La foire aux vanités, Tome I

Chapter 32

Chapter 323,815 wordsPublic domain

«J'espère au moins que nous serons les seules femmes à ce dîner, dit lady Bareacres en réfléchissant à cette invitation faite et acceptée avec la même étourderie.

--Grands dieux! maman, croyez-vous donc qu'il nous amène sa femme? fit lady Blanche qui, la nuit précédente, s'abandonnait dans les bras de George aux voluptueux vertiges de la valse. Passe encore pour le mari; mais la femme!

--Sa femme? Il vient de l'épouser; une charmante femme, ma foi, à ce que j'ai entendu dire, reprit le vieux comte.

--Allons, ma chère Blanche, dit la mère, si ton père y va, nous pouvons bien le suivre; et d'ailleurs, une fois en Angleterre, nous n'aurons qu'à ne plus les voir, entends-tu, mon enfant?»

Cette résolution une fois prise, ces grands personnages acceptèrent sans difficulté le dîner que George leur offrait à Bruxelles, et daignèrent lui laisser payer la carte. Toutefois, pour ne pas compromettre leur dignité, ils eurent soin de tenir sa femme à distance, et ne lui permirent point de se mêler à la conversation. Les dames anglaises du grand ton excellent à ravir à se donner ces airs de supériorité dédaigneuse.

Cette fête coûta fort cher à la bourse de George, et fut pour la pauvre Amélia une des plus tristes soirées de sa lune de miel. Dans les confidences à sa mère, elle lui écrivit de la façon la plus lamentable comment la comtesse de Bareacres avait affecté de ne point lui répondre pendant tout le dîner; comment lady Blanche la regardait avec son lorgnon, et quelle avait été la fureur de Dobbin contre ces airs de morgue et les exclamations de milord qui, en quittant la table, avait demandé à voir la carte et s'était écrié que c'était à la fois horriblement mauvais et horriblement cher. Mais, malgré les plaintes d'Amélia sur la grossièreté de ses convives et sa fâcheuse soirée, la vieille mistress Sedley n'en fut pas moins ravie d'avoir à prononcer le nom de la nouvelle amie de sa fille, la comtesse de Bareacres, et elle le fit même avec un zèle si persévérant que le vieil Osborne finit par savoir que son fils recevait à sa table des pairs et des pairesses.

Ceux qui connaissent le général Tufto d'aujourd'hui, tel qu'on peut le voir par un beau jour, se pavaner dans Pall-Mall, la poitrine garnie de ouate, la taille serrée dans son corset, le jarret finement dessiné dans ses bottes à hautes tiges, le torse cambré quoique décrépit, avec un regard provocateur pour le beau sexe, ou bien encore sur sa jument bai, tout pimpant et à la dernière mode, auraient peine à reconnaître dans ce sir George Tufto d'aujourd'hui le vaillant officier des guerres de la Péninsule et de la journée de Waterloo. Il porte maintenant des cheveux bruns, épais et frisés, des sourcils noirs et des moustaches du rouge le plus éclatant.

En 1815, ses cheveux, de couleur claire, étaient fort rares sur sa tête; il avait la taille plus ronde, et les mollets surtout, mieux nourris; mais tout passe, les mollets comme la gloire du monde. À soixante-dix ans, il en a maintenant quatre-vingts, ses cheveux, fort clair-semés et presque blancs, devinrent, comme par enchantement, épais, bruns et frisés; ses favoris et ses sourcils prirent la couleur rutilante qu'ils n'ont plus quittée depuis lors. De mauvaises langues cherchent bien à accréditer le bruit qu'il a un estomac de laine, et que si ses cheveux n'ont jamais besoin des ciseaux du coiffeur, c'est qu'ils n'ont point encore pris racine. Tom Tufto vous dira encore que Mlle de Jaisey, actrice du Théâtre-Français à Londres, envoyait, avec deux doigts, promener sur le parquet, tous les cheveux de son grand-papa; mais Tom est un enfant terrible, et, d'ailleurs, la perruque du général n'entre pour rien dans cette histoire.

Nos amis du ***e, après avoir visité l'hôtel de ville de Bruxelles, que mistress la major O'Dowd ne trouvait pas, à beaucoup près, aussi grand et aussi beau que la maison de son père à Glen-Malony, étaient à se promener sur le marché aux fleurs, lorsqu'ils aperçurent un officier à cheval, suivi d'un ordonnance, qui se dirigeaient de ce côté. Après avoir quitté sa monture, l'officier s'avança au milieu des fleurs, et choisit un des plus beaux et des plus gros bouquets; puis monta à cheval, après avoir fait soigneusement envelopper cette magnifique botte de fleurs, et l'avoir remise à son ordonnance, qui le reçut tout en grommelant, tandis que son chef repartait avec un air fort content de lui et de son emplette.

«Je voudrais vous faire voir nos fleurs de Glen-Malony, glissa en passant mistress O'Dowd. Mon père a trois jardiniers et neuf aides. Il y a chez lui un arpent tout couvert de serres chaudes, et les ananas y sont aussi communs que les poires à Londres dans la saison. Nos treilles portent des grappes du poids de six livres, et sur mon honneur et ma conscience, je puis vous dire que nous avons des magnolias bien grands, ma foi, comme des chaudrons.»

Dobbin ne trouvant aucun plaisir aux ridicules tirades de mistress O'Dowd, s'était écarté du reste de la bande, ayant peine à contenir son hilarité. Enfin, lorsqu'il fut à une distance convenable, il lui donna un libre cours, à la grande surprise des passants.

«Eh bien! ou est-il donc, notre grand flandrin de capitaine, s'écria mistress la major O'Dowd en regardant autour d'elle, est-ce qu'il saigne encore du nez? Il dit toujours qu'il saigne du nez; il finira par avoir cet organe totalement dépourvu de sang... N'est-ce pas, O'Dowd, que les magnolias de Glen-Malony sont bien aussi larges que des chaudrons?

--Oh! certainement, Peggy, et même plus larges,» reprit le major toujours prêt à certifier les assertions de sa femme.

Cette charmante conversation fut interrompue par l'arrivée de l'officier, qui a fait son apparition quelques lignes plus haut.

«Le beau cheval! dit George; qui est-ce qui le monte?

--Que serait-ce, si vous voyiez la bête de mon frère Molloy Malony, qui a gagné une coupe ciselée à Curragh,» s'écria la femme du major, reprenant son histoire de famille à un autre chapitre.

Son mari, par extraordinaire, l'arrêta tout court.

«Je ne me trompe pas, dit-il, c'est le général Tufto qui commande la ***e division de cavalerie. Puis il ajouta tranquillement: nous avons, lui et moi, reçu un coup de feu à la même jambe au siége de Talavera.

--C'est ce qui vous a fait marcher, dit George en riant. Le général Tufto! ajouta-t-il ensuite en se tournant vers Amélia, ma chère, les Crawley ne doivent pas être loin.»

Amélia sentit un vertige et manqua se trouver mal sans savoir pourquoi. Le soleil lui parut moins brillant, la ville moins curieuse et moins pittoresque. Et cependant le ciel était illuminé par les derniers feux au couchant, et il faisait une des plus belles journées de la fin de mai.

CHAPITRE XXIX.

Bruxelles.

M. Jos avait loué une paire de chevaux pour mettre à sa voiture découverte, et avec cet attelage et son luxueux carrosse de Londres, il faisait une assez passable figure dans les promenades qui entourent Bruxelles. George s'était procuré un cheval de selle, et en compagnie de Dobbin il caracolait autour de la voiture où Jos et sa soeur allaient faire leur tournée quotidienne. Dans une de leurs excursions au Parc, théâtre ordinaire de leurs promenades, ils purent s'assurer de la justesse des conjectures de George sur l'arrivée de Rawdon Crawley et de sa femme. En effet, au milieu d'un groupe de cavaliers, composé des personnes les plus considérables de Bruxelles, ils virent Rebecca bien serrée, bien coquette dans son costume d'amazone, galopant sur un joli cheval arabe, qu'elle manoeuvrait dans la perfection. Ses talents d'écuyère dataient de Crawley-la-Reine, où le baronnet MM. Pitt et Rawdon lui avaient donné plus d'une leçon. À ses côtés se trouvait le galant général Tufto.

«En vérité, c'est le duc lui-même, criait à Jos mistress la major O'Dowd, tandis que la rougeur commençait à monter au visage de celui-ci. Oui, voilà lord Uxbridge sur le cheval bai; quelle tournure élégante! il ressemble à mon frère Molloy Malony comme deux gouttes d'eau.»

Rebecca n'avait pas d'abord remarqué la voiture, mais en reconnaissant son ancienne amie parmi les personnes qui s'y trouvaient, elle lui adressa un gracieux sourire et lui fit un salut de la main. Puis elle se tourna vers le général Tufto, qui lui demandait quel était ce gros officier en chapeau tout galonné d'or.

«C'est, répondit Beck, un officier au service de la compagnie des Indes orientales.»

Rawdon Crawley, se détachant alors de la cavalcade, se dirigea vers Amélia pour lui donner une amicale poignée de main et demander de ses nouvelles; puis ses regards se fixèrent sur mistress la major O'Dowd et ses plumes de coq noires avec une attention imperturbable, que la grosse mère s'empressa d'attribuer à la puissance de ses charmes vainqueurs.

George, qui se trouvait de quelques pas en arrière, accourut presque aussitôt, accompagné de Dobbin; tous deux ôtèrent leurs chapeaux aux augustes personnages, dans les rangs desquels Osborne distingua mistress Crawley. Il était singulièrement flatté de voir Rawdon, accoudé sur la portière, causer sans façon avec Amélia, et il répondit par les protestations les plus obséquieuses aux cordiales avances de l'aide de camp. Les saluts échangés entre Rawdon et Dobbin restèrent tout juste dans les limites de la plus stricte politesse.

Crawley engagea Osborne à venir le voir à l'hôtel du Parc, où il était descendu avec le général Tufto, et George réclama de son ami un pareil engagement.

«Que je suis donc fâché de ne vous avoir pas rencontré trois jours plus tôt, dit George à Rawdon, je vous aurais enlevé pour un dîner que j'ai donné chez le restaurateur. C'était fort bien servi. Lord Bareacres, la comtesse et lady Blanche ont bien voulu nous faire l'amitié d'accepter notre invitation. Nous aurions été charmés de vous avoir aussi pour convives.»

Après avoir donné cette petite satisfaction à son amour-propre et à ses prétentions d'homme à la mode, Osborne laissa Rawdon rejoindre l'auguste cavalcade, qui s'enfonça au galop dans une allée détournée. George et Dobbin reprirent leur place des deux côtés de la portière, et la voiture continua sa promenade.

«Que ce duc a bon air à cheval, observa mistress O'Dowd; les Wellesley et les Malonys sont parents. Mais, dans ma position, j'attendrai pour me présenter à Sa Grâce, qu'elle se souvienne la première de nos liens de famille.

--C'est un fameux capitaine, dit Jos, qui avait retrouvé toute sa langue depuis que le héros n'était plus devant ses yeux. Trouvez-moi une victoire à comparer à celle de Salamanque? Qu'en dites-vous, Dobbin? Eh bien, savez-vous où il a puisé toutes ses connaissances stratégiques? Dans l'Inde, mon cher, dans l'Inde, mettez-vous bien dans la tête que, pour former un bon général, il n'y a rien de tel que les _jungles_. Moi aussi je le connais, mistress O'Dowd; nous avons tous deux dansé le même soir avec miss Cutler, la fille de Cutler de l'artillerie, un beau brin de fille, morbleu! C'était dans le bon temps, à Dumdum.»

Cette rencontre avec de si illustres personnages fit les frais de la conversation pendant le reste de la promenade, au dîner et jusqu'au départ pour l'Opéra.

Ce soir-là, au théâtre, on eût pu se croire, pour un moment, transporté dans les murs de la vieille Albion. La salle était garnie de figures anglaises, et un air d'intimité régnait parmi l'assistance; les loges resplendissaient de ces merveilleuses toilettes qui portèrent à un si haut degré la réputation des femmes anglaises.

Mistress O'Dowd n'était pas moins remarquable dans sa mise. Sur son front s'avançait une rangée de boucles surmontées d'un diadème en cailloux d'Irlande, qui éclipsaient, à son avis, les parures de toutes ses rivales. Sa présence mettait Osborne au supplice. Mais bon gré mal gré, elle s'inscrivait d'office pour toutes les parties de plaisir concertées entre ses amis, sans qu'il lui vînt jamais à l'esprit que sa présence pût causer autre chose que du plaisir.

«Jusqu'ici elle vous a été d'un grand secours, ma chère, disait George à sa femme, se sentant fort tranquille toutes les fois qu'il la laissait en cette compagnie; mais l'arrivée de Rebecca, dont vous allez faire votre amie, vous permettra de laisser de côté cette indigeste Irlandaise.»

Amélia garda le silence. Le moyen alors de connaître le secret de sa pensée?

Pour mistress O'Dowd, elle trouvait le coup d'oeil assez joli; mais il ne fallait pas établir de comparaison avec la salle du théâtre de Fishamble-Street, à Dublin. La musique française était à cent piques au-dessous des marches nationales de son pays. Les amis de la major profitaient de toutes ces remarques accompagnées de bruyants éclats de voix et des oscillations majestueuses de son immense éventail.

«Savez-vous quelle est cette femme assise à côté d'Amélia, et qu'on prendrait pour un grenadier déguisé, Rawdon, mon amour? disait dans une loge vis-à-vis une dame, fort aimable avec son mari dans le tête-à-tête, mais encore plus amoureuse de lui en public. D'où sort cette créature avec un panache jaune fiché sur son turban, cette robe de satin rouge et cette horloge qui lui bat les flancs?

--À côté de la jolie petite dame en blanc? demanda une troisième personne placée au second rang. C'était un monsieur entre les deux âges et portant ruban à la boutonnière; il cachait son cou dans les plis d'une immense cravate blanche, et sa poitrine sous une épaisse quantité de gilets.

--La jolie femme en blanc, général? C'est Amélia Osborne....Mais vous avez des yeux pour toutes les jolies femmes, monsieur le mauvais sujet.

--Oh! je vous le jure, une seule, une seule au monde a su fixer mes regards, dit le général enchanté de son esprit.»

En même temps sa voisine levait sur lui son immense bouquet, comme si elle eût voulu le frapper.

«Parbleu, je ne me trompe pas, dit mistress O'Dowd, c'est bien le bouquet et l'homme du marché aux fleurs!»

Rebecca voyant que son amie tournait les yeux de son côté, lui envoya un baiser avec la grâce que nous lui connaissons. La major O'Dowd prenant la politesse pour elle, fit une légère inclinaison de tête accompagnée d'un aimable sourire; Amélia, avec une vivacité nerveuse, se rejeta dans le fond de sa loge.

Pendant l'entr'acte, George alla présenter ses hommages à mistress Crawley; il rencontra Crawley dans le corridor, et ils échangèrent quelques mots sur les événements de la dernière quinzaine.

«Eh bien! mon cher, mon banquier vous a payé mon billet sans la moindre difficulté? dit George d'un air de familiarité: c'était bien en règle?

--Parfaitement en règle, lui répondit Rawdon. Je suis prêt pour la revanche quand vous voudrez. Et le papa, s'apprivoise-t-il?

--Pas trop, dit George, mais c'est une affaire de temps. Pour prendre patience, j'ai eu à recueillir quelque peu de fortune au côté de ma mère. Et pour vous, la tante est-elle moins féroce?

--Ah! oui; au fait, elle a été jusqu'à me donner vingt livres, la vieille avare. À quand, maintenant, pour nous retrouver? le général dîne dehors mardi. Pouvez-vous venir ce jour-là? Dites donc à Sedley de couper sa moustache. Que diable! un pékin a-t-il à faire d'une moustache et d'une redingote à brandebourgs? Voilà qui est chose convenue, je compte sur vous pour mardi.»

Après ce petit colloque, Rawdon s'éloigna aux bras de deux coryphées de la mode, faisant partie, comme lui, de l'état-major du général.

George était un peu désappointé de voir que Rawdon avait précisément choisi, pour l'inviter, le jour où le général devait dîner en ville.

«Je vais de ce pas présenter mes hommages à votre femme, avait alors dit George.

--Comme il vous plaira,» répondit l'autre d'un air évidemment contrarié.

Les deux officiers qui étaient avec Rawdon échangèrent un coup d'oeil d'intelligence, et George se dirigea vers la loge du général, dont il avait soigneusement retenu le numéro.

«Entrez,» fit une voix argentine après le petit coup frappé à la porte, et notre ami se trouva en présence de Rebecca.

Mistress Crawley vint à sa rencontre avec un grand étalage de démonstrations; elle lui tendit ses deux mains, comme pour mieux lui exprimer son ravissement de le revoir. Pendant ce temps, le général décoré fixait le nouveau venu avec un froncement de sourcil, qu'on pouvait traduire sans peine par un: «Au diable l'importun qui nous dérange!»

«Ce cher capitaine George! s'écria Rebecca avec un charmant sourire; c'est bien gentil à vous d'être venu. Le général et moi commencions à trouver une certaine monotonie dans le tête-à-tête. Général, je vous présente le capitaine George, dont vous m'avez souvent entendu parler.

--Fort bien, dit le général avec un salut imperceptible. À quel régiment appartient le capitaine George?»

George indiqua le numéro de son régiment.

«C'est un régiment qui arrive des Indes-Occidentales, n'est-ce pas? Il ne s'est pas beaucoup distingué dans la guerre. Avez-vous vos quartiers à Bruxelles, capitaine George? continua le général avec une morgue insultante.

--Ce n'est pas le capitaine George; vous vous embrouillez, général: c'est le capitaine Osborne, reprit Rebecca en riant.»

Le général lançait des regards fulminants.

«Capitaine Osborne, soit. Eh bien, capitaine Osborne, êtes-vous de la même famille que les lords Osborne?

--Nos armes sont les mêmes,» répondit George avec la plus exacte vérité.

M. Osborne, après avoir eu recours à un généalogiste, avait emprunté au livre de la pairie l'écusson de son homonyme et le promenait depuis quinze ans sur les panneaux de sa voiture.

Le général ne dit plus un seul mot; mais, prenant sa lorgnette, il parut porter toute son attention sur ce qui se passait dans la salle. Toutefois il ne sut le faire avec assez d'adresse pour que Rebecca ne s'aperçût pas qu'un de ses yeux était obstinément braqué sur elle et lui lançait des regards de tigre ainsi qu'à George.

Elle n'en devint que plus tendre et plus familière.

«Et cette chère Amélia, comment va-t-elle? Mais à quoi bon le demander lorsqu'on la voit si fraîche et si jolie! Quelle est donc la grande et belle femme assise à côté d'elle? Une des passions de monsieur, sans doute? Vous serez donc toujours un profond scélérat! Ah! M. Sedley se met à manger des glaces; mais on dirait qu'il y prend goût! Général, comment se fait-il que nous n'ayons pas aussi des glaces?

--Je vais aller vous en chercher, dit le général outré de colère.

--Laissez-moi ce soin, je vous prie, reprit George avec empressement.

--Non, je veux aller voir Amélia dans sa loge. Cette chère et bonne Amélia! Votre bras, capitaine George.»

Après quoi, faisant un petit salut au général, elle partit au bras de George. Rebecca souriait alors d'un sourire plein de finesse et d'expression, comme pour dire à son cavalier: «Ne voyez-vous pas où en sont les choses? Ce pauvre général n'a plus sa tête à lui.» Mais George ne vit rien. Il était trop préoccupé de ses pensées, de ses désirs, et dominé surtout par une vive admiration pour les charmes triomphants de sa personne.

Les malédictions dont le général poursuivit à mi-voix le ravisseur et sa conquête sont telles que pas un imprimeur ne se chargerait de les reproduire; aussi nous les passerons sous silence. Cependant, chez le général, cela partait du fond du coeur; et c'est merveille de penser que le coeur humain tient en réserve pour de telles occasions de pareils trésors de bile et de fureur.

Les jolis yeux d'Amélia suivaient aussi avec anxiété le couple dont les faits et gestes excitaient si fortement l'humeur jalouse du général. Quand Rebecca entra dans sa loge, elle se jeta dans les bras de son amie avec un élan de tendresse enthousiaste, et, en dépit du lieu où elle se trouvait, en dépit de la lorgnette du général, obstinément braquée sur la loge d'Osborne, elle embrassa sa chère amie en présence de la salle entière; mistress Crawley eut en outre un gracieux salut pour Dobbin, admira la large broche de mistress O'Dowd et ses magnifiques cailloux d'Irlande, ne pouvant se persuader qu'ils ne vinssent pas en droite ligne de Golconde. Elle s'agitait, se tournait, frétillait, décochait un sourire à celui-ci, une parole à celui-là, et tout ce manége était à l'adresse de la lorgnette jalouse, qui ne perdait pas un seul de ses mouvements. Quand la toile se leva pour le ballet, où pas un danseur n'égala son talent de pantomime et de comédienne, elle retourna à sa loge, s'appuyant cette fois sur le bras du capitaine Dobbin. Elle avait refusé celui de George; elle n'avait pas voulu l'enlever à sa chère et et excellente petite Amélia.

«Quelle grimacière! murmura l'honnête Dobbin à l'oreille de George, en revenant de la loge de Rebecca, où il avait conduit cette dernière sans desserrer les dents et avec une mine d'entrepreneur de pompes funèbres; elle se tord et se démène comme un serpent coupé en deux. Tout le temps qu'elle est restée ici, je ne sais si vous vous en êtes aperçu, George, mais c'était une vraie comédie à l'intention du général qui se trouvait dans la loge.

--Grimacière.... la comédie.... Au moins vous m'accorderez que c'est la plus jolie femme de l'Angleterre! répliqua George en montrant une rangée de dents blanches et en frisant sa moustache parfumée. Allons, Dobbin, vous n'êtes pas un homme du monde. Mais voyez-la maintenant, je vous prie: à peine a-t-elle dit deux mots au général, que le voilà à rire!... Emmy, pourquoi donc n'avez-vous pas de bouquet? Toutes les femmes ici ont des bouquets.

--Et pourquoi ne lui en avez-vous pas acheté un?» répliqua mistress O'Dowd.

Amélia et Dobbin surent gré à cette excellente femme de l'à-propos de sa repartie. Mais tout le reste de la soirée se passa dans un silence complet. L'éclat séducteur, la conversation brillante de sa rivale causaient à Amélia une tristesse insurmontable. Mistress O'Dowd elle-même restait pensive et taciturne comme si l'apparition de cette séduisante créature eût mis à néant les puissants attraits de la major; le chroniqueur affirme que, de toute la soirée, il lui échappa à peine un mot sur Glen-Malony.

«Quand donc renoncerez-vous au jeu, suivant vos promesses mille fois répétées? disait Dobbin à George, quelques jours après cette soirée à l'Opéra.

--Et vous, quand aurez-vous fini vos sermons, lui répondit son ami. Que diable! je ne vois pas là de motifs de vous tourmenter si fort; nous jouons un jeu très-modéré. D'ailleurs j'ai gagné la nuit dernière. Croyez-vous donc que Crawley me triche? En jouant toujours un jeu égal, les pertes et les gains se compensent à la fin de l'année.

--Mais s'il perd il ne vous payera pas,» dit Dobbin.

Son conseil eut le sort qu'ils avaient tous d'ordinaire. Osborne et Crawley étaient les deux inséparables; le général Tufto dînait souvent en ville, et George était toujours le bienvenu dans les appartements que l'aide de camp et sa femme occupaient à l'hôtel, tout à côté de ceux du général.

La première querelle entre George et Amélia faillit venir de l'ennui et de la gêne qui perçaient, pendant la durée de ces visites chez les Crawley, dans les traits et les manières de sa femme. George la gronda beaucoup de sa répugnance manifeste à aller voir une ancienne amie, du ton fier et dédaigneux qu'elle prenait avec mistress Crawley. La pauvre Amélia ne dit rien, mais les regards irrités de son mari, les coups d'oeil inquisiteurs de Rebecca redoublèrent sa gaucherie et son embarras à la visite suivante.

Rebecca ne s'en montrait que plus prévenante, ne voulant pas faire semblant de s'apercevoir des froideurs de son amie.