La foire aux vanités, Tome I

Chapter 3

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Que miss Sharp ait résolu au fond de son coeur de faire la conquête de ce gros et gras garçon, nous n'avons, mesdames, aucun droit de l'en blâmer. Car, si le soin de la chasse aux maris est généralement, par un sentiment de modestie très-louable, départi par les jeunes filles à la sagesse de leurs mères, il faut se souvenir que miss Sharp n'avait nul parent d'aucun genre pour entrer à sa place dans ces négociations délicates. Si donc elle ne cherchait un mari pour son propre compte, il y avait peu de chance qu'elle trouvât, dans tout l'univers, quelqu'un qui s'en occupât pour elle. Qu'est-ce qui engage toute notre belle jeunesse à aller dans le monde, si ce n'est la noble ambition du mariage? Qu'est-ce qui fait partir toutes ces bandes pour les eaux? Qu'est-ce qui fait danser jusqu'à cinq heures du matin dans une saison mortelle? Qu'est-ce qui fait travailler les sonates au piano-forte et apprendre quatre romances d'un maître à la mode, qu'on paye une guinée le cachet; jouer de la harpe quand on a le bras joli et bien fait, et porter des chapeaux et des fleurs vert Lincoln, si ce n'est l'espérance qu'avec tout cet arsenal et ces traits meurtriers on frappera au coeur quelque _souhaitable_ jeune homme?

Qu'est-ce qui engage de respectables parents à mettre leur maison sens dessus dessous, à dépenser la moitié de leur revenu en soupers de bal et en champagne frappé? Serait-ce par amour désintéressé de leurs semblables et par l'unique désir de voir les jeunes gens heureux au milieu de la danse? Eh! mon Dieu, c'est qu'ils désirent marier leurs filles; et, de même que mistress Sedley, dans les profondeurs de son âme maternelle, avait déjà arrangé une douzaine de plans pour l'établissement de son Amélia, de même Rebecca fort aimable mais sans appui, se détermina à faire de son mieux pour s'assurer un mari qui lui était encore plus nécessaire qu'à son amie. Son imagination, très-vive d'ailleurs, était en outre excitée par les lectures qu'elle avait faites dans les _Contes arabes_ et la _Géographie de Guthrie_, et, en réalité, pendant qu'elle s'habillait pour le dîner, d'après les renseignements recueillis auprès d'Amélia sur la richesse de son frère, elle bâtissait les plus magnifiques châteaux en l'air, dont on ne pouvait lui contester la libre disposition; elle entrevoyait un mari qui était encore, il est vrai, dans les brouillards; elle s'affublait d'une foule de châles, de turbans, de bracelets, de diamants, elle se pavanait sur un éléphant au son de la marche de Barbe-Bleue, pour aller rendre visite au grand Mogol. Douces visions des _Mille et une Nuits_! Que de jeunes et vives créatures comme Rebecca Sharp se sont arrêtées avec délices sur ces rêves fantastiques que l'on fait les yeux ouverts!

Joseph Sedley avait douze ans de plus que sa soeur Amélia. Il était fonctionnaire civil dans la Compagnie des Indes orientales, et, au temps où nous écrivons, son nom figurait à l'article _Bengale_ dans l'_East India register_, comme receveur de Boggley-Wollah, poste honorable et lucratif, comme tout le monde sait. Pour connaître les places importantes que Joseph fut appelé à remplir dans le service, nous renvoyons le lecteur à la même feuille périodique.

Boggley-Wollah est situé dans un district solitaire, marécageux et fort agréable du reste; il est renommé pour la chasse à la bécasse, et de temps en temps on y peut tuer un tigre. Rangoon, qui possède un magistrat, n'en est éloigné que de quarante milles, et à trente milles plus loin se trouve une station de cavalerie; c'est du moins ce que Joseph écrivit à ses parents quand il prit possession de sa place de receveur. Joseph avait passé huit ans au milieu d'une solitude complète dans ce charmant séjour. Il était bien rare qu'il vît une face de chrétien plus de deux fois par an, alors que le détachement escortait à Calcutta les impôts qu'il avait touchés.

Il fut par bonheur atteint d'une maladie de foie. Obligé d'aller se faire soigner en Europe, il trouva dans son pays natal mille occasions de fêtes et de plaisirs. Il ne vivait pas à Londres au sein de sa famille, mais avait son habitation à part, comme un joyeux et bon compagnon. Avant de partir pour l'Inde, il était encore trop jeune pour se mêler aux plaisirs enivrants de la ville; aussi il s'y plongea à son retour avec une ardeur effrénée. Il conduisait les équipages au Park, dînait aux tavernes à la mode, fréquentait les théâtres, comme c'était de bon ton à cette époque, et se montrait à l'Opéra toujours en pantalon collant et en chapeau à cornes.

A son retour dans l'Inde, il raconta à tout propos et avec beaucoup d'enthousiasme cette période de son existence, et donna à entendre que Brummel et lui avaient été les lions à la mode. Et cependant il vivait aussi solitaire que dans les broussailles de Boggley-Wollah. Il connaissait à peine un homme dans le métropole; et sans son docteur, ses pilules et sa maladie de foie, il serait mort d'ennui et de solitude. Lourd, bourru, mais _bon vivant_, la vue d'une femme lui causait les plus terribles paniques; aussi le voyait-on rarement dans le salon de son père, à Russell-Square, où les lazzis du bonhomme mettaient son amour-propre dans les transes.

Joseph s'était vivement préoccupé et même alarmé de son embonpoint; plusieurs fois déjà il avait voulu prendre un parti énergique pour se débarrasser de cet excès de graisse, mais son indolence et l'amour de ses aises l'avaient bien vite détourné de ses projets de réforme, et il en était encore à ses trois repas par jour. Jamais il n'était bien mis; et pourtant ce n'était pas faute de se donner beaucoup de tourment pour parer sa grasse personne: il passait plusieurs heures chaque jour à cette occupation. Son valet faisait sa fortune des rebuts de sa garde robe, et sur sa toilette on trouvait plus de pommades et plus d'essences que n'en employa jamais une beauté décrépite. Pour avoir bonne tournure dans son habit, il avait recours à toutes les sangles, brides et ceintures alors inventées. Comme tous les hommes gras, il exigeait que ses habits fussent trop étroits, et recherchait les plus brillantes couleurs et la coupe la plus jeune. Lorsqu'il s'habillait dans l'après-midi, c'était pour aller au Park, tout seul, faire sa promenade en voiture, puis il rentrait pour s'habiller de nouveau et aller dîner, encore tout seul, au café Piazza. Il était aussi vain qu'une fille, et peut-être cette extrême sauvagerie venait-elle de son extrême vanité. Si miss Rebecca, dès son entrée dans le monde, peut venir à bout de lui, c'est qu'elle est une jeune personne d'une rare habileté.

Son premier début prouvait d'ailleurs une grande adresse. En disant que Sedley était bel homme, elle savait qu'Amélia le répéterait à sa mère, qui le redirait probablement à Joseph, et de toute manière ne lui en voudrait pas du compliment fait à son fils. Toutes les mères sont les mêmes.

Allez dire à Stycorax que son fils Caliban est aussi beau qu'Apollon, elle en sera flattée dans son amour-propre de sorcière.

Peut-être aussi Joseph Sedley avait-il surpris le compliment au passage. Rebecca avait parlé assez haut pour cela; et, s'il l'avait entendu, comme déjà dans son opinion il se tenait pour un très-beau garçon, cet éloge avait dû caresser chacune des fibres de sa grasse personne et les faire tressaillir de plaisir. Mais il lui vint une amère pensée: «La petite fille se moquerait-elle de moi?» songea-t-il. Voilà pourquoi il s'était aussitôt élancé vers la sonnette, se disposant à la retraite, comme nous l'avons vu, quand les plaisanteries de son père et les instances de sa mère le contraignirent à rester au logis. Il conduisit la jeune demoiselle à la salle à manger, l'esprit en proie aux plus vives incertitudes. «Croit-elle réellement que je suis beau, pensa-t-il, ou seulement s'amuse-t-elle de moi?» Nous avons dit que Joseph Sedley était aussi vain qu'une jeune fille. Nous savons bien que les jeunes filles retournent la médaille et disent d'une personne de leur sexe: «elle est vaine comme un homme», et elles ont bien raison. Le sexe barbu est aussi âpre à la louange, aussi précieux dans sa toilette, aussi fier de sa puissance séductrice, aussi convaincu de ses avantages personnels que la plus grande coquette du monde.

Au bas des escaliers, Joseph rougissait de plus en plus, et Rebecca, dans une tenue très-modeste, tenait ses yeux fixés à terre. Elle portait une robe blanche; ses épaules nues avaient l'éclat de la neige; l'image de la jeunesse, de l'innocence sans appui, l'humble simplicité d'une vierge étaient empreintes dans toute sa tenue. «Je n'ai plus maintenant qu'à garder le silence, pensa Rebecca, et témoigner beaucoup d'intérêt pour tout ce qui concerne l'Inde.»

A ce qu'il paraît, mistress Sedley avait préparé à son fils un excellent _curry_[2], comme il les aimait, et, dans le courant du dîner, on offrit une portion de ce plat à Rebecca.

[Note 2: C'est ce que nos restaurateurs appellent _curriks_ ou _achards de l'Inde_. (_Note du traducteur._)]

«Qu'est-ce que cela? dit-elle en jetant un coup d'oeil interrogatif à M. Joseph.

--Parfait!» dit-il. Sa bouche était pleine, et sa face toute rouge exprimait les jouissances de la mastication. «Ma mère, c'est aussi bon que les _currys_ faits dans l'Inde.

--Oh! j'en veux goûter, si c'est un plat indien, dit miss Rebecca. Il me semble que tout ce qui vient de là doit être excellent.

--Donnez du _curry_ à miss Sharp, ma chère,» dit M. Sedley en riant.

Rebecca n'en avait goûté de sa vie.

«Eh bien! trouvez vous toujours bon tout ce qui vient de l'Inde? reprit M. Sedley.

--C'est excellent, dit Rebecca, que le poivre de Cayenne mettait à la torture.

--Prenez avec cela un _chili_, dit Joseph, qui commençait à faire attention.

--Un _chili_, dit Rebecca qui n'en pouvait plus. Oh! oui.»

Et elle pensait qu'un _chili_ était quelque chose de rafraîchissant. On lui en apporta un.

«Quelle couleur fraîche et verte!» dit-elle.

Elle en mit un dans sa bouche; c'était plus cuisant encore que le _curry_; elle ne put l'endurer plus longtemps. Elle laissa tomber sa fourchette.

«De l'eau! pour l'amour du ciel, de l'eau!» s'écria-t-elle.

M. Sedley éclatait de rire; c'était un homme épais, un habitué de la Bourse, où l'on aime bien ces plaisanteries à bout portant.

«C'est ce qu'il y a de plus indien, je vous assure, ajouta-t-il. Sambo, donnez de l'eau à miss Sharp.»

L'hilarité paternelle trouva de l'écho auprès de Joseph, auquel le tour parut excellent. Les dames rirent peu; elles pensaient aux cruelles souffrances de la pauvre Rebecca. Pour Rebecca, elle aurait étranglé de bon coeur le vieux Sedley; mais elle avala la mortification aussi bien qu'elle avait fait auparavant de l'abominable curry, et, aussitôt qu'elle put parler, elle dit d'un air de bonne humeur:

«J'aurais dû me rappeler le poivre que les princesses de Perse mettent dans leurs tartes à la crème, suivant les _Mille et une nuits_. Assaisonnez-vous donc dans l'Inde vos tartes à la crème avec du poivre de Cayenne, monsieur?»

Le vieux Sedley se remit à rire, et pensa que décidément Rebecca avait un bon caractère. Joseph repartit simplement:

«Des tartes à la crème, mademoiselle? Notre crème ne vaut rien au Bengale; nous n'avons le plus souvent que du lait de chèvre, et j'ai fini par m'y habituer.

--Maintenant, vous n'aimez plus du tout ce qui vient de l'Inde?» dit le vieux père; mais quand les dames se furent retirées, le rusé compère dit à son fils: «Prenez garde, Joe, cette fille veut vous faire tomber dans ses filets.

--Peuh! je ne la crains pas, dit Joseph très-flatté de cette remarque. Je me rappelle qu'il y avait à Dumdum une fille: c'était celle de Cutler, qui était dans l'artillerie; elle épousa peu après Lance, le chirurgien, qui nous en fit voir des siennes, l'an IV, à moi et à Mulligatawney, dont je vous ai parlé avant dîner; c'était un bon diable que ce Mulligatawney. Il est maintenant magistrat à Budgebudge, et je suis sûr qu'il sera du conseil avant cinq ans. Eh bien! monsieur, l'artillerie donna un bal, et Quintin, du 14e régiment du roi, me dit: «Sedley, je parie avec vous, double contre simple, qu'avant les pluies, Sophie Cutler vous aura englué.--Convenu, dis-je... Par ma foi, voilà un bordeaux qui est des meilleurs; est-il d'Adamson ou de Carbonell?»

Un léger ronflement fut la seule réponse. L'honnête agent de change s'était endormi, et l'histoire de Joseph fut perdue pour ce jour-là. Heureusement qu'il était très-communicatif dans les réunions d'hommes, et qu'il a répété ce conte délicieux à plus de cent reprises à son apothicaire, le docteur Gollop, quand celui-ci venait s'informer de son foie et de ses pilules.

A cause de sa mauvaise santé, Joseph Sedley se contenta d'une bouteille de bordeaux après son madère, puis dépêcha deux assiettées de fraises et de crème et vingt-quatre gâteaux qu'on avait laissés dans une assiette auprès de lui. Nous pouvons assurer de plus, car les nouvellistes ont le privilége de tout savoir, qu'il pensa beaucoup aux jeunes filles qui étaient à l'étage au-dessus. «C'est, ma foi, une vive, aimable et gentille créature, pensa-t-il en lui-même. Comme elle me regardait quand je lui ai ramassé son mouchoir à dîner! Elle l'a laissé tomber deux fois. Qui est-ce qui chante maintenant au salon? Je vais aller voir.»

Mais sa timidité vint encore l'arrêter avec une force insurmontable. Son père était endormi. Son chapeau se trouvait dans la pièce. Il y avait là un fiacre tout prêt à partir pour Southampton-Row.

«Je vais aller voir les Quarante voleurs, dit-il, et les nouveaux pas de miss Decamp.»

Et, sur cela, il s'esquiva tout doucement sur la pointe des pieds, sans réveiller son digne père.

«Voilà Joseph qui sort, dit Amélia à la fenêtre du salon, pendant que Rebecca chantait au piano.

--Miss Sharp lui a fait peur, dit mistress Sedley, pauvre Joe, sera-t-il donc toujours aussi timide?»

CHAPITRE IV.

La bourse de soie verte.

Les terreurs du pauvre Joe se prolongèrent deux ou trois jours, pendant lesquels il ne se montra point dans la maison. Miss Rebecca ne prononça même pas son nom; elle témoignait à mistress Sedley une respectueuse reconnaissance, prenait grand plaisir à visiter les magasins, et s'extasiait au théâtre avec une admiration à laquelle se laissait prendre la bonne dame. Un jour Amélia eut mal à la tête et ne put aller à une partie de plaisir où on avait convié les deux jeunes filles. Rien ne put déterminer son amie à s'y rendre sans elle.

«Vous avez fait entrer le bonheur et l'affection dans la vie de la pauvre orpheline, et elle vous quitterait? Non, jamais!»

En même temps les yeux de Rebecca se remplissaient de larmes, et mistress Sedley ne pouvait s'empêcher d'avouer que l'amie de sa fille lui ressemblait par sa charmante sensibilité.

Quant aux bons mots de M. Sedley, Rebecca en riait de si bon coeur et avec une telle persévérance, que le bonhomme en était ravi. Ce n'était pas seulement auprès des chefs de la famille que miss Sharp se trouvait en faveur; elle était au mieux avec mistress Blenkinsop, pour avoir pris le plus grand intérêt à la confection de ses confitures de framboises, opération qui s'accomplissait alors dans la salle des conserves de la maison. Elle continuait à appeler Sambo son bon monsieur, ou monsieur Sambo, à la grande satisfaction de cet honnête domestique; elle s'excusait auprès de la femme de chambre de la peine qu'elle lui donnait en la sonnant, et cela avec une si grande douceur, une si grande humilité, qu'on la prônait autant à l'office qu'au salon.

Une fois, en regardant des dessins qu'Amélia avait fait venir de la pension, il lui en tomba un entre les mains qui la fit soudain éclater en larmes et quitter la chambre. C'était le jour où Joe Sedley faisait sa seconde apparition.

Amélia monta auprès de son amie pour connaître la cause de ce chagrin; cette excellente jeune fille revint sans Rebecca, mais elle était pour le moins aussi affectée qu'elle.

«Vous savez, maman, que son père était notre maître de dessin. Il faisait toujours ce qu'il y avait de mieux dans notre travail.

--Oui, chère enfant, je me rappelle que j'ai entendu dire à miss Pinkerton qu'il n'y touchait pas, mais qu'il leur donnait le coup de force.

--C'est cela, c'est ce qu'on appelle le coup de force, ma chère maman. À la vue de ces dessins, Rebecca s'est rappelé son père, qui y travaillait. Cette pensée lui est venue tout à coup, et voilà pourquoi vous l'avez vue....

--La pauvre enfant est tout coeur, dit mistress Sedley.

--Je voudrais bien qu'elle restât avec nous une semaine de plus, dit Amélia.

--Elle a, reprit Joe, quelque chose de diabolique comme miss Cutler, que je rencontrai à Dumdum, mais elle est plus belle. Miss Cutler est maintenant mariée avec Lance, chirurgien d'artillerie. Vous ai-je dit, madame, qu'une fois Quintin, du 14e, paria avec moi que....

--Joseph, nous connaissons l'histoire, dit Amélia en riant; laissez cela de côté, et persuadez à maman d'écrire un mot à sir Crawley.

--N'avait-il pas un fils aux Indes dans les dragons légers du roi?

--Eh bien! vous lui écrirez pour qu'il accorde encore quelques jours de grâce à cette pauvre Rebecca. La voici, les yeux rouges d'avoir pleuré.

--Je suis mieux maintenant, dit la jeune fille avec son plus doux sourire; puis, prenant la main que lui présentait la bonne mistress Sedley, elle la baisa respectueusement. Que vous êtes tous bons pour moi! Tous, ajouta-t-elle avec un sourire, excepté vous, monsieur Joseph.

--Moi, dit Joseph méditant un moment pour savoir s'il n'allait pas partir. Juste ciel! grand dieu! miss Sharp!

--Comment avez-vous pu être assez barbare pour me faire manger cet horrible mets au poivre, le premier jour que je vous vis? Vous n'êtes pas si bon pour moi que ma chère Amélia.

--C'est qu'il ne vous connaît pas si bien, s'écria Amélia.

--Je défie qui que ce soit de n'être pas bon pour vous, ma chère, reprit la mère.

--Le curry était excellent, en vérité il l'était, dit Joseph d'un ton grave. Peut-être n'y avait-il pas assez de jus de citron. Non, il n'y en avait pas assez.

--Et les chilis?

--Par Jupiter, y avait-il là de quoi vous faire crier si fort? dit Joe, encore tout pénétré de ce qu'il y avait de risible dans cette aventure, et éclatant d'un fou rire qui s'arrêta soudainement comme d'habitude.

--J'aurai soin de vous laisser choisir pour moi une autre fois,» dit Rebecca.

Et comme ils descendaient pour dîner:

«Je ne comprends pas que des hommes trouvent du plaisir à mettre ainsi de pauvres filles dans l'embarras.

--Vraiment, miss Rebecca, je ne voudrais pas vous chagriner pour tout au monde.

--Non, dit-elle, je sais que vous ne le voudriez pas.»

En même temps elle lui fit avec sa petite main un serrement gracieux et la retira tout effrayée; puis, pour la première fois, le regardant un instant en face, elle abaissa aussitôt les yeux sur les tringles du tapis. Je ne voudrais pas affirmer que le coeur de Joe ne battit pas d'aise à cette marque d'intérêt, pleine de timidité et de grâce, venant d'une simple jeune fille.

C'était une avance que peut-être des dames d'une conduite et d'un tact irréprochables eussent condamnée comme un peu risquée; mais considérez que la pauvre Rebecca avait tout à faire à elle seule. Quand une personne est trop pauvre pour avoir une servante, quelque élégante qu'elle soit, il faut bien qu'elle balaye sa chambre elle-même; quand une jeune personne n'a pas de mère pour négocier ses affaires avec un jeune homme, il faut bien qu'elle s'en occupe elle-même.

C'est encore un bienfait du ciel que les femmes n'exercent pas leur pouvoir plus souvent, car nous ne pourrions leur résister. Elles n'ont qu'à montrer la plus légère inclination, les hommes sont aussitôt à leurs genoux. Vieux ou laids, nous sommes tous les mêmes. Je pose en principe qu'une femme, à moins d'être absolument bossue, peut épouser _celui qu'elle préfère_. Félicitons-nous donc si ces aimables créatures sont comme les oiseaux du ciel, et ne connaissent pas leur pouvoir; autrement elles nous tiendraient à leur entière discrétion.

«Voilà précisément, pensa Joseph en entrant dans la salle à manger, comme j'ai commencé avec miss Cutler à Dumdum.»

Pendant le dîner, miss Sharp lui adressa plusieurs oeillades moitié tendres, moitié plaisantes, à propos des plats; elle était maintenant avec la famille sur le pied d'une entière familiarité, et les deux jeunes filles s'aimaient comme deux soeurs. C'est ce qui arrive toujours à deux jeunes filles qui restent dix jours ensemble dans la même maison.

Comme pour mieux avancer encore les projets de Rebecca, Amélia rappela à son frère une promesse qu'il lui avait faite aux dernières fêtes de Pâques.

«Quand j'étais à la pension, dit-elle en riant, vous, Joseph, vous m'avez promis de me mener au Vauxhall. Maintenant que Rebecca est avec nous, l'occasion ne saurait être meilleure.

--Délicieux!» dit Rebecca battant des mains.

Mais elle se recueillit aussitôt, et reprit un air de retenue qui était bien fait pour une créature aussi modeste.

«Aujourd'hui ce n'est pas le jour, dit Joe.

--Eh bien! demain.

--Demain, je dîne dehors avec votre père, dit mistress Sedley.

--Vous ne supposez pas que je veuille y aller, madame Sedley! lui dit son mari; et ce n'est pas à une femme de votre âge et de votre condition à s'exposer au froid, dans un trou aussi humide.

--Mais il faut que ces enfants aient quelqu'un avec eux, reprit mistress Sedley.

--Joe n'y va-t-il pas? dit le père en riant; il est assez gros à lui tout seul pour nous remplacer tous deux.»

Cette parole fit éclater de rire jusqu'à maître Sambo, qui se trouvait au buffet, et le pauvre diable de Joseph eut une tentation de parricide.

«Desserrez son corset, continua l'impitoyable railleur, jetez-lui un peu d'eau sur le visage, miss Sharp, ou bien remontez-le dans sa chambre. Le malheureux se trouve mal: portez-le dans sa chambre; il ne pèse pas une plume.

--Le diable m'emporte si j'y tiens plus longtemps, monsieur! hurla Joseph.

--Sambo, faites avancer l'éléphant du seigneur Joe! cria le père; envoyez à Exeter-Change.»

Mais voyant Joseph prêt à éclater de dépit, le vieux plaisant cessa de rire, et tendant la main à son fils:

«On se permet tout à la Bourse, mon cher Joe. Et toi, Sambo, donne-moi un verre de champagne, ainsi qu'à notre ami Joe. Boney lui-même n'en a pas de pareil dans sa cave, mon garçon.»

Un verre de champagne rendit à Joseph sa bonne humeur. Avant que la bouteille fût vide, et en sa qualité de malade il n'en but que les deux tiers, il consentit à conduire les deux jeunes filles au Vauxhall.

«Il faut, dit le père, que ces jeunes filles aient chacune un cavalier. Joe perdra sûrement Emmy dans la foule, parce qu'il sera accaparé par miss Sharp. Envoyez au 26 demander à George Osborne s'il veut bien venir.»

Je ne sais pourquoi mistress Sedley regarda son mari en riant. Les yeux de M. Sedley prirent une expression de malice difficile à rendre. Il regarda Amélia, et Amélia, penchant la tête, rougit comme les jeunes personnes de dix-sept ans savent seules rougir, comme miss Rebecca Sharp n'avait jamais rougi de sa vie, ou au moins depuis l'âge de huit ans, où sa grand'mère l'avait surprise volant des confitures dans l'armoire.

«Amélia ferait bien d'écrire un mot, dit le père, et George Osborne verrait la belle écriture que nous avons rapportée de chez miss Pinkerton. Vous rappelez-vous, Emmy, quand vous lui avez écrit de venir le jour des Rois et que vous n'aviez pas mis d'_s_ à rois?

--Il y a longtemps de cela, dit Amélia.

--Il me semble que c'est encore hier, John,» dit mistress Sedley à son mari.