crawley, officier comme quelqu'un de notre connaissance; il est en ce moment en campagne avec son régiment. Il y a de quoi loger tout le monde de Russell-Square dans cette maison et avoir encore de la place de reste.

«Une demi-heure après notre arrivée, la cloche sonna le dîner. Je descendis avec mes deux élèves.--Ce sont deux petites créatures de huit et de dix ans qui ne signifient pas encore grand'chose. J'avais votre belle robe de mousseline, que cette détestable mistress Pinner ne vous pardonne pas de m'avoir donnée. Pour l'ordinaire on me traite comme une personne de la famille. Les jours de réception seulement, nous dînons dans nos chambres avec mes élèves.--Je vous disais donc que la cloche du dîner avait tinté; tout le monde se réunit dans le petit salon où se tient lady Crawley, la seconde lady Crawley, la mère de mes élèves. C'est la fille d'un quincaillier, et au moment de son mariage elle passait pour un très-bon parti. Elle a la prétention d'avoir été belle autrefois, et ses larmes sont intarissables sur sa beauté perdue; elle est pâle, maigre avec des épaules élevées, et c'est à peine si elle desserre les dents. Son beau-fils, M. Crawley, était également dans la chambre; sa mise était des plus correctes; son air est solennel comme celui d'un entrepreneur des pompes funèbres. Figurez-vous un être chétif, laid, silencieux, des jambes comme des allumettes, absence complète d'estomac, des favoris couleur de foin foncé et des cheveux jaune pâle, enfin l'image vivante de sa mère encadrée au-dessus de la cheminée, la bienheureuse Griselda de la noble maison de Binkie.

«Voici la nouvelle gouvernante, monsieur Crawley, dit lady Crawley en allant à ma rencontre et en me prenant par la main; c'est miss Sharp.

«--Oh? fit M. Crawley; puis, après un mouvement de tête de mon côté, il se remit à lire une brochure dont la lecture semblait l'absorber.

«--Je réclame votre indulgence pour mes filles, me dit lady Crawley avec des yeux rouges et toujours larmoyants.

«--Chère maman, elle en aura beaucoup,» reprit l'aînée.

«Je vis du premier coup que cette femme n'était pas à craindre.

«Madame est servie,» vint annoncer le sommelier tout de noir habillé et orné d'un immense jabot qui semblait fait avec une collerette à la mode de la reine Elisabeth et empruntée à l'un des tableaux de la grande salle.

«Prenant aussitôt le bras de M. Crawley, elle ouvrit la marche vers la salle à manger. Je l'y suivis avec une de mes petites filles à chaque main.

«Sir Pitt était déjà dans la chambre, en face d'une cruche d'argent. Il venait de la cave et avait fait de la toilette, c'est-à-dire qu'il avait quitté ses guêtres et laissait voir ses jambes grosses et courtes dans des bas de laine noire. Le buffet était couvert de vieille argenterie bien brillante, de vieux vases, le tout en or et en argent. Les salières et l'huilier faisaient ressembler cette pièce à une boutique d'orfèvrerie: tout, sur la table, était aussi en argent. Deux laquais aux cheveux rouges et en livrée couleur canari se tenaient des deux côtés du buffet.

«M. Crawley dit des grâces qui n'en finissaient plus; sir Pitt répondit _Amen_, et l'on enleva les couvre-plats.

«Qu'avons-nous à dîner, Betty? demanda le baronnet.

«--Du bouillon de mouton, à ce que je crois, sir Pitt, répondit lady Crawley.

«--_Mouton aux navets_, ajouta avec gravité le sommelier; pour soupe, un _potage de mouton à l'écossaise_; pour entremets, des _pommes de terre au naturel_ et des _choux-fleurs à l'eau_.

«--Le mouton, c'est toujours le mouton, reprit le baronnet. Que la peste m'étrangle si je connais rien de meilleur! Quel était ce mouton, Horrocks, et quand l'avez-vous tué?

«--C'était un écossais noir, sir Pitt; nous l'avons tué jeudi.

«--Et qui est-ce qui en a pris?

«--Le boucher de Mudbury; il en a pris l'échine et les gigots; sir Pitt; mais il a dit que le dernier était trop jeune, et qu'il y a tout perdu, sir Pitt.

«--Voulez-vous du potage, miss?... ah! miss.... Chart, dit M. Crawley.

«--De l'excellent potage écossais, dit sir Pitt, malgré le nom français dont on veut à toute force le décorer.

«--Je crois que c'est l'usage, sir, dans la bonne société, reprit Crawley d'un air choqué, d'appeler ce plat comme je l'appelle.»

«Le potage nous fut servi, avec le mouton aux navets, dans des assiettes creuses, en argent, par des laquais _serin_. Puis on apporta de l'ale et de l'eau qu'on nous présenta, à nous autres demoiselles, dans des verres de petite dimension. Je ne suis pas à même de juger l'ale; mais je peux dire cependant, en toute conscience, que l'eau me paraît préférable à celle-là.

«Tandis que nous étions ainsi à savourer les morceaux, sir Pitt demanda de nouveau ce qu'étaient devenues les épaules du mouton.

«Je crois qu'on les a mangées à l'office, dit milady d'un ton de soumission.

«--Précisément, milady, ajouta Horrocks, avec d'autres débris.»

«Sir Pitt eut un accès de rire bruyant, puis continua sa conversation avec M. Horrocks.

«Et ce petit cochon noir du Kent, il doit avoir joliment engraissé, maintenant?

«--Ce n'est pas ce qui le presse beaucoup, sir Pitt, dit le sommelier avec une gravité imperturbable.

«--Miss Crawley, miss Rose Crawley, dit M. Crawley, voilà un rire fort déplacé et fort mal séant.

«--Ne vous fâchez pas, milord, dit le baronnet. Nous goûterons du porc samedi. Vous lui ferez son affaire samedi matin, John Horrocks; miss Sharp adore le porc; n'est-ce pas, miss Sharp?»

«Voilà en résumé les points les plus saillants de la conversation du dîner. Le repas terminé, on plaça une cafetière d'eau chaude devant sir Pitt, avec un flacon renfermant, je pense, du rhum. M. Horrocks servit à moi et à mes élèves trois petits verres à liqueur, et on versa un grand verre plein à milady.

«Au sortir de table, elle tira de sa boîte à ouvrage une immense et interminable pièce de tricot, et les jeunes filles se mirent à jouer à la bataille avec un jeu de cartes couvert de crasse. Il n'y avait qu'une chandelle allumée, mais dans un magnifique et vieux bougeoir d'argent. Après quelques courtes questions de milady, elle me laissa le choix pour me distraire entre un volume de sermons et une brochure sur les céréales, celle que M. Crawley lisait avant dîner.

«Nous restâmes assis de la sorte pendant une heure. Un bruit de pas se fit alors entendre.

«Cachez vos cartes, mes enfants, s'écria milady tout effarée; mettez-les derrière les livres de M. Crawley, miss Sharp.»

«À peine ces ordres étaient-ils exécutés, que M. Crawley entra dans la chambre.

«Nous allons, dit-il, mesdemoiselles, reprendre le discours d'hier à l'endroit où nous l'avons laissé, et chacune de vous lira à son tour. Ce sera pour miss.... miss Chart une occasion de vous entendre.»

«Les pauvres filles commencèrent à écorcher un long et mortel sermon, prononcé à Liverpool, dans la chapelle de Bethesda, pour l'oeuvre de la mission chez les sauvages Chickasaw. L'aimable emploi de la soirée!

«À dix heures, on donna l'ordre au domestique d'avertir sir Pitt et toute la maison pour la prière. Sir Pitt arriva le premier, la figure enluminée et gardant peu d'aplomb dans son assiette; après lui, le sommelier, puis les _canari_, puis le valet de M. Crawley, puis trois autres hommes exhalant une forte odeur d'écurie; enfin quatre femmes, dont l'une, attifée avec une grande prétention, me jeta un regard de mépris en tombant lourdement sur ses genoux.

«Après une instruction pathétique de M. Crawley, on nous donna des chandelles, et tout le monde alla se coucher. C'est alors, comme je vous en ai fait part plus haut, que je fus troublée dans ma composition, ma très-chère et très-douce Amélia.

«Bonne nuit et mille millions de baisers!

«_Samedi_.--Ce matin, à cinq heures, j'ai entendu les vagissements du petit cochon noir; hier, Rose et Violette m'avaient présentée à lui et conduite dans les étables, au chenil, près du jardinier qui cueillait du fruit pour l'envoyer au marché. Elles lui demandèrent la permission de prendre un grappillon à la treille; mais il répondit que sir Pitt en avait numéroté les grains, et qu'il lui en coûterait sa place s'il leur en donnait. Les petites espiègles attrapèrent un poulain dans le pré, et me demandèrent si je voulais aller dessus; puis elles se mirent elles-mêmes à l'enfourcher; le groom accourut en poussant d'épouvantables jurons et les mit en fuite.

«Lady Crawley ne quitte pas son tricot. Sir Pitt fait chaque soir une excursion dans les vignes du Seigneur, en compagnie, je crois, d'Horrocks le sommelier. M. Crawley nous lit des sermons pendant toute la soirée, et le matin il s'enferme dans son cabinet, ou se rend à cheval à Mudbury pour les affaires du comté, ou à Squashmore, pour y prêcher, devant les habitants de l'endroit, les vendredis et les lundis.

«Mille compliments affectueux pour votre cher papa et votre chère maman. Votre pauvre frère est-il remis de son rack-punch? Oh! ma chère, ma chère, combien les hommes devraient se défier des effets du punch!

«Tout à vous et pour toujours,

«REBECCA.»

Tout bien considéré, il vaut autant, suivant nous, pour notre chère Amélia Sedley de Russell-Square, que miss Sharp ne soit plus auprès d'elle; car, au demeurant, c'est une drôle de créature que Rebecca. Ces descriptions sur cette dame qui _pleure sa beauté perdue_, et ce monsieur _aux favoris couleur de foin fané_ et _aux cheveux jaune pâle_, sont fort piquantes et témoignent d'une connaissance trop hâtive du monde. Et puis chacun de nous conviendra qu'étant agenouillée elle avait mieux à faire qu'à penser aux rubans de miss Horrocks. Mais notre cher lecteur se rappellera que cette histoire annonce sur son titre, en gros caractères, la _Foire aux Vanités_, et la foire aux Vanités est une place où l'on rencontre toutes les vanités, toutes les dépravations, toutes les folies, où l'on se coudoie avec toutes sortes de grimaces, de faussetés et de prétentions. C'est que, voyez-vous, on est tenu de dire la vérité autant qu'on la sait, sous les grelots de la folie comme sous la toque du sage. Toutefois, avec un tel but, on peut rencontrer sur sa route des choses fort désagréables à répéter.

J'ai entendu un de mes collègues de la confrérie des Conteurs haranguant au bord de la mer un nombreux auditoire d'honnêtes fainéants s'emporter en belles colères contre les infâmes dont il déroulait et inventait les exécrables forfaits. L'auditoire suivait l'impulsion donnée, et bientôt, par un élan spontané, le conteur et la foule éclataient en injures et en imprécations contre le monstre imaginaire du récit. Le chapeau mis alors en circulation recevait quelque menue monnaie au milieu d'un déchaînement unanime de malédictions.

Voyez encore les petits théâtres de Paris. Entendez le peuple crier: _ah gredin! ah monstre!_ puis se démener sur ses bancs en maudissant le traître. Les acteurs iront même jusqu'à refuser formellement le rôle des _féroces Cosaques_, et aimeront mieux, avec un moindre salaire, parader sous le costume des bons et généreux Français.

En rapprochant ces deux exemples, vous pouvez vous assurer que ce n'est pas dans des vues intéressées que le présent directeur veut mettre ses traîtres sous vos yeux et les livrer à votre indignation. Mais lui aussi leur a voué une haine implacable, il ne peut la contenir, elle s'échappera en de louables transports sinon en termes choisis.

Je vous avertis donc, mes bons amis, que je vais vous conter une histoire où vous rencontrerez les intrigues les plus atroces et les plus ténébreuses, et, j'en ai aussi la confiance, tout ce qu'il y a de plus attachant en fait de crime. Mes coquins ne sont pas des coquins à l'eau de rose, je vous le promets. Quand nous irons dans le grand monde, nous prendrons un langage fleuri, n'est-ce pas? Mais avec le calme plat, il faut bien rester en place. Une tempête dans une cuvette serait une absurdité; nous réserverons cette sorte de spectacle pour le sublime océan, dans la solitude de la nuit. Le chapitre suivant sera des plus douillets. Les autres.... Mais il ne faut point anticiper.

À mesure que j'introduirai de nouveaux personnages, ce sont des hommes et vos frères, je vous demanderai la permission de vous les présenter, et même à l'occasion de leur faire quitter les planches pour aller causer avec vous. S'ils sont bons et honnêtes, vous leur accorderez votre estime et une poignée de main; s'ils sont niais et bêtes, le lecteur pourra en rire plus à son aise et tout bas dans sa barbe; s'ils sont dépravés et sans coeur, oh! alors nous les attaquerons avec toute l'énergie que permet la politesse.

Autrement vous pourriez m'attribuer à moi les moqueries dédaigneuses de miss Sharp en présence de ces pratiques de dévotion qu'elle trouve si ridicules, son rire insolent à la vue du baronnet ivre comme le vieux Silène. Loin de là, au contraire, ce rire part d'une personne qui n'a de respect que pour l'opulence, d'admiration que pour le succès. On en voit beaucoup de cette espèce vivre et réussir dans le monde, gens auxquels il manque la foi, l'espérance et la charité. Attaquons-les, mes chers amis, sans relâche ni merci. Il y en a d'autres encore qui ont pour eux le succès, mais chez eux tout est sottise et platitude; c'est pour les combattre et les marquer qu'on nous a donné le ridicule.

CHAPITRE IX.

Portraits de famille.

Sir Pitt Crawley était un philosophe aux goûts peu relevés. Son premier mariage avec la fille du noble Binkie avait été uniquement l'ouvrage de ses parents, et il avait souvent répété à lady Crawley, pendant leur hyménée, qu'elle était une carogne d'humeur si hargneuse et si fière, qu'à sa mort il ne se laisserait plus prendre à s'embarrasser d'une autre femme de sa caste. Au décès de milady il tint parole et prit pour seconde femme miss Rose Dawson, fille de John-Thomas Dawson, quincaillier de Mudbury. Voilà une Rose bien heureuse de devenir ainsi milady Crawley!

Mais faisons un peu l'inventaire de son bonheur. D'abord, elle dut rompre avec Peter Butt, brave jeune homme qui lui avait fait une cour assidue, et qui dès lors se livra au braconnage, à la contrebande et autres mauvais métiers. Ensuite, elle se brouilla, comme de juste, avec tous les amis, toutes les compagnes de sa jeunesse, qui, naturellement, ne pouvaient tous être reçus par milady à Crawley-la-Reine.

Parmi les personnes de son rang et à château comme elle, aucune ne voulait la voir. Pouvait-il en être autrement? Sir Huddleston avait trois filles qui toutes avaient espéré devenir lady Crawley. La famille de sir Giles Wapshot enrageait de voir que la préférence dans ce mariage n'avait pas été pour l'une des demoiselles Wapshot, et les autres baronnets du comté s'indignaient d'une telle mésalliance chez un des leurs; mais, sans plus nous inquiéter de ces divers membres du parlement, nous les laisserons grogner sous l'anonyme.

Sir Pitt, comme il le disait, ne se souciait pas plus d'eux que d'un liard rogné. En somme, il avait sa petite Rose; satisfait de lui-même, que lui importait le reste? Par application de ce principe, il ne manquait jamais de vider son gobelet tous les soirs, de battre sa petite Rose de temps à autre, et de la laisser dans l'Hampshire tandis qu'il allait à Londres pour la session du parlement, sans compter un seul ami dans cette vaste capitale. Mistress Bute Crawley, la femme du ministre, refusait même de venir faire visite à la femme du baronnet; elle ne pouvait consentir, disait-elle, à céder le pas à la fille d'un marchand.

Comme lady Crawley n'avait reçu de la nature d'autres agréments que des joues pétries de rose et une peau de satin; comme elle n'avait, du reste, ni caractère, ni talents, ni volonté, ni occupations, ni amusements, ni cette âme fougueuse et ces passions ardentes qui sont souvent le partage des femmes privées de sens, elle n'exerçait qu'un bien faible pouvoir sur les affections de sir Pitt. Les roses de ses joues s'étaient fanées, sa figure avait perdu sa première fraîcheur par la naissance successive de deux enfants. Elle restait comme un ustensile dans la maison de son mari, à peu près aussi utile que la grande épinette de la dernière lady Crawley. Blonde, elle portait, comme toutes les blondes, des vêtements de couleur claire, et semblait arrêter ses préférences à un vert de mer sale et à un bleu de ciel fané. Elle s'adonnait, jour et nuit, au tricot et à d'autres ouvrages du même genre. Au bout de quelques années, tous les lits de Crawley-la-Reine étaient parés de courtes-pointes de sa façon.

Elle avait un petit parterre auquel elle semblait prendre quelque intérêt; mais hors de là elle n'avait ni aversions ni préférences. Quand son mari n'était que brutal, elle restait dans son apathie; quand il la battait, elle criait. N'ayant pas assez d'énergie pour se tourner vers la boisson, elle se lamentait toute la journée, en souliers éculés et en papillottes.

Ô foire aux Vanités, foire aux Vanités! sans vous elle aurait peut-être été une aimable et bonne fille. Pierre Butt et Rose auraient fait un heureux ménage dans une ferme florissante avec de jolis marmots, le tout assaisonné d'une honnête portion de peines et de plaisirs, d'espérances et de luttes. Mais un titre, une voiture à quatre chevaux, sont, dans la foire aux Vanités, des hochets plus précieux que le bonheur; si Henri VIII et Barbe-Bleue vivaient encore et cherchaient une dixième femme, ils trouveraient toute prête, croyez-le bien, la plus jolie fille présentée cette année à la cour!

Cette sombre torpeur de la mère ne lui attirait pas, comme on peut le supposer, une grande tendresse de la part des petites filles; elles étaient surtout heureuses à l'office et à l'écurie. Le jardinier écossais ayant par bonheur une excellente femme et de bons enfants, toute leur société, toute leur instruction se bornait à ce qu'elles avaient trouvé dans la loge; c'était là que se faisait leur éducation avant l'arrivée de miss Sharp.

On n'avait engagé une institutrice que sur les remontrances de M. Pitt Crawley, le seul ami, le seul protecteur qu'eût jamais trouvé lady Crawley; aussi, après ses filles, c'était la seule personne pour qui elle éprouvât un peu d'attachement. M. Pitt avait du sang des nobles Binkie, dont il descendait, et était l'homme de la politesse et de la convenance. Arrivé à l'âge viril, à sa sortie du collége de Christ-Church, il entreprit de réformer la discipline relâchée de la maison, en dépit de son père auquel il inspirait un grand effroi. Il était homme à porter la plus grande rigueur dans les moindres détails; il serait plutôt mort de faim que de dîner sans cravate blanche. Une fois, peu de temps après son départ du collége, Horrocks, le sommelier, lui ayant apporté une lettre sans avoir eu le soin de la placer sur un plateau, il lança un tel regard à ce domestique et lui administra un si vert sermon, qu'Horrocks tremblait toujours comme une feuille en sa présence.

Toute la maison se courbait devant lui quand il était au logis. Lady Crawley quittait plus matin ses papillottes, et l'on ne voyait point à sir Pitt ses guêtres crottées. Bien que cet incorrigible vieillard ne pût se défaire d'habitudes enracinées, en présence de son fils, cependant, il ne se grisait jamais et parlait à ses domestiques d'une façon beaucoup plus réservée et plus polie. Ceux-ci avaient remarqué que sir Pitt ne jurait jamais après lady Crawley quand son fils se trouvait dans la pièce.

C'était lui qui avait appris au sommelier à dire: _Madame est servie_, et qui tenait à donner le bras à milady pour se rendre à table. Il lui parlait rarement, mais c'était toujours avec les marques du plus profond respect. Il ne la laissait jamais sortir de l'appartement sans se lever de la manière la plus solennelle pour lui ouvrir la porte et la saluer selon les règles.

À Eton, on l'appelait miss Crawley, et là, je suis fâché de le dire, son jeune frère Rawdon le rossait d'importance. Bien que ses succès fussent loin d'être brillants, il rachetait son absence de moyens par une louable application. Pendant ses huit années de collége, on ne se rappelait point l'avoir vu en punition, prodige dont un chérubin peut seul être capable.

À l'université, sa conduite avait été des plus exemplaires. Il s'y était préparé à la vie politique, dans laquelle il devait faire son entrée sous le patronage de son grand-père lord Binkie, en étudiant avec une grande assiduité les orateurs anciens et modernes et en parlant sans relâche dans des conférences préparatoires. Mais, avec tout son flux de paroles débitées d'une petite voix flûtée, avec un air d'importance et de contentement de lui-même, il ne mettait jamais en avant que des opinions ou des sentiments vulgaires et rebattus, enchâssés par-ci par-là de quelques citations latines. Et cependant il ne réussissait pas, en dépit de sa médiocrité, gage certain de succès pour tout autre.

À sa sortie de l'université, il devint secrétaire particulier de lord Binkie. Nommé, ensuite attaché à la légation de Poupernicle, il remplit ce poste avec une probité parfaite. On le chargeait de dépêches pour l'Angleterre consistant en pâtés de Strasbourg à l'adresse du ministre des affaires étrangères d'alors. Après une attente de dix ans comme attaché, et son protecteur lord Binkie étant mort, il trouva l'avancement trop lent, prit en dégoût la carrière diplomatique et se fit gentilhomme campagnard.

Revenu en Angleterre, il écrivit une brochure sur la bière, car c'était un homme d'ambition, toujours avide de se poser devant le public; il prit une part active à la question de l'émancipation des nègres, puis devint l'ami de M. Wilberforce, dont il approuvait la conduite politique. Il eut une fameuse correspondance avec le révérend Lilas Hornblower sur les missions dans les Indes. Il allait à Londres, sinon pour la session du parlement, au moins en mai pour les meetings religieux. Dans sa province, il était magistrat et se faisait l'orateur infatigable des paysans privés d'instruction religieuse. On disait qu'il adressait ses soins à lady de La Bergerie, troisième fille de lord de La Moutonnière, dont la soeur, lady Emily, avait écrit de délicieux petits livres: _la Boussole du Marin_ et _la Marchande de pommes de Finchley-Common_.

Le récit de miss Sharp sur ses occupations à Crawley-la-Reine n'était point chargé. M. Crawley contraignait les domestiques aux exercices de dévotion ci-dessus mentionnés, et forçait son père d'y prendre part (et tant mieux qu'il en fût ainsi!). Il avait pris sous son patronage une assemblée d'indépendants de la paroisse de Crawley; son oncle le recteur s'en indignait, et sir Pitt, par contre, s'en frottait les mains; il avait même assisté deux ou trois fois à ces réunions, ce qui avait provoqué de violents sermons dans l'église de Crawley; des diatribes avaient même été décochées en droite ligne au vieux banc gothique du baronnet. L'honnête sir Pitt ne se montrait nullement affecté de ces énergiques sorties et ne manquait jamais de ronfler pendant toute la durée du sermon.