Chapter 19
«Ne dépréciez pas la valeur de mon lot, maître Lévi, dit Martofrap; laissez la compagnie examiner cet objet d'art. La pose de cet intelligent animal est tout à fait conforme à sa nature. Le monsieur en veste de nankin, son fusil à l'épaule, s'en va à la chasse; dans le lointain, on voit un bananier et une pagode; c'est probablement quelque endroit célèbre dans nos fameuses possessions des Indes orientales. Combien met-on sur ce lot? Allons, messieurs, ne restons pas à coucher ici.»
Une personne offrit cinq schellings; le militaire regarda du côté d'où partait cette offre brillante; il aperçut alors un autre officier et une jeune dame lui donnant le bras, qui paraissaient se divertir beaucoup de cette scène, et à qui, en définitive, le lot fut adjugé pour une demi-guinée. L'autre amateur fut plus surpris et plus décontenancé que jamais à la vue du couple qui lui faisait face; il enfonça tout à fait sa tête dans son col d'uniforme et tourna le dos pour ne plus rencontrer cette vision désagréable.
Nous n'avons nulle envie d'entretenir nos lecteurs des autres objets que M. Martofrap eut en ce jour l'honneur d'offrir à l'avidité du public, à l'exception d'un seul toutefois: c'était un petit piano droit qu'on avait descendu des régions élevées de la maison; le grand piano à queue était déjà vendu. La jeune dame dont nous avons parlé le fit retentir sous ses doigts agiles et déliés, et l'officier, à l'autre bout de la table, se mit à rougir et à tressaillir.
La jeune dame fit pousser par un tiers les enchères du piano. Mais il y avait concurrence. Le juif de l'officier du bout de la table poussait contre le juif des acquéreurs de l'éléphant. Le petit piano fut chaudement disputé; M. Martofrap stimulait encore l'ardeur des combattants. La lutte se prolongea ainsi quelque temps, mais le capitaine et à la dame à l'éléphant finirent par quitter la lice. Le marteau tomba et le crieur fit entendre ces mots:
«Pour M. Lévi, vingt-cinq quinées.»
Le client de M. Lévi se trouva ainsi propriétaire du petit piano droit. Après cette victoire il reprit sa position normale, et, ses compétiteurs évincés jetant un coup d'oeil de son côté, la dame dit à son cavalier:
«Eh mais! Rawdon, c'est le capitaine Dobbin.»
Peut-être Becky était-elle mécontente du nouveau piano que son mari avait loué pour elle; peut-être les propriétaires de l'instrument l'avaient-ils fait reprendre, refusant un plus gros crédit; peut-être enfin attachait-elle un prix tout particulier à celui dont elle avait voulu faire l'emplette, se souvenant du temps où elle en avait joué dans la petite chambre de notre chère Amélia Sedley.
La vente avait lieu dans la vieille maison de Russell-Square, où nous avons passé quelques soirées au commencement de ce récit. Le bon vieux John Sedley était ruiné, sa banqueroute affichée à la Bourse, et par suite il avait fallu procéder à son exécution commerciale.
Le sommelier de M. Osborne était venu acheter le fameux vin de Porto, pour le transporter de l'autre côté de la place. Quant à la boîte de petites cuillers de dessert, à la douzaine de couverts artistement travaillés et vendus au poids, trois jeunes agents de change, MM. Dale, Spiggot et Dale de Treadneedle-Street, qui avaient été en rapports d'affaires avec le vieillard et l'avaient trouvé bon et affable comme tous ceux qui traitaient avec lui, envoyèrent à sa demeure actuelle ce petit débris arraché du naufrage, avec leurs compliments pour la bonne mistress Sedley. Pour le piano d'Amélia, comme elle allait en avoir incessamment besoin et que le capitaine Dobbin ne savait pas plus en jouer que danser sur la corde roide, il est probable qu'il n'avait pas fait là une acquisition pour son usage personnel.
Le soir même il fut porté dans une charmante maisonnette de l'une de ces rues baptisées des noms les plus romantiques, où les habitations ressemblent à de petites maisons de poupées, et où, lorsqu'on regarde des fenêtres du premier étage, on a l'air, pour le passant, d'avoir les pieds au rez-de-chaussée. Les arbres des petits jardins qui s'étalent devant la façade de ces demeures sont couverts d'une éternelle végétation de tabliers d'enfant, de petites chaussettes rouges, de bonnets, etc. (_Polyandrie_, _polygynie_.) Malheur à l'oreille qui s'aventure dans ces lieux écartés! elle sera écorchée par les notes aiguës sortant de mauvaises épinettes et du gosier de femmes qui font gémir les échos d'alentour. Tous les soirs on voit les commis de la Cité aller dans ces réduits coquets se reposer des fatigues du jour. C'était là que M. Clapp, le commis de M. Sedley, avait son domicile, et c'était là que le bon vieillard avait trouvé un asile pour lui, sa femme et sa fille, au moment de la catastrophe.
Joe Sedley, en apprenant le malheur qui frappait sa famille, avait agi comme on devait s'y attendre de la part d'un homme de son tempérament. Il ne vint pas à Londres, mais il écrivit à sa mère de prendre chez ses banquiers tout ce dont elle aurait besoin. Ainsi il était tranquille sur le sort de ses parents; ils n'avaient plus rien à craindre du côté de la pauvreté! Ces dispositions prises, Joe Sedley alla à son restaurant de Cheltenham aussi gai que de coutume, à sa promenade en voiture, buvant son bordeaux, jouant son whist, disant ses histoires indiennes; et sa veuve irlandaise l'amadouait et le flattait comme si de rien n'était.
Ses offres d'argent, malgré le besoin qu'on en avait, firent peu d'impression sur ses parents. Amélia racontait que, la première fois qu'elle vit son père relever la tête depuis son malheur, fut le jour où il reçut de la part du jeune agent de change le paquet de couverts, accompagné de ses compliments. Alors il éclata en sanglots, alors il se mit à pleurer comme un enfant, et parut plus touché que sa femme elle-même, à qui le présent était destiné. Édouard Dale, le plus jeune des associés qui avaient acheté ces couverts en commun, se montrait toujours plein d'égards pour Amélia, et, en dépit du malheur de son père, s'offrait encore pour l'épouser. En 1820, il se maria à miss Louisa Cutts, fille de Cutts, un de nos plus grands facteurs en grains, et sa femme lui apporta une belle fortune. Maintenant il vit retiré dans l'opulence, au milieu d'une nombreuse famille, à son élégante villa de Muswell-Hill. Mais la rencontre d'un excellent coeur ne doit pas nous emporter trop loin du principal sujet de notre histoire.
Nous supposons que le lecteur s'est formé une trop haute idée du bon sens du capitaine et de mistress Rebecca, pour leur jamais attribuer la pensée de faire une visite dans un quartier aussi éloigné que Bloomsbury, s'ils eussent pu soupçonner qu'ils allaient y trouver des personnes non-seulement passées de mode, mais encore ruinées, et dont la connaissance devait être sans profit pour eux. Rebecca fut toute surprise de voir cette opulente demeure où elle avait jadis rencontré si bon accueil, mise au pillage par les acheteurs et les marchands, de trouver à chaque pas de précieux souvenirs de famille livrés à la rapacité et à l'indifférence du public. Un mois après sa fuite, elle s'était souvenue d'Amélia, et Rawdon, accueillant sa proposition avec un rire sournois, s'était montré tout disposé à visiter George Osborne.
«Excellente connaissance, Beck! disait-il en se donnant un air narquois; il faudra que je lui vende encore un cheval. Nous ferons aussi quelques parties de billard. C'est ce que j'appelle une amitié _utile_, madame Crawley, ah! ah!»
On aurait tort peut-être de se hâter de conclure d'après ces paroles que Rawdon Crawley trichait de propos délibéré en jouant avec M. Osborne; il voulait simplement conserver sur lui cette supériorité que chacun est bien aise de faire sentir à son voisin.
La vieille tante n'avait pas l'air très-pressée de se radoucir. Un mois s'était écoulé et M. Bowls continuait à refuser la porte à Rawdon avec la même rigueur. Ses domestiques ne pouvaient pénétrer dans la maison de Park-Lane, ses lettres lui étaient renvoyées sans qu'on eût pris la peine de les ouvrir. Miss Crawley ne sortait point, elle se sentait toujours indisposée. Mistress Bute veillait toujours sur elle et ne la quittait pas d'un instant. Crawley et sa femme auguraient mal de la présence assidue de mistress Bute.
«Eh bien! je commence à comprendre pourquoi vous vouliez que je fusse toujours avec elle à Crawley-la-Reine, dit Rawdon.
--C'est une femme bien adroite et bien fourbe, fit Rebecca avec un soupir.
--Bah, laissez là les regrets, et je serai tout consolé,» s'écria le capitaine dans un transport amoureux pour sa femme.
Celle-ci pour récompense lui donna un baiser. Elle éprouvait un certain plaisir de la généreuse confiance de son mari.
«Avec un peu de cervelle dans cette tête-là, pensa-t-elle, j'en aurais fait quelque chose.»
Mais elle ne lui laissait jamais entrevoir sa manière de penser sur son compte; elle écoutait avec une complaisance infatigable ses histoires d'écurie et de régiment; elle riait de tous ses bons mots; elle prenait le plus vif intérêt à Jack Spatterdash, dont le cheval s'était abattu; à Bob Martingale, surpris dans une maison de jeu; à Tom Cinq-Bars, qui devait courir dans un steeple-chase. Rawdon rentrait-il à la maison, il trouvait Rebecca toujours vive et joyeuse; voulait-il sortir, elle ne le retenait jamais; restait-il au logis, elle jouait du piano, chantait pour lui plaire, faisait des sirops qu'il aimait fort, veillait à son dîner, chauffait ses pantoufles et inondait son âme de mille sons empressés. Une femme, suivant ma grand'mère, ne peut être bonne si elle n'est hypocrite. Nous ne savons jamais tout ce que l'autre sexe nous dissimule; quelle adresse et quels artifices se cachent sous ce masque de franchise et de confiance; combien de manoeuvres sont mises en jeu pour nous plaire, nous tromper, nous désarmer à l'aide de ces sourires en apparence si ouverts. Je ne parle point ici des grandes coquettes, mais de ces modèles domestiques, de ces prodiges de vertu féminine. On voit tous les jours des femmes couvrir avec habileté les sottises d'un mari imbécile, ou apaiser les transports d'un furibond. Une bonne ménagère commencera toujours par être une excellente diplomate.
Ces prévenances avaient métamorphosé Rawdon Crawley; de vétéran de la débauche il était devenu mari très-soumis et très-heureux. Il était complétement brouillé avec ses anciennes habitudes. À son club, on avait demandé une ou deux fois ce qu'il devenait, puis on avait fini par ne plus s'apercevoir de son absence. Pour lui, ses soirées au coin du feu, avec une femme joyeuse et souriante, une table bien servie, avaient tout le mérite de la nouveauté et du mystère. Il avait eu soin de faire son mariage sans l'annoncer dans le _Morning-Post_; autrement il eût été assailli des réclamations étourdissantes de ses créanciers, s'ils avaient su qu'il avait épousé une femme sans fortune.
«Je ne crains point les reproches de mes parents,» disait Becky en riant du bout des lèvres.
Elle était résolue à ne point faire connaître au monde le nouveau rang qu'elle y prenait, tant qu'il n'y aurait pas eu réconciliation avec la vieille tante. Elle vivait ainsi à Brompton sans voir personne, si ce n'est les amis de son mari, admis à l'intimité du petit couvert. Elle les enchantait tous dans ces dîners en petit comité: une conversation pleine d'entrain, puis les jouissances de la musique, charmaient les privilégiés qui avaient part à ces plaisirs. Le major Martingale n'aurait jamais demandé à voir leur acte de mariage. Le capitaine Cinq-Bars ne tarissait pas sur le talent que la maîtresse du logis déployait dans la confection du punch; le jeune lieutenant Spatterdash, joueur enragé de piquet et fort souvent invité par Crawley, était complétement sous le charme de mistress Crawley: mais la modestie et la prudence n'abandonnaient jamais la nouvelle épouse, et la réputation de Crawley comme brave à trois poils et comme jaloux achevait de protéger complétement sa chère petite femme.
Il existe dans cette ville des hommes de très-bonne race et fort à la mode, qui jamais ne hasardent le pied dans un salon de femmes. Cela explique comment le mariage de Crawley pouvait faire grand bruit dans son comté, où mistress Bute se chargeait d'en répandre la nouvelle, sans être le moins du monde l'objet des préoccupations et des entretiens de la capitale. Quant à Rawdon, il vivait très-largement, mais toujours à crédit. Il avait un actif de dettes fort respectable qui, habilement exploité, pouvait mener un homme pendant encore assez longtemps; avec des dettes, certains industriels des grandes villes savent couler une vie cent fois plus agréable que beaucoup d'autres avec de l'argent comptant.
Un jour en lisant la gazette, Rawdon trouva l'indication suivante: «Le lieutenant G. Osborne vient d'acheter le brevet de capitaine à Smith, démissionnaire;» aussitôt il exprima sur l'amant d'Amélia des sentiments d'estime dont la conséquence fut une visite à Russell-Square.
Rawdon et sa femme auraient bien voulu à la vente se rapprocher du capitaine Dobbin et apprendre quelques détails sur la catastrophe qui avait frappé les anciens amis de Rebecca; mais le capitaine avait disparu dans la foule, et ils ne purent obtenir de renseignements que de l'un des crieurs publics.
«Voyez tous ces museaux crochus, disait Becky, son tableau sous le bras et rentrant dans le buggy d'un pas assez allègre; ne dirait-on pas des vautours après la bataille?
--Je ne saurais vous dire, je n'ai jamais assisté à aucune bataille; demandez à Martingale, qui était en Espagne aide de camp du général Blazes.
--C'était un honnête vieillard que ce M. Sedley, reprit Rebecca. Je suis bien fâché du malheur qui lui arrive.
--Peuh! agents de change.... banqueroutiers... C'est tout un, vous savez, reprit Rawdon en chassant avec son fouet une mouche posée sur l'oreille de son cheval.
--J'aurais aimé à racheter, pour le leur offrir, quelque peu d'argenterie, Rawdon, continua sa femme d'une voix sentimentale; mais vingt-cinq guinées pour ce petit piano, c'est monstrueusement cher; nous l'avions choisi avec Amélia au sortir de la pension, chez Broadwood, il en a coûté alors trente-cinq.
--Et votre.... comment l'appelez-vous?... Osborne, je crois.... Il va tirer, je suppose, sa révérence à cette fille, maintenant que la famille est ruinée. Ça va chagriner votre petite amie, miss Becky?
--Bah! on se console,» dit Becky avec un sourire.
Puis, pendant le reste de la promenade, ils parlèrent de tout autre chose.
CHAPITRE XVIII.
Qui joua sur le piano acheté par le capitaine Dobbin.
Notre récit, pour un temps, se trouve mêlé à des événements et à des noms fameux, et marche presque sur les brisées de l'histoire. Lorsque les aigles de Napoléon Bonaparte prirent leur vol de la Provence, où elles s'étaient abattues après un court séjour dans l'île d'Elbe, et, de clochers en clochers, atteignirent les tours de Notre-Dame, les aigles impériales firent sans doute peu d'attention à un petit coin de la paroisse de Bloomsbury, à Londres, où l'on était aussi préoccupé de bien autre chose que du battement de ces ailes puissantes!
«Napoléon est débarqué à Cannes!» Une pareille nouvelle pouvait répandre la panique à Vienne, renverser les plans de la Russie, menacer l'intégrité de la Prusse, faire secouer la tête à Metternich et à Talleyrand, et enfin abasourdir le prince Hardemberg et le marquis de Londonderry; mais qui aurait jamais cru que la fatale secousse de la grande lutte impériale dût faire ressentir son contre-coup jusque sur les destinées d'une malheureuse enfant de dix-huit ans, dont l'âme tout entière s'épanouissait en des pensées d'amour? Pauvre et aimable fleur du toit domestique!... le souffle impétueux de la guerre va aussi vous emporter dans ses tourbillons impitoyables. Oui, Napoléon tente un coup suprême, et le dé fatal qui roule porte avec lui le bonheur de la petite Amélia Sedley.
La fortune de son père fut balayée sans espoir au souffle de ces fatales nouvelles. Tout avait mal tourné pour le pauvre vieillard; ses dernières opérations avaient échoué; ses banquiers avaient fait faillite. Les fonds avaient monté quand il pensait les voir baisser. Si le succès est rare et vient lentement, tout le monde sait que les désastres sont rapides et toujours menaçants.
Toutefois, le vieux Sedley avait renfermé sa tristesse en lui-même, et tout semblait marcher comme d'habitude dans cette opulente et paisible demeure. L'excellente mistress Sedley continuait chaque jour à se livrer sans le moindre soupçon à son active oisiveté et à ses futiles occupations. Sa fille s'absorbait de plus en plus dans une tendre et égoïste pensée, en s'isolant du monde qui l'entourait, lorsque la fatale secousse vint ébranler cette digne famille.
Un soir, mistress Sedley préparait des lettres d'invitation pour une fête qu'elle devait donner: les Osborne avait eu la leur; elle ne pouvait rester en arrière. John Sedley, rentrant très-tard, s'assit sans dire mot au coin du feu, pendant que sa femme bavardait à ses côtés. Quant à Emmy, elle était remontée dans sa chambre, toute triste et tout abattue.
«Notre enfant n'est pas heureuse, hasarda la mère; Osborne la néglige. Je ne puis souffrir les grands airs de cette famille. Les filles n'ont pas mis le pied ici depuis trois semaines, et George est venu deux fois à la ville sans nous rendre visite. Édouard Dale l'a vu à l'Opéra. Édouard épouserait bien cette chère enfant, j'en suis sûre. Il y a encore le capitaine Dobbin qui ne demanderait pas mieux; mais j'ai horreur de tous ces militaires. Voyez comme George fait le beau fils et le matamore! Il faudra apprendre à tous ces gens-là que nous les valons bien. Encouragez le moins du monde Édouard Dale, et vous verrez. Nous aurons une soirée, monsieur Sedley. Mais pourquoi ne répondez-vous pas? Mon Dieu, qu'est-il arrivé?»
John Sedley quitta sa chaise pour aller au-devant de sa femme qui accourait vers lui. La serrant alors dans ses bras, il lui dit d'une voix entrecoupée:
«Nous sommes ruinés, Marie; il faut recommencer notre vie, ma chère! J'aime mieux vous dire tout, tout sans restriction.»
En parlant ainsi il frissonnait de tous ses membres et se sentait défaillir; c'est qu'il craignait que sa femme ne pût supporter ces nouvelles, sa femme à qui auparavant il n'avait jamais dit un mot capable de la chagriner. Mais il était plus accablé qu'elle, malgré la soudaineté du coup qui frappait sa chère compagne. Après cet effort il retomba sur son siége, et ce fut sa femme qui s'empressa de le consoler. Elle prit la main de cet honnête et excellent homme, l'embrassa, la passa autour de son cou; puis, l'appelant son John, son cher John, son vieux mari, son bon vieux, elle lui adressa mille paroles inspirées par la tendresse et l'amour. Cette voix fidèle et dévouée, ces simples caresses tenaient suspendu le coeur du pauvre homme entre un bonheur et une tristesse inexprimables, et pénétraient dans cette âme souffrante comme un rayon de joie et de consolation.
Une fois seulement dans le cours de cette longue soirée, où, assis à côté de sa femme, le vieux Sedley épancha dans son sein les douleurs concentrées au fond de son âme et lui dit l'histoire de ses pertes et de ses embarras, les trahisons de ses plus vieux amis, la noble délicatesse de quelques personnes dont il ne croyait avoir rien à attendre; une fois seulement, au milieu de ce retour douloureux sur le passé, sa fidèle épouse donna un libre cours à son émotion.
«Mon Dieu! s'écria-t-elle, cela va briser le coeur d'Emmy!»
Le père n'avait plus pensé à la pauvre enfant. Elle était là-haut en proie à l'insomnie et à la douleur, seule au milieu de ses amis, seule dans la maison paternelle, auprès de bons et excellents parents. Y a-t-il donc tant de personnes à qui l'on puisse tout avouer? Pourquoi s'ouvrir à des âmes froides, insensibles, ou à des gens qui ne peuvent comprendre? Notre chère petite Amélia se trouvait ainsi reléguée dans sa solitude. Elle n'avait plus, pour ainsi dire, de confidente, depuis le moment où elle avait des secrets à confier. Comment dire à sa chère maman ses doutes et ses inquiétudes? Ses futures soeurs semblaient chaque jour la mettre de plus en plus à l'écart. Et même ses doutes et ses craintes, elle n'osait se les avouer à elle-même, bien qu'elle en fît toujours l'objet de ses secrètes méditations.
Son coeur faisait effort pour se rattacher à la conviction que George Osborne était fidèle et digne de son amour, en dépit de toutes les preuves contraires. Que de paroles d'amour lui avait-elle dites cependant sans faire tressaillir ses fibres sensibles! combien de soupçons trop justifiés d'égoïsme et d'indifférence n'avait-elle pas eu à chasser de son coeur? À qui cette pauvre victime pouvait-elle raconter ces luttes et ces tortures de chaque jour? Son héros même ne comprenait pas son dévouement. Ah! le courage lui manquait pour s'avouer combien l'homme qu'elle aimait lui était inférieur, combien elle s'était trop pressée de donner son coeur. Mais il était donné, et la pure et chaste jeune fille était trop modeste, trop tendre, trop fidèle, trop faible, trop femme enfin pour le reprendre.
Ce pauvre petit coeur était bien froissé, bien meurtri, lorsque, au mois de mars de l'an du Seigneur 1815, Napoléon débarqua à Cannes et Louis XVIII prit la fuite. Une panique générale s'empara de l'Europe; les fonds baissèrent, et le vieux Sedley fut ruiné.
Nous ne suivrons pas le digne agent de change à travers les souffrances et l'agonie de son désastre, qui aboutit à sa mort commerciale. On afficha son nom à la Bourse, il abandonna ses bureaux, ses billets furent protestés; la banqueroute était flagrante. La maison et l'ameublement de Russell-Square furent saisis et vendus à la criée, et la famille mise à la porte, ainsi que nous l'avons vu, se vit obligée de chercher un gîte dans le premier endroit venu.
John Sedley, obligé par son indigence de se séparer de ses domestiques, ne se sentit pas le courage de leur adresser ses derniers adieux. Ces honnêtes gens se montrèrent surtout chagrins de perdre de si bonnes places, et en somme ils se consolèrent assez vite du départ de leurs maîtres bien-aimés. La femme de chambre d'Amélia se livra à de longues doléances, mais elle s'en alla enfin toute résignée, en pensant qu'il pourrait s'offrir à elle une place bien plus avantageuse dans un des quartiers aristocratiques de la ville. Le noir Sambo, avec son caractère avantageux et sûr de lui, résolut d'entrer dans un hôtel. Quant à l'honnête et vieille mistress Blenkinsop, qui avait vu naître Joe et Amélia, dont les services dataient même du mariage de John Sedley et de sa femme, elle resta auprès d'eux gratuitement, car elle avait amassé une somme assez ronde depuis son entrée dans la maison. Elle suivit ses maîtres ruinés dans leur nouvel et modeste asile, où elle leur prodigua toujours ses soins, et ses grognements de temps à autre.
Parmi les poursuites qui firent à l'âme de ce bon et excellent Sedley la blessure la plus douloureuse et la plus profonde, et qui en six semaines blanchirent plus ses cheveux que les soucis des quinze années précédentes, celles de John Osborne se distinguèrent par leur acharnement et leur âpreté. John Osborne avait été son ami et son voisin; John Osborne avait, à ses débuts, trouvé appui et assistance et lui avait mille obligations; John Osborne devait marier son fils à la fille de Sedley. N'en était-ce pas assez pour expliquer ses rigueurs et son animosité?
Un homme a de très-grandes obligations à un autre: survient une brouille entre eux. L'obligé doit alors, par égard pour les convenances, se montrer bien plus exigeant que le premier venu; car cet excès d'ingratitude ne devient légitime qu'en prouvant le crime du bienfaiteur. Égoïste, brutal intéressé! vous ne l'êtes pas, vous ne l'avez jamais été, mais vous êtes victime de la trahison la plus honteuse, accompagnée de circonstances aggravantes.