La foire aux vanités, Tome I

Chapter 29

Chapter 293,761 wordsPublic domain

--Comment?» dit Rawdon un peu surpris; mais bientôt, saisissant la finesse de la phrase, il fit de nouveau courir sa plume sur le papier, en se livrant à de gros ricanements:

«Qui pourra très-probablement m'être fatale, je suis venu à vous....»

--Pourquoi pas _près de vous_, Becky? _près de vous_ est très-grammatical, risqua le dragon.

«Je suis venu à vous,» reprit Rebecca en frappant du pied, pour vous faire mes adieux comme à ma meilleure et à ma plus ancienne amie. Ah! avant de m'éloigner de vous, pour toujours peut-être, permettez-moi une fois encore de presser cette main qui a répandu sur moi tant de bienfaits.»

--De bienfaits!» répéta Rawdon en griffonnant les derniers mots, et tout émerveillé de la facilité de sa femme.

«Je vous fais une seule demande, c'est de ne point me laisser partir sous le poids de votre colère. Je partage le noble orgueil de ma famille sans le pousser pourtant aussi loin qu'elle à de certains égards; j'ai épousé la fille d'un peintre, et ne rougis point de cette union.»

--On m'enfoncerait plutôt dans le corps une épée jusqu'à la garde, exclama Rawdon.

--Taisez-vous, imbécile! dit Rebecca en lui tirant l'oreille, et en regardant par-dessus son épaule pour voir s'il ne lui était pas échappé quelque faute d'orthographe. Partir ne prend pas d'_e_ à la fin, et il en faut un à colère.»

Il corrigea ces mots en baissant pavillon devant l'éminente supériorité de sa commandante.

«Je vous croyais instruite du succès de ma flamme,» continua Rebecca, «car mistress Bute Crawley l'approuvait et l'encourageait. Loin de me plaindre d'avoir épousé une femme sans fortune, je m'applaudis encore de ce que j'ai fait. Chère tante, disposez de votre fortune comme il vous plaira; vous en avez le droit; je n'y trouverai jamais à redire. Je voudrais seulement vous persuader que mon affection est pour vous et non pour votre argent. Je ne puis quitter l'Angleterre sans votre pardon; permettez-moi de vous voir, je vous en conjure, avant mon départ. Dans un mois, une semaine, il sera trop tard, et je ne puis m'accoutumer à la pensée de quitter ce pays sans une bonne parole d'adieu de votre bouche.»

--Elle ne reconnaîtra pas mon style, dit Becky; j'ai fait à dessein des phrases courtes et coupées.»

Cette missive officielle fut envoyée sous enveloppe à miss Briggs.

La vieille miss Crawley se mit à rire quand Briggs, avec un air de mystère, lui présenta cette candide et simple requête.

«Maintenant, dit-elle, que nous voilà débarrassés de mistress Bute, nous pouvons nous donner les plaisirs de la correspondance. Voyons, Briggs, lisez-moi ça un peu, de votre plus belle voix.»

Quand Briggs fut arrivée à la fin de l'épître, sa chère protectrice redoubla d'hilarité.

«Vous êtes bête comme une oie, dit-elle à Briggs, pour ne pas voir qu'il n'y a pas là un mot de Rawdon, tandis que celle-ci gagnée au ton de probité et de tendresse répandu dans tout ce message, se laissait aller à sa sensibilité naturelle. Il ne m'a jamais écrit de sa vie que pour me demander de l'argent, et puis ses lettres se trahissent toujours par les fautes d'orthographe et les ratures. Ce petit monstre de gouvernante le mène par le bout du nez. Les voilà bien tous les mêmes, ajoutait miss Crawley à mi-voix, ils désirent tous ma mort et soupirent après mon argent. Que m'importe, en définitive, de voir Rawdon? ajouta-t-elle après une pause et du ton le plus indifférent; je n'en irai ni mieux ni pis pour lui avoir donné une poignée de main. Qu'il vienne s'il veut, mais à la condition que cette entrevue ne tourne point au tragique! D'ailleurs, il serait aussi avancé de souffler sur une glace. Mais, ma chère, il y a des bornes à tout, même à la patience, et je me refuse positivement à voir mistress Rawdon. Sur ce point, mon parti est pris.

Force fut bien à miss Briggs de se contenter de ce message de réconciliation. Elle pensa que la meilleure manière de raccommoder la tante et le neveu était d'engager Rawdon à faire sentinelle sur la falaise où miss Crawley venait chaque jour prendre l'air dans son fauteuil.

Ce fut là le théâtre de l'entrevue. Il nous serait impossible de dire si miss Crawley éprouva aucun sentiment de tendresse ou d'émotion à la vue de son ancien favori. Elle lui tendit deux doigts avec un sourire de bonne humeur: à son air, on aurait dit qu'ils s'étaient quittés la veille. Quant à Rawdon, il devint rouge comme un homard; il saisit par mégarde la main de Briggs, tant son trouble et sa confusion étaient à leur comble. Peut-être cette émotion avait-elle une cause intéressée; peut-être venait-elle d'une affection sincère; peut-être enfin, ce bon neveu était-il frappé de l'altération que quelques semaines de maladie avaient portée dans les traits de sa tante.

«La vieille fille m'a fait capot, dit-il à sa femme en lui racontant sa conférence. Je me sentais tout drôle et tout chose, savez-vous?... Je me tenais à côté de sa grande machine, savez-vous?... Je l'ai conduite jusqu'à sa porte, où Bowls est venue au devant d'elle pour la soutenir. J'aurais bien voulu entrer, savez-vous?...

--Vous n'êtes pas entré, Rawdon! cria sa femme furieuse.

--Non, ma chère, que la peste m'étouffe si je n'ai pas éprouvé un tremblement du diable à ce moment-là.

--Vous êtes un imbécile: il fallait entrer quand même et n'en plus sortir, dit Rebecca.

--Ne me dites pas de sottises, grogna notre gros guerrier; il est possible que _j'aie été_ un imbécile, Becky; mais ce n'est pas à vous de me dire cela.»

Et il lança un coup d'oeil à sa femme, avec une expression hargneuse et une physionomie plissée par la colère.

«Voyons, mon bijou, dit Rebecca en s'efforçant d'adoucir le courroux de son bien-aimé, tenez-vous prêt pour aller la revoir, qu'elle vous engage ou non à une nouvelle visite.»

À cela il répondit qu'il savait bien ce qu'il avait à faire, et la pria seulement de garder pour elle ses aimables compliments. Le mari froissé s'en alla sombre, silencieux et rancunier, passer le reste de la journée à l'estaminet.

Vers le soir, il fut obligé, comme toujours, de rendre les armes à la haute et prévoyante intelligence de sa femme, en recevant la plus triste confirmation des inquiétudes qu'elle avait manifestées à propos de sa maladroite démarche. L'émotion avait sans doute été trop forte pour miss Crawley, car elle resta longtemps accablée par ses rêveries, et c'était une fatigue dont la vieille demoiselle voulut même s'affranchir.

«Comme Rawdon est devenu vieux et épais, dit-elle à sa compagne, son nez s'est teint en rouge et sa personne tourne à l'obésité. Quel air de vulgarité il a pris depuis son mariage avec cette femme! Mistress Bute me disait qu'ils se grisaient ensemble, et j'en ai la certitude maintenant; il répand une abominable odeur de genièvre. N'avez-vous rien senti? c'était à suffoquer.»

En vain Briggs fit valoir que mistress Bute parlait mal de tout le monde, et qu'avec les faibles capacités d'une personne de son humble condition elle la tenait pour une....

--Une intrigante de la pire espèce? Oh! vous avez raison, sa langue s'en prend à tout le monde. Mais j'ai l'intime conviction que cette Rebecca a donné à Rawdon des habitudes d'ivrognerie. Tous ces gens de peu....

--Il a été très-ému en vous voyant, madame, dit la demoiselle de compagnie, et je suis persuadée que si vous réfléchissez aux dangers qu'il va courir, vous....

--Combien, Briggs, vous a-t-il promis pour être son avocat? cria la vieille demoiselle prise d'un accès de fureur nerveuse. Bon! voilà maintenant que vous allez vous mettre à pleurer. Je déteste les scènes. Je ne pourrai donc jamais avoir la paix? Allez-vous-en pleurer dans votre chambre et envoyez-moi Firkin. Non, restez, asseyez-vous là, mouchez-vous et finissez-en avec vos larmes. Bien; prenez maintenant ce qu'il vous faut pour écrire une lettre au capitaine Crawley.»

La pauvre Briggs, avec une obéissance passive, alla se placer devant le buvard, dont chaque page portait les traces de l'écriture ferme et courante du dernier secrétaire de la vieille fille, mistress Bute Crawley.

--Écrivez: «Mon cher monsieur,» ou «Cher monsieur,» cela vaudra mieux, et dites que vous êtes chargée par miss Crawley.... par le médecin de miss Crawley, M. Cramer, de l'informer que l'état chétif de ma santé ne me permet pas d'affronter de trop fortes secousses; qu'en conséquence, il m'est impossible d'avoir aucune discussion d'affaires, aucune entrevue de famille; que je le remercie d'être venu à Brighton, et que je le prie de ne pas y prolonger son séjour à cause de moi. Ensuite, miss Briggs, vous pourrez ajouter que je lui souhaite un bon voyage, et que s'il veut prendre la peine de passer chez mon notaire à Grays'-Inn-Square, il y trouvera quelque chose qui ne lui fera pas de peine. C'est bien; en voilà assez pour le déterminer à quitter Brighton.»

L'excellente Briggs écrivit la dernière phrase avec un sentiment de très-vive satisfaction.

«Vouloir me mettre en état de blocus le jour même du départ de M. Bute, marmottait la vieille dame entre ses dents, c'est par trop fort. Briggs, ma chère, écrivez aussi à mistress Bute Crawley qu'il est inutile qu'elle revienne; elle n'a qu'à rester chez elle. Je serai peut-être enfin la maîtresse chez moi. Je ne me laisserai pas à plaisir étouffer sous les drogues et noyer dans le poison. Ils sont tous acharnés à ma mort. Oui, tous, tous....»

La vieille dame, écartant successivement tous les proches que l'intérêt seul avait appelés autour d'elle, finissait par se trouver dans un isolement complet; c'étaient alors des convulsions nerveuses amenant un déluge de larmes et des lamentations sans fin.

La dernière scène approchait pour elle dans la triste comédie de la Foire aux Vanités. Peu à peu les lumières s'éteignaient, et bientôt elle allait disparaître derrière le rideau fatal.

Le dernier alinéa où miss Crawley engageait Rawdon à aller voir son notaire à Londres, alinéa que miss Briggs avait écrit avec un plaisir tout particulier, fut pour le dragon et sa femme une fiche de consolation, après le refus explicite de la vieille fille pour toute espèce de réconciliation. Ces lignes magiques produisirent donc tout leur effet. Rawdon eut désormais le plus grand empressement à retourner à Londres.

Sans ses gains sur Jos et les bank-notes de George, Rawdon n'aurait su comment payer sa dépense à l'hôtel. L'hôtelier ignora toujours combien peu il s'en était fallu qu'il n'en eût été pour ses frais. Comme un général expérimenté qui dans la retraite sauve ses bagages, Rebecca, après avoir prudemment emballé tous ses effets de quelque valeur, les avait expédiés pour Londres, sous la responsabilité du domestique de George. Le jeu fournit heureusement à Rawdon les moyens d'être honnête et de partir avec sa femme et sa note acquittée, le lendemain du départ de nos autres personnages.

«J'aurais bien voulu revoir cette vieille fille encore une fois, dit Rawdon; elle est si épuisée et si changée, que, j'en suis sûr, elle n'ira pas loin... Je suis fort intrigué de savoir le montant des billets qui m'attend chez son notaire. Un billet de deux cents livres... Oh! oui, deux cents livres au moins, n'est-ce pas, Becky?»

Pour se soustraire aux assiduités persévérantes des importuns dont nous avons parlé plus haut, Rawdon et sa femme n'allèrent point reprendre leur appartement de Brompton, mais descendirent dans un hôtel écarté. Le lendemain matin, Rebecca put apercevoir sur sa route les susdits visages en se rendant à Fulham chez la vieille mistress Sedley, où elle allait faire visite à Amélia et à ses amis de Brighton. Ils étaient tous partis pour Chatham et de là pour Harwich, d'où le régiment devait s'embarquer pour la Belgique. L'excellente mistress Sedley était dans les larmes et dans la douleur.

À son retour, Rebecca trouva son mari, qui rentrait de Gray's-Inn, où il avait été apprendre son sort. Il étouffait de colère.

«Mordieu! Becky, dit-il, elle nous donne vingt livres pour tout potage!»

Quoique la plaisanterie tournât à leur détriment, elle était des meilleures, et Becky ne put s'empêcher de rire de la déconvenue de Rawdon.

CHAPITRE XXVI.

Entre Londres et Chatham.

Comme il convenait à un grand seigneur de son espèce, notre ami George, en quittant Brighton, fit la route dans une berline à quatre chevaux, et descendit dans un splendide hôtel de Cavendish-Square. Là, le jeune gentleman prit, pour lui et sa nouvelle épouse, une longue suite de salles magnifiquement décorées, une table garnie de vaisselle plate, et se fit servir par une demi-douzaine de domestiques noirs, silencieux comme les muets du sérail. George fit les honneurs à Jos et à Dobbin avec une aisance toute princière. Pour la première fois, Amélia, surmontant à peine sa timide gaucherie, présida ce que George appelait pompeusement la table de sa femme.

L'amphytrion faisait le difficile pour les vins, et ses airs de monarque en imposaient aux domestiques. Jos avalait sa soupe à la tortue avec une satisfaction gloutonne, et Dobbin lui complétait ce qui faisait défaut sur son assiette par suite de l'inexpérience à servir de la maîtresse de la maison; les yeux de Jos témoignaient au capitaine de la reconnaissance de son estomac.

La somptuosité du repas et de l'appartement provoqua la sollicitude du bon Dobbin pour la bourse de son ami. Après le dîner, tandis que Jos était à ronfler dans le grand fauteuil, il hasarda quelques observations sur cette recherche dans les mets, cette prodigalité de vin de Champagne vraiment digne d'un archevêque, mais ce fut en vain:

«J'ai toujours été habitué à voyager en gentilhomme, répondit George, et quand le diable y serait, ma femme aura toutes les aises auxquelles elle doit prétendre dans son rang. Tant qu'il restera un sou dans ma bourse, j'entends qu'elle vive au sein de l'abondance.»

George paraissait trop satisfait de ses grands airs de générosité, pour que Dobbin cherchât plus longtemps à lui persuader que le bonheur d'Amélia n'était point dans une soupe à la tortue.

Un peu après le dîner, Amélia exprima timidement le désir d'aller voir sa mère à Fulham; George y consentit, mais non pas sans avoir d'abord accueilli sa demande par de grondeuses paroles. Elle alla s'apprêter dans son immense chambre à coucher où s'élevait un immense lit de parade, «où avait dormi la soeur de l'empereur Alexandre lorsque les _souffrants_ alliés s'étaient rendus à Londres.» Elle mit son petit chapeau et son châle avec beaucoup d'empressement et de plaisir. George, pendant ce temps, était resté dans la salle à manger à boire du bordeaux, et quand elle revint il ne se dérangea pas le moins du monde.

«Est-ce que vous ne m'accompagnez pas, cher ami?» lui dit-elle d'un ton câlin?

Réponse négative! le _cher ami_ avait _à faire_ ce soir-là, et il laissa à son valet de pied le soin d'accompagner milady. Quand la voiture qu'on avait envoyé chercher fut arrivée à la porte de l'hôtel, Amélia prit congé de George d'un petit air boudeur. Après deux ou trois coups d'oeil inutiles, elle descendit tristement le grand escalier. Le capitaine Dobbin la suivit par derrière, lui présenta la main pour monter en voiture et la regarda partir. Le valet, pour n'avoir point à rougir en donnant l'adresse au cocher devant les gens de l'hôtel, lui promit de la lui indiquer un peu plus loin.

Dobbin prit la route de son vieux quartier tout en pensant en lui-même au plaisir qu'il aurait eu de se trouver dans le fiacre à côté de mistress Osborne. George évidemment n'était pas dans les mêmes idées; car lorsqu'il fut las de boire, il sortit et acheta une contremarque, pour voir M. Kean dans le _Juif de Venise_. C'est que le capitaine Osborne aimait beaucoup le théâtre, il avait même joué certains premiers rôles d'une façon fort brillante, dans des représentations données au régiment.

Lorsque M. Joseph se réveilla en sursaut au bruit que faisait son domestique en vidant les carafons placés sur la table, il faisait nuit noire depuis longtemps. Un nouveau fiacre fut mis en réquisition à la station voisine, et l'on transféra M. Joe d'abord chez lui et puis ensuite dans son lit.

La visite de la pauvre Amélia fit passer à mistress Sedley quelques moments bien doux pour ses affections maternelles. Elle s'élança vers la porte quand la voiture s'arrêta à la grille du jardin, et elle serra avec effusion dans ses bras la jeune mariée tremblante et émue jusqu'aux larmes. Le vieux M. Clapp, qui était en bras de chemise à bêcher ses plates-bandes, se sauva tout honteux de son accoutrement, et la grosse fille irlandaise franchit d'un bond l'escalier de la cuisine pour faire son plus beau sourire à la nouvelle arrivée. Amélia, chancelante, avait peine à arriver au salon.

La mère et la fille laissèrent couler leurs pleurs sans contrainte dès qu'elles purent, à l'abri de ce sanctuaire, se livrer à la vivacité des sentiments qui débordaient dans leur coeur; il y eut bien des larmes répandues, comme le comprendra tout lecteur sentimental! Les larmes dans toutes occasions, soit tristes, soit joyeuses ne sont-elles pas la suprême ressource des femmes? Une mère et sa fille ont bien le droit de donner un libre cours à ces délicieux épanchements. Les bonnes mères se remarient à la noce de leurs filles; jugez de ce qui advient à un degré de plus! Tout le monde sait à quoi s'en tenir sur les grand'mères et leur tendresse ultra-maternelle. Je poserais volontiers en principe qu'on ne connaît bien l'amour maternel que lorsqu'on est passé à l'état de grand'mère. Laissons dans la demi-teinte d'obscurité qui règne au salon les sanglots, les larmes et les rires d'Amélia et de sa mère. Le vieux Sedley nous en donne lui-même l'exemple. Sa pénétration, à lui, n'avait pas été à deviner qui se trouvait dans la voiture qui s'était arrêtée à la porte. Il n'avait pas couru au devant de sa fille, mais il l'avait étroitement serrée contre son sein lorsqu'elle était entrée dans la maison, où il vivait au milieu de ses paperasses, de ses fils rouges et de ses comptes. Il causa un instant avec la mère et la fille, puis sortit discrètement de la pièce pour leur laisser toute liberté.

Le laquais de George avait un air de superbe dédain à regarder M. Clapp en bras de chemise arrosant ses rosiers. Il se découvrit toutefois avec une affable courtoisie, quand M. Sedley lui demanda des nouvelles de son gendre, de la voiture, de Joe, de la manière dont les chevaux avaient supporté le voyage de Brighton, et l'infortuné finit comme toujours par tomber sur le sujet de cet infernal sournois de Bonaparte. La servante irlandaise apporta une bouteille et un verre, car le vieux Sedley voulut à toute force que le domestique se rafraîchit, et il lui donna une demi-guinée, que le laquais empocha avec un mélange de surprise et de mépris.

«Buvez ce verre de vin à la santé de votre maître et de sa femme, dit Mr. Sedley, et n'oubliez pas de boire à la nôtre, Trotter, quand vous serez chez vous.»

Neuf jours à peine s'étaient écoulés depuis qu'Amélia avait quitté ce modeste réduit, et cependant elle se sentait séparée par un bien long intervalle des temps heureux qu'elle y avait passée. En faisant un retour vers cette époque, quelle différence ne trouvait-elle pas entre la situation présente de son esprit et celle de la jeune fille absorbée dans son amour, dirigeant toutes les forces de son âme sur l'objet unique de ses affections, et payant les soins affectueux de ses parents, sinon par l'ingratitude, du moins par une froide indifférence, tandis qu'elle réservait toute la chaleur de son coeur et de son âme pour réchauffer une espérance dont un jour, peut-être, elle aurait à reconnaître les illusions. Ce coup d'oeil rétrospectif vers des temps tout à la fois voisins et si éloignés, la saisirent d'une certaine honte, et la vue de son excellente mère, si affligée dans sa solitude, la pénétra d'un tendre remords. Elle était bien forcée d'avouer maintenant que, possédant ce qu'elle croyait le paradis sur terre, ses désirs n'en étaient ni moins inquiets ni plus satisfaits.

Quand le nouvelliste, en mariant son héros et son héroïne, leur a fait faire ce qu'on appelle le grand saut, il tire en général la toile sur ce tableau. Eh! mon Dieu! le drame est-il donc fini? Les soucis et les luttes de la vie respectent-ils cette limite? En un mot, ne trouve-t-on plus que des objets couleur de rose sur les terres du mariage? Doit-on croire que la femme et le mari n'aient plus alors qu'à gagner paisiblement, au milieu des plus douces étreintes et des plus ineffables jouissances, le terme de leur vieillesse? Notre petite Amélia, toute fraîche débarquée sur ce nouveau rivage, jetait un dernier regard de regret et d'adieu à ces tristes et charmantes figures dont le courant ne la séparait pas encore assez pour l'empêcher de voir leurs ombres disparaître dans le lointain.

En l'honneur de la jeune mariée, mistress Sedley voulut faire quelque chose d'extraordinaire. Aussi, après le premier feu de leur entretien, elle quitta un instant mistress George Osborne, et descendit dans les parties inférieures de la maison, où se trouvait une espèce de cuisine, résidence habituelle de M. et mistress Clapp et de miss Flannigan, la servante irlandaise, lorsqu'elle avait lavé la vaisselle et ôté ses papillotes. Mistress Sedley se rendit donc dans ces profondeurs pour faire préparer un thé remarquable par sa magnificence. Chacun exprime sa tendresse à sa façon; la meilleure pour mistress Sedley était de bourrer sa chère Amélia de gâteaux et de salade d'oranges servie dans une coupe de cristal.

Tandis qu'on s'occupait de la confection des susdites friandises dans les parties basses de la maison, Amélia quittait le salon, montait l'escalier et se retrouvait sans savoir trop comment, dans la petite pièce qui lui avait servi de chambre avant son mariage, dans ce même fauteuil où elle avait passé de si longues heures d'angoisses et d'amertume. Elle éprouva le délicieux plaisir que l'on ressent à revoir un vieux camarade. Puis ses pensées l'entraînèrent vers la semaine à peine écoulée, et peu à peu elle revint sur son passé. Rechercher dans le passé les souvenirs heureux, qui contrastent douloureusement avec le présent; gémir sur ses espérances de bonheur évanouies et remplacées par le doute et la souffrance, tel était le sort de cette pauvre et infortunée créature, de cette brebis errante au milieu des luttes et des presses de la _Foire aux Vanités_.

Assise dans son vieux fauteuil, elle se rappelait avec tout son enthousiasme d'autrefois cette image de George, objet de ses confiantes et premières adorations. Fallait-il donc s'avouer maintenant la différence entre la réalité et les traits imaginaires du héros devant lequel elle eût volontiers jadis brûlé de l'encens? Pour réduire à une pareille extrémité la vanité de la femme qui vous aime et qui vous choisit, il faut ordinairement bien des années et bien des trahisons.... Les yeux verts et perçants de Rebecca, son sourire sinistre venaient ensuite remplir d'effroi la craintive Amélia. Elle resta plongée dans le vague de ces méditations, dans ces rêveries mélancoliques, les mêmes où l'avait trouvée l'honnête Irlandaise lorsqu'elle lui apporta la lettre qui contenait les nouvelles protestations de George et sa nouvelle demande en mariage.