Chapter 31
«Mistress Heavytop, la femme du colonel, était morte à la Jamaïque, d'une passion malheureuse, fortement compliquée de fièvre jaune. Quant à ce vieux monstre de colonel, auquel on ne voyait pas plus de cheveux sur la tête qu'il n'y en a sur un boulet de canon, il avait conté fleurette à une fille métis de la localité. Mistress Magenis, à laquelle manquaient les premiers rudiments de l'éducation, était au demeurant une brave femme; mais elle avait une langue infernale, et aurait triché sa mère au whist. Mistress la capitaine Kirk ne manquait pas de lever au ciel ses grands yeux de homard effarouché dès qu'on parlait de faire le plus innocent loto. Et pourtant, continuait la major, mon père, l'homme le plus pieux qui soit entré dans une église, le doyen Malony, mon oncle et notre cousin l'évêque, font tous les soirs, en parfaite tranquillité de conscience, leur partie de mouche ou de whist. Du reste, aucune de ces dames n'accompagne le régiment, reprit mistress O'Dowd. Fanny Magenis reste avec sa mère, marchande, comme vous savez, de charbon et de pommes de terre à Islington-Town, tout près de Londres. Aussi la fille est-elle toujours à nous parler des navires de son père et à nous appeler pour nous les faire voir quand ils montent la rivière. Mistress Kirk et ses enfants resteront ici, à Bethesda-Place, pour être plus à portée de leur prédicateur favori, le docteur Ramshorn.... Mistress Bunny est dans une situation intéressante, mais c'est pour elle un état normal: voilà le huitième qu'elle va donner au lieutenant.... La femme de l'enseigne Posky, qui nous est arrivée deux mois avant vous, ma chère, s'est déjà querellée plus de vingt fois avec Tom Posky. On entend leur vacarme de toute la caserne. D'après le bruit qui court, ils en seraient déjà à se jeter les plats à la tête. Tom n'a point voulu s'expliquer la semaine dernière sur un noir qu'il avait à l'oeil. Quant à madame, elle va retourner chez sa mère, qui tient une pension de demoiselles à Richemond. Pour en venir là, elle eût aussi bien fait de se tenir tranquille au lieu de se laisser enlever!... Où avez-vous étudié, ma chère? Moi, j'ai été élevée chez mistress Flanagan, aux Bosquets d'Ilissus, près Dublin, et la pension y coûtait bon. Rien qu'une marquise pour nous donner la prononciation de Paris, et un major général retiré du service pour nous faire marcher au pas.»
Amélia n'en revenait pas de ces singulières communications et de ces titres de parenté qui, sans plus de cérémonie, lui donnaient mistress O'Dowd pour soeur aînée. On la présenta le soir même au reste de sa famille improvisée. Comme elle était timide et aimable, sans être assez jolie pour donner de l'ombrage aux autres femmes, la première impression fut en sa faveur. Mais les officiers du 150e étant survenus et l'ayant jugée digne de leur attention particulière, toutes ses soeurs se mirent bien vite à lui trouver des défauts.
«Osborne en a donc fini avec ses folles dépenses, dit mistress Magenis à mistress Bunny.
--Si dans un débauché converti on peut tailler un bon mari, il y a des chances pour que George devienne le modèle du genre, fit observer mistress O'Dowd à mistress Posky, jusqu'alors la plus jeune mariée du régiment, et furieuse par suite contre la nouvelle venue qui lui prenait sa place.»
Quant à mistress Kirck, l'assistante du docteur Ramshorn, elle posa à mistress Osborne deux ou trois questions de principe sur le dogme, pour voir si c'était une brebis marquée au sceau de l'élection. À la simplicité des réponses de la jeune femme, elle décida que cette âme errait encore dans les plus épaisses ténèbres. Pour la rapprocher le plus possible de la lumière, elle lui remit trois excellents petits livres à bon marché et ornés de vignettes. En voici les titres.
_Les gémissements au désert_; _La Blanchisseuse de Wandworth_; _La Vraie Baïonnette du soldat anglais_.
Désireuse de la tirer de ce chaos d'ignorance avant que le sommeil fût venu fermer ses yeux, mistress Kirk pressa Amélia de lui promettre de ne pas se coucher avant d'avoir lu ces petits manuels.
Les hommes, étrangers à tous ces petits manéges, firent cercle autour de la charmante femme de leur camarade et épuisèrent en son honneur tout le répertoire de la galanterie militaire. Ce fut une véritable ovation, qui ranima le courage d'Amélia et rendit à ses yeux tout leur éclat. George se sentait fier des succès de sa femme et surtout du mélange de grâce et de timidité avec lequel elle recevait les hommages de ses jeunes adorateurs et répondait à leurs compliments. Quant à lui, sous son brillant uniforme, il éclipsait tous les autres officiers et tenait un regard d'affectueuse tendresse sans cesse attaché sur sa femme. Ce soir-là, Amélia fut bien heureuse, et son pauvre petit coeur en bondissait de joie.
«Je veux être aimable pour tous ses amis, disait-elle en elle-même. Il suffit qu'ils soient ceux de George pour devenir les miens, je m'efforcerai de lui faire trouver la joie et la gaieté dans son intérieur pour le lui faire chérir davantage.»
L'entrée d'Amélia au régiment se fit donc par acclamations; les capitaines la trouvaient charmante, les lieutenants chantaient ses louanges, et les enseignes lui auraient brûlé de l'encens. Le chirurgien-major, le vieux Cutler, risqua deux ou trois plaisanteries qui sentent trop l'anatomie pour trouver place ici. Cackle, son aide, qui avait pris ses grades à l'Université d'Édimbourg, daigna causer avec elle littérature et lui adresser quelques citations françaises, enfin, Stubble allait de l'un à l'autre glisser à l'oreille de chacun:
«Hein! n'est-ce pas qu'elle est jolie?»
Le vin chaud eut seul le pouvoir de le détourner de sa contemplation. Quant au capitaine Dobbin, il ne dit mot à Amélia de toute la soirée, mais il reconduisit Jos à son hôtel, assisté du capitaine Porter. Le pauvre garçon avait la démarche fort vacillante. Le récit de ses chasses au tigre avait eu un succès fou d'abord à table auprès des officiers, puis, le soir, sur mistress O'Dowd, qui se prélassait à l'ombre de son turban à l'oiseau de Paradis. Dobbin remit l'ex-receveur aux mains de son domestique et resta à se promener et à fumer son cigare sur le devant de l'hôtel. George, au moment de partir de chez mistress O'Dowd, avait soigneusement enveloppé sa femme dans son châle, et celle-ci donna à la ronde une poignée de main à tous les officiers qui l'accompagnèrent jusqu'à sa voiture, et la suivirent encore de leurs bruyantes acclamations. Amélia, pour descendre de voiture, s'appuya sur la main de Dobbin et le gronda, en souriant, de ne s'être pas approché d'elle de toute la soirée.
Le capitaine fumait encore son cigare que déjà, depuis longtemps, tout dormait dans l'hôtel et dans la rue. Il avait regardé la lumière disparaître du salon de George, puis briller ensuite et s'éteindre dans la chambre à coucher.
Il rentra dans ses quartiers aux clartés incertaines d'un jour qui commençait à poindre. Déjà un sourd murmure de cris et de manoeuvres s'élevait du côté de la rivière: c'étaient les bâtiments de transport qui recevaient leurs nombreux passagers pour les porter sur le continent, bien loin des rives de la Tamise.
CHAPITRE XXVIII.
Amélia arrive en Belgique.
Officiers et soldats dans le ***e devaient prendre passage sur les navires équipés à cet effet par le gouvernement. Le surlendemain du thé de mistress O'Dowd, au milieu des bruyantes clameurs des matelots et des troupes, des fanfares de la musique répétant l'air national du _God save the king_, des officiers qui agitaient leurs chapeaux, enfin des hourras de la flotte entière, le convoi descendit lentement sur le fleuve et appareilla pour Ostende.
Joe, toujours galant, avait consenti à servir d'escorte à sa soeur, et à la femme du major, dont les malles immenses, y compris le fameux oiseau de paradis, étaient parties avec les bagages du régiment. Nos deux héroïnes, après s'être rendues en voiture à Ramsgate sans le plus mince paquet, s'embarquèrent pour Ostende, au milieu de la cohue des passagers qui se pressaient en foule pour cette destination.
Cette période de la vie de Jos à laquelle nous allons assister, est si remplie d'incidents du genre le plus dramatique, qu'elle lui fournit pendant longtemps des sujets de conversation aussi neuve qu'animée et fit même beaucoup tort à la chasse au tigre, remplacée désormais par les récits les plus émouvants de l'héroïque campagne de Waterloo.
Dès qu'il eut prix le grand parti d'accompagner les dames, il cessa de se raser la lèvre supérieure. À Chatham, il assistait avec la plus invariable exactitude aux revues et aux exercices. Il prêtait une oreille attentive aux conversations de _ses confrères les officiers_, comme il se plaisait à les appeler, et il faisait tout son possible pour retenir les expressions techniques du métier. L'excellente mistress O'Dowd l'aidait beaucoup dans cette étude en lui prêtant le secours de ses lumières.
Le jour de l'embarquement à bord de _la Belle-Rose_, il arriva pour le départ avec un habit à brandebourgs, un pantalon d'ordonnance et un immense chapeau étincelant sous ses galons d'or. Il disait d'un air de mystère à qui voulait l'entendre qu'il allait rejoindre l'armée du duc de Wellington, et comme il avait sa voiture avec lui, on le prenait pour quelque grand personnage, pour un commissaire général ou tout au moins pour un courrier du gouvernement.
Son coeur eut horriblement à souffrir du voyage; les dames éprouvèrent aussi un état de malaise pitoyable. Mais Amélia sentit la vie renaître en elle quand le navire entra dans le port d'Ostende: c'est qu'elle voyait le bâtiment sur lequel se trouvait le régiment de son mari. Jos alla tout droit à l'hôtel, le coeur encore mal à sa place; et le capitaine Dobbin, après avoir escorté les dames, s'occupa de réclamer au navire, puis à la douane, la voiture et les effets de M. Joe, car M. Joe se trouvait alors sans valet. Le sien, d'accord avec celui de M. Osborne, avait refusé catégoriquement de se livrer aux flots trompeurs d'Amphytrite. Cette conspiration, ayant éclaté au dernier moment, avait jeté la consternation dans l'âme de M. Joe Sedley, et il s'en fallut de bien peu qu'il ne laissât le convoi partir tout seul. Mais les railleries du capitaine Dobbin triomphèrent de ses hésitations. Ses moustaches avaient d'ailleurs atteint toute leur croissance; ce dernier motif acheva ce qu'avait commencé l'éloquence de Dobbin, et Joe s'embarqua.
Dobbin, pour récompenser Joe d'avoir obtempéré à sa demande, se mit en quête d'un domestique et lui amena un petit Belge olivâtre qui ne parlait aucun idiome connu, mais qui, par son air affairé et sa ponctualité à n'appeler M. Sedley que milord, se concilia promptement les bonnes grâces de notre ami.
Ostende a bien changé de physionomie sous le rapport des Anglais qu'on y voit maintenant: les grands seigneurs y sont fort rares, et ceux qu'on y rencontre ne trahissent guère une origine aristocratique. La plupart du temps, ce sont des gens mal vêtus, en linge sale, qui sentent l'eau-de-vie et le tabac, et vont jouer aux cartes ou pousser les billes dans des estaminets enfumés.
Un ordre du duc de Wellington obligeait alors chacun dans l'armée à payer rigoureusement sa dépense. Pour un peuple de marchands, c'est un de ces souvenirs qui ne saurait s'effacer de la mémoire. Être envahi par une armée de pratiques qui payent bien, avoir à nourrir des héros parfaitement solvables, que peut désirer de plus un pays industriel?
La Belgique n'est pas du reste, par elle-même, fort belliqueuse, car son histoire atteste, depuis des siècles, qu'elle se contente de fournir un champ de bataille aux autres nations.
Ce riche et florissant royaume présentait aux premiers jours de l'été de 1815, un air de bien-être et d'opulence qui rappelait les plus beaux temps de son passé. Ses vastes campagnes et ses paisibles cités s'animaient de la présence de nos beaux uniformes rouges; ses magnifiques promenades étaient sillonnées en tout sens par de fringants équipages, par de brillantes cavalcades; ses rivières côtoyant de riches pâturages, d'antiques et pittoresques hameaux, de vieux châteaux cachés sous d'épais ombrages, promenaient doucement sur leurs ondes la foule indolente des touristes anglais; le soldat buvait à l'auberge du village et, chose plus rare, payait libéralement sa dépense; le Highlander, logé dans les fermes flamandes, berçait le nouveau-né, tandis que Jean et Jeannette allaient rentrer les fourrages. Un pinceau délicat trouverait là un charmant sujet comme épisode de la guerre à cette époque. On eût dit les préparatifs d'une revue inoffensive et brillante. Cependant Napoléon, abrité par une ceinture de forteresses, se préparait, lui aussi, à envahir ce pays.
Le général en chef de l'armée anglaise, le duc de Wellington, avait su inspirer à tous ses soldats une foi comparable seulement à l'enthousiasme fanatique des Français pour Napoléon. Ses dispositions pour la défense étaient si bien combinées, ses renforts, en cas de besoin, étaient si proches et si nombreux, que la crainte était bannie de tous les coeurs, et que nos voyageurs, parmi lesquels s'en trouvaient deux d'une timidité excessive, partageaient néanmoins la sécurité générale.
Le régiment parmi les officiers duquel sont nos amis allait être transporté par eau jusqu'à Bruges et Gand et marcher ensuite de là sur Bruxelles. Joe accompagnait les dames, qui prirent passage sur les bateaux publics, dont le luxe et l'aménagement ont droit à quelque place dans le souvenir des vieux touristes de Flandres. Ces lents mais commodes véhicules s'étaient fait, pour la bonne chère, une réputation parfaitement justifiée et à laquelle se rattache la tradition suivante: Un voyageur anglais, qui était venu en Belgique avec l'intention d'y passer seulement une semaine, étant monté à bord de l'un de ces navires, se trouva si bien de la cuisine, qu'une fois arrivé à Gand, il repartit pour Bruges, et recommença de nouveau le même voyage. Enfin les chemins de fer furent inventés. Alors, de désespoir, notre homme se noya dans le fleuve au moment où le dernier navire qui faisait le dernier voyage touchait à sa destination.
Joe ne devait point en venir à cette extrémité, mais il fit largement honneur à la table servie devant lui. Mistress O'Dowd affirmait que, pour compléter son bonheur, il ne lui manquait plus que d'épouser sa soeur Glorvina. Toute la journée se passa pour lui à boire sur le pont de la bière flamande, à tempêter contre Isidore, son nouveau domestique, et à faire le galant auprès des dames.
Son courage était monté à un diapason des plus élevés et devait beaucoup aux fumées bachiques.
«Que le Corse vienne donc nous attaquer! s'écriait-il; Emmy! ma chère âme, si je tremble, ce n'est que pour lui. Dans deux mois, morbleu! les alliés seront à Paris, et je vous payerai à dîner au Palais-Royal. Trois cent mille Russes, entendez-vous? vont entrer en France par Mayence et le Rhin; trois cent mille, ma chère soeur, sous les ordres de Wittgenstein et de Barclay de Tolly. Vous n'êtes pas au fait de la stratégie militaire, chère petite; mais en homme qui m'y connais, je puis vous dire qu'il n'y a pas d'infanterie en France capable de tenir tête à l'infanterie russe. Le Corse a-t-il un général en état de moucher la chandelle à Wittgenstein? Viennent ensuite les Autrichiens, au nombre de cinq cent mille, aussi vrai que me voilà. Avant dix jours, vous les verrez à la frontière de France, sous les ordres de Schwartzemberg et du prince Charles. Et puis les Prussiens, les Prussiens, entendez-vous? commandés par le brave général Blücher. Maintenant que Murat n'y est plus, trouvez-moi un général de cavalerie à comparer à celui-là. N'est-ce pas, mistress O'Dowd, que votre jeune amie aurait tort de se tourmenter? Allons, Isidore, ne tremblez pas ainsi; vite, monsieur, versez-moi de la bière.»
Mistress O'Dowd, pour toute réponse, insista sur le courage de Glorvina. C'était une femme à ne pas reculer devant homme qui vive, et encore moins devant un Français. Après cet éloge, elle avala un verre de bière, et, par une grimace de satisfaction, témoigna de ses sympathies pour ce genre de liquide.
De fréquentes escarmouches avec l'ennemi, c'est-à-dire avec le beau sexe de Cheltenham et de Bath, avaient fini par ôter beaucoup à l'ancienne timidité de notre ami, l'ex-receveur de Boggley-Wollah. Dans cette circonstance, enhardi par les fumées pétillantes de la bière, il se sentait plus que jamais des dispositions à la faconde. Au régiment, on était enchanté de lui; les jeunes officiers lui savaient gré des splendides festins qu'il leur offrait et des occasions de rire qu'il leur procurait par ses allures martiales. Dans l'armée, les régiments adoptent tous, plus ou moins, un animal favori qui les suit dans leurs pérégrinations. George, par allusion à son beau-frère, disait que son régiment avait choisi un éléphant.
George commençait à rougir un peu de la société à laquelle il s'était vu forcé de présenter sa femme, et faisait part à Dobbin, à la grande satisfaction de ce dernier, de ses intentions de passer le plus tôt possible dans un autre corps, pour épargner à Amélia le contact d'un entourage aussi vulgaire. Quant à mistress Osborne, son caractère simple, sa nature franche et ouverte la rendaient exempte de ces délicatesses exagérées que son mari prenait pour une preuve de bon goût.
Parce que mistress O'Dowd avait une poignée de plumes de coq sur son chapeau, parce qu'elle laissait ballotter sur sa poitrine une grosse montre à répétition et la faisait sonner à tout propos; parce qu'elle racontait comment son père lui avait donné la susdite bassinoire le jour de son mariage, au moment où elle mettait le pied dans la voiture, et ajoutait mille autres petits détails non moins intéressants, le délicat Osborne n'en pouvait plus; il souffrait intérieurement de voir sa femme en si fâcheux voisinage. Amélia, au contraire, riait des excentricités de l'honnête commère, sans rougir le moins du monde de la société où le sort l'avait jetée.
En dépit des susceptibilités de George, il était impossible de trouver une compagne de route plus divertissante que mistress la major O'Dowd. Sa conversation se distinguait par le pittoresque et l'imprévu.
«En fait de bateaux de rivière, ne me parlez, ma toute belle, que de ceux de Dublin à Ballinsloe; voilà ce qui s'appelle voyager rapidement! Et puis, comme elle est belle la viande qu'on a par-là! Savez-vous que mon père a obtenu la médaille d'or à l'un des concours? Son Excellence elle-même a voulu manger une tranche du boeuf qui a remporté le prix, et elle a dit que jamais sa dent n'avait broyé un morceau si délicat. C'était une bête de quatre ans. Voyez si vous pourrez me trouver son pareil dans ce pays-ci.»
Jos déclara avec un soupir que l'Angleterre seule produisait de la bonne viande de boucherie, tenant un juste milieu entre le gras et le maigre.
«Ah! l'Irlande mérite bien qu'on fasse exception en sa faveur,» dit la dame du major, fort disposée, suivant l'usage de ses compatriotes, à établir en toute rencontre la supériorité de son pays. Quant à l'idée de comparer le marché de Bruges à ceux de Dublin, elle n'y voyait qu'une folle et ridicule prétention qui lui faisait hausser les épaules.
Les rues, les places, les jardins publics étaient remplis de soldats anglais. Le matin, on s'éveillait aux notes sonores des clairons; le soir, on rentrait chez soi au bruit du fifre et du tambour. Ce pays, l'Europe entière ressemblaient alors à un camp, et l'histoire préparait ses tablettes dans l'attente de grands événements. L'honnête Peggy O'Dowd continuait à discourir avec un aplomb imperturbable des chevaux et des étables de Glen-Malony et des vins qu'on y buvait; Jos Sedley faisait de graves dissertations sur le riz et le curry qu'on mangeait à Dumdum; Amélia pensait à son mari et à la meilleure manière de lui témoigner son amour. Comme si la réflexion n'avait pas eu alors à s'exercer sur de plus graves sujets!
Chacun, dans ce tourbillon joyeux, dont le centre était à Bruxelles, se laissait entraîner à la poursuite des plaisirs ou par le cours de ses pensées intimes. Il semblait qu'on ne voulût point voir l'avenir avec ses menaces, apercevoir l'ennemi qu'on avait devant soi.
Le régiment avait été désigné pour prendre ses quartiers à Bruxelles, et nos voyageurs se trouvèrent ainsi avoir pour résidence une des plus aimables et des plus brillantes capitales de l'Europe. Partout des salons ouverts au jeu et à la danse; partout des festins dignes de chatouiller le palais vorace de M. Jos. Quoi encore? un théâtre où un rossignol, sous des traits de femme, charmait un auditoire d'élite; des promenades fraîches et ombreuses, toutes chamarées de brillants uniformes. Enfin, une ville antique, curieuse par ses bizarres costumes, ses admirables monuments. Il y avait bien là de quoi faire ouvrir les yeux à la petite Amélia qui n'était jamais sortie de son île, et lui causer à chaque pas de délicieuses surprises.
Au milieu des jouissances les plus pures, ce jeune ménage goûta pendant quinze jours encore les douceurs trop fugitives de la lune de miel. George était descendu dans un magnifique hôtel dont il supportait la dépense de moitié avec Jos; George, toujours prodigue de son argent, redoublait de petits soins et de prévenances pour sa femme. Mistress Amélia dut alors se trouver plus heureuse qu'aucune des jeunes mariées de l'Angleterre.
Chaque jour de nouveaux plaisirs, de nouveaux divertissements: la variété prévenait le dégoût; tantôt c'était une église à visiter; dans le jour on faisait une excursion pour aller voir une galerie de tableaux; tantôt on parcourait les environs, et le soir on allait à l'Opéra. Les concerts militaires se succédaient au Parc, où l'on se coudoyait avec les plus hauts personnages de l'Angleterre; on aurait dit une fête militaire en permanence. Chaque soir, George conduisait sa femme au restaurant et de là dans quelque lieu de plaisir, et, ravi de lui-même, il s'empressait de se décerner des éloges sur sa vocation matrimoniale. Être sans cesse avec George, être la compagne préférée de ses plaisirs, c'était assez pour rendre bien heureuse la timide et aimante Amélia. Sa reconnaissance pour son mari éclatait à chaque ligne dans les lettres qu'elle écrivait alors à sa mère. Son mari voulait lui voir colliers, dentelles, bijoux de toute espèce. C'était, sans aucun doute, le modèle, le phénix des maris.
George éprouvait un vif sentiment de plaisir à se rencontrer dans les lieux publics avec cette foule nombreuse de lords et de ladies, d'élégants et de hauts personnages dont les flots pressés envahissaient Bruxelles de toutes parts. Dans cette course au plaisir, on avait mis de côté cette froide étiquette, cette impertinence polie qui est assez souvent le caractère distinctif des grands seigneurs dans les murs de leur hôtel: sur la place publique, l'égalité reprend tout son empire. Comment s'assurer que le voisin qui vous pousse a bien le droit de vous coudoyer? Le plus simple est de prendre son parti de bon coeur et de se fondre dans la nuance générale.
Dans une soirée donnée par un officier supérieur, George obtint une contredanse de lady Blanche Thistlewood, fille de lord Bareacres. Tout fier d'un pareil honneur, il se montra fort empressé à procurer des glaces et des rafraîchissements aux deux nobles dames; il ne voulut laisser à personne autre le soin de faire avancer la voiture de lady Bareacres; sa bouche n'était pas assez grande pour parler de la comtesse, et le ton emphatique de son père, en pareille circonstance, n'était rien auprès du sien. Le lendemain, il fit visite à ces dames, caracola au Parc à côté de leur voiture et les invita à un grand dîner chez le restaurateur.
Il faillit avoir un transport au cerveau lorsqu'il les entendit accepter son invitation. Le vieux Bareacres était trop peu fier et beaucoup trop affamé pour ne pas aller dîner partout.