Chapter 7
Il se fraya un passage à travers ces rangs serrés, qui se dissipèrent devant son chapeau à cornes et sa belliqueuse tournure, et il pénétra dans le cabinet, en proie à la plus vive agitation.
«Au nom du ciel, Dobbin, où étiez-vous passé?» dit Osborne en saisissant le châle de cachemire blanc que son ami portait à son bras, et le roulant autour d'Amélia. Soyez bon à quelque chose: veillez sur Joe pendant que je conduirai ces dames à la voiture.»
Joe se levait déjà pour s'interposer, mais d'un seul coup de main Osborne le renvoya tomber sur son siége, et le lieutenant put emmener les dames en toute sûreté. Joe leur envoya des baisers pendant qu'elles s'éloignaient, et au milieu de ses hoquets leur cria un dernier: «Dieu vous bénisse! vous bénisse!» Puis, saisissant la main du capitaine Dobbin et pleurant à faire pitié, il lui confia le secret de ses amours.
Il adorait cette jeune personne qui venait de partir; il lui avait brisé le coeur, oui, par sa conduite, il lui avait brisé le coeur; il voulait l'épouser le lendemain matin à Saint-Georges, Hanover-Square; il voulait aller réveiller l'archevêque de Cantorbéry à Lambeth, il le voulait, et sans retard. Le capitaine Dobbin, profitant de cette pensée, lui persuada adroitement de sortir des jardins pour se rendre à Lambeth-Palace, et, quand une fois il l'eut conduit hors des portes, il fit sans peine monter le tapageur dans un fiacre qui le déposa sain et sauf à son domicile. George Osborne, sans autre accident, reconduisit les jeunes filles chez elles; puis, quand la porte se fut refermée sur elles, en revenant par Russell-Square, il fut pris d'un fou rire qui laissa tout étonnés les gardiens de nuit.
Amélia regarda son amie avec tristesse, monta avec elle les escaliers, l'embrassa, puis elles allèrent se coucher sans ajouter une parole.
«C'est demain qu'il viendra faire sa demande, pensa Rebecca: il m'a appelée la bien-aimée de son coeur; il m'a serré la main en présence d'Amélia. Bien sûr la demande sera pour demain.»
Amélia le croyait aussi: et j'ose avouer qu'elle pensait également à la robe qu'elle porterait comme demoiselle d'honneur, aux présents qu'elle ferait à sa bonne petite belle-soeur, à la cérémonie prochaine où elle jouerait un des principaux rôles, etc., etc.
Pauvres créatures ignorantes et crédules! que vous connaissez peu l'effet d'un rak-punch! Quel rapport y a-t-il entre le rack qui se trouve dans le punch de la nuit, et le rack qui se trouve dans la tête le lendemain matin? À cette vérité, ajoutez, s'il vous plaît, qu'il n'y a pas au monde de mal de tête comparable à celui que vous donne un punch du Vauxhall. Dans l'espace de vingt années, je ne puis me souvenir que de l'effet de deux verres! deux seulement, sur l'honneur d'un gentilhomme! Et Joseph Sedley, atteint d'une maladie de foie, avait englouti au moins un litre de cette abominable liqueur.
Le jour suivant, que Rebecca espérait voir se lever sur sa fortune, trouva Sedley poussant les lamentations d'un homme à l'agonie, telles que la plume se refuse à les retracer. L'eau de Seltz n'étant pas encore inventée, la bière blanche, le croirait-on? était la seule boisson qui pût apaiser la fièvre que lui avait donnée l'orgie de la nuit précédente. George Osborne trouva l'ex-receveur de Boggley-Wollah ayant auprès de lui ce breuvage adoucissant, et occupé à geindre sur un sofa. Dobbin était déjà dans la chambre, donnant des soins empressés à cette victime de la nuit dernière. Les deux officiers, après avoir jeté un regard sur le buveur de punch maintenant hors de combat, échangèrent du coin de l'oeil un signe d'intelligence qui n'avait rien de très-compatissant. Le valet même de Sedley, homme de l'étiquette la plus irréprochable, aussi grave et silencieux qu'un entrepreneur de pompes funèbres, eut de la peine à faire bonne contenance en regardant son maître infortuné.
«Je n'ai jamais vu M. Sedley en fureur comme cette nuit, dit-il tout bas à Osborne, pendant que ce dernier montait l'escalier. Il voulait battre son cocher, monsieur. Le capitaine a été obligé de le monter dans ses bras, comme un enfant.»
Un sourire passager effleura les traits de maître Brush pendant qu'il parlait, mais ils retombèrent bientôt dans leur impassibilité ordinaire; en même temps, il ouvrait la porte et annonçait:
«M. Hosbin!
--Comment vous trouvez-vous, Sedley? dit le jeune visiteur, n'avez-vous point d'os rompus? il y a en bas un cocher qui a l'oeil tout noir et la tête tout enveloppée. Il parle de vous citer en justice.
--Que voulez-vous dire avec la justice? demanda Sedley d'une voix mourante.
--Oui, pour l'avoir battu cette nuit, n'est-ce pas, Dobbin? Vous l'avez poussé, mon cher, aussi rudement qu'aurait pu faire Molyneux. Le gardien de nuit dit qu'il n'a jamais vu un pauvre diable renversé aussi rudement. Demandez à Dobbin.
--Oui, vous avez eu une bourrade avec le cocher, dit le capitaine Dobbin, et vous l'avez assommé de coups.
--Et l'homme du Vauxhall à l'habit blanc! Ah! Joe, comme vous l'avez bousculé; et ces pauvres femmes, comme elles criaient: c'était plaisir que de vous voir. J'ai cru que vous autres gens du civil n'aviez pas de courage; mais je ne me mettrai jamais sur votre route quand vous serez dans les vignes du Seigneur, mon gaillard.
--Oui, je crois que je suis bien terrible lorsqu'on m'excite,» dit Joseph dans son sofa avec une grimace d'une tristesse si burlesque, que la politesse du capitaine ne put y résister plus longtemps, et que lui et Osborne partirent d'un éclat de rire.
Osborne, qui n'était pas fort aise qu'un membre de la famille dans laquelle il allait entrer, lui, George Osborne du ***e régiment, consentit à une mésalliance avec une petite fille de rien, une aventurière de gouvernante, profita de l'état de faiblesse où il voyait réduit le héros du Vauxhall et commença ainsi l'attaque:
«Vous souvient-il de votre chanson d'hier?
--Laquelle? demanda Joe.
--Une chanson sentimentale, après laquelle vous avez appelé Rosa.... Rebecca, je ne me rappelle déjà plus son nom, vous savez bien cette petite amie d'Amélia, _votre petite louloute_.»
Et, saisissant la main de Dobbin, il répéta la scène de la veille, pour le plus grand supplice de celui qui y avait joué le principal rôle, et en dépit de tous les efforts du bon Dobbin pour éveiller en lui un peu de pitié.
«Pourquoi l'aurais-je épargné, répondit Osborne aux remontrances de son ami, quand il quitta l'invalide, le laissant entre les mains du docteur Glober. De quel droit se donne-t-il ces airs protecteurs et nous fait-il montrer au doigt au Vauxhall? Quelle est cette petite institutrice qui le provoque de l'oeil pour se faire aimer de lui? Ma foi! la famille n'est pas déjà si noble, sans la compter! Une gouvernante, c'est fort bien, mais j'aime mieux autre chose pour belle-soeur. J'ai des idées libérales mais j'ai aussi une juste mesure d'amour-propre, et je sais ce que je dois à mon rang; quant à elle, qu'elle ne sorte pas du sien. Je veillerai de près sur ce grand fanfaron de nabab, et je l'empêcherai de se faire encore plus fou qu'il n'est. Aussi lui ai-je dit de se tenir en garde contre toutes les manoeuvres de la petite.
--Sans doute, dit Dobbin avec un air qui démentait ses paroles, personne ne peut savoir mieux que vous que vous avez toujours été parmi les tories, et que votre famille est l'une des plus vieilles de l'Angleterre; mais....
--Venez avec moi voir ces demoiselles, et faites l'amour pour votre compte à miss Sharp,» dit le lieutenant en interrompant son ami; mais le capitaine Dobbin refusa d'accompagner Osborne dans sa visite aux dames de Russell-Square.
En apercevant dans la maison des Sedley deux têtes qui faisaient le guet à deux étages différents, Osborne ne put s'empêcher de rire.
Le fait est que miss Amélia était à sa fenêtre, interrogeant de l'oeil avec la plus grande anxiété le côté du square qui lui faisait face, et où habitait M. Osborne, dans l'espérance de découvrir le lieutenant; et miss Sharp, de la chambre à coucher située au second étage, s'était mise en observation, comptant bien voir apparaître la masse respectable qui avait nom Joseph.
«Ma soeur Anne est à sa tour, dit Osborne à Amélia, mais elle ne voit rien venir.»
Et, tout joyeux de sa plaisanterie, il prit un malin plaisir à dépeindre en termes grotesques à miss Sedley le fâcheux état de son frère.
«George, c'est très-mal à vous de rire,» lui dit-elle avec un air de reproche.
Mais George n'en continua que de plus belle en présence de sa mine contrite et désappointée, et persista à croire que sa plaisanterie était des plus divertissantes. Lorsque miss Sharp descendit, il la railla beaucoup au sujet de l'effet que ses charmes avaient produit sur le gros employé de la compagnie des Indes.
«Ah! miss Sharp, si vous aviez pu le voir ce matin, dit-il, vagissant dans sa robe de chambre à ramages et se tordant sur son sofa, si vous l'aviez vu tirant la langue à son apothicaire Glauber....
--Voir qui? dit miss Sharp.
--Qui? comment! qui! mais ce ne peut être que le bon capitaine Dobbin, dont nous nous sommes si vivement préoccupés la nuit dernière.
--Ah! nous nous sommes bien mal conduits avec lui; dit Emmy toute rougissante; en effet, je l'avais.... complétement oublié.
--Oh! pour cela, c'est vrai, s'écria Osborne redoublant ses éclats de rire; et puis on ne peut pas toujours penser à Dobbin, n'est-ce pas, Amélia? n'est-ce pas, miss Sharp?
--Si ce n'est quand il a renversé son verre sur la table, répliqua miss Sharp d'un air sec et avec un mouvement d'impatience; je n'ai pas pris garde un seul moment à l'existence du capitaine Dobbin.
--C'est bon, miss Sharp, je le lui dirai,» répondit Osborne.
Comme il parlait, miss Sharp sentit naître en elle un sentiment de défiance et de haine pour ce jeune officier, sans qu'il pût s'en douter le moins du monde. «Peut-être veut-il s'amuser à mes dépens, pensa Rebecca; peut-être m'a-t-il tournée en ridicule auprès de Joseph; peut-être a-t-il renouvelé ses terreurs. Et l'autre ne viendra pas.»
Un nuage passa sur ses yeux et son coeur battit plus vite.
«Vous plaisantez toujours, dit-elle avec un sourire aussi ingénu qu'elle put le prendre; vous avez beau jeu, monsieur George, je n'ai personne ici pour me défendre.»
George Osborne, pendant qu'elle s'éloignait et qu'Amélia le grondait du regard, éprouva un léger regret d'avoir mal à propos chagriné cette pauvre créature, d'ailleurs si à plaindre; mais bientôt il reprit:
«Ma chère Amélia, vous êtes trop bonne, trop indulgente; vous n'avez pas encore comme moi l'expérience du monde. Il faut que votre petite amie miss Sharp apprenne à rester à sa place.
--Pensez-vous que Joseph....
--Sur ma parole, ma chère; je n'en sais rien; il peut le faire comme ne pas le faire, je ne suis pas son maître. Mais je sais seulement que c'est un garçon très-léger, très-vain, et qu'il a mis dans une très-désagréable et très-fausse position ma chère petite louloute.»
Il se remit à rire d'une façon si drôle qu'Emmy ne put s'empêcher de rire avec lui.
Joe ne vint pas de toute la journée. Mais cela inquiétait peu Amélia, car la petite diplomate avait envoyé le groom aide de camp de maître Sambo, à la maison de son frère, pour lui demander un livre qu'il lui avait promis et s'informer de ses nouvelles. Il fut répondu par le valet de Joe, M. Brush, que l'indisposition de son maître le retenait au lit, et que le docteur était en ce moment auprès de lui. «Il viendra demain,» pensa-t-elle. Mais elle ne se sentait point le courage de rien dire à ce sujet à Rebecca, et cette jeune personne elle-même ne fit aucune allusion à cette affaire dans toute la soirée qui suivit la nuit passée au Vauxhall.
Le lendemain cependant, comme les jeunes dames assises sur le sofa s'occupaient à travailler, à écrire des lettres ou à lire des romans, Sambo entra dans la pièce avec son air d'empressement habituel; il portait un paquet sous le bras et une lettre sur un plateau.
«Une lettre de M. Joseph pour mademoiselle,» dit Sambo.
Amélia l'ouvrit tout en tremblant.
Voici ce qu'elle disait:
«Ma chère Amélia,
«Je vous envoie _l'Orphelin de la Forêt_. Je me sentais trop mal pour aller vous voir hier et aujourd'hui. Je quitte la ville pour Cheltenham. Excusez-moi, si c'est possible, auprès de l'aimable miss Sharp de ma conduite au Vauxhall. Priez-la de me pardonner et d'oublier tout ce que je lui ai dit dans l'excitation de ce fatal souper. Dès que je me sentirai mieux, car ma santé est fort ébranlée, j'irai passer quelques mois en Écosse.
«Votre bien affectionné, «JOE SEDLEY.»
C'était l'arrêt de mort, tout était perdu. Amélia n'osait regarder la pâle figure et les yeux enflammés de Rebecca. Elle laissa tomber la lettre sur les genoux de son amie; puis, sortant de la pièce, elle alla se réfugier dans sa chambre, où son petit coeur éclata en sanglots.
Blenkinsop l'intendante l'y suivit pour lui prodiguer ses consolations; Amélia, en épanchant ses larmes dans son sein, reprit un peu de courage.
«Ne vous laissez pas abattre, mademoiselle; je n'aurais pas voulu vous le dire, mais personne de la maison ne l'a aimée, excepté au commencement. Je l'ai vue, de mes propres yeux vue, lisant les lettres de votre maman. Pinner dit qu'elle est toujours à fouiller dans votre boîte à bijoux et dans vos tiroirs, et dans les tiroirs de tout le monde. Elle est sûre qu'elle a mis votre ruban blanc dans sa malle.
--Je le lui ai donné, je le lui ai donné,» répondit Amélia.
Mais cela ne modifia en rien l'opinion de mistress Blenkinsop sur miss Sharp.
«Voyez-vous, Pinner, je ne me fie pas à toutes ces gouvernantes qui ne sont ni chien ni loup. Elles se donnent les airs et les allures de nos grandes dames, et souvent elles ne sont pas mieux payées que vous et moi.»
Il était désormais évident pour tous les habitants de la maison, excepté pour la pauvre Amélia, que Rebecca devait partir; et grands et petits, toujours à l'exception d'une seule personne, pensaient que ce départ devait avoir lieu dans le plus bref délai. Cette bonne jeune fille bouleversa tous les tiroirs, toutes les armoires, tous les sacs, passa en revue ses robes, fichus, colifichets, chiffons, dentelles, soieries et falbalas, choisissant une chose, puis l'autre, puis encore une autre, pour en faire un petit paquet pour Rebecca. Puis, allant trouver son père, ce généreux commerçant de la Cité, qui lui avait promis autant de guinées qu'elle avait d'années, elle pria de donner cet argent à sa chère Rebecca, qui en avait besoin, tandis qu'elle ne manquait de rien.
George Osborne lui-même fut mis à contribution, et il ne se fit pas prier. Il alla à Bond-Street acheter le plus joli chapeau, le plus élégant spencer.
«Voilà le présent que George vous fait, ma chère Rebecca, dit Amélia toute fière. Qu'il a bon goût! il n'y en a pas un comme lui.
--Il n'y en a pas un, répondit Rebecca. Je lui suis bien reconnaissante!»
Dans le fond de son coeur elle se disait: «C'est George Osborne qui a empêché mon mariage.» Aussi elle aimait George Osborne en conséquence.
Elle fit ses paquets de la meilleure grâce du monde, et accepta tous les jolis petits présents d'Amélia, après y avoir mis tout juste ce qu'il fallait d'hésitation et de résistance. Elle ne manqua pas de jurer à mistress Sedley une éternelle reconnaissance, tout en se gardant bien d'importuner cette bonne dame qui se trouvait un peu décontenancée et avait l'air de vouloir l'éviter. Elle baisa la main de M. Sedley, et lui demanda la permission de le considérer à l'avenir comme son meilleur ami, son plus sûr protecteur. Il y avait quelque chose de si touchant dans toute sa personne, que M. Sedley fut sur le point de lui donner un mandat de vingt livres. Mais il réprima sa sensibilité, et comme la voiture l'attendait pour l'emmener dîner, il s'éloigna en jetant à Rebecca un: «Dieu vous protége, mon enfant! Vous aurez toujours ici une place quand vous viendrez à la ville; ne l'oubliez pas.... James, à Mansion House.»
Enfin arriva le moment de la séparation pour les deux amies.
Après une scène où l'une prit son rôle au sérieux et l'autre le joua en comédienne accomplie; après les plus tendres caresses, les larmes les plus pathétiques, où le flacon à vinaigre ainsi que les meilleurs sentiments du coeur purent trouver leur place, Rebecca et Amélia se séparèrent, la première jurant à son amie de l'aimer toute sa vie et encore au delà.
CHAPITRE VII.
Crawley de Crawley-la-Reine.
Parmi les noms en C les plus respectés inscrits sur l'_Annuaire de la cour_, l'an de grâce 18..., était celui de _Crawley (sir Pitt), baronnet, Great-Gaunt-Street et Crawley-la-Reine dans le Hants_. Ce nom honorable figurait aussi, depuis plusieurs années, accolé à ceux de tous ces dignes candidats qui vont à tour de rôle quêter le suffrage des électeurs.
À propos du bourg de Crawley-la-Reine, on raconte que la reine Elisabeth, dans une de ses tournées, s'arrêta à Crawley, pour y déjeuner. L'excellente bière de l'Hampshire, que lui présenta le Crawley d'alors, beau gaillard à longue barbe et au jarret d'acier, la mit en si belle humeur qu'elle octroya au bourg de Crawley le droit d'envoyer à l'avenir deux membres au parlement. En souvenir de l'illustre visiteuse, ce pays reçut le nom de Crawley-la-Reine, et il l'a conservé jusqu'à ce jour. Par un effet des changements causés par le temps, des vicissitudes produites par les siècles dans les empires, les cités et les bourgs, Crawley-la-Reine n'avait pas cessé d'être aussi populeux qu'à l'époque de la reine Beth, et finissait par tomber dans la catégorie dite des bourgs-pourris. Toutefois, sir Pitt Crawley, avec son gros bon sens et sa rhétorique ordinaire, avait bien soin de répéter:
«Pourri! tant qu'on voudra; il ne m'en rapporte pas moins quinze cents bonnes livres par an!
Sir Pitt Crawley, ainsi appelé du nom de son illustre homonyme à la chambre des communes, était fils de Walpole Crawley, premier baronnet, dispensateur des sceaux et parchemins sous le règne de Georges II. À l'exemple de tant d'honnêtes confrères de cette époque, il encourut l'accusation de péculat. Walpole Crawley, chose presque superflue à dire, était fils de John Churchill Crawley, du nom de l'un des plus fameux capitaines du règne de la reine Anne. L'arbre généalogique pendu dans la grande salle de Crawley-la-Reine mentionne en outre Charles Stuart, fils de Crawley surnommé le Décharné, le Crawley contemporain de Jacques Ier, et enfin le Crawley de la reine Elisabeth, représenté à la tête du tableau en barbe et en cuirasse. De son gilet part, suivant l'usage, le tronc nobiliaire où s'étalent les noms illustres ci-dessus énumérés. Tout à côté du nom de sir Pitt Crawley, le baronnet dont il est question dans ce chapitre, s'alignent les noms de son frère, le révérend Bute Crawley, recteur de Crawley-Snailby, et de différents autres descendants, tant mâles que femelles, de la famille des Crawley.
Sir Pitt avait d'abord épousé Griselle, sixième fille de Mungo Binkie, lord Binkie, et cousine en conséquence de M. Dundas. Elle l'avait rendu père de deux fils: Pitt, ainsi nommé non pas tant en l'honneur de son père qu'en celui de notre bien-aimé et fameux ministre, et Rawdon Crawley, appelé comme le favori du prince de Galles, si vite oublié par S. M. Georges IV. Quelques années après le trépas de milady, sir Pitt conduisit à l'autel Rosa, fille de M. G. Grafton de Mudbury. Cette nouvelle épouse lui donna deux filles, qui, pour leur plus grand avantage, allaient avoir miss Rebecca Sharp pour gouvernante. Notre jeune institutrice se trouvait donc au milieu d'une famille rehaussée, comme on l'a pu voir, par d'assez nobles alliances. Bientôt sa diplomatie allait avoir à s'évertuer sur un théâtre plus digne d'elle que le centre modeste de Russell-Square.
La lettre d'avis qui l'appelait auprès de ses élèves lui vint sous une enveloppe qui n'était plus d'une entière fraîcheur. Elle était ainsi conçue:
«Sir Pitt Crawley prie miss Sharp et _ses bas gages_ d'être _issis_ mardi, car _je m'en vas_ à Crawley-la-Reine demain matin de _bonheur_.
«Great-Gaunt-Street.»
Rebecca avait beau interroger ses souvenirs, elle ne se rappelait point avoir vu de baronnet; aussi, après ses adieux à Amélia et le temps de se frotter les yeux avec son mouchoir, cérémonie qui dura tout juste assez pour permettre à la voiture de dépasser le coin de la rue, elle mit son esprit au supplice pour se faire une idée de la tournure que pouvait avoir un baronnet.
«Je voudrais bien savoir s'il porte un crachat, pensa-t-elle. Peut-être le droit de porter des crachats appartient-il aux lords seuls. Toujours, il aura une mise recherchée, quelque costume de cour. Il porte sans doute des manchettes et doit avoir un oeil de poudre dans les cheveux. Je le vois d'ici avec son air de hauteur; je serai assurément traitée par lui avec le dernier mépris. Il faut encore prendre mon mal en patience, car au moins je serai mêlée à des gens de bonne société, et non plus à cette petite bourgeoisie si vulgaire dans son genre.»
Puis, pensant à Joseph et à ses amis de Russell-Square, elle empruntait la philosophie du renard de la fable devant une treille trop élevée.
Après avoir passé Shiverly-Square, la voiture s'arrêta dans Great-Gaunt-Street, devant une grande et sombre maison, encaissée entre deux autres d'aussi lugubre apparence. Chacune portait un écusson au-dessus de la principale croisée, comme on en voit presque toujours aux maisons de Great-Gaunt-Street, où la mort, sans doute attirée par la tristesse du lieu, semble avoir élu domicile à perpétuité. Les volets des fenêtres du premier étage étaient fermés; ceux de la salle à manger, à moitié entr'ouverts, laissaient voir de vieux journaux enveloppant précieusement les cuivres des fenêtres.
John le cocher, envoyé seul pour conduire la voiture et peu soucieux de descendre pour aller sonner, réclama ce service d'un petit gamin qui passait. La sonnette s'ébranla, une tête se montra aux volets entre-bâillés de la salle à manger, et la porte s'ouvrit pour laisser passer un homme en culotte de drap commun, en grosses guêtres, avec une vieille veste tachée, une vieille cravate d'une couleur équivoque, enroulée autour d'un cou velu, ayant la tête chauve et lisse, une face rubiconde et niaise, des yeux gris et brillants, une bouche toujours grimaçante.
«Est-ce ici la maison de sir Pitt Crawley? demanda John de son siége.
--Oui, dit l'homme de la maison avec un signe affirmatif.
--Avancez ici pour enlever ces paquets, dit John.
--Enlevez-les vous-même, dit le portier.
--Vous ne voyez donc pas que je ne puis laisser mes bêtes? Allons, allons, mon brave, la main à la besogne; la demoiselle vous donnera quelque chose pour la peine,» dit John avec un gros rire.
Miss Sharp ne pouvait prétendre aux égards de cet homme; ses rapports avec la famille des Sedley allaient en rester là, et les domestiques n'avaient rien reçu d'elle à son départ.
Le bonhomme chauve sortit les mains des poches de sa culotte; puis, obéissant à l'injonction du cocher, il chargea la malle de miss Sharp sur son épaule et l'entra dans la maison.
«Prenez encore ce panier et ce châle, et ouvrez-moi la porte, dit miss Sharp en descendant de voiture toute courroucée. Quant à vous, j'écrirai à M. Sedley pour l'informer de votre conduite, dit-elle au cocher.
--Ne soyez pas méchante, ma petite dame, répondit le domestique; vous n'avez rien oublié, n'est-ce pas? Et les robes de mam'zelle Mélia, les avez-vous aussi? Elles devaient revenir à la femme de chambre. J'espère qu'elles seront à votre taille. Fermez la porte, Jim. C'est pas d'elle qu'on peut attendre quéque chose, continua John en faisant avec son pouce un geste démonstratif du côté de miss Sharp. Une belle emplette pour vous, en vérité, une belle emplette!»
Et en parlant ainsi, le cocher fouetta ses chevaux. En réalité, il nourrissait de tendres sentiments pour la femme de chambre, et il enrageait de la voir frustrée de ses petits profits.