La foire aux vanités, Tome I

Chapter 36

Chapter 363,820 wordsPublic domain

En même temps elle le portait à ses lèvres et le couvrait de baisers, puis elle le passait autour de sa taille, et elle restait ainsi de longs instants, immobile comme une statue de marbre. Elle ne pensait plus ni à son courroux, ni à sa jalousie, ni à la présence même de sa rivale. Enfin, à moitié souriante, elle alla caresser l'oreiller où George reposait la nuit à côté d'elle.

Rebecca quitta la chambre sans proférer une parole.

«Comment se trouve Amélia? demanda Jos, toujours étendu dans son fauteuil.

--Je l'ai trouvée fort souffrante, répondit Rebecca; il faudrait mettre quelqu'un auprès d'elle pour la soigner.»

Après quoi elle partit toute sérieuse, malgré les vives instances de Jos, qui la pressait d'accepter son dîner.

En quittant Amélia, mistress Crawley rencontra la major O'Dowd, dans l'âme de laquelle les sermons du Doyen n'avaient pu réussir à ramener le calme. Peu habituée aux politesses de mistress Rawdon, elle fut toute surprise de se voir abordée par elle. Rebecca lui apprit que cette pauvre petite mistress Osborne était dans un état pitoyable, et que le chagrin l'avait rendue presque folle. Qu'enfin ce serait une bonne action à mistress O'Dowd d'aller consoler sa jeune amie.

«J'ai déjà beaucoup de ma propre affliction, dit mistress O'Dowd avec gravité, et cette pauvre Amélia doit fort peu désirer les visites; toutefois, si elle est aussi souffrante que vous le dites, et si vos occupations ne vous laissent pas le temps de rester auprès d'elle, après toutes vos belles protestations de tendresse à son égard, je vais voir ce que je pourrais faire pour elle. J'ai bien l'honneur d'être la vôtre, madame.»

Là-dessus, la dame au turban, après une légère inclination de tête, tira sa révérence à mistress Crawley, dont la compagnie ne lui paraissait aucunement désirable.

Becky, avec un sourire sur les lèvres, s'arrêta pour voir s'éloigner la majestueuse major. Enfin, son sérieux ne put tenir contre un dernier regard que lui décocha mistress O'Dowd par-dessus son épaule, comme la flèche du Parthe; et sa bonne humeur l'emporta.

«Charmée, ma belle dame, marmotta Peggy entre ses dents, de vous voir si gaie. Ce n'est pas votre chagrin qui vous abîme les yeux à force de pleurer.»

En même temps, elle se dirigea d'un pas rapide vers la demeure de mistress Osborne.

La pauvre femme se trouvait encore auprès du lit où l'avait laissée Rebecca; elle était debout, toujours égarée par le chagrin. La femme du major, d'un caractère plus ferme et plus énergique, essaya de son mieux à consoler sa jeune amie.

«Allons! du courage, Amélia, lui dit-elle avec douceur; il ne faut pas qu'il vous trouve par trop souffrante, quand il vous reviendra après la victoire. Vous n'êtes pas la seule aujourd'hui dont le sort repose entre les mains de Dieu.

--Hélas! fit Amélia, la force et le courage m'ont abandonnée.»

Elle avait le sentiment de sa faiblesse; toutefois la présence d'une personne plus énergique releva son moral, et elle se retint par la crainte de donner à son amie le spectacle de ses défaillances. Pendant le temps que ces deux femmes passèrent ensemble, leur coeur avait rejoint le régiment, et en suivait la marche lointaine. Des craintes, des prières et des voeux, tel est le triste lot des femmes dans la guerre. Car la guerre lève son tribut sur les deux sexes: aux hommes elle demande leur sang, aux femmes elle prend leurs larmes.

Vers les deux heures et demie vint se placer un événement d'une haute importance pour M. Joseph; il s'agissait de dîner. La mort pouvait à quelques lieues de là faire sa terrible moisson, pour lui il n'en perdait pas un coup de dent. Il se rendit lui-même auprès d'Amélia, espérant la décider à prendre quelque nourriture, il eut recours dans ce but à toute son éloquence culinaire.

«Venez, dit-il, venez, la soupe est excellente. Allons Emmy, du courage, que diable!»

Et il lui baisa la main.

Depuis bien des années, si l'on excepte le jour du mariage, il ne lui avait fait pareille tendresse.

«Vous êtes bien bon, Joseph, lui dit-elle; tout le monde est bien bon pour moi, je vous en ai beaucoup de gré, mais je désire ne pas quitter ma chambre de la journée.»

Le fumet de la soupe produisit toutefois un si agréable chatouillement sur les nerfs olfactifs de mistress O'Dowd, qu'elle s'offrit pour tenir compagnie à M. Jos. Tous deux allèrent se mettre à table.

«Grâces à Dieu, pour nous avoir donné cet excellent bouillon,» dit avec solennité la femme du major.

Elle pensait à son digne époux, chevauchant alors à la tête de ses braves.

«Ils feront un bien mauvais dîner aujourd'hui, ces pauvres enfants, ajouta-t-elle avec un soupir; puis elle avala le contenu de son assiette avec une résignation très-philosophique.

Le courage de Jos grandissait en proportion des morceaux qu'il mangeait: à la fin du dîner, pour boire, disait-il, à la santé du régiment, il se fit apporter un verre de champagne.

«Allons, mistress O'Dowd, fit-il avec un aimable salut à sa convive; vous, Isidore, remplissez le verre de la major; et buvons à la santé de ce bon O'Dowd et du brave ***e.»

Tout à coup Isidore tressaillit, la femme du major laissa tomber son couteau et sa fourchette, et, à travers les fenêtres toutes grandes ouvertes, on put distinguer dans le lointain un roulement sourd et continu.

«Qu'avez-vous, drôle? demanda Jos en apostrophant son domestique. Allons, versez-nous à boire.

--N'entendez-vous pas? dit Isidore en courant à la fenêtre.

--Dieu nous protége, s'écria mistress O'Dowd, c'est le canon.»

Elle s'élança à la suite d'Isidore comme pour se rapprocher du bruit.

Toutes les maisons étaient garnies de figures pâles et inquiètes, et les rues de la ville encombrées d'une foule morne et silencieuse.

CHAPITRE XXXII.

Où Joseph prend la fuite.

Bruxelles présentait alors des scènes de tumulte et d'effroi dont notre plume ne peut donner qu'une idée affaiblie. Des flots de peuple se précipitaient vers la porte de Namur, située dans la direction du bruit. La route était couverte de gens à cheval, qui allaient aux renseignements sur le sort de l'armée. On se demandait des nouvelles de proche en proche. Les plus gros seigneurs et les plus grandes dames de l'Angleterre ne faisaient aucune difficulté de parler au premier venu.

Les partisans de Napoléon couraient de côté et d'autre dans un état d'exaltation fébrile et prédisaient le triomphe de leur empereur. Les marchands fermaient précipitamment leurs boutiques pour prendre leur part des inquiétudes de la foule et grossir le tumulte. Les femmes se pressaient dans les églises, encombraient les chapelles et s'agenouillaient pour prier jusque sur les dalles du porche. Les sourds roulements du canon se succédaient de minute en minute. Des voitures chargées de fuyards sillonnaient la ville, se dirigeant vers la barrière de Gand. Déjà les prédictions du parti napoléonien prenaient la consistance de faits accomplis.

«Il a culbuté ses ennemis, disait-on, et il est en marche sur Bruxelles.

--En un tour de main il aura raison des Anglais, disait M. Isidore à son maître, et il arrivera ici ce soir.»

Le pauvre Jos était toujours par voie et par chemin, s'informant à tous ceux qu'il rencontrait du désastre de ses compatriotes. À chaque nouveau détail, sa figure pâlissait davantage et ce pacifique héros commençait à céder à la panique générale; le champagne ne pouvait plus suffire à remonter son courage. Avant la nuit, il en était arrivé à un tel degré d'abattement et de faiblesse, qu'Isidore, au comble de la joie, se voyait déjà propriétaire de la redingote à brandebourgs.

Après avoir un moment prêté l'oreille à la fusillade, la femme du major se souvint d'Amélia, restée seule dans la pièce voisine. Elle courut auprès d'elle pour la consoler ou partager au moins ses douleurs. Cette brave et digne femme puisait un redoublement d'énergie dans la pensée que cette faible créature l'avait alors pour seul appui. Ces deux femmes passèrent ensemble de longues heures, pendant lesquelles l'honnête Irlandaise s'efforçait, tantôt par le raisonnement, et tantôt par ses tendres paroles, de ramener le calme dans cette âme agitée; puis elle-même s'adressait au ciel dans une fervente prière.

«Tant que le feu a duré, disait plus tard cette excellente femme, j'ai gardé sa main dans la mienne.»

Pauline, la bonne, était allée à l'église voisine prier pour son homme à elle.

Quand le canon eut cessé de gronder, mistress O'Dowd sortit de la chambre d'Amélia et trouva dans la pièce voisine maître Joseph en tête-à-tête avec deux bouteilles vides; mais elles avaient été impuissantes à lui rendre le courage. Une ou deux fois il s'était présenté à la porte de sa soeur avec une mine très-effarée; il avait ouvert la bouche comme pour dire quelque chose; mais l'immobilité de la femme du major l'avait fait battre en retraite sans qu'il ait pu soulager son esprit des paroles qui le gênaient si fort. Il songeait à la fuite, mais n'osait pas l'avouer.

Cependant, lorsque mistress O'Dowd vint le rejoindre dans la salle où, rendu plus mélancolique encore par une demi-obscurité, il se lamentait en face de ses deux bouteilles de champagne, Joseph alors se hasarda à lui ouvrir le fond de son coeur.

«Mistress O'Dowd, lui dit-il, vous ferez bien de dire à Amélia de s'apprêter.

--Voulez-vous donc la mener prendre l'air? demanda la femme du major; elle n'est pas de force à cela.

--C'est que.... j'ai demandé ma voiture, dit-il, et.... des chevaux de poste. Isidore est allé les chercher.

--Vous prend-il donc fantaisie de vous promener au clair de la lune? repartit mistress O'Dowd; quant à elle, ce dont elle a le plus besoin, c'est son lit; aussi je viens de la faire coucher.

--Allez la faire lever, il faut qu'elle se lève, s'écria Jos en frappant du pied avec force. J'ai demandé des chevaux, m'entendez-vous? des chevaux de poste. La déroute est complète, et....

--Et après? demande mistress O'Dowd.

--Eh bien! je pars pour Gand, continua Jos. Tout le monde fait comme moi. Il y a une place pour vous dans ma voiture. Il faut que nous soyons en route dans une demi-heure.»

La femme du major lui jeta un regard de suprême mépris.

«Je ne bougerai pas, dit-elle, tant que je n'en aurai pas reçu l'avis d'O'Dowd. Partez, si tel est votre bon plaisir, monsieur Sedley; mais, je vous le jure, je reste ici avec Amélia.

--Je veux qu'elle parte! vociféra Joseph avec de nouveaux trépignements.»

Mistress O'Dowd, la main fièrement campée sur la hanche, barra la porte de la chambre à coucher.

«Vous êtes trop bon frère, en vérité, monsieur Sedley, lui dit-elle; mais vous irez tout seul vous mettre sous les jupes de petite maman. Beaucoup de plaisir je vous souhaite, très-cher monsieur, et surtout _débarquez sans naufrage_, comme dit la chanson. Toutefois, si j'ai un conseil à vous donner, vous ferez bien de raser vos moustaches, ou elles pourraient vous jouer un vilain tour.

--Mille tonnerres!...» hurla Jos, partagé à la fois entre la crainte, la rage et le dépit.

Sur ces entrefaites, arriva Isidore.

«Pas un cheval dans cette diable de ville!» maugréait le laquais furieux.

Les moindres quadrupèdes avaient été mis en réquisition, car Jos n'était pas le seul à écouter les inspirations de la peur.

Mais les terreurs de Jos, déjà si cruelles et si poignantes, devaient atteindre avant peu aux dernières limites. Pauline, la femme de chambre, avait, comme on l'a vu, _son homme à elle_ dans les rangs de l'armée envoyée contre Napoléon. Cet homme, originaire de Bruxelles, servait dans les hussards belges. Ses concitoyens se signalèrent, dans cette lutte mémorable, par tout autre chose que la valeur, et le jeune Régulus Van Cutsum, l'amant de Pauline, connaissait trop bien le devoir du soldat pour ne pas obéir à l'ordre de sauve qui peut donné par son colonel.

Le jeune Régulus, ainsi nommé pour avoir eu un sans-culotte pour parrain, venait passer tous les loisirs que lui laissait son état dans la cuisine de sa Pauline, et les joies de son existence se partageaient entre les faveurs et le bouillon de sa belle. Lorsqu'il fallut partir avec le régiment, la sensible Pauline, tout en versant des torrents de larmes, avait garni les poches et les fontes de son hussard d'un choix de comestibles destinés à lui adoucir les ennuis du bivouac.

Pour lui, pour son régiment, la campagne fut bientôt finie. Il faisait partie du détachement commandé par le prince d'Orange. À juger de la bravoure de ces hommes par la longueur des épées et des moustaches, par la richesse de l'uniforme et des harnais, Régulus et ses compagnons devaient être le corps le plus vaillant qui ait jamais défilé à la parade.

Ney, s'étant porté aux avant-postes des ennemis, avait successivement enlevé leurs positions. Tout semblait perdu pour les alliés, lorsque la division anglaise, débouchant aux Quatre-Bras, changea à elle seule la face de la lutte. Les escadrons parmi lesquels se trouvait Régulus avaient été admirables dans leur ardeur à battre en retraite devant les Français. Par politesse, sans doute, et pour laisser aux Anglais le champ plus libre, ainsi que tous les honneurs de la guerre, nos héros prirent la fuite dans toutes les directions. En un clin d'oeil le régiment avait cessé d'exister; il n'était plus nulle part, et quant à se rallier, il n'en sentait nul besoin. Ce fut ainsi que Régulus se trouva galopant à plusieurs milles du lieu de l'action, sans autre escorte que lui-même. Et maintenant pour lui quel refuge plus sûr que la cuisine de sa Pauline, toujours si hospitalière, toujours présente à sa mémoire, à son coeur, à son estomac reconnaissant?

Vers dix heures environ, dans la maison qu'habitaient les Osborne, on entendit le cliquetis d'un sabre retentir sur les marches de l'escalier. On poussa discrètement la porte de la cuisine, et la pauvre Pauline pensa s'évanouir de terreur, quand, à son retour de l'église, elle vit se dresser devant elle son hussard aux yeux effarés. Il était aussi pâle que l'amant de Lénore dans la légende allemande. Pauline pensa bien à crier; mais ses cris auraient fait venir ses maîtres, et que serait alors devenu son bien-aimé? Elle préféra donc étouffer toute exclamation. Après s'être assurée que son héros n'était point un vain fantôme, elle lui servit de la bière et les restes du dîner que Jos, dans l'excès de ses terreurs, avait renvoyé presque intact. Entre chaque bouchée, le hussard faisait à sa belle le récit de la déroute.

Son régiment avait fait des prodiges de valeur et, un moment, avait soutenu à lui seul l'effort de toute l'armée française; mais force avait été de plier devant le nombre. Toute l'armée anglaise était maintenant taillée en pièces, tous les régiments avaient été détruits l'un après l'autre. En vain les Belges avaient tenté d'en sauver quelques-uns du carnage; les soldats du duc de Brunswick, prenant la fuite avaient laissé tuer leur duc, en un mot, la débâcle était générale. Quant à Régulus, il ne désirait qu'une chose, c'était de noyer dans des flots de bière la douleur de la défaite.

Isidore, qui, sur ces entrefaites, était venu à la cuisine, s'empressa d'aller tout répéter à M. Joseph.

«Tout est fini, lui cria-t-il dès qu'il fut à portée d'être entendu, le duc de Wellington est prisonnier, le duc de Brunswick est tué, l'armée anglaise est en déroute.... Un seul homme a pu échapper au massacre, il est en ce moment à la cuisine. Venez, venez, il vous dira tout.»

Jos s'élança aussitôt vers la cuisine, et trouva Régulus occupé à venger sa défaite sur une bouteille de bière. À l'aide des phrases les plus françaises qu'il put trouver, et qui étaient fort loin d'être irréprochables au point de vue grammatical, Joseph pria le hussard de recommencer son récit. Ce récit s'augmentait de détails de plus en plus lugubres à chaque nouvelle édition donnée par Régulus. De tout le régiment, il était le seul homme qui n'eût pas succombé à cette boucherie. Il avait vu le duc de Brunswick étendu mort, les hussards en fuite, et les Écossais hachés par le canon.

«Et le ***e?» balbutia Jos.

--Taillé en pièces,» répondit imperturbablement le hussard.

À ces mots, Pauline fut prise d'une crise nerveuse, et remplit la maison de ses cris et de ses sanglots.

«Oh! ma chère maîtresse, ma bonne petite dame!» s'écriait-elle par intervalles.

Égaré par la terreur, Jos Sedley ne savait plus à quel coin du monde demander son salut. De la cuisine il se précipita dans le salon et regarda la porte d'Amélia avec une expression suppliante; mais bientôt, se rappelant les dédains de mistress O'Dowd, il prêta l'oreille pendant un moment, et, prenant un parti énergique, résolut de s'aventurer dans la rue.

Saisissant une chandelle avec tout le courage du désespoir, il se mit à la recherche de son chapeau galonné, qu'il finit par retrouver à sa place ordinaire, sur la console de l'antichambre, devant un miroir où il avait coutume de donner le dernier coup d'oeil à sa toilette. Telle est la puissance de l'habitude, que, malgré ses terreurs, il se mit instinctivement devant la glace pour passer l'inspection d'usage. À la vue de sa pâleur, il se sentit défaillir; mais ses moustaches surtout attirèrent son attention; depuis sept semaines environ qu'on leur avait permis de voir le jour, elles avaient atteint un degré de développement bien capable de lui donner des inquiétudes dans la circonstance actuelle.

«On va me prendre pour un militaire,» pensa-t-il, en se rappelant l'avis d'Isidore et les menaces de massacre proférées contre toute l'armée anglaise.

Il remonta précipitamment dans sa chambre et tira violemment la sonnette.

Isidore accourut. Jos était déjà sur sa chaise, sa cravate enlevée, son col rabattu, sa tête renversée, et les deux mains autour du cou, au-dessous du menton.

«_Coupé moâ, Isidore_, criait-il, _vite, coupé moâ_.»

Isidore pensa un moment que son maître, atteint d'aliénation mentale, lui disait de lui couper la gorge.

--_Les moustaches.... moâ vouloar descendre dans le rou.... coupé les moustaches.... rasé vite_.»

Son français se pressait avec assez de rapidité sur ses lèvres, mais il était en révolte constante avec la grammaire.

D'un coup de rasoir, les moustaches disparurent. À la suite de cette opération, Isidore éprouva une satisfaction ineffable, lorsqu'il entendit son maître lui concéder tous ses droits de propriété sur le chapeau et l'habit si longtemps désirés.

«_Moé ne porté plou le habit militaire, le bonné... donné à vou, vou le prené dehors_.»

Isidore allait donc pouvoir enfin figurer avec avantage dans l'allée Verte.

Après cet acte de générosité, Jos prit dans sa garde-robe un habit et un gilet noirs, une cravate blanche et un castor à larges bords. Il les trouvait encore trop petits. Dans ce costume il avait toute l'allure de quelque honnête et gras ministre de l'Église réformée.

--_Véné mainténant_, continua-t-il, _souivé moâ, allé, partons dans la rou_.

Après s'être assuré d'une escorte, il descendit l'escalier sur la pointe du pied, comme pour ne pas donner l'éveil, et se trouva enfin dans la rue.

Au dire de Régulus il était le seul de son régiment, peut-être même de toute l'armée alliée qui eût échappé à la boucherie générale. Cependant bon nombre de ces prétendues victimes n'étaient pas aussi mortes qu'il voulait bien l'affirmer, et déjà beaucoup d'autres hussards commençaient à rentrer de toutes parts dans Bruxelles, tous répétaient qu'ils n'avaient cédé qu'à la dernière extrémité et ainsi s'accréditaient dans la ville les bruits d'une défaite pour les alliés. D'un moment à l'autre on s'attendait à voir arriver les Français, la panique était à son comble, et partout on se préparait au départ.--Point de chevaux! pensait Jos au comble de l'effroi. Il envoya Isidore en vingt endroits différents en demander, soit à vendre soit à louer. La réponse était partout la même, tous les chevaux étaient partis et à chaque fois le coeur de Jos était prêt à défaillir. Faudrait-il donc entreprendre le voyage à pied? sous l'influence de la peur, cette masse pesante aurait trouvé des ailes.

Les hôtels donnant sur le parc étaient presque tous occupés par les Anglais. Jos se mit à errer à l'aventure dans ce quartier, il allait écoutant de groupe en groupe, il trouvait les esprits agités comme lui par la crainte et la curiosité. Quelques familles assez heureuses pour se procurer des chevaux se hâtaient de sortir de la ville. Le plus grand nombre, aussi à plaindre que Jos, n'avait pu à aucun prix s'assurer des moyens de retraite. Parmi les fuyards de cette catégorie, Jos remarqua lady Bareacres et sa fille, qui étaient assises toutes deux dans leur voiture, sous la porte cochère de leur hôtel, leurs malles chargées sur l'impériale; elles n'avaient comme Jos d'autre obstacle à leur fuite que le manque de chevaux.

Mistress Rebecca Crawley habitait le même hôtel que ces dames, et, jusqu'à cette époque, elles s'étaient efforcées de part et d'autre à se prouver, dans leurs moindres rapports, combien elles se détestaient. Si, par hasard, milady Bareacres rencontrait mistress Crawley dans l'escalier, aussitôt elle détournait la tête avec affectation. Toutes les fois qu'on prononçait devant elle le nom de sa voisine, elle avait mille petites infamies à raconter sur sa conduite. La comtesse ne pouvait digérer les familiarités du général Tufto avec la femme de l'aide de camp, et lady Blanche la fuyait comme si c'eût été la peste ou la vermine. Le comte seul échangeait volontiers quelques paroles avec elle toutes les fois qu'il pouvait échapper à la surveillance de ces dames.

Rebecca allait pouvoir enfin se venger de tant d'outrages. Tout l'hôtel savait que les chevaux du capitaine Crawley étaient restés à l'écurie. Et, dès le commencement de l'alerte, lady Bareacres avait daigné envoyer à Rebecca sa femme de chambre pour lui présenter ses compliments et lui demander le prix qu'elle voulait de ses chevaux.

Mistress Crawley lui retourna ses compliments dans un billet où elle lui faisait savoir qu'il n'était pas dans ses habitudes de traiter avec des femmes de chambre.

À la suite de cette brève réponse, le comte en personne fut dépêché auprès de Becky, mais son ambassade n'obtint pas plus de succès que la précédente.

«M'envoyer une femme de chambre, à moi! s'écriait mistress Crawley simulant la fureur. Pourquoi lady Bareacres ne m'a-t-elle pas fait dire tout de suite de mettre les chevaux à sa voiture? Est-ce milady ou sa femme de chambre qui veut prendre la fuite?»

Telles furent les seules paroles que le comte put arracher à mistress Crawley, et qu'il alla reporter à la comtesse.

Mais à quoi la nécessité ne peut-elle nous réduire? Après ce second échec, la comtesse alla trouver elle-même mistress Crawley; elle la supplia de lui céder ses chevaux, lui promit de les payer ce qu'elle voudrait, s'engageant même à recevoir Becky à l'hôtel Bareacres si celle-ci consentait à lui procurer tel moyens d'y rentrer.

Mistress Crawley partit d'un éclat de rire.

«Je me soucie peu de connaître la couleur de votre livrée, lui dit-elle d'un ton moqueur; quant à vous, ma belle dame, vous ferez bien de faire votre deuil de l'Angleterre, ou pour le moins de vos diamants. Soyez tranquille, les Français s'en accommoderont. D'ici à deux heures, vous les verrez à Bruxelles; pour moi, je serai déjà à moitié chemin sur la route de Gand. Vous m'offririez, pour mes chevaux, les deux gros diamants que Votre Seigneurie portait au bal, que je n'en voudrais pas, entendez-vous, ma très-noble lady.»

Lady Bareacres frémissait de rage et d'effroi; elle avait cousu une partie de ses diamants dans la doublure de sa robe, et caché le reste dans les habits et les bottes de milord.

«Madame, reprenait-elle, mes diamants sont chez le banquier, et j'entends avoir vos chevaux à l'instant.»

Rebecca se mettait à rire de plus belle.