Chapter 28
«Non, Emmy, il n'est pas question de tout cela; mes inquiétudes sont pour vous, non pour moi. Les nouvelles que j'ai reçues de mon père sont fort mauvaises. Tous rapports sont rompus entre nous; il me ferme sa porte, il nous livre à la pauvreté. Elle ne me fait point peur, Emmy; mais vous, ma chère femme, comment la supporterez-vous? Tenez et lisez.»
Et il lui présenta la lettre.
Amélia fixait un douloureux et tendre regard sur le héros de ses pensées, grandi encore dans son imagination par la générosité des sentiments qu'il étalait; puis, s'asseyant sur son lit, elle lut la lettre que George lui tendait en se drapant dans une orgueilleuse résignation de martyr. Ses traits prenaient une expression plus calme et plus sereine à mesure qu'elle avançait dans sa lecture. L'idée de partager la pauvreté et les privations de l'objet aimé est loin d'être pénible pour un coeur de femme vivement épris. Amélia plaçait désormais tout son bonheur dans cette pensée; puis, comme à l'ordinaire, elle fut prise d'un remords subit pour cette joie si intempestive, refoulant dans son âme ce bonheur bien innocent, elle dit avec calme:
«Oh George! George! votre excellent coeur doit saigner cruellement de cette rupture avec votre père!
--Ah! bien sûr! fit George avec un air de crucifié.
--Mais sa colère ne pourra tenir contre vous, continua-t-elle. Qui aurait le courage de vous en vouloir longtemps? Il vous pardonnera, cher ami, et, s'il ne le faisait pas, ce serait pour moi un chagrin de toute la vie.
--Je me consolerais facilement des privations de la misère, ma pauvre Emmy, reprit George, mes inquiétudes sont toutes pour vous! Que m'importe à moi la pauvreté? Vanité à part, je possède assez de talents pour faire mon chemin.
--Oh! cela est sûr, dit sa femme persuadée qu'à la fin de la guerre son mari ne pouvait manquer d'être nommé général.
--Mon chemin est donc tout tracé, continua George; mais vous, ma toute belle!... Ah! je ne puis m'accoutumer à cette idée de vous voir privée de vos aises, de ce rang que ma femme était appelée à tenir dans le monde. Penser que vous serez soumise à toutes les fatigues et les souffrances de la vie du soldat. Ah! cette idée m'accable et me tue.»
Emmy, toute joyeuse d'être l'unique objet de la sollicitude de son mari, lui prit les mains, les serra dans les siennes, et, la figure radieuse et souriante, se mit à gazouiller les couplets d'une de ses romances favorites, dont l'héroïne, après avoir reproché à son bien-aimé ses froideurs répétées, finit par lui promettre de raccommoder ses culottes et de lui préparer son grog s'il est fidèle et tendre et s'il ne la délaisse pas.
«D'ailleurs, dit-elle après une pause pendant laquelle elle semblait reprendre tout cet éclat de bonheur et de beauté qui sied si bien à une femme; d'ailleurs, George n'avons-nous pas la somme énorme de deux mille livres?»
George se prit à rire de sa naïveté, et ils descendirent pour aller se mettre à table. Amélia s'appuyait sur le bras de son mari, en fredonnant encore les dernières notes de sa romance; elle avait l'esprit bien plus allègre et bien plus satisfait que les jours précédents.
Le repas, au lieu de traîner comme à l'ordinaire, fut vif et animé. L'esprit de George, s'enflammant à l'idée de la campagne prête à s'ouvrir, avait secoué la première stupeur où l'avait jeté la lettre qui le déshéritait. Dobbin continuait son rôle de beau parleur et divertissait la compagnie par ses bavardages sur l'expédition en Belgique; l'objet principal devait y être les plaisirs, les fêtes et les toilettes.
L'indiscret capitaine racontait que mistress la major O'Dowd était dans tous les embarras de l'emballage; qu'elle avait serré les épaulettes neuves de son mari dans la boîte à thé: qu'elle avait mis sous une double enveloppe de papier gris son fameux turban jaune surmonté d'un oiseau de paradis, et qu'il reposait finalement dans la boîte en fer-blanc dont la destination première était pour le chapeau à cornes du major. Cette brave femme avait la tête perdue de l'effet qu'elle se promettait de faire à Gand à la cour du roi de France, ou à Bruxelles dans les bals de l'armée.
«Gand! Bruxelles! s'écria Amélia avec un tressaillement subit, le régiment a donc reçu son ordre de départ, George? Ah! répondez-moi?»
En même temps une expression d'effroi courait sur cette figure naguère si souriante, et instinctivement Amélia se serrait contre George.
«Ne vous effrayez pas pour si peu, ma chère, dit-il avec un air de bonne humeur. Pour douze heures de traversée, ce n'est pas la peine de vous bouleverser les sens. D'ailleurs, vous viendrez avec nous, Emmy.
--Et moi aussi, je pars, dit Becky à son tour; je fais partie de l'état-major. Je suis la passion du général Tufto; n'est-ce pas Rawdon?»
Rawdon fit ses gros éclats de rire ordinaires. William Dobbin devint tout rouge.
«_Elle_ ne peut nous accompagner, dit-il, songez....»
Il allait ajouter au danger; mais toute sa conversation pendant le dîner n'avait-elle pas eu pour but de prouver qu'il n'y avait rien à craindre? Le silence seul vint à l'aide de sa confusion.
«J'irai avec vous,» dit Amélia d'un ton résolu et impératif.
George, tout fier de sa détermination, demanda à l'aimable assistance si jamais on avait vu pareil grenadier en jupons de femme, et en même temps il assura sa femme qu'elle ferait partie de l'expédition.
«Mistress O'Dowd vous servira de chaperon,» dit-il.
Tant qu'elle avait son mari auprès d'elle, que lui fallait-il de plus? le départ donc n'avait plus rien de pénible. La guerre avec ses dangers apparaissait bien à l'horizon, mais d'ici là, il y avait au moins une distance de plusieurs mois. Cet intervalle permettait à la timide Amélia de goûter une joie aussi pure que si l'on eût déclaré la suspension définitive des hostilités. Dobbin applaudissait du fond du coeur à cet arrangement; car voir Amélia était pour lui le rêve de sa vie; et, dans le secret de son âme, il se sentait heureux d'avoir bientôt à veiller sur elle et à la protéger.
«Si elle était ma femme, pensait-il, elle ne partirait pas.»
Mais George était le maître, et ce n'était point à Dobbin à lui faire la leçon.
Rebecca, passant le bras autour de la taille de son amie, quitta enfin avec elle la table où ces graves affaires venaient d'être mises sur le tapis; les messieurs, excités déjà par la plus folle gaieté, restèrent pour se livrer aux plaisirs de la boisson et faire la chronique scandaleuse du prochain.
Dans le cours de la soirée, Rawdon reçut un billet tout confidentiel de sa femme, qu'il froissa et brûla sur-le-champ à la bougie. Nous avons heureusement pu le lire par-dessus l'épaule de Rebecca; et nous en faisons profiter nos lecteurs:
«Grandes nouvelles, écrivait-elle, mistress Bute est partie! Tâchez de vous faire donner ce soir votre argent par Cupidon, demain il sera en route selon toute probabilité. N'oubliez pas surtout ce dernier point. R.»
Aussi, au moment où ces messieurs se disposaient à passer dans l'appartement des dames, pour y prendre le café, Rawdon tira Osborne par le bras et lui dit, de son air le plus gracieux:
«Ah ça, mon cher, si cela ne vous faisait rien, je vous prierais de me donner cette petite bagatelle que vous savez.»
Cela faisait bien quelque chose à Osborne, mais néanmoins il lui remit une liasse de bank-notes qu'il tira de son portefeuille, et quelques billets à une semaine d'échéance pour compléter la somme.
Cette affaire terminée, George, Joe et Dobbin s'assemblèrent en grand conseil de guerre, au milieu de la fumée des cigares, et on arrêta que le lendemain on plierait ses tentes pour se mettre en marche sur Londres, dans la voiture découverte de Joe. Joe eût peut-être mieux aimé attendre à Brighton le départ de Rawdon Crawley; mais Dobbin et George le forcèrent à se ranger à leur avis. Avec sa royale gracieuseté, il consentit à les ramener à Londres dans son équipage, et commanda quatre chevaux de poste: un homme comme lui ne pouvait pas moins faire. Le lendemain, après déjeuner, leur départ eut lieu avec une pompe toute seigneuriale.
Ce jour-là, Amélia se leva de bonne heure, et fit ses paquets avec une prestesse merveilleuse. Quant à Osborne, il resta au lit, gémissant de la voir manquer du secours d'une femme de chambre. La pauvre enfant ne se sentait pas d'aise d'avoir pu ainsi se suffire à elle-même. Mais un sentiment pénible et vague torturait encore son âme à l'occasion de Rebecca. Qui ne connaît la jalousie féminine? Et, malgré les tendres embrassements du départ, nous pouvons affirmer que parmi les vertus de son sexe, Amélia possédait celle-là au suprême degré.
À côté de ces personnages dont nous venons de partager les allées et venues, n'oublions pas certains autres de nos vieux amis qui se trouvent aussi à Brighton. Miss Crawley, par exemple, et tout le cortége attaché à sa personne.
Quelques maisons à peine séparaient Rebecca et son mari de celle où miss Crawley était venue loger ses infirmités et son ennui. Malgré ce voisinage, la porte de la vieille dame leur était rigoureusement fermée; la consigne était la même qu'à Londres. Aussi longtemps que mistress Bute Crawley resta auprès de sa belle-soeur, elle eut soin d'épargner à sa très-chère Mathilde les émotions d'une entrevue avec son neveu. Quand la vieille demoiselle faisait sa promenade en voiture, la fidèle mistress Bute était toujours à côté d'elle. Quand miss Crawley allait prendre l'air dans son fauteuil roulant, mistress Bute marchait à sa droite, tandis que l'honnête Briggs soutenait l'aile gauche. Rencontrait-on par hasard Rawdon et sa femme, en dépit des coups de chapeau respectueux et persévérants du capitaine, l'escorte de miss Crawley passait près de lui avec une indifférence si glaciale et si dédaigneuse, qu'il ne restait plus à Rawdon qu'à s'arracher les cheveux ou à se casser la tête contre les murs.
«Pour ce que nous faisons ici, répétait souvent le capitaine Rawdon, d'un air mortifié, nous serions aussi bien à Londres.
--Un bon hôtel à Brighton vaut toujours mieux que la prison de dette à Chancery-Lane, répondait sa femme toujours en belle humeur. Pensez-donc aux deux aides-de-camp de M. Moses, l'officier du shériff qui, toute une semaine, nous ont fait l'honneur de monter la garde à notre porte. La société dans laquelle nous vivons ici est insipide, j'en conviens. Mais Rawdon, mon cher, M. Joe et le capitaine Cupidon sont encore préférables aux acolytes de M. Moses.
--Si quelque chose m'étonne, continua Rawdon en proie à un sombre désespoir, c'est qu'ils ne m'aient pas relancé jusqu'ici avec leurs mandats.
--Eh bien après, n'aurions-nous pas encore trouvé la manière de leur glisser dans la main, dit l'intrépide Becky, en insistant sur les avantages et les profits qu'ils avaient retirés de leur rencontre avec Joe et Osborne, ce renouvellement d'amitié n'était-il pas venu fort à propos leur procurer un peu d'argent comptant?
--Ce sera tout juste de quoi payer la note de l'hôtelier, grommela le Horse-Guard.
--À quoi bon le payer?» répondit son interlocutrice, qui ne restait jamais court.
Le valet de Rawdon, à l'instigation des maîtres, était resté en échange de bons procédés avec le personnel mâle au service de miss Crawley. Il avait ordre de payer à boire au cocher toutes les fois qu'il le rencontrait, et c'est par là que le jeune couple était mis au courant des faits et gestes de la chère tante. Rebecca, de plus, avait eu l'heureuse idée de se sentir indisposée afin d'appeler auprès d'elle le même apothicaire qui donnait ses soins à miss Crawley. Les informations leur arrivaient de la sorte assez complètes et assez régulières. L'attitude hostile de miss Briggs contre Rawdon et sa femme était plutôt apparente que réelle. Au fond du coeur elle penchait pour l'indulgence et le pardon. Son aversion pour Rebecca avait disparu avec ses motifs de jalousie; elle ne se rappelait plus que l'inaltérable bonne humeur et les délicieuses plaisanteries de son ancienne rivale. En résumé, toute la maison de miss Crawley, à commencer par elle et mistress Firkin, la femme de chambre, murmurait en secret du despotisme et des envahissements de l'omnipotente mistress Bute.
En toute circonstance, cette digne mais impérieuse matrone voulait pousser trop loin ses avantages et abusait sans pitié de ses succès. Quelques semaines lui avaient suffi pour réduire la malade à une obéissance passive pour ses moindres volontés. Miss Crawley n'osait même plus se plaindre à Briggs et à Firkin de son état d'asservissement. Mistress Bute mesurait avec un infatigable dévouement les verres de vin que miss Crawley était autorisée à boire chaque jour; ce contrôle était fort à charge à Firkin et au sommelier, qui perdaient ainsi jusqu'à leurs droits sur la bouteille de Xérès. Mistress Bute faisait même aux gens de l'office leur part de ris de veau, de gelées et de volailles. Le matin, à midi et le soir, elle arrivait auprès de miss Crawley avec les abominables médecines prescrites par le docteur, et la patiente avait fini par les avaler avec une si touchante soumission, que Firkin disait:
«À voir ma pauvre maîtresse prendre ses drogues, ne dirait-on pas un agneau?»
C'était encore mistress Bute qui décidait si la promenade se ferait en voiture ou dans le fauteuil roulant. En un mot, une jeune mère n'est pas plus attentive à dorloter son premier-né. La patiente avait-elle des velléités de résistance, suppliait-elle pour un morceau de plus à dîner, ou une médecine de moins à prendre, aussitôt sa garde-malade la menaçait de mort subite, et miss Crawley se rendait à une logique si pressante.
«Il ne lui reste pas une étincelle de vie, disait un jour Firkin à Briggs, voilà trois semaines qu'elle ne m'a appelée vieille bête!»
Mistress Bute lui faisait déjà des ouvertures pour congédier l'honnête Firkin, M. Bowls, le gros sommelier, enfin Briggs elle-même, afin de substituer ses filles à tous ces mercenaires, et de préparer la pauvre malade à sa translation à Crawley-la-Reine. Mais hélas! un funeste accident vint tout à coup détruire ses projets et l'enlever aux devoirs dont elle s'acquittait avec un zèle si désintéressé. Le révérend Bute Crawley, son mari, en revenant un soir à cheval, avait fait une chute et s'était fracturé le col du fémur. La fièvre s'était déclarée avec tous les symptômes de l'inflammation, et mistress Bute Crawley avait été forcée de quitter le chevet de sa belle-soeur pour courir à celui de son mari. Ce n'était pas toutefois sans avoir promis, avant son départ, de revenir auprès de sa chère amie aussitôt après le rétablissement de Bute. Elle avait laissé aux domestiques les instructions les plus pressantes sur les soins à donner à leur maîtresse; mais à peine la voiture de Southampton avait-elle fait quelques tours de roue, qu'une jubilation universelle régna dans la maison de miss Crawley. On y respirait plus à l'aise; depuis longtemps on n'y avait joui d'une aussi grande liberté. Ce jour même, Bowls déboucha, sans crainte de surprise, une bouteille de Xérès pour lui et mistress Firkin; ce soir-là, miss Crawley et Briggs remplacèrent par la partie de piquet la lecture fastidieuse et monotone des sermons de Porteus. C'était comme dans les contes de fées où, d'un coup de baguette, il s'opère une heureuse et paisible révolution dès que le mauvais génie est mis en fuite.
Deux ou trois fois par semaine, miss Briggs allait de grand matin prendre ses ébats à la mer et se transformer en océanide sous la robe de flanelle et le bonnet de toile cirée. Rebecca était, comme nous l'avons vu, au fait de ses habitudes, et sans réaliser contre Briggs sa conspiration aquatique et à l'aide d'un plongeon lui chatouiller la plante des pieds, elle résolut de dresser une embuscade et d'attaquer Briggs au sortir du bain, alors que toute fraîche et ragaillardie par ses ablutions, elle se trouverait en belle humeur.
Becky fut de très-bonne heure sur pied le lendemain, et apportant le télescope sur le balcon qui faisait face à la mer, elle le braqua dans la direction des baraques de baigneurs. Elle put voir de la sorte Briggs arriver, entrer dans sa cabine et se mettre à l'eau; et elle était à son poste, sur le rivage, épiant sa proie, lorsque l'océanide sortit de sa cabine et s'avança sur les galets. Il y aurait eu de quoi faire un charmant tableau de genre avec la plage et la troupe de baigneuses sur le premier plan, et dans le lointain une chaîne de rochers et de maisons étincelant aux premiers feux du soleil. Rebecca avait paré sa figure de son plus tendre et de son plus aimable sourire; elle tendit à Briggs sa petite main blanche en allant au-devant d'elle. Briggs pouvait-elle repousser cette démonstration amicale.
«Ah! miss Sh.... mistress Crawley,» fit-elle.
Mistress Crawley lui prit la main, la serra contre son coeur, puis, comme si elle eût cédé à l'entraînement de son émotion, elle jeta ses bras autour du cou de Briggs et l'embrassa avec une effusion pleine d'une apparente sincérité.
«Ah! ma bien bonne amie,» dit-elle d'un ton si naturel que Briggs se mit incontinent à fondre en larmes, et que la fille des bains en fut attendrie.
Rebecca obtint sans peine de Briggs de longues et délicieuses confidences. Briggs raconta et commenta tous les événements accomplis chez miss Crawley, depuis la disparition subite de Becky jusqu'au présent jour; elle couronna son récit par les détails de la retraite si inattendue et si désirée de mistress Bute. Les symptômes de la maladie de miss Crawley, les moindres circonstances de son traitement médical furent exposés par cette honnête fille avec l'ampleur et la complaisance que les femmes mettent toujours à s'étendre sur cette matière. C'est toujours avec un nouveau plaisir qu'elles causent entre elles de leurs malaises et de leur docteur. Briggs suivit, en cette occasion, l'exemple des personnes de son sexe, et Rebecca ne s'en plaignit point; elle ne pouvait assez répéter combien elle était heureuse de penser que l'excellente Briggs, la fidèle Firkin étaient restées auprès de leur bienfaitrice pour la soulager dans ses souffrances. La Providence avait droit pour ce seul motif à ses plus vives actions de grâce.
Alors Rebecca, revenant sur sa conduite, lui faisait voir comment, malgré les apparences, sa faute était cependant bien naturelle et bien excusable. Pouvait-elle refuser sa main à l'homme qui avait trouvé le chemin de son coeur? Pour toute réponse, la sensible Briggs éleva les yeux au ciel, poussa un soupir de sympathie, car elle aussi avait autrefois connu ces tendresses de coeur: Rebecca, en somme, n'était donc pas bien criminelle.
«Ah! je n'oublierai jamais, disait cette dernière, que miss Crawley a donné asile à l'orpheline délaissée; non, non, bien qu'elle m'ait bannie de sa présence, jamais je ne cesserai de l'aimer; ma vie est à elle; sur un signe de sa part, je suis prête à lui en faire le sacrifice. Comme ma bienfaitrice, comme la tante de mon bien-aimé Rawdon, chère miss Briggs, miss Crawley domine dans ma tendresse et ma vénération mes sentiments pour toute autre femme; immédiatement après elle, mes affections s'adressent aux personnes qui lui donnent tant de preuves de fidélité.»
Il n'y avait que cette astucieuse et intrigante mistress Bute pour traiter, comme elle l'avait fait, les coeurs dévoués à cette chère demoiselle.
«Tenez, continua Rebecca, mon Rawdon, qui est si bon, malgré la rudesse et la brusquerie de ses manières, m'a dit mille fois les larmes aux yeux qu'il bénissait le ciel d'avoir mis auprès de sa chère tante deux femmes, deux anges, comme l'excellente et dévouée Firkin, comme l'admirable miss Briggs.»
Dans le cas où, à l'aide de ses menées ténébreuses, l'abominable mistress Bute, suivant les craintes encore trop bien fondées de Rebecca, parviendrait à écarter tous ceux qui avaient la confiance de miss Crawley pour faire de cette pauvre femme la pâture des harpies du presbytère, Rebecca priait miss Briggs de se souvenir que sa maison, toute modeste qu'elle était, serait toujours ouverte pour elle.
«Chère amie, s'écriait-elle dans un transport d'enthousiasme, il est des coeurs pour lesquels le souvenir d'un bienfait est éternel! Toutes les femmes ne sont pas des Bute Crawley! Mais après tout, dois-je me plaindre d'elle, dois-je me plaindre d'avoir été l'instrument et la victime de ses artifices, puisque sans elle je ne serais point devenue la femme de Rawdon?»
Alors Rebecca découvrit à Briggs les ruses et les fourberies de mistress Bute à Crawley-la-Reine; jusqu'alors elle n'avait pu saisir les fils cachés de sa conduite; mais les événements actuels les lui faisaient toucher du doigt, après avoir par mille artifices allumé une flamme réciproque, après avoir fait tomber deux innocents dans les filets qu'elle leur avait préparée, mistress Bute les avait conduits par l'amour et le mariage à la ruine la plus complète.
C'était d'une vérité palpable, et tous ces stratagèmes sautaient aux yeux de miss Briggs. Dans le mariage de Rawdon et de Rebecca, mistress Bute était la grande, l'unique coupable. Mais en reconnaissant Becky pour une victime bien innocente des embûches de mistress Bute, miss Briggs ne pouvait dissimuler à son amie son peu d'espoir de voir les affections de miss Crawley se ranimer en faveur de Rebecca, et l'éloignement de la vieille fille à pardonner à son neveu ce mariage inconsidéré.
Sous ce rapport, Rebecca ne partageait point les idées de la demoiselle de compagnie, et conservait bon courage. Miss Crawley refusait quant à présent tout pardon: soit; mais tôt ou tard elle finirait par se radoucir. Et d'ailleurs, d'autre part, qu'y avait-il entre Rawdon et le titre de baronnet? Le maladif et souffreteux Pitt Crawley. Quelle faculté de médecine aurait osé répondre de lui! Avoir mis au grand jour les ténébreuses menées de mistress Bute, avoir attiré sur elle les soupçons était une douce satisfaction pour Rebecca, et cette manoeuvre ne pouvait d'ailleurs que tourner à l'avantage de Rawdon. Rebecca, après une heure de causeries intimes avec miss Briggs, ralliée désormais à sa cause, la quitta au milieu des plus tendres protestations d'amitié, et parfaitement convaincue que dans une heure au plus tard, miss Crawley saurait par le menu tout ce qui venait de se dire.
Après cette entrevue, Rebecca retourna en toute hâte à son hôtel. Déjà la société des jours précédents s'y trouvait réunie pour un déjeuner d'adieu. À voir Rebecca et Amélia étroitement embrassées au moment de la séparation, on aurait dit deux soeurs tendrement unies. Mistress Crawley tira grand parti de son mouchoir pour les effets dramatiques; elle se suspendit au cou de son amie comme si elle n'avait plus dû la revoir, et de sa fenêtre, tandis que la voiture s'éloignait, elle agita son mouchoir qui, du reste, était parfaitement sec. Après cette petite pantomime, elle vint reprendre sa place à table, et mangea de très-bon appétit pour une femme émue. Tout en épluchant ses sauterelles, elle instruisit Rawdon du résultat de sa promenade matinale. Ses espérances étaient en hausse; elle fit partager sa manière de voir à son mari: c'était en général l'habitude, et, soit que ses opinions fussent tristes ou gaies, son mari finissait toujours par voir comme elle.
«Allez, lui dit-elle, mon cher ami, vous mettre à ce pupitre, et écrivez-moi une jolie petite lettre pour miss Crawley, où vous lui ferez comprendre que vous êtes un brave garçon et autres choses sur le même ton.»
Rawdon s'assit et écrivit fort couramment:
«Brighton, jeudi. «Ma chère tante....»
Mais ici s'arrêta tout court la verve imaginative du brillant officier. Il rongea le bout de sa plume en regardant la figure de sa femme, et elle ne put s'empêcher de rire à la mine piteuse qu'il faisait. Alors, se promenant en long et en large les mains derrière le dos, elle lui dicta la lettre suivante:
«Avant de quitter mon pays et de partir pour une guerre qui pourra m'être fatale....»