Chapter 30
Ses yeux étaient fixés sur ce petit lit bien lisse et bien blanc où naguère reposait encore sa tête de jeune fille! Mais il avait cessé d'être à elle. Alors elle se prenait à penser au plaisir qu'elle aurait à y dormir encore, à s'éveiller comme autrefois sous les regards souriants de sa mère. Elle songeait avec terreur à ce grand catafalque de damas qui s'élevait comme un tombeau dans cette vaste et sombre pièce où elle devait passer la nuit à Cavendish-Square. Ô cher petit lit bien blanc, que de confidences n'avez-vous pas reçues dans ses longues insomnies! que de fois dans son désespoir ne l'avez-vous pas entendue appeler la mort! Maintenant elle doit être bien heureuse et ses désirs sont remplis. Le bien-aimé pour lequel elle a tant soupiré, elle le possède pour toujours! Avec quelle vigilance, quelle tendresse sa bonne mère n'avait-elle pas veillé sur cette couche de l'innocence! Tous ces souvenirs, toutes ces pensées brisaient ce pauvre petit coeur sensible et passionné. Amélia alla s'agenouiller au pied de son humble couchette, et pour les froissements et les blessures de son âme demanda le baume consolateur à celui auquel la jeune fille s'était trop rarement adressée jusqu'alors. L'amour avait été sa foi, et maintenant ce coeur saignant et rebuté cherchait l'appui qui ne fait jamais défaut aux âmes souffrantes. Avons-nous le droit d'écouter, de répéter ces prières? Ces mystères sacrés de la conscience, mon cher lecteur, ne doivent point être troublés par le tumulte de _la Foire aux Vanités_ au milieu de laquelle notre histoire se passe.
Nous dirons seulement que, quand on vint la chercher pour le thé, la jeune femme descendit avec une âme plus sereine. Ses tristes visions s'étaient évanouies, sa destinée lui paraissait moins amère; elle ne pensait plus ni aux froideurs de George, ni aux yeux verts de Rebecca. Elle embrassa tendrement son père et sa mère, et, par ses causeries avec le vieux Sedley, pénétra son âme d'une joie à laquelle il n'était plus accoutumé. Elle trouva le thé excellent, fit ses compliments à sa mère sur la salade d'oranges, et, en cherchant à répandre le bonheur autour d'elle, se sentit elle-même plus heureuse. Puis elle repartit pour aller dormir dans le grand catafalque funèbre, et reçut George avec un sourire sur les lèvres quand il rentra du théâtre.
Le lendemain, maître George avait des _affaires_ d'une plus haute importance que d'aller au théâtre applaudir M. Kean. Dès son arrivée à Londres, il avait écrit aux hommes de loi de son père pour leur faire savoir que, dans sa royale sagesse, il avait décidé qu'il aurait avec eux une entrevue le jour suivant. Ses pertes au billard et aux cartes contre le capitaine Crawley avaient presque vidé sa bourse, et il désirait se monter en espèces avant son départ. Il n'avait d'autre moyen pour cela que d'entamer les deux mille livres que le notaire avait ordre de lui compter. Du reste, il ne doutait pas que son père, avant peu, ne se relâchât beaucoup de ses sévérités. Quel père assez dur pour ne point finir par ouvrir les yeux sur les mérites d'un prodige de son espèce? Et si ce coeur de roc était capable de résister à la voix du sang et à l'évidence de ses hautes vertus, eh bien! George était décidé à recueillir tant de lauriers, à planter tant de trophées sur les champs de bataille qui allaient s'ouvrir pour lui, que le vieillard, vaincu, finirait par reprendre de meilleurs sentiments pour son fils. D'ailleurs, George n'avait-il pas le monde devant lui? Sa mauvaise chance aux cartes ne serait peut-être pas éternelle, et deux mille livres, du reste, lui laissaient encore bien du temps.
Par ses soins, une voiture conduisit de nouveau Amélia auprès de sa mère. Il donnait carte blanche à ces deux dames pour se conformer dans leurs achats à toutes les exigences de la mode. Il voulait que mistress George Osborne ne manquât de rien pour faire sensation à son arrivée en pays étranger. Mais un jour, un seul jour pour de si importantes emplettes, c'était bien peu; aussi fut-il grandement et gravement rempli. Mistress Sedley courant en voiture chez la modiste et la lingère, se voyant escortée jusqu'à son équipage par une foule obséquieuse de commis empressés et polis, se crut un instant revenue aux jours de ses grandeurs passées; c'était la première joie qu'elle goûtait depuis ses rudes et pénibles épreuves. Mistress Amélia ne se montra pas complétement indifférente au plaisir de s'arrêter dans les boutiques, de voir, de marchander et d'acheter de jolies choses; il ne lui en coûtait point du tout d'obéir aux ordres de son mari, et elle se distinguait dans l'acquisition de ces objets de toilette par une finesse et une élégance toute féminines, comme disent les marchands, suivant une habitude traditionnelle.
Quant à la guerre qu'on voyait poindre à l'horizon, mistress Osborne ne s'en tourmentait pas beaucoup. L'affaire de Bonaparte était claire, il ne pouvait manquer d'être écrasé au premier choc. Les navires de Margate transportaient chaque jour à Gand et à Bruxelles une société élégante et choisie. On avait plutôt l'air de se rendre à une partie de plaisir qu'à une guerre sérieuse. Comment le Corse pourrait-il tenir contre les armées coalisées de l'Europe et le génie de Wellington! Amélia partageait ces sentiments; car il est inutile de dire que cette douce et tendre créature acceptait sans contrôle les impressions de ceux qui l'environnaient. Il y avait trop d'humilité et de soumission dans cette âme pour qu'elle vînt jamais à prendre l'initiative d'une opinion personnelle. Mais revenons à notre sujet; Amélia et sa mère passèrent une grande journée à courir les boutiques de Londres, et la jeune femme trouva à la fois grand succès et grand plaisir à ses débuts dans le monde élégant.
George, pendant ce temps, le chapeau sur l'oreille, les coudes en équerre, l'air crâne et provocateur, se dirigeait vers Bedford-Row, et s'avançait dans l'étude du notaire avec une démarche majestueuse, au milieu de tous les clercs à mine de parchemin, occupés à griffonner des mémoires indéchiffrables. Il enjoignit à l'un d'eux d'aller prévenir M. Higgs que le capitaine Osborne était à l'attendre. Au ton protecteur et arrogant d'Osborne, on aurait pu croire que ce _pékin_ de notaire, qui avait trois fois plus de cervelle que lui, cinquante fois plus d'argent et mille fois plus d'expérience, n'était qu'un pauvre hère qui, toute affaire cessante, devait se mettre à la disposition du capitaine. George ne s'aperçut pas du sourire de pitié qui passa sur les lèvres de tous ces gratteurs de papier, comme il les traitait dans son for intérieur, depuis le maître clerc jusqu'au saute-ruisseau. Il s'assit, et tout en caressant avec sa canne la tige de sa botte, il daigna abaisser ses pensées sur le ramassis de pauvres diables qu'il avait devant les yeux. Ces pauvres diables étaient au courant de ses affaires, et en parlaient le soir au café tout en buvant leur bière avec des confrères. Quel secret y eut-il jamais pour un notaire ou pour ses clercs? Rien n'échappe à cette puissance scrutatrice, mais discrète; dans les études se règlent mystérieusement les destinées de tous les habitants de la Cité.
En entrant dans le cabinet de M. Higgs, George s'attendait peut-être à le trouver chargé de quelque message de réconciliation de la part de son père, et peut-être avait-il pris ces allures dédaigneuses et superbes pour manifester, dans son extérieur, la résolution et la fermeté de son âme. Mais ces prétentions à l'arrogance ne rencontrèrent chez le notaire que froideur et indifférence, ce qui les rendit encore plus ridicules. M. Higgs était occupé à écrire quand le capitaine entra.
«Avez la bonté de vous asseoir, monsieur, lui dit-il; je suis à vous à la minute. Monsieur Poe, apportez-moi le dossier, s'il vous plaît.»
Et il se remit à écrire.
M. Poe ayant apporté les pièces, le patron demanda à George s'il voulait ses deux mille livres en billets payables à vue, ou bien s'il préférait qu'on lui achetât de la rente.
«Un des exécuteurs testamentaires de feu M. Osborne est absent en ce moment, dit-il avec le ton de l'indifférence, mais mon client consent à se conformer à vos désirs pour terminer le plus tôt possible.
--Faites-moi un billet, reprit le capitaine de fort mauvaise humeur, je n'ai que faire de vos schellings et vos sous,» ajouta-t-il quand l'homme de loi lui présenta le montant de la somme.
Il se flattait d'avoir, par ce trait de majestueux mépris, confondu la ridicule exactitude de ce vieil écrivassier, et il sortit du cabinet le papier dans sa poche.
«Dans deux ans ce garçon-là sera sous clef, dit M. Higgs à M. Poe.
--Croyez-vous donc que le père Osborne ne finisse pas par se radoucir?
--Je me fierais plutôt à l'attendrissement d'une borne, répliqua M. Higgs.
--Du reste, il la mène bonne et heureuse, reprit le clerc, voilà à peine une semaine qu'il est marié, et je l'ai vu l'autre jour avec d'autres individus de son régiment reconduire au sortir du théâtre mistress High Flyer à sa voiture.»
Puis la conversation prit un autre cours, et mistress George Osborne s'effaça du souvenir de ces messieurs.
Le billet était tiré sur nos amis de Lombard-Street Hulker et Bullock. George jugea à propos de se diriger sur-le-champ de ce côté pendant qu'il était en train de faire ses affaires: il avait hâte de recevoir son argent. Fred Bullock, à la face bilieuse, était précisément à regarder le travail d'un de ses employés, dans le bureau où George se présenta, sa face jaune prit aussitôt une teinte livide, et il se retira comme pour cacher les remords de sa conscience dans son cabinet le plus reculé. George, tout occupé à couver des yeux son argent, ne fit aucune attention aux variations de teint et à la fuite du cadavérique adorateur de sa soeur.
Fred Bullock instruisit le soir même le vieil Osborne de la démarche de son fils.
«Il est fier comme un écu neuf, lui dit son futur gendre. Il a pris jusqu'au dernier schelling. Quelques centaines de livres n'iront pas loin avec ce garçon-là.»
Le vieil Osborne attesta par le plus terrible serment qu'il se souciait peu du temps et de la manière qu'on mettrait à dépenser cet argent.
Quant à George, fort satisfait de l'emploi de sa journée, il fit promptement tous ses préparatifs de départ, et Amélia reçut, pour payer ses emplettes, des billets à vue que son mari lui remit avec une générosité de grand seigneur.
CHAPITRE XXVII.
Amélia au régiment.
Quand le splendide équipage de Joe s'arrêta à la porte de l'hôtel de _Chatham_, la première figure qu'avait aperçue Amélia avait été celle du brave capitaine Dobbin qui, depuis plus d'une heure, arpentait la rue en attendant l'arrivée de ses amis. Le capitaine, avec ses épaulettes, son habit d'uniforme, son ceinturon rouge et son sabre, avait une tournure tout à fait martiale. Jos sentit alors un certain orgueil à pouvoir parler de sa liaison avec lui; aussi mit-il dans son bonjour bien plus de cordialité qu'il lui en avait jamais témoigné à Brighton.
Le capitaine avait avec lui l'enseigne Stubble qui, en voyant descendre Amélia de voiture, ne put retenir l'exclamation suivante:
«Vrai Dieu, la jolie fille!»
Osborne se rengorgea à cette approbation spontanée et la prit comme un hommage rendu à son bon goût. À vrai dire, Amélia dans sa pelisse de mariée, avec ses rubans roses, la fraîcheur que donnait à ses joues un voyage rapide et au grand air, justifiait assez, par la gentillesse et le charme de sa figure, le compliment de l'enseigne. Dobbin au fond du coeur en sut gré à son jeune camarade; puis, comme il s'avançait pour aider la jeune femme à descendre de voiture, Stubble put voir le joli petit pied qui posa à peine sur la marche. Il devint tout rouge pendant qu'il faisait le plus profond salut à la jeune mariée.
En voyant le numéro du régiment sur le casque de l'enseigne, Amélia lui fit un petit signe de tête accompagné d'un doux sourire, ce qui acheva de le clouer sur place. À partir de ce jour, le capitaine Dobbin traita M. Stubble de la façon la plus affectueuse, et, à la promenade comme à la caserne, il fut souvent question d'Amélia dans leurs conversations. Bientôt, parmi les jeunes et braves officiers du ***e régiment, ce fut à qui aurait le plus d'admiration et de louanges pour mistress Osborne. Ses manières simples et naturelles, son air bienveillant et modeste lui gagnèrent tous les coeurs honnêtes. Notre lecteur doit demander à son imagination plus encore qu'à nos paroles une idée de cette douceur et de cette simplicité. La simplicité, voilà un joyau inestimable pour une femme et qu'on peut reconnaître en elle, rien qu'à lui entendre dire qu'elle est engagée pour le prochain quadrille ou que la chaleur la fatigue. George, qui avait toujours eu le pompon dans son régiment, grandit encore dans l'estime de ses jeunes collègues, séduits par son désintéressement à prendre une femme sans fortune et son bon goût à la choisir si charmante.
Dans le salon commun, Amélia fut toute surprise de trouver une lettre adressée à mistress la capitaine Osborne. C'était un billet rose de forme triangulaire. Sur le cachet on voyait une colombe tenant dans son bec un rameau d'olivier; la cire n'avait point été ménagée, et l'écriture très-large et très-lâche accusait une main féminine.
«Voilà qui sort du poignet de Peggy O'Dowd, dit George en riant; je le reconnais aux bavures de la cire.»
C'était bien en effet un billet de mistress la major O'Dowd, qui priait mistress Osborne de venir passer la soirée chez elle en petit comité.
«Il faut y aller, dit George à sa femme; vous ferez connaissance avec tous les officiers de notre corps. O'Dowd commande le régiment, et Peggy commande O'Dowd.»
Mais ils étaient à peine, depuis quelques minutes, en possession de la lettre de mistress O'Dowd, que la porte s'ouvrit avec fracas et qu'une bonne grosse mère, en amazone, suivie de quelques officiers du régiment, s'avança à leur rencontre.
«Me voilà! fit-elle, car je n'ai pas pu attendre au thé. George, mon cher, présentez-moi à madame. Madame, charmée de faire la vôtre et de vous présenter mon époux, le major O'Dowd.»
Après ce compliment, la joyeuse et grosse amazone s'élança au cou d'Amélia avec une effusion délirante, et celle-ci reconnut bien vite l'original dont son mari s'était si souvent amusé à lui faire la caricature.
«Vous avez dû souvent entendre parler de moi à votre cher époux, reprit cette dame avec beaucoup de vivacité.
--Vous avez dû souvent en entendre parler,» répéta son mari le major avec la précision d'une serinette.
Amélia lui dit qu'en effet ils avaient souvent parlé d'elle avec son mari.
«Je suis sûre qu'il ne m'aura pas trop bien arrangée, répliqua mistress O'Dowd en ajoutant que George était une mauvaise langue.
--J'en répondrais,» continua le major essayant de prendre un air malicieux, ce qui excita une vive hilarité de la part de George.
Mistress O'Dowd fit claquer son fouet, en intimant au major l'ordre de se tenir fixe sur toute la ligne. Puis elle demanda à George d'être présentée à mistress la capitaine Osborne, suivant toutes les règles de l'étiquette.
«Je vous présente, ma chère femme, dit George avec son plus grand sérieux, la très-bonne, très-aimable et très-excellente amie, Aurelia Margaretta, autrement dite Peggy.
--Vous y êtes; allez toujours, dit le major.
--Autrement dite Peggy, femme de Michel O'Dowd, major de notre régiment et fille de Fitzjurld Ber'sford de Burge Malony de Glen Malony, comté de Kildare.
--Et de Murgan-Square, à Dublin, reprit la dame avec un air de majesté calme et digne.
--Et de Murgan-Square, cela va sans dire, fit tout bas le major.
--C'est là que vous m'avez fait la cour, mon cher major,» reprit la dame.
Le major eut un signe de tête affirmatif pour ces dernières paroles comme pour celles qui les avaient précédées.
Le major O'Dowd avait servi son souverain dans toutes les parties du monde. Bien qu'il eût dû ses grades à quelque chose de plus honorable que des intrigues de boudoir, il était cependant le plus modeste, le plus silencieux, le plus doux et le plus paisible des hommes; c'était un agneau que sa femme menait à sa fantaisie. Il venait en silence prendre sa place à la table des officiers, buvait beaucoup, puis, quand il était gorgé de liquides, il rentrait dans sa chambre pour y cuver son vin. S'il ouvrait la bouche, c'était toujours pour être d'accord sur n'importe quoi avec n'importe qui. Sa vie s'écoulait ainsi heureuse et égale. Le soleil brûlant de l'Inde n'avait point embrasé son sang, et la fièvre jaune n'avait point eu de prise sur cette rude écorce. Il marchait à une batterie de canons avec la même indifférence qu'il mettait à se rendre à une table servie. Son appétit ne distinguait pas entre un rôti de cheval et une soupe à la tortue. Il avait encore sa vieille mère, mistress O'Dowd de O'Dowdstown, à laquelle il n'avait jamais désobéi qu'en prenant la fuite pour s'enrôler et en s'obstinant à épouser cette gaillarde de Peggy Malony.
Peggy était une des cinq demoiselles faisant partie des onze enfants de la noble maison de Glen-Malony. Son mari, et tout à la fois son cousin, lui était parent du côté maternel, et lui devait l'inestimable avantage d'une alliance avec des Malonies, dont pas une famille au monde n'égalait à ses yeux la noblesse. Après neuf saisons à Dublin et deux à Bath et à Cheltenham, sans avoir pu trouver personne qui voulût s'atteler avec elle au joug de l'hyménée, miss Malony ordonna à son cousin Mick de l'épouser; elle marquait alors six lustres et demi sonnés. L'honnête garçon obéit et emmena sa cousine dans les Indes occidentales, où elle eut, comme doyenne d'âge, la présidence des dames du ***e régiment dans lequel O'Dowd venait de passer par mutation.
Mistress O'Dowd avait à peine passé une demi-heure avec Amélia, que celle-ci, subissant le sort commun à toutes les nouvelles connaissances de la major, dut écouter d'un bout à l'autre l'histoire de sa famille et la généalogie des Malonies.
«Ma chère, disait-elle dans le laisser-aller de ses épanchements, je voulais faire de George mon beau-frère, et ma soeur Glorvina lui allait parfaitement; mais ce qui est fait n'est plus à faire, et, puisqu'il vous a épousée, vous êtes désormais pour moi comme ma soeur. Pas vrai? C'est maintenant comme si vous étiez de la famille. Vous avez une petite mine chiffonnée qui me plaît, et je vois d'ici que nous nous entendrons au mieux; et nous n'aurons au régiment qu'à marquer un de plus au total.
--C'est cela, nous n'aurons qu'à marquer un de plus au total,» dit O'Dowd d'un air approbateur.
Amélia, fort reconnaissante de ces bons procédés, se divertit néanmoins beaucoup d'un accueil aussi cavalier, et de cette brusque introduction au milieu de sa nouvelle et nombreuse famille.
«Ici, nous sommes tous de bons diables, continua la femme du major. Il n'y a pas un régiment au service où vous puissiez trouver plus d'union et de concorde que dans le nôtre. Jamais de querelles, de mauvais rapports, de médisance parmi nous. Il y règne, tout au contraire, une affection réciproque à l'égard les uns des autres.
--Exemple: mistress Magenis et vous, dit George en riant.
--Mistress la capitaine Magenis et moi avons fait notre paix, et pourtant elle s'était conduite avec moi à me rendre les cheveux tout blancs et à me mettre à deux doigts du tombeau.
--Ah! Peggy, ma chère, c'eût été dommage pour ces belles tresses noires, s'écria le major.
--Taisez votre bec, gros bêta! Voyez-vous, ces maris, mistress Osborne, il faut toujours que ça lève la tête. Quant à Mick, je lui ai dit qu'il ne devrait jamais ouvrir la bouche que pour donner le mot d'ordre, boire et manger. Il faudra que je vous fasse connaître notre personnel; je vous donnerai tous les renseignements dans le tête-à-tête. Présentez-moi maintenant à votre frère; en vérité, c'est un bel homme: il me rappelle mon cousin Dan Malony, Malony de Ballymalony, ma chère; vous savez qu'il a épousé Ophélia Scully de Oystherstown, cousine de lord Poldoody.... Monsieur Sedley.... charmée de faire la vôtre. Vous dînerez, je pense, avec nous ce soir à la table des officiers.... Pensez au docteur, Mick, et tenez-vous bien pour ne pas vous mettre hors combat pour la réunion de ce soir.
--Nous pourrions peut-être, ma chérie, fit observer le major, avoir pour M. Sedley un billet d'invitation à ce dîner d'adieu que nous donne le 150e.
--Vite, Simple.... L'enseigne Simple de notre régiment; ma chère Amélia, j'avais oublié de vous le présenter.... Courez en toute hâte: vous offrirez au colonel Tavish les compliments de mistress la major O'Dowd, et vous lui direz que le capitaine Osborne a amené avec lui son beau-frère, et que nous le lui conduirons dans la salle du banquet, à cinq heures sonnant. Voulez-vous, ma chère, venir prendre avec moi quelque chose pour tromper la faim jusque-là? Allons, pas de cérémonie, je vous prie.»
Tandis que mistress O'Dowd continuait sa litanie, le jeune enseigne, déjà au bas de l'escalier, courait s'acquitter de sa commission. L'obéissance est l'âme du soldat!
«Emmy, dit le capitaine George, nous allons à notre service. Pendant ce temps, mistress O'Dowd voudra bien procéder à votre éducation militaire.»
Les deux capitaines prirent chacun un bras du major, et se firent l'un à l'autre, par-dessus sa tête, une grimace d'intelligence.
Une fois en possession de sa nouvelle amie, mistress O'Dowd l'accabla d'une avalanche de renseignements, à laquelle ne pouvait résister la mémoire de la pauvre petite patiente. Amélia fut initiée à toute l'histoire secrète de la nombreuse famille dans les rangs de laquelle la jeune dame s'étonnait d'être encore si vite entrée.