Chapter 27
Ce billet, apporté par le même messager chargé la veille de l'invitation à dîner pour Chopper, alarma beaucoup ce digne employé. Le billet était à son adresse, et, en déchirant l'enveloppe, il tremblait d'y voir remis le dîner pour lequel il avait fait de si grands frais de toilette; il éprouva un grand soulagement en s'assurant que ce pli n'avait d'autre objet que de lui rappeler le rendez-vous qu'il n'avait pas oublié.
«Je vous attends à cinq heures et demie,» lui écrivait le capitaine Dobbin.
Chopper était sans doute fort attaché à son patron; mais, que voulez-vous! un bon dîner passait pour lui avant toute autre considération.
La communication du général à Dobbin n'avait rien de confidentiel. Celui-ci se trouvait donc parfaitement autorisé à la répéter aux autres officiers qu'il pourrait rencontrer dans le cours de ses pérégrinations. Le premier qui s'offrit à lui fut le jeune enseigne Stubble qui, n'écoutant que son ardeur belliqueuse, alla sur-le-champ choisir une épée neuve chez l'armurier. Cet officier avait dix-sept ans environ, soixante-six pouces de haut et une constitution déjà débilitée par l'abus prématuré du brandy et de l'eau, mais du reste un courage indomptable et un coeur de lion. Il pesa, plia, essaya la lame, avec laquelle il pensait tailler des croupières aux Français, faisant des _hop là!_ et frappant de son petit pied avec une énergie furibonde. Il porta deux ou trois bottes au capitaine Dobbin, qui les para en riant avec sa canne de bambou.
M. Stubble, à en juger par sa haute stature et sa maigreur, avait sa place marquée parmi les voltigeurs. L'enseigne Spooney, au contraire, un gros et gras garçon, était du nombre des grenadiers du capitaine Dobbin. Ce dernier s'occupait à essayer un gros chapeau à poils tout neuf, sous lequel il avait l'air bien plus farouche que ne le comportait son âge. Ces deux jeunes gens s'étaient rendus chez Slaughter, où, après avoir ordonné un dîner splendide, ils se mirent à écrire des lettres pour consoler leurs excellents parents. Dans ces lettres, il y avait beaucoup de sentiment, beaucoup de tendresse, un peu d'esprit et des fautes d'orthographe. À cette époque, que de coeurs, en Angleterre, palpitaient d'inquiétude et de crainte! Plus d'une mère dans la solitude secrète du foyer se livrait aux larmes et à la prière.
Le jeune Stubble, à l'une des tables du café de Slaughter, était dans le feu de la composition; les larmes lui coulant le long du nez finissaient par inonder son papier: le pauvre garçon pensait à sa mère que peut-être il ne reverrait plus. Dobbin, de son côté, se disposa à écrire une lettre à George Osborne, puis il changea d'avis et ferma son portefeuille.
«À quoi bon? dit-il, laissons-leur encore une nuit de calme et de bonheur. J'irai voir demain mes parents de grand matin, et puis je partirai dans la journée pour Brighton.»
Cette résolution prise, il se leva et, se dirigeant vers Stubble, il lui posa la main sur l'épaule; il dit à son jeune camarade qu'il devrait renoncer au brandy et à l'eau, et qu'alors il deviendrait un bon soldat comme il avait été jusqu'ici un loyal et excellent garçon. Les yeux du jeune Stubble brillèrent de reconnaissance pour ces paroles bienveillantes. Au régiment, Dobbin était l'objet de la plus haute considération; on le tenait pour l'officier le plus habile et le mieux entendu.
«M. Dobbin, dit-il en essuyant une larme du revers de sa main, voilà précisément ce que j'étais en train de _lui_ promettre quand vous m'avez frappé sur l'épaule. C'est que, voyez-vous, capitaine, _elle_ est _diablement_ bonne pour moi.»
Les cascades se remirent alors à couler de plus belle, et nous n'oserions pas affirmer que les yeux du tendre Dobbin ne finirent pas aussi par s'humecter.
Les deux enseignes, le capitaine et M. Chopper dînèrent à la même table, dans le même cabinet. Chopper remit à Dobbin une lettre de la part de M. Osborne. Celui-ci présentait brièvement ses compliments au capitaine Dobbin, et le priait de faire parvenir la lettre incluse au capitaine George Osborne. Chopper n'en savait pas plus long. Il donna quelques indications sur la manière d'être de M. Osborne, parla de son entrevue avec son homme d'affaires, de sa politesse inaccoutumée avec tout le monde, et se perdit en commentaires et en conjectures. À chaque verre il devenait de plus en plus confus et finit par n'être plus du tout intelligible. Enfin, à une heure avancée, le capitaine Dobbin fit entrer son convive dans un fiacre. M. Chopper se trouvait dans un état de titubation complète et jurait au milieu de hoquets redoublés, qu'il était l'ami du capitaine, à la vie, à la mort.
Ainsi que nous l'avons vu, le capitaine Dobbin, en prenant congé de miss Osborne, lui avait demandé la permission de se présenter de nouveau. Le jour suivant, cette jeune demoiselle passa plusieurs heures à l'attendre, et Dobbin ne vint pas. Peut-être, s'il eût fait cette visite, s'il eût adressé la question pour laquelle elle tenait sa réponse toute prête, peut-être alors, disons-nous, prenant en main la cause de son frère, miss Jane eût-elle réussi à réconcilier George avec un père irrité. Mais son attente fut aussi vaine que celle de ma soeur Anne. Dobbin avait à mettre en règle ses propres affaires; il avait à consoler ses parents, puis à s'embarquer sur _l'Éclair_ pour aller retrouver ses amis à Brighton.
Dans la journée, miss Osborne entendit son père donner l'ordre de fermer la porte à cet intrigant de capitaine Dobbin, qui se mêlait de tout ce qui ne le regardait pas. Cette parole fit tomber les secrètes espérances de la demoiselle.
M. Frédérick Bullock, d'une exactitude scrupuleuse, se montra fort tendre pour Maria, fort empressé pour l'infortuné père. M. Osborne répétait bien haut qu'il se sentait bien plus à son aise; mais les moyens qu'il avait pris pour cela paraissaient manquer complétement leur but, et il était visiblement affecté des événements accomplis dans le cours des deux derniers jours.
CHAPITRE XXV.
Où nos principaux personnages se décident à quitter Brighton.
Dès son arrivée à Brighton, Dobbin fut conduit auprès des dames, à l'hôtel de _la Marine_. Jamais ce jeune officier ne se montra si jovial et si causeur, tant il faisait chaque jour de progrès dans l'art profond d'une hypocrite diplomatie. Il ne laissa rien paraître des sentiments qui l'agitaient pour mieux étudier mistress George Osborne dans sa nouvelle condition. Il ne voulait pas non plus qu'on pût s'apercevoir des appréhensions et des craintes que lui donnaient les mauvaises nouvelles dont il était porteur, et qui n'auraient pas manqué d'avoir sur Amélia le plus mauvais effet.
«Mon opinion, mon cher George, avait-il dit à ce dernier, mon opinion est que l'empereur des Français va nous tomber sur les bras, infanterie et cavalerie, avant trois semaines d'ici, et qu'entre le duc et lui il va y avoir une danse auprès de laquelle les guerres de la Péninsule ne sont que des jeux d'enfants. Mais c'est inutile à dire à mistress Osborne, savez-vous bien? Après tout, nous pourrions bien être dispensés de mettre la main à la pâte, et alors notre promenade en Belgique se terminerait par une simple occupation militaire. C'est une opinion, du reste, assez généralement répandue, et c'est à Bruxelles une procession de beau monde et de dames à la mode.»
Il fut, en conséquence, arrêté entre les deux amis que l'expédition de l'armée anglaise en Belgique serait présentée à Amélia sous les couleurs les plus rassurantes.
Les conjurés d'accord, l'hypocrite Dobbin s'avança vers mistress George Osborne avec un air de complet contentement; il lui commença deux ou trois compliments sur les joies matrimoniales, et resta en chemin d'une façon assez gauche, nous devons l'avouer, malgré l'estime que nous avons pour notre ami.
La conversation tomba ensuite sur Brighton, l'air de la mer, les plaisirs de l'endroit, les beautés de la route, la douceur des coussins et la rapidité des chevaux de _l'Éclair_. Amélia ouvrait de grands yeux; Rebecca paraissait beaucoup se divertir et observait le capitaine comme tous ceux avec qui elle se trouvait en rapport.
La petite Amélia, pour le dire en passant, n'avait pas ce qu'on appelle des regards prévenus pour l'ami de son mari, le capitaine Dobbin. Il bégayait, était un peu bonasse, un peu timide, fort emprunté et fort maladroit. Elle lui savait gré de son attachement pour George, sans toutefois lui en faire un trop grand mérite; d'ailleurs, qu'y avait-il d'étonnant qu'on aimât George, si bon, si généreux? et ne faisait-il pas beaucoup pour son camarade en lui accordant son amitié? Plus d'une fois, George s'était amusé devant elle à contrefaire le bégayement et la tournure maladroite de Dobbin. Toutefois, George ne parlait des qualités de son ami qu'avec le ton de la plus profonde estime. Dans les premières joies de son amour, pendant ses jours de triomphe, Amélia, se laissant tromper à l'écorce grossière du capitaine, faisait assez bon marché de l'honnête William. Le pauvre garçon savait parfaitement à quoi s'en tenir, et se soumettait sans murmure à son sort. Un temps devait venir où, connaissant mieux Dobbin, elle changerait de sentiments à son égard. Mais ce temps était encore bien éloigné.
Le capitaine Dobbin avait à peine passé deux heures avec ces dames, que Rebecca était déjà maîtresse de son secret. Elle éprouvait pour lui un sentiment de répulsion instinctive, de défiance secrète, et, de son côté, Dobbin n'avait pas conçu pour elle de grandes sympathies. Il était trop honnête pour se laisser prendre aux artifices et aux cajoleries de l'enchanteresse, et il ne lui restait plus alors à son endroit qu'une aversion bien marquée. Rebecca, supérieure à toutes les autres faiblesses de son sexe, n'avait pas su s'affranchir de ces inspirations jalouses qui sont un élément de la nature féminine, et elle en voulait beaucoup au capitaine de ses préférences pour Amélia. Mais, malgré ses froissements intérieurs, elle affectait envers lui des manières pleines d'égard et de cordialité. Un ami des Osborne, de ses chers bienfaiteurs! Elle parlait bien haut de sa vive affection pour lui, et rappelait tous les détails de la nuit du Vauxhall, quitte à en faire des gorges chaudes tout en s'habillant avec son amie pour le dîner. Rawdon Crawley daignait à peine faire attention à Dobbin; c'était pour lui un gros bêta, bonne pâte d'homme au demeurant, mais dont l'ébauche était restée inachevée. Jos prenait avec lui des airs majestueux et protecteurs.
Lorsque George et Dobbin se trouvèrent seuls dans la chambre de ce dernier, Dobbin tira de son nécessaire la lettre que M. Osborne lui avait fait remettre pour son fils.
«Ce n'est pas là l'écriture de mon père,» s'écria George tout alarmé.
Il ne disait que trop vrai. La lettre était de l'homme d'affaires de M. Osborne. En voici le contenu:
«Bedford-Row, 7 mai 1815. «Monsieur,
«Je suis chargé par M. Osborne de vous informer qu'il reste inébranlable dans ses résolutions antérieures. Aussi, par suite du mariage que vous venez de contracter, il cesse de vous considérer dorénavant comme membre de sa famille. Sa détermination est définitive et formelle.
Bien que les sommes dépensées à votre profit, pendant votre minorité, et les billets à vue que vous ne lui avez pas ménagés dans le cours de ces dernières années, dépassent de beaucoup le montant de la somme à laquelle vous avez droit, à savoir, le tiers de la fortune de feu Mrs. Osborne, fortune au partage de laquelle, par le décès de ladite dame, vous avez été appelé en concurrence avec miss Jane Osborne et miss Maria Frances Osborne, M. Osborne m'a chargé cependant de vous informer qu'il renonce à toute reprise sur vos biens, et que la somme de 2000 liv. en 4 pour 100 valeur courante et formant le tiers des 6000 liv. qui constituent la fortune de votre mère, vous sera payée sur quittance, à vous ou à votre chargé d'affaires.
«Votre très-obéissant serviteur, «HIGGS.»
«_P.S._ M. Osborne me prie de vous donner, pour la dernière fois, avis qu'il ne recevra aucun message, lettre ou communication de votre part sur ce sujet, pas plus que sur aucun autre.»
«Voilà comme vous avez arrangé mes affaires, dit George en lançant à Dobbin un regard fulminant. Tenez, lisez Dobbin.»
Et il lui mit brusquement sous le nez la lettre de son père.
«Il ne me reste d'autre parti à prendre que de mendier. Beau résultat de ma stupidité chevaleresque! Aussi qui diable nous poussait tant d'en finir? Nous pouvions attendre la fin de la guerre; une balle m'aurait tiré d'embarras, comme c'est encore la plus sûre ressource qui me reste; Emmy sera bien avancée quand elle se trouvera veuve d'un mendiant. Vous avez fait là un beau coup; je vous conseille de vous en vanter; mais vous n'avez eu ni repos ni cesse avant d'avoir consommé à la fois ma ruine et mon mariage. Que faire maintenant, avec mes deux mille livres sterlings? Dans deux ans j'en aurai vu la fin. Depuis que nous sommes ici, Crawley m'a gagné aux cartes et au billard plus de 450 liv. Soyez tranquille, je vous chargerai de mes affaires à l'avenir!
--Le fait est que la situation est difficile, répondit Dobbin, dont la pâleur avait augmenté à mesure qu'il avançait dans la lecture de la lettre; et, comme vous dites, j'y entre bien pour quelque chose. Mais malgré cela, il y a encore des gens qui voudraient se mettre à votre place, reprit-il avec un amer sourire. Croyez-vous que le régiment compte beaucoup de capitaines avec deux mille livres à leur disposition? Tâchez de vous suffire avec votre paye, jusqu'à ce que votre père se rabatte un peu de sa sévérité, et si une balle vous emporte, vous laisserez encore une rente de cent livres à votre femme.
--Croyez-vous donc que ma paye et cent livres de rente puissent suffire à mes habitudes, s'écria George exaspéré. Vous avez perdu la tête Dobbin, cent livres pour tenir mon rang dans le monde, allons donc, c'est une plaisanterie. D'abord, il m'est impossible de rien changer à mes habitudes. Je ne puis me passer de mes aises; on ne m'a pas élevé à manger à la gamelle comme Mac Whirter, ou à me nourrir de pommes de terre comme le vieil O'Dowd. Voudriez-vous aussi voir ma femme faire la lessive du soldat ou monter dans la charrette des bagages?
--C'est bien, c'est bien, dit Dobbin avec une parfaite égalité d'humeur, nous nous arrangerons pour lui procurer une meilleure voiture. Il faut, pour le moment, vous résigner au rôle de prince détrôné, George, mon garçon; attendez avec patience la fin de l'orage. Ce ne sera pas bien long à passer. Que votre nom soit seulement dans la Gazette, et je vous promets que le vieux papa se relâchera de sa sévérité.
--Dans la Gazette! répondit George, et à quel titre, je vous prie? parmi les morts et les blessés? et l'un des premiers très-probablement.
--Allons, allons, répliqua Dobbin, il sera assez temps de se lamenter quand les choses seront venues. D'ailleurs, vous savez, George, je possède quelque bien et me sens peu de dispositions matrimoniales, eh bien, je n'oublierai pas mon filleul dans mon testament,» continua-t-il avec un sourire.
La dispute en resta là, comme cela ne manquait jamais entre Osborne et son ami. Osborne s'en alla en disant qu'il n'y avait pas moyen de se fâcher avec Dobbin. Il fut même assez généreux pour ne plus lui en vouloir de la mauvaise querelle qu'il lui avait cherchée.
«Je dis Becky.... criait Rawdon Crawley de son cabinet de toilette à sa femme qui, dans sa chambre, mettait la dernière main à sa toilette pour le dîner.
--Quoi?» reprit Becky d'une voix perçante, tout en jetant un coup d'oeil à sa glace par-dessus son épaule.
Elle avait mis la robe blanche la plus délicieuse et la plus fraîche qu'on pût voir. Avec ses épaules nues, son petit collier, sa ceinture bleu clair, on l'eût prise pour la déesse de l'Innocence entourée d'une auréole de bonheur.
«Je dis, que deviendra mistress Osborne quand Osborne partira avec le régiment? reprit Crawley sur le seuil de la chambre. Armé de deux brosses impitoyables, il chassait ses mèches rebelles sur le devant de sa tête, tout en admirant sa charmante femme à travers les broussailles de sa chevelure.
--Ses yeux vont se changer en fontaine, dit Becky. Déjà à plusieurs reprises elle m'a étourdie de ses jérémiades à ce sujet.
--Et vous, vous en prenez à votre aise, il me semble, dit Rawdon à moitié fâché du ton indifférent de sa femme.
--Allons, mauvaise tête! répliqua Becky, vous savez bien que je vous accompagne. C'est fort différent pour _nous autres_, qui faisons partie de l'état-major du général Tufto. Nous n'avons rien à démêler avec les fantassins, ajouta-t-elle, rejetant sa tête en arrière d'un air tout à la fois si comique et si séducteur que son mari ne put l'empêcher de l'embrasser.
--Rawdon, mon cher.... pensez-y.... il ne serait pas mal.... d'avoir votre argent de Cupidon avant qu'il parte,» continua Becky en lui lançant un coup d'oeil meurtrier.
C'était George Osborne qu'elle décorait ainsi du nom de Cupidon. Déjà plusieurs fois elle lui avait fait compliment de sa bonne mine, et ne manquait jamais de se mettre à côté de lui quand il venait le soir faire sa partie d'écarté avec Rawdon.
Elle le traitait de dissipateur, de prodigue, le menaçait d'instruire Emmy de ses inclinations perverses, de ses détestables habitudes; prenant ses petits airs de charmante coquetterie, elle lui apportait un cigare et l'allumait elle-même sachant d'avance les résultats de cette tactique par l'expérience qu'elle en avait faite autrefois sur Rawdon Crawley. Quant à Osborne, il la trouvait gaie, vive, espiègle, distinguée, ravissante en un mot. Dans leurs promenades, dans leurs dîners intimes, les hommages, les applaudissements étaient pour Becky, et la pauvre Emmy était condamnée au silence et à l'abandon. Mistress Crawley bavardait avec Osborne; Rawdon et Jos, quand ce dernier eut rejoint nos deux ménages, vidaient les bouteilles sans prononcer une seule parole. Qui se serait alors occupé de la pauvre Amélia?
En présence de son amie, Amélia en était venue à douter du pouvoir de ses charmes. L'esprit, l'entrain, les attraits de Rebecca lui causaient un trouble inexprimable. À peine une semaine de mariage écoulée et George souffrait déjà de l'ennui et recherchait une autre société que la sienne! En vérité, l'avenir n'avait-il pas de quoi exciter son effroi?
«Comment, se disait-elle à elle-même, pourrait-il trouver quelque plaisir avec moi, pauvre et humble créature, lui si aimable, si séduisant! Déjà quelle générosité de sa part de m'avoir épousée, d'avoir renoncé à tout pour se mettre à mes pieds! Mon devoir me disait de refuser ce sacrifice, mais je n'en ai pas eu le courage; mon devoir me disait de rester auprès de mon père pour prendre soin de sa douleur et de ses vieux jours, et je ne l'ai point écouté!»
Troublée alors avec quelque raison par la voix accusatrice de sa conscience, elle se souvint pour la première fois de l'abandon où elle avait laissé ses parents et se mit à rougir de honte.
«Ah! continua-t-elle alors, mon égoïsme est bien coupable de m'avoir fait ainsi oublier leurs chagrins, bien coupable d'avoir forcé George à m'épouser! Je le reconnais, je ne suis pas digne de lui; sans moi il eût trouvé le bonheur.... et pourtant j'ai fait tous mes efforts pour lui rendre sa liberté.»
Combien n'est-elle pas à plaindre la pauvre petite mariée qui, après sept jours au plus de mariage, se surprend au milieu de ces douloureuses pensées et de ces tristes aveux. Tel était pourtant le supplice qu'endurait Amélia!
La veille de l'arrivée de Dobbin, par une soirée tiède et embaumée d'une belle journée de mai, on avait laissé ouverte la fenêtre du balcon. George et mistress Crawley, appuyés sur la balustrade, contemplaient les plaines argentées de l'Océan, tandis que Rawdon et Jos faisaient à l'intérieur leur partie de trictrac et que la triste Amélia restait sur le grand fauteuil dans l'oubli le plus complet, et sentait le désespoir et le regret se glisser dans son âme avec leurs amères douleurs.
Une semaine à peine écoulée, tel était le présent! Quant à l'avenir, elle en détournait les yeux, elle avait peur de le voir, car il s'offrait encore à elle sous un plus sombre aspect. L'âme d'Emmy avait trop besoin de protecteur et de guide pour oser fixer ses regards de ce côté, pour s'aventurer seule sur ce vaste océan. Un autre devait prendre le gouvernail pour elle; elle ne savait qu'aimer et souffrir.
«Quelle soirée magnifique! comme la lune resplendit au ciel! dit George en poussant une bouffée de tabac qui s'éleva en blanches spirales.
--J'adore cette odeur.... dit Rebecca, il embaume l'air, votre cigare.... Croirait-on que la lune est à deux cent trente-six mille huit cent quarante-sept milles de la terre? ajouta-t-elle avec un sourire sur les lèvres en contemplant le disque aux clartés vacillantes. J'ai bonne mémoire, comme vous voyez, n'est-ce pas? Peuh! toutes ces belles choses, nous les avons apprises chez miss Pinkerton! Comme la mer est calme! comme il fait clair ce soir. Je crois, en vérité, que j'aperçois les côtes de la France.»
Et ses yeux brillants s'élançaient dans les ténèbres et plongeaient dans la nuit comme s'ils avaient pu en percer les voiles.
«Vous ne savez pas ce que je compte faire un de ces matins, reprit-elle en riant. Vous avez peut-être entendu parler de mes talents comme nageuse: eh bien! un de ces jours, quand la demoiselle de compagnie de ma tante Crawley, la vieille Briggs, vous vous la rappelez bien, cette femme à bec de corbin et à la chevelure clair semée, enfin un de ces jours, au moment où Briggs se mettra au bain, je m'en irai sous l'eau la tirer par les pieds et la contraindre à une réconciliation entre deux vagues. Ne trouvez-vous pas mon idée sublime?»
George éclata de rire à la pensée de cette entrevue aquatique.
«Quel tapage faites-vous à vous deux?» cria Rawdon en secouant les dés.
Amélia, à moitié folle de douleur et retenant ses sanglots mal étouffés, se retira dans sa chambre pour y donner un libre cours à ses larmes.
Ce chapitre a été contraint, par les nécessités du récit, de faire une pointe en avant, puis de revenir en arrière, en suivant une marche fort irrégulière en apparence. Mais l'arrivée de Dobbin à Brighton, venant annoncer le départ de l'armée pour la Belgique, sous le commandement de Sa Grâce le duc de Wellington, était un événement d'un assez haut intérêt pour prendre le pas sur tous les menus détails qui forment le fond de cette histoire. On nous pardonnera, nous l'espérons, ce désordre nécessaire, à cause de son peu de gravité dans ses conséquences; et maintenant que la chronologie se trouve rétablie, nous allons rejoindre nos différents personnages dans leurs cabinets de toilette respectifs, où ils s'habillent pour le dîner qui eut lieu comme de coutume le soir de l'arrivée de Dobbin.
Par égard pour sa femme ou dans sa préoccupation pour la noeud de sa cravate, George ne dit rien à Amélia des nouvelles que son ami lui avait apportées de Londres. Il entra cependant dans la chambre avec un air si important, et tenant à la main la lettre de l'homme d'affaires d'une façon si solennelle, que sa femme, toujours en défiance de quelque malheur, s'imagina que pour le moins toutes les calamités de la terre venaient de fondre sur eux. Elle courut toute tremblante au devant de son mari et supplia son cher George de n'avoir point de secret pour elle. Son ordre de départ était-il venu, devait-on se battre la semaine suivante? Ce n'était rien moins que tout cela, elle en était sûre!
Le cher George éluda, par des réponses évasives, tout ce qui avait trait au départ pour l'étranger, et, avec un mélancolique mouvement de tête, il ajouta: