Chapter 8
En entrant dans la salle à manger, sous la conduite du personnage en guêtres, Rebecca trouva à l'appartement l'air de deuil qu'ils prennent tous quand leurs nobles habitants disent adieu à la ville. Les pièces semblent alors pousser la fidélité jusqu'à pleurer l'absence de leurs maîtres. Un tapis de pied roulé sur lui-même cachait son air boudeur sous le buffet. Les tableaux voilaient leur face sous de vieilles enveloppes de papier gris. La lampe pendait au plafond, se dérobant aux yeux dans un vieux sac de toile grise, et les rideaux des croisées disparaissaient sous des housses de toutes les paroisses. Du fond de son coin sombre, le buste en marbre de sir Walpole Crawley contemplait la nudité du plancher et les chenets huilés pour prévenir la rouille. Sur la cheminée, des étuis veufs de cartes à jouer; l'étagère poussée derrière le tapis; les chaises les pieds en l'air et rangées contre le mur; à l'opposé de la statue, dans un coin non moins sombre, sur un petit guéridon, gisait une gaine à couteau, tout écorchée, dont la forme attestait l'antiquité.
Deux chaises de cuisine, une table ronde, une pelle et des pincettes se groupaient autour du foyer, où un poêlon chauffait aux tièdes clartés d'un feu mourant. On voyait sur la table à côté d'un morceau de pain et de fromage, un chandelier en fer-blanc et un peu de porter dans un cruchon.
«Vous avez dîné, sans doute? Ceci serait peut-être trop long pour votre estomac; voulez-vous une goutte de bière?
--Où est sir Pitt Crawley? demanda miss Sharp avec un air de majesté.
--Hi! hi! c'est moi qui _est_ sir Pitt Crawley. Vous me devez un bon pourboire pour votre bagage. Hi! hi! demandez à mistress Tinker si je ne le suis pas. Mistress Tinker, je vous présente miss Sharp. Mademoiselle la gouvernante, voici ma femme de ménage, ho! ho!»
La personne répondant au nom de mistress Tinker fit au même instant son apparition dans la chambre; elle apportait la pipe et le tabac demandés une minute avant l'arrivée de miss Sharp; elle remit le tout entre les mains de sir Pitt, qui s'assit au coin du feu.
«Et les liards? demanda-t-il; je vous ai donné trois pièces de six liards. Vous avez à me rendre, vieille Tinker!
--Voilà, répliqua mistress Tinker, lui jetant sa monnaie. Être baronnet pour liarder de la sorte!
--Un liard par jour, cela fait sept schellings par an, répondit le maître de céans; sept schellings par an font l'intérêt de sept guinées. Comptez par liards, vieille Tinker, et vous verrez bientôt arriver les guinées.
--C'est bien sir Pitt Crawley à ne pas vous y tromper, ma jeune dame; il n'y en a pas un comme lui pour regarder de si près aux liards, dit mistress Tinker d'un air maussade. D'ici à peu vous connaîtrez encore mieux l'homme.
--Et vous ne m'en aimerez pas moins, miss Sharp, dit le vieux gentilhomme d'un air presque poli; je suis juste avant d'être généreux.
--Il n'a de sa vie fait cadeau d'un liard, bougonna la Tinker.
--Et n'en a nulle envie pour l'avenir: c'est contre mes principes. Allez chercher une chaise à la cuisine, Tinker, si vous avez envie de vous asseoir, et puis nous dirons un mot au souper.»
En attendant, le baronnet plongea sa fourchette dans la poêle et en retira un morceau de tripe et un oignon; et, après un partage fait avec la plus scrupuleuse équité, il prit, sa portion, ainsi que mistress Tinker.
«Vous voyez, miss Sharp, quand je ne suis pas ici, je paye à Tinker ses frais de nourriture; mais, quand je suis à la ville, elle dîne avec la famille. Ah! ah! je suis bien aise, mademoiselle, que vous n'ayez pas faim, pas vrai, Tink?»
Et ils attaquèrent à belles dents leur frugal repas.
Après le souper, sir Pitt Crawley se mit à fumer sa pipe; quand il fit tout à fait noir, il plaça un bout de chandelle sur un brûle-tout, et tirant d'une poche sans fond une liasse formidable de dossiers, il se mit à les lire et à les mettre en ordre.
«Je suis ici pour des affaires de loi, ma chère, et voilà ce qui me procure le plaisir d'avoir demain une si jolie compagne de voyage.
--Il est toujours avec des procès, dit mistress Tinker en se versant à boire.
--Buvez et ne vous gênez pas, dit le baronnet. Oui, ma chère, Tinker dit vrai, j'ai perdu et gagné plus de procès qu'aucun homme en Angleterre. Jetez les yeux sur ceci: _Crawley, baronnet, contre Snaffle_. J'en aurai raison ou j'y perdrai mon nom de Pitt Crawley.--_Podder et Ce, contre Crawley, baronnet_;--_les contrôleurs de la commune de Snailby contre Crawley, baronnet_. Qu'ils prouvent donc que c'est du domaine public, je les en défie; ce terrain est bien à moi; il n'appartient pas plus à la commune qu'à vous ou à Tinker que voilà. Je les mettrai _à quia_, quand il devrait m'en coûter mille guinées. Regardez un peu ces papiers; il ne tient qu'à vous, si le coeur vous en dit, ma très-chère; avez-vous une belle main pour écrire? Je vous mettrai en réquisition quand nous serons à Crawley-la-Reine, miss Sharp. Maintenant que la douairière est morte, j'ai besoin d'un aide.
--Elle ne valait pas mieux que lui, reprit la Tinker; elle était toujours en chicane avec ses fournisseurs; en quatre ans, elle a congédié quarante-huit domestiques.
--Elle était donc avare, très-avare? dit l'orpheline d'un ton de naïveté.
--Pour moi c'était une perle; elle me sauvait un homme d'affaires.»
La conversation continua assez longtemps sur ce ton confidentiel, au grand amusement de la nouvelle arrivée. Bonnes ou mauvaises, les qualités de sir Pitt Crawley étaient mises par lui dans tout leur jour, sans qu'il cherchât le moins du monde à les déguiser. Il ne tarissait pas sur son compte, tantôt faisant usage du patois de l'Hampshire dans toute sa rudesse et sa vulgarité, et tantôt adoptant le langage de l'homme du monde. Enfin, on se souhaita le bonsoir, après recommandation à miss Sharp d'être prête le lendemain à cinq heures du matin.
«Vous coucherez cette nuit avec Tinker, lui dit-il; c'est un grand lit où l'on peut tenir deux: lady Crawley y est morte. Bonne nuit!»
Sir Pitt se retira après ce compliment, et la très-solennelle Tinker, le chandelier à la main, ouvrit la marche à travers de grands escaliers en pierre, de longues enfilades de salons immenses dont toutes les serrures étaient recouvertes de papier; elle arriva enfin à la chambre où lady Crawley s'était endormie du dernier sommeil. L'aspect de cette pièce avait quelque chose de si funèbre et de si triste que non-seulement on était disposé à croire que lady Crawley y avait rendu le dernier soupir, mais que le fantôme de la pauvre dame n'avait pas cessé de l'habiter. Rebecca allait et venait dans l'appartement avec un entrain des plus joyeux. Elle avait déjà sondé les profondeurs des placards, des cabinets, des armoires; elle ouvrait les tiroirs fermés, passait en revue les affreux tableaux suspendus aux murs et tous les objets de toilette, tandis que la femme de chambre s'occupait à dire ses prières.
«Je ne voudrais pas m'endormir dans le lit que voici sans avoir la conscience en repos, mademoiselle, dit la vieille servante.
--Il y a dans cette chambre, reprit Rebecca, de quoi nous loger avec une demi-douzaine de revenants. Contez-moi donc tout ce que vous savez sur lady Crawley, sir Pitt Crawley et tous les autres, ma _chère_ mistress Tinker.»
Mais la vieille Tinker n'était pas une personne à se laisser tirer les vers du nez par des questions en l'air. Elle intima à miss Sharp que le lit était fait pour dormir et non pour causer; et bientôt, du coin où elle reposait, s'éleva un ronflement comme il n'en peut sortir que d'une conscience irréprochable. Rebecca resta éveillée longtemps, fort longtemps; elle pensait au lendemain, au nouveau monde qui s'ouvrait devant elle, aux chances de succès qu'elle y trouverait. La chandelle, placée dans la cuvette, jetait une dernière lueur avant de s'éteindre; la cheminée projeta une ombre épaisse sur la moitié d'un canevas _pour marquer_, ouvrage, sans doute, de la feue milady, précieusement encadré, et sur deux portraits de famille représentant deux jeunes garçons l'un en habit de collége, l'autre en veste rouge de soldat. Au moment de s'endormir, miss Sharp se demanda auquel elle devait rêver.
À quatre heures, par une matinée d'été assez brillante pour donner un aspect joyeux même aux sombres murailles de Great-Gaunt-Street, la fidèle Tinker éveilla sa compagne de lit et l'avertit de se préparer pour le départ; puis tirant les verroux du vestibule, et ouvrant la grande porte dont les gonds firent par un long grincement tressaillir les échos endormis de la rue, elle se dirigea vers Oxford-Street, et prit un fiacre à la station de l'endroit. Il est inutile d'entrer dans des détails sur le numéro de la voiture ou de constater que le cocher était venu de grand matin dans le voisinage de Swallow-Street avec l'espoir de trouver quelque jeune viveur au pas chancelant, qui ayant besoin de l'assistance de son véhicule pour rentrer chez lui le payerait avec la générosité de l'ivresse.
Inutile de dire que si le cocher caressait cette espérance, il eut à se détromper grandement. Car le digne baronnet qu'il voiturait dans sa boîte jusqu'à la Cité ne lui donna pas un sou en sus du prix de la course. Le pauvre John eut beau crier et tempêter, jeter dans le ruisseau les coffres de miss Sharp et jurer qu'il en appellerait aux tribunaux pour se faire payer son dû.
«Songez-y à deux fois, dit l'un des valets d'écurie, vous avez à faire à sir Pitt Crawley.
--Entends-tu, Joe, cria le baronnet d'un air approbateur; je voudrais bien voir un homme qui oserait me faire aller!
--Et moi aussi! dit Joe en bougonnant entre ses dents et en chargeant les bagages du baronnet sur la voiture.
--Gardez le siége pour moi, conducteur, cria le membre du parlement au cocher.
--Oui, sir Pitt, répliqua celui-ci la main au chapeau et la rage dans le coeur, car il avait promis cette place à un jeune étudiant de Cambridge, dont il aurait eu au moins une couronne de pourboire. Miss Sharp avait pris une place à l'intérieur de la voiture qui allait la transporter dans un monde nouveau.
Comment le jeune étudiant de Cambridge étendit cinq vêtements sur ses genoux et se mit en frais, lorsque la petite miss Sharp obligée de quitter l'intérieur, vint prendre place à côté de lui; comment il la couvrit d'un de ses paletots, et finit par reprendre toute sa belle humeur;
Comment le monsieur asthmatique et la vieille précieuse qui jurait à tout propos sur son honneur, qu'auparavant elle n'avait jamais voyagé en voiture publique (il y avait toujours quelqu'une de ces dames dans les voitures publiques du temps, hélas! où elles existaient encore, car où sont-elles passées aujourd'hui?) et la grosse veuve avec sa bouteille de brandy prirent successivement leur place sur les banquettes de l'intérieur;
Comment le conducteur leur demanda à tous de l'argent et recueillit six sous du monsieur asthmatique et cinq liards crasseux de la grosse veuve;
Comment la voiture se mit enfin en route et traversa les sombres ruelles d'Aldersgate, fit trembler en passant les vitraux de Saint-Paul, franchit avec rapidité l'entrée des étrangers à Fleet-Market qui, avec Exeter-Change, appartient désormais au monde des souvenirs;
Comment on passa l'Ours blanc de Piccadilly, tandis qu'on voyait flotter un voile de brouillard sur les jardins de Knightsbridge;
Comment on laissa derrière soi Turnham-Green, Brentford et Bagshot;
Il n'est pas besoin de le dire ici.
Celui qui écrit ses lignes ayant, dans ses jeunes années, parcouru cette route enchanteresse par une radieuse et belle matinée, y ramène sa pensée avec un sentiment de regret et de plaisir. Où est-elle maintenant cette route avec le plaisant chapitre des accidents de voyage? Il n'y a plus de Chelsea ou de Greenwich pour les vieux et honnêtes cochers à la trogne rougie? Où sont-ils passés, je le demande, tous ces joyeux compagnons? Le vieux Welder est-il vivant ou mort? Et les garçons d'auberge avec leurs hôtels où l'on vous offrait le boeuf froid servi à la hâte? Et ce palefrenier stupide avec son nez bleu et gelé, son seau à l'anse criarde, où a-t-il passé? où sont ses descendants? Pour tous ces grands génies en jupons qui écrivent des nouvelles à l'intention des enfants de notre bien-aimé lecteur, ces hommes et ces choses passeront à l'état de légende, comme l'histoire de Ninive, de Coeur-de-Lion ou de Jean-Paul Chopart. Pour eux, la diligence va usurper la place des châteaux enchantés; un attelage de quatre chevaux bais ne prêtera pas moins au merveilleux que Bucéphale et l'Hippogriffe. Ah! comme leur poil était brillant quand les garçons d'écurie leur enlevaient la couverture! comme ils s'élançaient avec ardeur sur la route! comme leur queue était belle à voir frissonner, leurs flancs à voir fumer quand, au terme du relais, ils rentraient dans la cour d'auberge avec la dignité du devoir accompli! Hélas! nous n'entendrons plus les notes joyeuses et fausses du conducteur lorsque les portes s'ouvraient à minuit pour laisser passer sa voiture? Mais où nous emporte en ce moment l'omnibus de Trafalgar?
Puis.... Mais, sans nous arrêter aux mille incidents de la route, nous irons tout droit à Crawley-la-Reine, pour savoir comment va s'y trouver miss Rebecca Sharp.
CHAPITRE VIII.
Tout confidentiel.
MISS REBECCA SHARP À MISS AMÉLIA SEDLEY. Service de la chambre des communes «Russell-Square, à Londres,
«Très-chère et très-douce Amélia,
«C'est avec une joie mêlée de tristesse que je prends la plume pour écrire à l'amie de mon coeur. Quel changement d'hier à aujourd'hui! Maintenant je suis seule, sans amie; hier j'étais comme dans ma famille, je goûtais la tendre intimité d'une soeur que je chérirai toujours, oh! oui, toujours!
«Je ne vous dirai point mes larmes, mon affliction dans cette fatale nuit passée loin de vous. Vous êtes allée mardi soir où vous appelaient la joie et le bonheur; vous aviez près de vous votre mère, le jeune soldat _qui vous est fiancé_. J'ai pensé à vous toute la nuit, je vous voyais danser chez Perkins, la plus belle, je suis sûre, entre toutes les jeunes filles du bal. Le cocher m'a conduite dans la vieille voiture à la maison de ville de sir Pitt Crawley. Après m'avoir traitée avec la dernière impertinence (hélas! qu'avait-il à craindre en insultant la pauvreté, le malheur?), il m'a laissée entre les mains de sir Pitt. Celui-ci m'a fait passer la nuit dans un vieux lit d'un aspect sinistre, à côté d'une vieille bonne non moins effrayante. C'est la gardienne de la maison. Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit.
«Sir Pitt ne répond pas à l'idée que, dans nos folles imaginations, nous nous faisions d'un baronnet en lisant à Chiswick nos romans de contrebande. Rien ne peut moins que lui ressembler à un Lovelace. Figurez-vous un vieux bonhomme trapu, court, commun et malpropre; vieux habits, guêtres râpées; il fume une ignoble pipe et fait lui-même cuire dans la poêle un horrible souper. Il a parlé une espèce de patois montagnard et a juré comme un Turc après la femme de charge, puis après le cocher qui nous a menés à l'auberge d'où part la voiture sur laquelle j'ai fait au grand air la plus grande partie de la route.
«La femme de charge m'avait éveillée au point du jour. Arrivée à l'auberge, j'avais d'abord pris place dans l'intérieur de la voiture; mais à un certain endroit appelé Mudbury, où nous fûmes surpris par une averse assez forte, eh bien! vous aurez peine à le croire, il fallut me mettre dehors. Sir Pitt est un des propriétaires de la voiture, et, comme il se présenta à Mudbury un voyageur pour une place d'intérieur, je fus obligée de sortir et de recevoir la pluie. Par bonheur, un étudiant du collége de Cambridge m'a donné l'hospitalité sous un de ses énormes paletots.
«Ce jeune homme et le conducteur avaient l'air de connaître fort bien sir Pitt, et s'amusaient à ses dépens. D'un commun accord ils lui décernaient l'épithète de _vieux pingre_, ce qui signifie une personne très-chiche et très-avare. À les entendre, il n'aurait jamais donné d'argent à personne. J'étais indignée de tant de lésinerie. Le jeune étudiant me fit remarquer la lenteur avec laquelle nous faisions les deux derniers relais, parce que sir Pitt avait pris place sur le siége et était propriétaire de l'attelage pour cette partie du trajet.
«Mais, n'est-ce pas que je leur donnerai du fouet à Squashmore, quand je vais prendre les guides? dit le jeune étudiant de Cambridge.
«--Ne les manquez pas, monsieur Jacques,» répondit le conducteur.
«Lorsqu'on m'eut dit le mot de l'énigme et les projets de M. Jacques pour le reste du chemin, et ses plans de vengeance sur le dos des chevaux de sir Pitt, je ne pus m'empêcher de rire.
«Une voiture attelée de quatre superbes chevaux portant sur leurs harnais les armes du maître et seigneur, nous attendait à Leakington, à quatre milles de Crawley-la-Reine. Notre entrée dans le parc du baronnet se fit en toute solennité. Une magnifique avenue longue d'un mille environ, conduit au château. Arrivés à la grille d'honneur, dont les piliers sont surmontés d'une colombe et d'un serpent, supports des armes des Crawley, nous fûmes reçus par une femme qui n'en finissait plus de nous saluer, tout en s'empressant de nous ouvrir les vieilles grilles de fer, trop semblables à celles de cet odieux Chiswick.
«Une avenue d'un mille de long! me dit sir Pitt. Une rangée d'arbres qui vous représente six mille livres en bois de charpente pour le propriétaire! N'est-ce donc rien que cela?»
«Il dit une _evenue_ et le _propiétaire_. Il fallait rire ou se mordre les lèvres. À Leakington il avait fait monter avec lui M. Hodson, espèce de rustre, avec lequel il se mit à causer saisies, ventes, irrigations, culture, fermiers et fermages, toutes matières au-dessus de ma portée. On avait surpris Sam Miles à braconner, et Pierre Bailey était enfin parti pour l'hospice des indigents.
«Tant mieux, dit sir Pitt, voilà une éternité que lui et sa famille _étions_ à me filouter sur leur fermage.» Il me vint à l'esprit que c'était quelque ancien fermier qui ne pouvait acquitter ses loyers. Un autre aurait dit: _étaient_; mais les riches baronnets sont-ils tenus envers la grammaire au même respect que les pauvres gouvernantes?
«En passant, je remarquai la flèche d'un clocher s'élevant avec grâce au-dessus des vieux ormes du parc; devant ceux-ci, au milieu d'une prairie et de quelques hangars, était bâtie une vieille maison rouge avec de grandes cheminées tapissées de lierre; les vitres étincelaient au soleil.
«Est-ce là votre église, sir Pitt? demandai-je.
«--Oui, sac... à papier! dit sir Pitt. (Seulement, ma chère amie, il se servit d'un mot beaucoup plus énergique.) Comment va la bête, Hodson? La bête, c'est mon frère Bute, ma chère demoiselle, mon frère le ministre. Je l'appelle la bête, il ne manque plus que la belle. Ah! ah!»
«Hodson riait aussi; mais soudain, avec un air de gravité et un mouvement de tête:
«C'est à désespérer de voir comme il va bien, sir Pitt, reprit-il. Il est sorti hier sur son poney pour aller visiter nos récoltes.
«--Il est allé chercher ses termes, le diable l'emporte! fit-il en employant son autre juron favori. Le brandy et l'eau n'en auront donc pas raison? Il est aussi coriace que le vieux.... Comment l'appelez-vous? le vieux Mathusalem.»
«M. Hodson se tenait les côtés.
«Les jeunes gens sont arrivés du collége, ils se sont rués sur John Scroggins, et l'ont laissé à peu près pour mort.
«--Quoi! sur mon second garde! hurla sir Pitt.
«--Il se trouvait sur les terres de la cure,» répliqua M. Hodson.
«Sir Pitt, en fureur, jura que, si jamais il les prenait à braconner sur ses terres, il les ferait transporter, et que le diable ne l'en empêcherait pas. Toutefois il reprit:
«J'ai vendu la présentation de cette cure, Hodson; pas un membre de cette génération ne l'aura.»
«M. Hodson lui répondit qu'il était parfaitement dans son droit. Pour moi, j'entrevois que les deux frères sont à couteaux tirés, comme cela arrive très-souvent entre frères et même entre soeurs. Vous rappelez-vous les deux miss Scratchley, à Chiswick? elles étaient toujours à se chamailler; et Maria Box, elle n'épargnait pas les bourrades à Louisa.
«Bientôt après, apercevant des petits garçons qui ramassaient des branches mortes dans le bois, M. Hodson s'élança de la voiture sur l'ordre de sir Pitt, et tomba sur eux à bras raccourcis.
«Tape ferme, Hodson, criait le baronnet, fais sentir le fouet à ces petits vauriens, et conduis au logis ces vagabonds. Je leur promets la prison, aussi sûr que je m'appelle sir Pitt.»
«En même temps nous entendions le fouet de M. Hodson résonner sur les épaules de ces pauvres enfants tout en larmes. Sir Pitt, voyant les malfaiteurs sous bonne garde, poursuivit sa course jusqu'au château.
«Tous les domestiques étaient à leur poste pour nous recevoir et........................
«Ici, ma chère, je fus interrompue, la nuit dernière, par un coup terrible frappé à ma porte. Qui croyez-vous que c'était? Sir Pitt en bonnet de nuit et en robe de chambre: vraiment il était à peindre! Pendant que je reculais devant une pareille visite, il se dirigea vers moi, et prenant ma chandelle:
«Pas de chandelle ici après onze heures, miss Becky, me dit-il; allez vous coucher sans lumière, jolie petite friponne (c'est ainsi qu'il m'appelle), et, à moins que vous ne vouliez que je vienne éteindre votre lumière tous les soirs, souvenez-vous d'être au lit à onze heures.»
«Là-dessus il se retira avec M. Horrocks le sommelier, en riant aux éclats.
«Vous pouvez être sûre que je prendrai mes précautions pour éviter de nouvelles visites. Ils s'en allèrent ensuite lâcher deux boules-dogues dont les hurlements se prolongèrent tout le reste de la nuit.
«J'ai nommé mon chien Gorer, dit sir Pitt; il a tué son homme, ce chien-là, et il viendrait à bout d'un taureau. Autrefois j'appelais sa mère Flora; maintenant je l'appelle l'Édentée, parce qu'elle était trop vieille pour mordre, ah! ah! ah!»
«Devant le castel de Crawley-la-Reine, affreuse grange bâtie à l'ancienne mode et en briques rouges avec de grandes cheminées et des toits comme on en voyait sous le règne de la reine Beth, s'étend une terrasse où l'on retrouve la colombe et le serpent traditionnels de la famille; la salle d'honneur a une porte sur cette terrasse. Cette grande salle, ma chère, est, j'en suis sûre, aussi triste et aussi lugubre que celle du château des _Mystères d'Udolphe_. Il y a un immense foyer où l'on pourrait faire tenir la moitié de l'institution de miss Pinkerton, et un gril d'assez belle dimension pour faire rôtir un boeuf pour le moins. Toutes les générations de Crawley sont accrochées au mur, qui avec des barbes, qui avec de terribles perruques et les pieds en dehors, qui avec de longues cottes ou robes collantes sous lesquelles ils ont l'air aussi roides que des tours, qui avec de longues boucles sur le cou, et on n'en voit guère qui portent des corsets.
«À l'une des extrémités de la salle se trouve un grand escalier en chêne noir aussi effrayant que possible; de l'autre côté s'ouvrent de grandes portes surmontées de têtes de cerfs et conduisant au billard, à la bibliothèque, au grand salon jaune et aux petits appartements. J'estime à vingt le nombre des chambres à coucher au premier étage. Dans l'une d'elles on montre encore le lit où a dormi la reine Elisabeth.
«Mes nouvelles élèves m'ont promenée ce matin à travers ces beaux appartements. Les fenêtres, toujours fermées, ne contribuent pas peu, je vous l'assure, à leur donner un aspect sinistre, et dans chacune de ces pièces je m'attendais à tout instant à voir paraître un spectre au moindre rayon qui y pénétrait.