Chapter 33
«On dirait qu'Emmy est devenue plus fière depuis que le nom de son père a pu se lire dans la.... depuis les malheurs de M. Sedley, reprit-elle en adoucissant charitablement sa phrase pour l'oreille de George. À Brighton, elle me faisait l'honneur d'être jalouse de moi, et maintenant elle se scandalise sans doute de nous voir vivre en commun, moi, Rawdon et le général. Eh! mon Dieu! nos propres ressources ne pourraient nous suffire si un ami ne se mettait de moitié avec nous dans la dépense. Croit-elle donc que Rawdon n'est pas de taille à avoir soin de mon honneur? En vérité, j'en suis fort reconnaissante pour Emmy, oh! oui, excessivement reconnaissante!
--C'est de la jalousie, fit George, et pas autre chose; toutes les femmes sont jalouses, plus ou moins.
--N'oubliez pas les hommes, reprit à son tour Rebecca; vous, l'autre soir, à l'Opéra, n'étiez-vous pas jaloux du général Tufto? Ne l'était-il pas de vous? Je crois qu'il m'aurait avalée quand j'ai été auprès de cette petite mijaurée d'Amélia. Comme si je me souciais plus de vous deux plus que de la tête d'une épingle; et elle accompagna ses paroles d'un hochement de tête impertinent. Voulez-vous dîner avec moi ce soir? Je suis toute seule. Mes deux dragons dînent chez le général en chef. Au fait, vous savez les grandes nouvelles? Les Français ont, dit-on, passé la frontière. Nous dînerons bien paisiblement.»
George accepta malgré une légère indisposition qui retenait sa femme au lit. Son mariage datait au plus de six semaines, et déjà une autre femme pouvait diriger contre Amélia les saillies de sa verve moqueuse, sans que cet excellent mari y mit la moindre opposition, sans qu'il se reprochât à lui-même cette indifférence coupable. «C'est mal,» lui disait tout bas sa conscience; mais il faut bien se résigner à son sort lorsqu'une jolie femme vient se mettre à la traverse, et d'ailleurs, toutes les fois qu'il avait fait devant Stubble, Spooney et ses autres camarades la chronique de ses amours, se vantant que, parmi toutes les femmes, il n'en avait jamais rencontré de cruelles, ses prouesses en ce genre l'avaient élevé au plus haut degré dans l'admiration de ses jeunes collègues.
M. Osborne ne pouvait se défaire de la ferme conviction que sa destinée était de porter les plus terribles ravages dans le coeur de toutes les femmes. Ainsi le voulait le sort; il ne pouvait donc que lui obéir sans résistance. Et comme Amélia, au lieu de fatiguer son mari par des plaintes jalouses, se résignait à être malheureuse et à verser des larmes dans le silence et l'abandon, George tenait à se persuader qu'elle n'avait pas le moindre soupçon de ce qui n'était plus un secret pour personne, de ses folles intrigues avec mistress Crawley. Il faisait avec elle des promenades toutes les fois qu'elle trouvait moyen de se débarrasser de son général, et George prétextait auprès d'Amélia des affaires de service, mensonge dont elle n'était point la dupe.
Tandis que sa femme passait ses soirées dans le délaissement et la solitude, ou en compagnie de son frère, il allait chez Crawley, perdait son argent contre le mari, et se berçait de la douce illusion que la femme séchait d'amour pour lui. On ne peut pas dire que ces deux honnêtes personnes s'entendissent pour le dépouiller, mais enfin la femme avait pris pour rôle d'étourdir le jeune homme par ses cajoleries, et le mari de lui vider sa bourse. Osborne pouvait aller et venir dans la maison sans que jamais la bonne humeur de Rawdon en souffrît la moindre altération.
George était désormais si empressé à courir chez ses amis, qu'il ne voyait presque plus William Dobbin. Il l'évitait même dans le monde et au régiment, et n'aimait pas beaucoup, comme nous l'avons vu, les sermons que son Mentor était toujours prêt à lui adresser. D'ailleurs, si certains points de sa conduite peinaient et attristaient le coeur du capitaine, à quoi eût-il servi de dire à George que, malgré ses épaisses moustaches et sa profonde expérience, il était encore aussi novice qu'un écolier; que Rawdon le prenait pour sa dupe, que cela remontait déjà assez loin, et qu'enfin, lorsqu'il lui aurait soutiré jusqu'à son dernier schelling, il serait le premier à l'accabler de ses mépris? George n'eût pas même écouté. Aussi, quand, par hasard, à de rares intervalles, Dobbin, dans ses visites chez Osborne, rencontrait son ancien ami, il évitait avec soin ces explications inutiles et douloureuses. George continuait à savourer avec délices les plaisirs enivrants de la Foire aux Vanités.
Jamais armée, depuis le règne de Darius, ne surpassa ou n'égala même, par les fastueuses splendeurs de son cortége, celle que le duc de Wellington commandait en 1815, dans les Pays-Bas. Les fêtes et les danses se prolongèrent, on peut le dire, jusqu'à la veille de la bataille. Le bal donné à Bruxelles, le 15 juin de la susdite année, par une noble duchesse, est devenu historique. Tout Bruxelles fut, à l'occasion de ce bal, comme livré à une agitation fiévreuse et frémissante, et longtemps après on pouvait encore recueillir cet aveu des dames qui se trouvaient alors dans cette ville, que les préoccupations de leur sexe étaient toutes pour le bal et les plaisirs qu'il promettait, sans nul souci de l'ennemi campé à quelques heures de marche. On aurait peine à se faire une idée des luttes, des manoeuvres, des prières auxquelles il fallut recourir pour avoir des billets. Les dames anglaises sont seules capables de dépenser tant de diplomatie et d'adresse pour leurs divertissements et l'honneur d'être admises chez quelque grand de leur nation.
Jos et mistress O'Dowd, malgré leurs désirs et leurs démarches, ne purent réussir à se procurer des billets. Nos autres amis furent plus heureux. Grâce à l'intervention de milord Bareacres, qui rendait ainsi, d'une manière économique, la politesse du dîner, George obtint une carte pour lui et mistress Osborne, ce qui ajouta, s'il était possible, à la vanité de ses sentiments. Dobbin, ami du général de division sous les ordres duquel était son régiment, vint un jour tout joyeux trouver mistress Osborne et lui montra une invitation semblable. Jos en fut jaloux, et George se demanda avec surprise ce que William avait à faire dans ces salons aristocratiques. M. et mistress Rawdon furent tout naturellement invités, comme amis du général commandant la brigade de cavalerie.
George avait fait préparer pour sa femme les toilettes les plus élégantes, les parures les plus nouvelles; mais la pauvre Amélia, une fois arrivée dans ce bal qui acquit par la suite une si grande célébrité, ne trouva personne à qui parler.
Lady Bareacres répondit à peine au salut de George et lui tourna le dos. Il lui avait offert à dîner; elle lui avait procuré un billet, partant ils étaient quittes. De toute la soirée elle n'eut pas l'air de l'apercevoir. George déposa Amélia sur une banquette où il la laissa à ses réflexions. N'avait-il pas fait preuve de galanterie, en lui achetant des robes, en la conduisant au bal; c'était à elle maintenant de s'y amuser comme elle l'entendrait. La pauvre femme était assaillie par les pensées les plus tristes et les plus pénibles, et personne, à l'exception de l'honnête Dobbin, ne vint en troubler le cours.
L'échec fut complet pour Amélia, et son mari s'en mordit les lèvres avec rage. Par contre, mistress Rawdon Crawley obtint un véritable triomphe. Elle arriva à une heure fort avancée, sa figure était rayonnante, sa toilette d'un goût exquis; son entrée fit sensation au milieu de ces grands personnages, et tous les lorgnons se dirigèrent sur elle. Rebecca paraissait aussi à son aise que si elle se fût trouvée à la tête des pensionnaires de miss Pinkerton pour les conduire au temple.
La foule des élégants et des hommes à la mode, dont la plupart l'avaient déjà vue, faisait cercle autour d'elle; les dames disaient tout bas qu'enlevée par Rawdon dans un couvent, elle était alliée avec la famille des Montmorency. La manière pure et facile dont elle s'exprimait en français était bien de nature à donner à ces bruits quelque apparence de vérité, et l'on s'accordait à reconnaître que ses manières exquises et son air des plus distingués en étaient une nouvelle confirmation. Plus de cinquante cavaliers se présentèrent à la fois, se disputant l'honneur de danser avec elle. Elle répondit qu'elle était engagée, qu'elle ne danserait que fort peu, et se fit enfin passage jusqu'à l'endroit où Emmy, dans l'abandon le plus absolu, souffrait un cruel supplice.
Pour la pauvre enfant, ce fut le coup de grâce de se voir accablée, par mistress Rawdon, des protestations les plus tendres, des airs les plus protecteurs. Mistress Rawdon critiqua quelques détails défectueux de sa coiffure et de sa toilette, et lui demanda comment elle avait fait pour se chausser si mal. Elle lui donna l'adresse de sa marchande de corsets, l'engageant à y passer le lendemain; puis elle lui fit l'éloge du bal: il était charmant, surtout pour l'intimité qui y régnait. On ne voyait dans la salle que fort peu de visages inconnus.
Quinze jours et trois grands dîners avaient suffi à cette jeune femme pour se familiariser avec la langue des salons, et maintenant elle la parlait aussi bien que le premier des naturels de l'endroit.
George avait laissé Emmy sur sa banquette dès son arrivée au bal; mais, dès qu'il aperçut Rebecca à côté de sa chère amie, il revint bien vite sur ses pas. Becky faisait précisément alors des représentations à mistress Osborne sur les folies de son mari.
«Pour l'amour de Dieu, ma chère, lui disait-elle, empêchez-le de jouer, il se ruinera. Tous les soirs ce sont des parties de cartes avec Rawdon; et comme il n'est pas riche, Rawdon aura bientôt fait de lui gagner jusqu'à son dernier schelling. Vous avez tort, petite sans souci, de ne rien faire pour le modérer. Venez donc passer vos soirées avec nous, au lieu de vous ennuyer chez vous avec le capitaine Dobbin. Il est très-aimable, j'en conviens, mais comment aimer un homme qui a des pattes de cette largeur; à la bonne heure, votre mari, il a des amours de pieds. Mais le voici qui se dirige de ce côté. D'où venez-vous, mauvais sujet? Vous laissez ainsi toute seule cette pauvre Emmy, et vous allez vous divertir, tandis qu'elle est à pleurer comme une Madeleine. Mais qui vous ramène ici vers nous? Venez-vous me prendre pour la contredanse?»
Elle se débarrassa en même temps de son bouquet et de son écharpe qu'elle laissa à côté d'Amélia, et rejoignit au bras de George les groupes de danseurs. Les femmes, les femmes seules excellent à faire de si cruelles blessures; la pointe acérée de leurs traits porte un poison mille fois plus dangereux que les armes émoussées et pesantes de l'homme. La pauvre Emmy, dont le coeur ne connaissait ni la haine ni le dédain, était livrée sans défense aux mains de son impitoyable ennemie.
George dansa deux ou trois fois avec Rebecca, Amélia ne s'en aperçut même pas, et nul ne fit attention à elle, à l'exception de Rawdon qui vint lui adresser quelques-unes de ses phrases décousues, et du capitaine Dobbin qui, vers la fin de la soirée, s'enhardit assez pour lui apporter des glaces et s'asseoir à ses côtés. Il ne la questionna point sur les causes de sa tristesse, il ne les savait que trop. Ne pouvant lui cacher les larmes qui remplissaient ses yeux, elle lui dit que mistress Crawley avait jeté le trouble dans son âme en lui apprenant que George était toujours possédé de la même passion pour le jeu.
«Il est vraiment curieux, dit le capitaine Dobbin, de voir à quels piéges grossiers se laisse prendre un homme aveuglé par l'amour du jeu.
--Hélas!» fit Emmy dominée par un violent chagrin, dans lequel n'entraient pour rien les pertes de l'argent.
Enfin George arriva; mais il venait chercher l'écharpe et les fleurs de Becky. Elle partait, sans avoir daigné même faire ses adieux à Amélia. La pauvre enfant, silencieuse comme un marbre, vit son mari s'éloigner de nouveau. Sa tête retomba sur son sein. Dobbin avait été entraîné d'un autre côté par le général de division son ami, et paraissait avoir avec lui une conversation fort sérieuse. Dobbin ne fut pas témoin de cette dernière douleur ajoutée à tant d'autres.
George remit le bouquet à mistress Crawley; un billet doux s'y cachait comme un serpent parmi les fleurs. L'oeil de Rebecca l'y découvrit sur-le-champ, son éducation avait reçu un développement précoce sur le chapitre des billets doux. Elle tendit la main, prit le bouquet, et George put lire dans son regard qu'elle avait deviné la présence de son message. Rawdon était trop absorbé sans doute dans ses idées personnelles pour remarquer les signes d'intelligence échangés entre son ami et sa femme au moment du départ. Du reste, il n'y avait rien là d'extraordinaire. Un serrement de main, un coup d'oeil, un salut, et puis ce fut tout; n'était-ce pas la manière dont on se disait adieu tous les jours? George, tout exalté par les joies du triomphe, n'avait pas fait la moindre attention à une phrase que Crawley lui avait dit en entraînant Rebecca. Il n'avait rien entendu, rien répondu.
Amélia avait vu en partie la scène du bouquet. George venant, à la demande de Rebecca, chercher son écharpe et ses fleurs, qu'y avait-il de plus naturel? C'était la répétition de ce qu'il avait fait vingt fois depuis quelque temps. Mais c'en était trop pour Emmy, elle n'eut pas la force d'y résister.
«William, dit-elle en prenant convulsivement le bras de Dobbin qui se trouvait près d'elle, vous êtes toujours si complaisant pour moi.... je ne me sens pas bien.... je voudrais rentrer.»
Elle l'avait appelé, sans y prendre garde, par son nom de baptême, comme George faisait avec son vieux camarade. Amélia demeurait à quelque pas de là; mais dans ce court trajet elle put remarquer dans la rue une agitation, un frémissement qui n'étaient pas ordinaires.
Plusieurs fois déjà George avait grondé sa femme pour avoir attendu son retour jusqu'à une heure avancée; afin d'éviter de nouveaux reproches elle se coucha de suite en rentrant. Il lui fut impossible de dormir, et cependant ce n'était point le tumulte, le mouvement, le galop des chevaux dans la rue, qui chassaient le sommeil de son oreiller; elle n'entendit aucun de ces bruits; mais de plus pressantes préoccupations accablaient son âme et causaient son insomnie.
Osborne, ivre du succès qu'il venait de remporter, se dirigea vers une table de jeu et se mit à jouer avec une folle audace. La chance était toujours pour lui.
«Tout me réussit ce soir, se disait-il dans ses joyeux transports; son bonheur au jeu ne contribua nullement à calmer l'exaltation de son âme. Il se leva au bout de quelques instants emportant les pièces d'or qu'il avait gagnées; et se rendit au buffet où il avala plusieurs verres de punch.»
Il apostrophait tous ceux qui l'entouraient, riait tout haut et se livrait aux saillies d'une folle gaieté. Ce fut là que Dobbin le retrouva, après l'avoir vainement cherché à la table de jeu. La figure pâle et sérieuse du capitaine contrastait avec l'air animé et insouciant de son ami.
«Ohé! Dobbin! venez donc boire, vieux Dobbin. Le vin du duc est excellent. Hé! vous autres, encore du champagne!»
Et d'une main tremblante George tendait son verre pour qu'on le remplît de nouveau.
«Partons, George, dit Dobbin, dont la figure s'assombrissait de plus en plus; vous avez bu suffisamment.
--À boire! à boire! ne faites donc pas ainsi la petite bouche. Un peu de vermillon sur vos joues, mon vieux, ça ne leur fera pas de mal. Tenez, voilà pour vous.»
Dobbin, tirant George à part, lui glissa quelques mots à l'oreille. George tressaillit, et, après une exclamation de surprise, il posa son verre, quitta la table et partit sans plus de retard au bras du capitaine Dobbin.
«L'ennemi a passé la Sambre, lui avait dit William, notre gauche est engagée, et nous serons en marche dans trois heures.»
Un tressaillement nerveux s'était emparé de George à cette nouvelle si impatiemment désirée, mais qui venait fondre sur lui rapide comme un coup de foudre. Combien étaient loin maintenant ses intrigues amoureuses, les enivrements d'une passion coupable! Mille pensées assiégèrent son âme, tandis qu'il regagnait ses quartiers. Il réfléchissait aux vicissitudes de sa vie passée, à la destinée que lui réservait l'avenir; il songeait à sa femme, à l'enfant que peut-être il ne verrait jamais. Ah! combien il aurait voulu jeter un voile sur cette nuit dont chaque souvenir s'élevait comme un remords! Pourrait-il, avec une conscience bien calme, dire adieu à la douce et innocente créature dont il avait froissé l'amour avec une froideur si outrageante?
Son mariage remontait à quelques semaines au plus, et déjà il ne lui restait plus rien de sa modeste fortune! N'était-ce pas, de sa part, le comble de l'égoïsme et de l'insouciance? Non, il n'était pas digne d'une pareille femme. En cas de malheur, que lui laisserait-il? Mais aussi pourquoi aller se marier? Les devoirs de mari n'allaient ni à son caractère ni à ses goûts. Pourquoi avait-il désobéi à son père toujours si généreux envers lui. L'espérance, le remords, l'ambition, la tendresse, mêlés d'un peu d'égoïsme, soulevaient tumultueusement son âme.
Il s'assit et écrivit à son père. L'aube commençait à poindre lorsqu'il ferma sa lettre; il la cacheta et y déposa un baiser. Il pensait à l'isolement de ce malheureux vieillard, aux mille témoignages de bonté qu'il en avait reçus à travers toutes ses sévérités.
En rentrant, il avait jeté un coup d'oeil sur le lit où reposait Amélia. Une respiration douce et régulière s'échappait de sa poitrine; ses yeux étaient fermés; il crut qu'elle dormait et se réjouit en voyant le calme de ses traits. Son planton s'occupait déjà des préparatifs du départ; d'un signe il lui fit comprendre qu'il eût à faire ses arrangements sans bruit et en toute célérité. George hésitait pour savoir s'il devait éveiller Amélia ou charger son beau-frère de lui apprendre son départ. Il entrouvrit la porte pour la contempler une dernière fois.
Lorsqu'il était arrivé, elle ne dormait pas, mais elle était restée les yeux fermés. Elle voulait lui épargner même les remords des insomnies qu'il lui causait; mais le voyant revenir de nouveau et à un si court intervalle, son petit coeur craintif se sentit plus à l'aise; elle fit un mouvement de son côté comme il se retirait sur la pointe du pied, puis elle dormit d'un paisible sommeil. Quand George revint pour le suprême adieu avec un redoublement de précaution, il put distinguer à la faible lueur de la veilleuse cette pâle et douce figure dont les paupières, rougies par les larmes, étaient à demi closes et encadrées par un bras mollement arrondi et d'une blancheur éblouissante. Quelle pureté dans ses traits! Quelle grâce, quelle douceur et en même temps quelle tristesse! Chez lui, au contraire, quel égoïsme, quelle dureté, quelle barbarie! Ah! ses fautes lui apparaissaient maintenant dans toute leur immensité; la rougeur sur le front, le désespoir dans l'âme, il s'arrêta au pied du lit à contempler le sommeil de cette chaste enfant.
Tandis qu'il restait ainsi incliné sur cette charmante figure, immobile sur l'oreiller, deux bras s'enlacèrent tendrement autour de son cou.
«George, je ne dors plus, je suis éveillée, dit cette chère âme avec un sanglot capable de faire éclater son pauvre coeur.»
Éveillée! Hélas! oui, éveillée pour sa plus grande douleur, la pauvre enfant, car au même instant les notes aiguës du clairon retentirent sur la place d'armes pour s'étendre de là sur la ville entière. Bientôt la cité se trouva sur pied au son du tambour et des fifres.
CHAPITRE XXX.
Adieu, cher ange! il faut partir!
Nous n'élevons pas nos prétentions jusqu'à vouloir prendre rang parmi les chroniqueurs de bataille. Notre place est marquée loin de la mêlée, et nous y tenons. Pendant le branle-bas du combat nous descendons à la cale pour y attendre héroïquement la fin de l'action. À quoi bon venir nous jeter à la traverse des manoeuvres que de braves gens exécutent au-dessus de nos têtes. Ainsi donc après avoir accompagné le ***e aux portes de la ville, nous laissons le major O'Dowd faire son devoir, et nous retournons auprès de la femme du major, des autres dames et des bagages.
Mais il est indispensable de dire auparavant que le major et sa femme n'ayant pas été invités au bal où nous venons de voir figurer nos autres amis, avaient eu, pour goûter les douceurs de l'édredon, bien plus de temps que ceux qui avaient voulu partager la nuit entre le plaisir et le devoir.
«Peggy, ma chère, disait le major, en tirant tranquillement son bonnet de nuit sur ses oreilles, laissez faire, et dans deux ou trois jours nous allons commencer une danse comme on n'en a pas vu souvent de pareilles.»
Le lit, après un bon verre de genièvre, avalé à son aise, lui paraissait bien préférable à l'ennui et à la fatigue de ces corvées du grand monde. Quant à Peggy, elle regrettait de n'avoir pu faire à l'éclat des lumières l'exhibition de son turban et de son oiseau de paradis, lorsque les paroles de son mari vinrent lui offrir un plus grave sujet de méditations.
«Éveillez-moi, je vous prie, une heure avant le rappel, dit le major à sa femme, vers une heure et demie, ma chère Peggy; donnez un coup d'oeil à ce qu'il ne me manque rien. Je ne rentrerai pas pour déjeuner mistress O'Dowd.»
Après lui avoir ainsi fait comprendre que le régiment devait se mettre en route le lendemain, le major cessa de parler et s'endormit.
Mistress O'Dowd, en camisole et en papillottes, comme une ménagère, sentit que c'était le moment d'agir et non de se coucher.
«Nous aurons assez le temps de dormir, se dit-elle, quand Mick ne sera plus là.»
Elle se mit donc à l'oeuvre, prépara la valise de campagne, brossa l'habit et le tricorne, disposa le reste du fourniment militaire de manière à ce que son mari trouvât sous sa main ses affaires prêtes et en ordre. Elle garnit les poches de son manteau d'une petite provision de comestibles, y joignit une bouteille d'osier contenant presque une pinte d'excellent cognac, qui était fort de son goût et de celui du major. Lorsque l'aiguille de sa montre à répétition, dont la sonnerie pouvait rivaliser avec les cloches d'une cathédrale, au dire de la propriétaire, arriva enfin sur l'heure fatale et fit sonner comme un glas funèbre, mistress O'Dowd éveilla le major.
Une tasse de café, la meilleure peut-être qui eût été préparée ce matin-là à Bruxelles, lui fut servie toute chaude par les soins de sa femme. Les attentions délicates et empressées de cette digne épouse n'auront-elles pas, aux yeux de tout le monde, un prix bien supérieur à ces flots de larmes, à ces crises nerveuses qui sont toujours le plus grand témoignage que les femmes sensibles sachent donner de leur tendresse. Cette tasse de café prise en commun au bruit des clairons et des tambours qui se répondaient des différents quartiers, n'était-elle pas alors bien plus à sa place qu'un vain luxe de douleur dont tant d'autres, en cette circonstance, ne se seraient pas fait faute? Au moins le major put se montrer à la parade frais, allègre et dispos, les joues roses et le menton rasé; et sa tournure martiale, sur son cheval de bataille, répandirent la confiance et la bonne humeur dans le coeur de tous ses hommes.
Tous les officiers saluèrent le major quand le régiment défila sous le balcon où se tenait cette digne épouse. Si elle n'accompagnait point le brave ***e jusqu'au milieu de la mêlée, ce n'était point par manque de courage, mais seulement par un sentiment de délicatesse et de retenue féminine; ses voeux du moins étaient avec ces braves soldats.