La foire aux vanités, Tome I

Chapter 6

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Et en même temps, avec la plus grande naïveté, il jeta un regard sur la glace, où il rencontra les yeux de miss Sharp fixés sur lui; il rougit un peu, et Rebecca pensa dans son coeur: «Ah! mon beau monsieur, je pense vous tenir dans mes filets!» Adorable petite coquette!

Le soir, quand Amélia, en robe de mousseline blanche, arriva au salon toute parée pour faire des conquêtes au Vauxhall, gazouillant comme une alouette et fraîche comme une rose, un monsieur bien haut et bien gauche, avec de grandes mains, de grands pieds, de grandes oreilles, redressa à son approche sa tête garnie de cheveux noirs et coupés ras. Il portait l'affreux costume militaire tout couvert de galons et le chapeau à cornes de cette époque; il alla au-devant d'elle et lui fit le salut le plus maladroit que jamais mortel ait fait.

C'était en personne William Dobbin, capitaine dans le ***e régiment d'infanterie de Sa Majesté, échappé à la fièvre jaune qu'il avait attrapée aux Indes, où les chances du service avaient envoyé son régiment pendant que tant d'autres de ses aimables compagnons moissonnaient la gloire dans la Péninsule.

Il avait frappé un coup si timide, si mal assuré, que les dames, du haut de l'escalier, ne l'avaient pas entendu; autrement, vous pourriez être sûr que miss Amélia ne se serait jamais hasardée à entrer en chantant dans le salon. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette voix douce et fraîche se fraya tout droit un passage au coeur du capitaine, et lorsqu'elle lui tendit la main pour qu'il la prit, avant de la serrer il fit une pause pour se dire à lui-même:

«Est-il bien possible que ce soit là la petite fille que je me rappelle avoir vue en petit tablier il y a si peu de temps, la nuit où je renversai le bol de punch, juste au moment de ma nomination? Est-ce bien là la petite fille que George Osborne disait vouloir épouser? Quelle charmante et belle personne! quel beau morceau pour le drôle!»

Tout en faisant ces réflexions avant de prendre la main d'Amélia, il laissa tomber son chapeau à terre.

Son histoire depuis sa sortie de l'école jusqu'au moment où nous avons le plaisir de le retrouver, bien qu'elle n'ait pas été racontée tout au long, a été cependant indiquée d'une manière suffisante, pour un lecteur pénétrant, dans la conversation qui précède. Dobbin, l'épicier méprisé, était devenu l'alderman Dobbin; l'alderman Dobbin, colonel dans les chevau-légers de la Cité, brûlant d'un feu guerrier pour résister à l'invasion française. Le corps du colonel Dobbin, où le vieux M. Osborne n'avait qu'un grade très-subalterne, avait été passé en revue par le souverain et le duc d'York. Le colonel et alderman avait été fait chevalier, son fils était entré à l'armée, et le jeune Osborne servait avec lui dans le même régiment. Ce régiment, après avoir été envoyé aux Indes occidentales et au Canada, venait enfin de rentrer dans sa patrie; l'amitié de Dobbin pour George s'était conservée aussi ardente, aussi généreuse que lorsqu'ils étaient tous deux camarades de pension.

Tous ces braves et honnêtes gens se mirent à table pour dîner. On parla de gloire et de Boney, de lord Wellington et des nouvelles du jour. À cette fameuse époque, la gazette avait chaque jour une victoire à enregistrer, et les deux jeunes gens auraient bien voulu voir leurs noms sur cette liste glorieuse, et maudissaient leur mauvaise étoile, qui retenait leur régiment loin des champs de la gloire. Cette conversation exaltait l'enthousiasme de miss Sharp; mais miss Sedley tremblait et pâlissait rien qu'à l'entendre. M. Joseph raconta plusieurs histoires de chasse au tigre, et ne ménagea pas celle de miss Cutler et de Lance le chirurgien; il offrit à Rebecca de tout ce qu'il y avait sur la table, sans toutefois oublier de bien boire et de bien manger.

Il se précipita de la meilleure grâce au-devant des dames pour leur ouvrir la porte quand elles se retirèrent, et, en reprenant sa place à table, il se versa rasade sur rasade, et fit disparaître son bordeaux avec une rapidité fébrile.

«Il amorce son fusil,» dit tout bas Osborne à Dobbin.

Enfin arriva l'heure de partir pour le Vauxhall.

CHAPITRE VI.

Le Vauxhall.

Le ton sur lequel j'ai raconté cette histoire est jusqu'à présent fort paisible (nous arrivons enfin aux chapitres effrayants), et je dois prier l'aimable lecteur de se rappeler que nous ne l'avons encore entretenu que de la famille d'un agent de change à Russell-Square, où chacun se promène, déjeune, dîne, cause et fait l'amour absolument comme dans la vie ordinaire, et sans qu'aucun événement merveilleux ou passionné marque les progrès de cet amour. Notre sujet peut se résumer de la sorte: Osborne aime Amélia et a invité un de ses vieux amis pour le dîner et le Vauxhall. Joe Sedley aime Rebecca. L'épousera-t-il? Voilà précisément ce qui reste à apprendre.

Nous aurions pu traiter ce sujet dans le genre aristocratique, romantique ou facétieux. Supposez que nous eussions placé la scène à Grosvenor-Square, aurions-nous eu moins d'auditeurs? Supposez que nous eussions montré comment Joseph Sedley se sentit pris d'amour; comment le marquis d'Osborne fit la cour à lady Amélia avec le plein consentement du duc son noble père. Ou bien, laissant là la fine aristocratie, supposez que nous fussions descendus aux plus bas étages et entrés dans le détail de ce qui se passe à la cuisine: comment le noir Sambo était amoureux de la cuisinière, et il l'était en effet, et comme il se battit avec le cocher pour ses beaux yeux; comment le marmiton fut surpris volant une épaule de mouton froid et comment la nouvelle femme de chambre de miss Sedley refusa d'aller se coucher si on ne lui donnait pas de la bougie de cire. De tels incidents peuvent avoir de quoi provoquer la gaieté la plus vive et passer pour des scènes de la vie réelle. Ou encore, si nous nous étions senti en verve pour des peintures terribles, nous aurions donné pour amant à la femme de chambre un brigand qui, à la tête de sa bande, aurait brûlé la maison et, après avoir égorgé le père, aurait emporté Amélia en camisole de nuit; il nous eût été facile de fabriquer une histoire d'un intérêt palpitant, dont le lecteur aurait traversé les chapitres fantastiques dans une course furieuse et haletante. Figurez-vous en tête de ce chapitre le titre suivant:

LA NUIT D'ATTAQUE.

La nuit était sombre et lugubre; les nuages étaient noirs, noirs, plus noirs que la suie; sur le haut des vieilles masures, les cheminées se tordaient sous l'effort d'un vent déchaîné, et les tuiles tourbillonnaient avec grand fracas dans les rues désertes. Pas une âme ne bravait la tempête. Les gardiens de nuit restaient blottis dans leurs guérites, où des torrents de pluie les inondaient de leurs flots grossis, et le feu retentissant de la foudre les frappait de mort; c'est ainsi que l'un d'eux avait péri en face des Enfants-Trouvés. Un manteau roussi, une lanterne brisée, un bâton rompu en deux par le feu du ciel était tout ce qu'on avait retrouvé du gros Will Steadfast, dans Southampton-Row. Un cocher de fiacre avait disparu de son siége.... Vers quelle heure? L'ouragan ne donne d'autres nouvelles de ses victimes que les derniers cris de l'agonie, alors qu'il les emporte avec lui. Nuit horrible! Il faisait noir, aussi noir que dans le tuyau de la cheminée. Pas de lune, non! pas la moindre lune, pas une étoile. Pas une petite, faible, vacillante, solitaire étoile; une seule s'était montrée dans la soirée, mais elle avait caché sa face, toute tremblante au milieu du ciel assombri, et s'était bien vite retirée.

«Un, deux, trois; c'est le signal convenu avec la Visière-Noire.

«Par la taule du raboin, est-ce vous, mes fanandels? cria une voix sortie de dessous terre; avec le vingt-deux faites leur affaire en un tour de main.

--Assez de boniments, dépêchez-vous de leur engourdir la falourde pour affurer le négriot; il faut goupiner avec prudence; nous pourrons jaspiner quand nous aurons versé le raisiné. Toi, le Rouge, regarde dans la taule du dabe, et mettez la main sur le mauricaud.»

Et d'une voix plus basse et plus caverneuse on ajouta:

«Je vais faire l'affaire d'Amélia.»

Puis ce fut un silence de mort!

«Allongez le crucifix à ressort,» dit la Visière-Noire....

Ou supposez que j'ai adopté le style aristocratique à l'eau de rose.

Le marquis d'Osborne avait envoyé son _petit tigre_, porteur d'un billet doux pour lady Amélia.

La charmante créature l'avait reçu des mains de sa femme de chambre, Mlle Anastasie.

Ce cher marquis! quelle aimable prévoyance! Le billet de sa seigneurie contient l'invitation tant désirée pour Devonshire-House!

«Quelle est cette adorable jeune fille? dit le sémillant prince G--rge de C--mbr--dge dans un hôtel de Piccadilly, au moment où il arrivait de l'Opéra; mon cher Sedley, au nom du dieu de l'amour, je vous prie, mon cher Sedley, présentez-moi à elle.

--Son nom, monseigneur, dit lord Joseph, en s'inclinant gravement, est Sedley.

--Vous avez alors un bien beau nom, dit le jeune prince tournant les talons avec un air désappointé, et écrasant le pied d'un vieux monsieur qui, derrière lui, était plongé dans la plus profonde admiration pour la beauté d'Amélia.

--Trente mille tonnerres! hurla la victime se tordant dans l'agonie du moment.

--Je demande mille pardons à Votre Grâce,» dit le jeune étourdi rougissant et inclinant ses belles boucles dans un humble salut.

Il venait de marcher sur l'orteil du plus grand capitaine de l'époque.

«Hé! Devonshire, cria le jeune prince à un grand et aimable seigneur dont les traits indiquaient assez qu'il était du sang des Cavendish, un mot s'il vous plaît: avez-vous toujours le projet de vous défaire de votre collier de diamants?

--Je l'ai vendu deux cent cinquante mille livres au prince Estherhazy.

--_Und das war gar nicht theuor, postztausend!_» s'écria le prince hongrois, etc., etc.

Ainsi, vous voyez, mesdames, comment cette histoire aurait pu être écrite, si l'auteur avait voulu s'en passer la fantaisie. Car, pour dire la vérité, il connaît aussi bien Newgate que les palais de notre auguste aristocratie; il a vu l'un et l'autre de ses propres yeux. Mais il ne comprend pas plus les usages et l'argot des filous que ce langage polyglotte[3] qui, d'après les écrivains à la mode, se parle dans les salons du grand ton. Nous suivrons notre route, si vous voulez bien le permettre, au milieu de ces scènes et de ces personnages avec lesquels nous sommes en rapport plus familier. En un mot, ce chapitre sur le Vauxhall eût été tellement court sans cette petite digression, qu'il eût à peine mérité le nom de chapitre; et cependant il ne manque pas d'importance. N'y a-t-il pas dans la vie de chacun de nous de petits chapitres qui semblent n'être rien en eux-mêmes, mais qui étendent cependant leur influence sur tout le reste de l'histoire?

[Note 3: Trait satirique contre le langage de l'aristocratie, qui est un mélange d'anglais, de français, d'allemand. (_Note du traducteur._)]

Retournons maintenant à la voiture qui emmène toute la société de Russell-Square et la conduit aux jardins du Vauxhall. Joe se trouve serré contre miss Sharp sur la banquette de devant, et Osborne est assis sur la banquette de derrière entre le capitaine Dobbin et Amélia.

Chacun dans la voiture était persuadé que cette nuit même Joe proposerait à Rebecca de devenir mistress Sedley. Les parents ne s'opposaient pas à cet arrangement; mais, pour le dire entre nous, le vieux M. Sedley ressentait pour son fils quelque chose qui était fort voisin du mépris. Il le disait vain, égoïste, engourdi et efféminé; il ne pouvait endurer ses airs d'homme à la mode, et riait de bon coeur à ses pompeuses histoires de pourfendeur de géants.

«Je laisserai à ce garçon la moitié de mon bien, disait-il à sa femme, et il aura en outre la jouissance du sien, mais je suis convaincu que si vous, sa soeur et moi, venions à mourir demain, il dirait: «le ciel en soit béni!» et ne mangerait pas un morceau de moins qu'à son ordinaire. Je ne veux donc pas me faire de bile à cause de lui. Laissons-le épouser la femme qu'il voudra, nous n'avons rien à y voir.»

Amélia, d'un autre coté, comme il convenait à une jeune personne de son inexpérience et de son tempérament, était fort enthousiaste pour ce mariage. Une ou deux fois Joe avait été sur le point d'épancher dans son sein des secrets très-importants, et elle était toute disposée à prêter l'oreille à ses confidences; mais le coeur manquait à ce gros garçon pour se soulager auprès de sa soeur, au grand désappointement de laquelle il se contentait de pousser un grand soupir et de se tourner d'un autre côté.

Ce mystère ne servait qu'à entretenir le trouble et l'incertitude dans le pauvre petit coeur d'Amélia. Si elle ne parlait pas avec Rebecca d'un sujet si délicat, elle prenait sa revanche dans de longues et intimes conversations avec mistress Blenkinsop, la gouvernante, qui en avait laissé transpirer quelque chose auprès de la femme de chambre, qui en passant en avait touché quelques mots à la cuisinière, laquelle, je n'en fais aucun doute, en avait porté la nouvelle à tous les fournisseurs; en telle sorte que le mariage de Joe était le sujet de toutes les causeries à la ronde dans le monde de Russell-Square.

C'était l'opinion, bien naturelle d'ailleurs, de mistress Sedley que son fils manquerait à son rang en épousant la fille d'un artiste.

«Mais mon Dieu, madame, disait respectueusement mistress Blenkinsop, nous n'étions que des épiciers quand nous nous sommes mariée avec M. Sedley, alors clerc d'agent de change, et nous n'avions que cinq cents livres à deux, et nous sommes assez riches maintenant.»

Amélia était entièrement de cette opinion, à laquelle on finit peu à peu par gagner la bonne mistress Sedley.

M. Sedley restait neutre.

«Laissons Joe épouser celle qu'il voudra, disait-il, ce n'est pas notre affaire. Cette fille n'a pas de fortune, mistress Sedley n'en avait pas davantage. Elle paraît réjouie et adroite, elle le mettra peut-être au pas. Mieux vaut encore celle-là qu'une mistress Sedley toute noire et une douzaine de petits enfants couleur acajou.»

Tout semblait sourire à la fortune de Rebecca; elle avait pris le bras de Joseph, comme cela était tout simple, pour aller dîner. Elle s'était assise à côté de lui sur le siége de la voiture découverte. C'était un fier gaillard lorsqu'il se trouvait à cette place, plein d'une dignité majestueuse et conduisant son attelage pommelé. Personne ne disait mot au sujet du mariage, et cependant la pensée en était dans toutes les têtes. Il ne manquait plus maintenant que la demande, et c'est alors que Rebecca sentait bien vivement la privation d'une mère; une tendre mère qui en dix minutes aurait conduit l'affaire à bonne fin, et, dans le cours d'une conversation délicate et confidentielle, aurait amené sur les lèvres timides du jeune homme le précieux aveu!

Voilà où en étaient les affaires lorsque la voiture traversa le pont de Westminster. La compagnie arriva sans autre encombre aux jardins royaux du Vauxhall. Lorsque le majestueux Joseph descendit du fringant équipage, la foule accueillit sa grosse personne avec un frémissement de gaieté. Il rougit et porta sur elle un regard fier et hautain en s'avançant avec Rebecca à son bras. George se chargea d'Amélia, qui était épanouie comme une rose aux rayons du soleil.

«Tiens, Dobbin, dit George, si tu veux prendre soin des châles et de toutes les affaires, tu seras un bon garçon.»

Et, pendant qu'il prenait pour lui miss Sedley, et que Joseph se dirigeait vers les jardins avec Rebecca, l'honnête Dobbin se résignait à prendre les châles sous son bras et à payer à la porte pour tout le monde.

Il marchait modestement à leur suite, sans songer à faire à ses amis la moindre concurrence. Pour ce qui regardait Rebecca et Joseph, il ne s'en souciait guère. Quant à Amélia, il trouvait en somme qu'elle était bien ce qu'il fallait pour le brillant George Osborne, et en voyant cet aimable couple parcourir ces belles promenades, au grand étonnement et au grand plaisir de la jeune fille, il considérait cette joie naïve avec une sorte de plaisir paternel. Peut-être aurait-il désiré avoir quelque chose de plus que le châle à son bras. La foule souriait en voyant ce jeune officier, un peu gauche à porter tout cet attirail féminin; mais aucun calcul d'égoïsme ne pouvait venir à l'esprit de Dobbin. Aurait-il songé à se plaindre tant que son ami paraissait satisfait? Ce qui est certain, c'est que toutes les séductions de ce lieu de délices, ces milliers de lampes qui jetaient le plus vif éclat, ces joueurs de violon en chapeau à cornes, qui faisaient retentir les plus ravissantes mélodies sous la conque dorée qui s'élevait au milieu des jardins; ces chanteurs de romances sentimentales ou comiques, qui charmaient les oreilles; ces contredanses composées de _cokneys_ et _coknesses_ et exécutées au milieu du bruit, des cabrioles, des bousculades et des rires; le signal qui annonçait que Mme Saqui allait faire son ascension dans le ciel sur une corde roide montant jusqu'aux étoiles; l'ermite que l'on trouve toujours assis dans son ermitage si bien éclairé; ces sombres allées si favorables à l'entrevue des jeunes amants; les pots de porter présentés par des hommes en livrée vieille et râpée, et ces cabinets tout resplendissants où l'on sert aux joyeux convives des tranches de jambon presque invisibles: rien de tout cela ne provoquait la moindre curiosité de la part du capitaine William Dobbin.

Il promenait de tous côtés le châle de cachemire blanc d'Amélia, et s'était arrêté devant l'estrade des musiciens pendant que mistress Salmon exécutait la bataille de Borodine, cantate guerrière, composée contre l'aventurier corse, qui venait d'éprouver dernièrement des revers contre les Russes. M. Dobbin essaya de fredonner, en s'éloignant, l'air qu'Amélia Sedley avait chanté dans l'escalier en venant se mettre à table. Il se mit à rire de lui-même, car, en vérité, il chantait bien comme un hibou.

Il est bien entendu que nos jeunes gens, ainsi divisés deux par deux, se firent les plus solennelles promesses de rester ensemble toute la soirée; mais, au bout de dix minutes, ils se trouvaient déjà séparés. Les sociétés se perdent au Vauxhall, mais c'est pour se retrouver au souper, pour se raconter leurs aventures depuis le moment où elles se sont quittées.

Quelles furent les aventures de M. Osborne et de miss Amélia? Cela est un secret. Mais soyez assurés qu'ils furent parfaitement heureux et irréprochables dans leur conduite, et, comme ils avaient eu de nombreuses occasions de se voir depuis quinze ans, leur tête-à-tête n'offrait rien de bien particulier ni de bien nouveau.

Mais quand Rebecca et son vaillant cavalier se furent perdus dans une promenade solitaire où ils ne rencontrèrent guère plus d'une soixantaine de couples errant de la même façon, ils sentirent tous deux combien leur position devenait délicate et critique, et miss Sharp pensa que c'était maintenant ou jamais le moment de provoquer cette déclaration qui venait expirer sur les lèvres timides de M. Sedley.

Ils avaient d'abord été au panorama de Moscou, où un gros lourdaud avait écrasé le pied de miss Sharp; elle en était presque tombée à la renverse, en poussant un cri de douleur, dans les bras de M. Sedley. Ce petit accident avait accru la tendresse et la confiance de notre héros à un tel point qu'il lui avait raconté plusieurs de ses histoires indiennes redites pour la sixième fois.

«J'aimerais à voir l'Inde, dit Rebecca.

--Vraiment?» dit Joseph de l'accent le plus tendre.

Et on peut affirmer que cette adroite question en préparait une autre plus tendre encore; sa respiration était toute entrecoupée, toute haletante, et la main de Rebecca, placée sur son coeur, pouvait en compter les pulsations fébriles. Mais... ô contre-temps! la cloche sonna pour le feu d'artifice, et, emportés par le flot impétueux et irrésistible, nos deux amants furent obligés de suivre le courant de la foule.

Le capitaine Dobbin avait eu quelque idée de rejoindre la société pour le souper; car, en réalité, il ne prenait pas une part bien active aux divertissements du Vauxhall. Il passa à deux reprises devant le cabinet où se trouvaient maintenant réunis nos deux couples, et personne ne fit attention à lui. Les couverts étaient mis seulement pour quatre. Nos amoureux causaient entre eux avec un abandon où respirait le bonheur, et quant à Dobbin, on paraissait s'en souvenir aussi peu que s'il n'eût jamais existé.

«Je serais de trop, dit le capitaine en les regardant avec attention; je ferai mieux d'aller causer avec l'ermite.»

Il s'éloigna de ce tumulte des cris de la foule, du bruit des plats, pour se rendre à la sombre allée qui conduisait à l'habitation de carton du fameux ermite. Tout cela n'était pas fort gai pour Dobbin, et se trouver seul au Vauxhall, j'en ai jugé à mes dépens, est peut-être le plus désagréable des plaisirs que puisse se donner un célibataire.

Les deux couples se trouvaient fort bien dans leurs cabinets, où régnait la plus aimable et la plus libre conversation. Joe était à l'apogée de sa gloire, donnant ses ordres au garçon avec la plus grande majesté. Il faisait la salade, débouchait le champagne, découpait les poulets, mangeait et buvait la plus grande partie de ce qu'on mettait sur la table. Enfin il insista pour avoir un bol de _rak-punch_; on ne va pas au Vauxhall sans prendre un bol de _rak-punch_.

«Garçon, un _rak-punch_.»

Ce bol de rak-punch est la cause de toute cette histoire; pourquoi pas un bol de rak-punch aussi bien que toute autre chose? N'est-ce pas un bol d'acide prussique qui fut cause que la belle Rosemonde se retira du monde? N'est-ce pas un bol de vin qui fut cause de la mort d'Alexandre le Grand? Ainsi le dit le docteur Lemprière[4]. De même ce bol de punch eut une grande influence sur les destinées de tous les principaux personnages de notre roman. Cette influence s'étendit sur toute leur vie, bien que le plus grand nombre d'entre eux n'y ait même pas goûté.

[Note 4: Le docteur Lemprière a fait un dictionnaire qui jouit en Angleterre d'une estime égale à celle qu'a obtenue chez nous le dictionnaire de M. Bouillet. (_Note du traducteur._)]

Les jeunes dames n'en buvaient point, Osborne ne l'aimait pas. La première conséquence fut que Joe, ce gros gourmand, avala tout le contenu du bol; la seconde conséquence fut qu'après avoir avalé tout le contenu du bol, il éprouva une exaltation qui étonna d'abord, et de plus faillit avoir des suites désagréables. Il parlait et riait si fort, qu'il amassa une haie de curieux autour du cabinet, à la grande confusion de ses innocentes compagnes; puis il se mit à entonner une chanson, et le fit sur ce ton aigre et insipide particulier aux ivrognes de bonne compagnie. Sa voix attira tout l'auditoire qui se pressait naguère autour des musiciens; on le couvrit d'applaudissements.

«Bravo, mon gros garçon, dit l'un; _encccôre_, Daniel Lambert! et servez chaud!

--Voilà un gaillard qui ferait bien sur la corde roide, s'écria un autre farceur, dont la plaisanterie excita chez les dames la plus vive terreur, et chez M. Osborne la plus grande colère.

--Pour l'amour du ciel, Joe, lui dit-il, levons-nous et partons; et les deux jeunes femmes se levèrent.

--Arrêtez, ma petite _louloute_,» hurla Joseph, aussi hardi qu'un lion; et il jeta sa main autour de la taille de Rebecca.

Rebecca se détourna, mais ne put l'éviter. Les éclats de rire redoublèrent au dehors. Joe continua à boire, à faire l'amour et à chanter, en clignant de l'oeil et en saluant avec grâce l'auditoire de son verre: et il engageait tous ceux qui voudraient à venir boire du punch avec lui.

Osborne se disposait à repousser un monsieur en bottes à revers qui voulait profiter de l'invitation, et une lutte semblait inévitable, quand, par le plus grand des bonheurs, un individu du nom de Dobbin, qui s'était jusque-là promené dans les jardins, s'arrêta devant le cabinet.

«Place! badauds que vous êtes,» dit le nouvel arrivant.