La foire aux vanités, Tome I

Chapter 16

Chapter 163,850 wordsPublic domain

Cette première entrevue fut très-courte. Amélia était prête à sortir. Miss Crawley attendait en bas dans sa voiture. Ses gens s'étonnaient de se trouver en pareil lieu, et regardaient l'honnête Sambo, le nègre de notre connaissance, comme un des naturels de l'endroit. Mais quand Amélia descendit avec sa figure sereine et souriante pour être présentée par son amie à miss Crawley, qui désirait la voir et était trop mal pour quitter sa voiture, l'aristocratie galonnée de Park-Lane fut plus que jamais surprise de rencontrer une pareille merveille à Bloomsbury, et miss Crawley se sentit prendre aux charmes de la figure aimable et rougissante de cette jeune fille, qui venait avec grâce et timidité présenter ses hommages à la protectrice de son amie.

«Quelle charmante tournure, ma chère, quelle douce voix! dit miss Crawley pendant la route, après cette courte entrevue. Ma chère Sharp, votre jeune amie est charmante. Faites-la venir à Park-Lane, entendez-vous?»

Miss Crawley avait bon goût, comme on voit: du naturel dans les manières, joint à un peu de timidité, avait le don de la charmer. Elle aimait les jolis minois, mais comme on aime à s'entourer de beaux tableaux et de belle porcelaine. Ce jour-là, à diverses reprises, elle parla avec enthousiasme d'Amélia; elle en entretint son neveu Rawdon, qui vint religieusement partager, à dîner, le poulet de sa tante.

Rebecca s'empressa aussitôt d'ajouter qu'Amélia allait sous peu se marier au lieutenant Osborne; que c'était une ancienne passion.

«Il appartient à un régiment de ligne?» demanda le capitaine Crawley; puis, après un petit effort de mémoire, il se souvint, ainsi qu'il convenait à un homme au service, qu'il devait être sur les cadres du ***e régiment.

Rebecca crut se rappeler que c'était en effet le numéro du régiment.

«Le capitaine, ajouta-t-elle, s'appelle le capitaine Dobbin.

--Une grande perche toute dégingandée, reprit Crawley, et qui s'en va de droite et de gauche; ah! je le connais bien. Osborne est un beau jeune homme avec d'épaisses moustaches noires.

--Colossales! reprit Rebecca Sharp. Elles lui donnent de la fierté, je vous assure, à raison de leur dimension.»

Le capitaine Rawdon Crawley fit alors entendre un gros rire; et les dames le pressant de s'expliquer, il se disposa à les satisfaire dès que son accès d'hilarité fut passé.

«Il s'imagine, dit-il, savoir jouer au billard. Je lui ai gagné deux cents livres sterling, au Cocotier. C'est qu'il a encore des prétentions, ce jeune imprudent. Il aurait joué sa chemise ce jour-là, sans son ami le capitaine Dobbin, qui l'a emmené de force; que la peste l'étrangle!

--Rawdon, Rawdon, ne vous faites pas plus noir que vous n'êtes, reprit miss Crawley, fort réjouie de cette histoire.

--C'est que, voyez-vous, madame, ce garçon est jobard comme il n'y en a pas. Tarquin et Deuceace lui soutirent tout l'argent qu'ils veulent. Il irait au diable pour se faire voir avec des monseigneurs. Il leur paye des dîners à Greenwich, où ils amènent toute leur société.

--Et c'est ce qu'il y a de mieux en fait de société?

--Excellente, miss Sharp, excellente, comme cela doit être. On n'en voit pas beaucoup comme cela. Ah! ah! ah!»

Et le capitaine Rawdon de rire de plus belle, s'imaginant avoir fait une délicieuse plaisanterie.

«Rawdon! Rawdon! vous êtes une mauvaise langue! lui cria sa tante.

--Son père est, à ce qu'on dit, un marchand de la Cité immensément riche; et, ma foi, tous ces marchands de la Cité ont besoin d'être saignés. Nous ne sommes pas à bout de compte avec lui, je vous assure. Ah! ah! ah!

--Fi donc! capitaine Crawley! j'en informerai Amélia. Un mari joueur!

--Oh! c'est affreux, n'est-ce pas?» dit le capitaine d'un ton solennel. Puis il ajouta aussitôt comme frappé d'une soudaine inspiration: «Eh bien! madame, vous devriez le recevoir ici.

--Est-il présentable? demanda la tante.

--Présentable? mais oui, comme tout le monde, répondit le capitaine Crawley. Il faudra l'avoir quand vous commencerez à recevoir un peu; et sa.... comment l'appelez-vous déjà?... sa belle adorée.... enfin, miss Sharp, vous savez bien.... qu'il nous l'amène. Moi, je vais lui écrire un billet pour l'engager à venir, et nous verrons s'il est aussi fort au piquet qu'au billard. Son adresse, miss Sharp?»

Miss Sharp donna à Crawley l'adresse du lieutenant, et, peu de jours après cette conversation, le lieutenant Osborne recevait une lettre couverte des jambages boiteux du capitaine Rawdon, avec une invitation de la part de miss Crawley. Rebecca envoya une autre invitation à sa chère Amélia, qui n'hésita point à accepter, quand elle eut appris que George devait être de la partie. Amélia, en conséquence, alla passer la matinée chez les dames de Park-Lane, si bienveillantes pour elle. Rebecca affecta un air de majestueuse protection. Elle était sans contredit plus adroite que son amie; et, comme celle-ci se renfermait dans un rôle de douceur et d'abnégation et cédait à quiconque voulait la dominer, elle subit les usurpations de Rebecca avec une douceur et une bonté inaltérables. Miss Crawley se montrait d'une amabilité remarquable. Son enthousiasme pour la petite Amélia était poussé au fanatisme. Elle n'était pas plus gênée pour parler d'elle en sa présence que si c'eût été une poupée, une femme de chambre ou un tableau. Son admiration dépassait toute limite. J'admire fort cette admiration que le beau monde tient toujours au service d'une classe inférieure. On a de quoi être flatté de tant de condescendance. Cette bienveillance exagérée de miss Crawley finissait par peser beaucoup à la pauvre petite Amélia, et peut-être bien, parmi les trois dames de Park-Lane, la plus aimable à son goût était l'honnête miss Briggs. Elle sympathisait avec l'honnête Briggs comme avec une personne serviable et délaissée. Du reste, il lui manquait complétement ce qu'on appelle le savoir-faire.

George avait cru venir dîner en garçon avec le capitaine Crawley. La grande voiture bourgeoise des Osborne transporta leur héritier de Russell-Square à Park-Lane; ses jeunes soeurs, qui n'étaient point invitées, dissimulèrent la mortification qu'elles éprouvaient de cette omission. Toutefois, elle cherchèrent le nom de sir Pitt Crawley dans le Dictionnaire de la noblesse, et étudièrent tous les détails donnés par ce livre sur la famille Crawley, sur sa généalogie, sur les Binkie et leur parenté, etc.... Rawdon Crawley fit à George Osborne un bon et aimable accueil; il le loua sur son talent au billard, et se mit à sa disposition pour la revanche. Il adressa à Osborne quelques questions sur son régiment, et aurait engagé un piquet séance tenante, si miss Crawley n'avait formellement banni de sa maison toute espèce de jeu. Ce jour-là, le jeune lieutenant remporta sa bourse aussi pleine qu'il l'avait apportée, au grand déplaisir de son amphitryon. Cependant ils prirent rendez-vous pour aller voir, le lendemain, un cheval que Crawley voulait vendre, pour l'essayer au Park, dîner ensemble et passer la soirée en joyeuse compagnie.

«C'est-à-dire, si vous n'êtes pas à soupirer aux pieds de miss Sedley, fit Crawley avec un coup d'oeil d'intelligence. Pour jolie, en voilà une qui l'est assurément,» eut-il la bonté d'ajouter.

Osborne ne devait point aller soupirer le lendemain; il aurait donc un véritable plaisir à rejoindre le capitaine Crawley.

«Au fait, comment va la petite miss Sharp? demanda George à son ami, tout en vidant un verre de liqueur. C'est une bonne petite fille. En êtes-vous contents, à Crawley-la-Reine? continua-t-il d'un air de suffisance. Miss Sedley avait pour elle une grande tendresse, l'année dernière.»

Les petits yeux bleus du capitaine Crawley avaient lancé au lieutenant un regard plein de férocité, lorsque ce dernier s'était avancé pour renouer connaissance avec la jolie gouvernante. Mais l'accueil qu'il reçut de la jeune personne fut bien propre à apaiser toutes les jalousies qui pouvaient gonfler le coeur de l'officier aux gardes.

Après sa présentation à miss Crawley, Osborne se tourna vers Rebecca d'un air protecteur et hautain, et, se disposant à la prendre sous son bienveillant patronage, il lui tendit d'abord la main comme à l'ancienne amie d'Amélia, et lui dit:

«Eh bien! miss Sharp, comment vous portez-vous?»

En même temps, il allongeait la main gauche de son côté, s'attendant à la trouver toute fière de l'honneur qu'il lui faisait.

Miss Sharp lui présenta seulement son petit doigt, et lui fit un petit salut si glacial et si dédaigneux, que Rawdon Crawley, qui, de l'autre pièce, surveillait tous les détails de cette aventure, ne put s'empêcher de rire de l'embarras du lieutenant, qui d'abord avait tressailli, puis, après une pause, s'était décidé enfin, d'une manière assez maladroite, à prendre l'unique doigt qu'on lui tendait.

«Elle en revendrait au diable, par ma foi, se disait le capitaine ravi de son aplomb, tandis que le lieutenant, ne sachant comment entamer la conversation, demandait à Rebecca si elle se trouvait bien dans sa nouvelle place.

--Ma place? dit miss Sharp avec froideur. Vous êtes bien bon d'y penser! mais oui, c'est une assez bonne place. Les gages sont assez honnêtes; cependant miss Wirt en a peut-être davantage pour l'engager à rester auprès de vos soeurs, à Russell-Square; et comment vont ces jeunes dames? quoique je puisse bien me dispenser de m'informer de leurs nouvelles.

--Que voulez-vous dire? fit M. Osborne tout étonné.

--Ce que je veux dire? Eh! m'ont-elles jamais parlé? m'ont-elles invitée chez elles pendant mon séjour chez Amélia! Mais nous autres, pauvres gouvernantes, nous sommes habituées à ce manque d'égards.

--J'entends, chère miss Sharp! fit Osborne d'une voix suppliante.

--Au moins dans certaines familles, continua Rebecca; mais on n'en agit point ainsi dans la maison où je suis maintenant. L'or n'est pas si commun dans l'Hampshire que chez vous autres richards de la Cité; mais là, au moins, j'y ai rencontré une bonne famille de la vieille noblesse anglaise. Le père de sir Pitt, vous le savez sans doute, a refusé la pairie. Voyez pourtant comme on m'y traite; je suis on ne peut mieux. C'est en somme une excellente place. Mais c'est trop de bonté à vous de vous arrêter à ces détails.»

Osborne écumait. La petite gouvernante prenait un ton de supériorité et de persiflage qui mettait notre jeune lion sur les épines, et le sang-froid lui manquait pour couper court à cette piquante conversation.

«Vous n'avez pas, il me semble, toujours dédaigné de la sorte les familles de la Cité, reprit-il d'un ton hautain.

--Vous parlez de l'année dernière, quand je sentais encore derrière moi cette affreuse pension? Oh! alors vous avez raison. À tout prix, les jeunes pensionnaires veulent passer leurs jours de congé hors des murs de leur cachot. Mais voyez un peu, monsieur Osborne, comme dix-huit mois d'expérience nous changent! dix-huit mois, remarquez-le bien, passés avec des personnes de bon ton et de noble race. Quant à cette bonne Amélia, c'est une perle, j'en tombe d'accord avec vous, et on aura toujours du plaisir à la revoir. Allons, vous voilà tout en belle humeur; c'est qu'en effet ces bizarres habitants de la Cité!... Et M. Joe, comment va-t-il, l'étonnant M. Joseph?

--Mais il me semble que l'année dernière il ne vous déplaisait pas trop, cet étonnant M. Joseph, dit Osborne avec un air de bonhomie.

--Ah! c'est méchant! Eh bien! entre nous, mon amour pour lui ne m'a pas fait maigrir. Cependant, s'il m'eût demandé ce que vous avez l'air d'insinuer par vos regards fort charitables et fort significatifs, je n'aurais pas dit non, je l'avoue.»

Osborne arrêta sur elle un regard qui semblait dire: «En vérité, vous êtes bien bonne.»

«Ah! c'eût été un grand honneur pour moi de vous avoir pour beau-frère, n'est-ce pas? Moi, devenir la belle-soeur de George Osborne esquire, fils de John Osborne esquire, fils de.... Quel était votre grand-papa, monsieur Osborne? Voyons, ne vous fâchez pas. Ce n'est pas votre faute si vous avez un grand-papa. Et d'ailleurs, je suis parfaitement d'accord avec vous que j'aurais, sans répugnance, épousé M. Sedley. Que pouvait faire de mieux une pauvre fille sans fortune? Maintenant vous avez tout mon secret. Je suis franche et ouverte, et, tout bien considéré, c'est fort galant à vous de rappeler cette circonstance, oui, fort galant et fort poli. Ma chère Amélia, M. Osborne et moi nous parlions du pauvre Joseph. Comment va-t-il?»

George ne savait plus où donner de la tête, non pas que Rebecca eût raison contre lui, mais elle avait au moins réussi avec un plein succès à le mettre dans son tort. Il battit donc en retraite tout honteux et humilié, pensant que, s'il restait une minute de plus, il pourrait avoir à jouer un rôle assez ridicule sous les yeux d'Amélia.

Vaincu par Rebecca, ce n'est pas George qui aurait eu la petitesse de se venger d'une femme en racontant par derrière ses petites histoires scandaleuses. Il ne put toutefois s'empêcher de faire le lendemain au capitaine Crawley d'adroites confidences sur le compte de miss Rebecca: c'était une femme rusée, dangereuse, une coquette finie, etc., etc.... Crawley reçut tous ses détails en riant, et avant vingt-quatre heures Rebecca n'en ignorait pas un, tout lui était rapporté. Cela ajouta encore beaucoup à l'estime particulière qu'elle avait conçue pour M. Osborne. Je ne sais quel instinct de femme lui disait que ses premières tentatives amoureuses avaient échoué par lui, et elle l'affectionnait en conséquence.

«Il est de mon devoir de vous avertir, dit-il à Rawdon Crawley, qui venait de lui vendre son cheval et de lui gagner une vingtaine de guinées après le dîner; il est de mon devoir de vous avertir, car je me connais en femmes, et je vous engage à vous tenir sur vos gardes.

--Merci bien, mon cher, dit Crawley avec un regard pétillant de reconnaissance; vous avez l'oeil trop pénétrant pour qu'on vous trompe.»

Et George le quitta, pensant tout à fait comme lui. En revoyant Amélia, il lui dit ce qu'il avait fait, et comme quoi il avait conseillé à Rawdon Crawley, un bon diable, un bon garçon, tout rond, d'être sur ses gardes contre cette astucieuse et fourbe miss Sharp.

«Contre qui? demanda vivement Amélia.

--Contre votre amie la gouvernante. Ne faites donc pas ainsi l'étonnée.

--Oh! George! qu'avez-vous fait?» dit Amélia.

Avec la pénétration féminine, que l'amour rend encore plus subtile, un instant lui avait suffi pour découvrir un secret qui avait échappé à miss Crawley, à l'innocente miss Briggs et surtout à la vue un peu obtuse du jeune lieutenant Osborne, aux épaisses moustaches.

Un jour que Rebecca était allée mettre son châle et son chapeau à l'étage supérieur, les deux amies profitèrent sans doute de l'occasion pour échanger leurs secrets et tramer quelqu'une de ces petites conspirations qui sont tout le bonheur de la vie féminine. Et nous, avec notre privilége de romancier qui nous introduit partout, il nous fut permis de voir Amélia se posant devant son amie Rebecca, lui prenant les deux mains et lui disant ces seules paroles:

«Je sais tout.»

Sur quoi Rebecca l'embrassa.

Pas un mot de plus ne fut échangé entre les deux jeunes femmes sur ce charmant secret; mais il devait avant peu tomber dans le domaine public.

Peu après les événements que nous venons de rapporter, miss Rebecca Sharp se trouvant encore chez sa protectrice à Park-Lane, on vit dans Great-Gaunt-Street un écusson de plus figurer parmi ceux qui formaient déjà la décoration de ce funèbre quartier. Placé sur la façade de la maison de sir Pitt Crawley, il n'annonçait point cependant la mort du digne baronnet. C'était un écusson de femme. Quelques années auparavant il avait déjà servi pour la vieille mère de sir Pitt, feue la douairière lady Crawley. Après son temps d'exposition, l'écusson enlevé était resté à moisir dans quelque coin de la maison du baronnet. Il revit le jour en l'honneur de la pauvre Rose Dawson. Sir Pitt était veuf une seconde fois. Les armes écartelées sur l'écu avec celles du baronnet n'appartenaient point à la pauvre Rose: la fille du quincaillier n'avait point d'armoiries. Mais les anges peints sur l'écu ne pouvaient-ils pas aussi bien lui aller qu'à la mère de sir Pitt, ainsi que le _resurgam_ écrit en devise, et accompagné pour support de la colombe et du serpent des Crawley? Des armoiries, un écusson, le _resurgam_, quel sujet fécond pour moraliser!

M. Crawley avait apporté ses soins et ses consolations à cette femme délaissée sur son lit de souffrances; et elle avait quitté le monde, raffermie par ses pieuses exhortations. Depuis bien des années il était seul à lui témoigner des égards et des attentions. Telle était dès longtemps l'unique consolation de cette âme faible et abandonnée. La matière chez elle avait longtemps survécu à l'esprit. Le coeur était mort pour qu'elle pût devenir la femme de sir Pitt.

Tandis qu'elle trépassait à Crawley, son mari était à Londres à négocier quelques-unes de ses innombrables spéculations et à se disputer avec ses hommes de loi. Il trouvait néanmoins le temps d'aller souvent à Park-Lane et d'écrire notes sur notes à Rebecca pour la supplier, la conjurer, lui commander de revenir à la campagne auprès de ses jeunes élèves, qui n'avaient plus personne pour les surveiller depuis la maladie de leur mère. Mais miss Crawley ne voulait pas entendre parler de départ; car, bien que Londres ne possédât pas femme à la mode aussi disposée à mettre ses amis à l'écart, sans le moindre regret, dès qu'elle se sentait lasse de leur société, ni aussi prompte à s'en fatiguer, cependant elle était excessive dans ses attachements pendant toute leur durée, et sa passion pour Rebecca était encore dans sa première ardeur.

La nouvelle de la mort de lady Crawley ne donna pas lieu à une grande douleur ni à de longs commentaires dans la maison de miss Crawley.

«Je ferai bien de remettre ma soirée du trois, dit miss Crawley; puis, après une pause, elle ajouta: Je pense que mon frère aura la convenance de ne pas convoler à de nouvelles noces.

--C'est pour le coup que Pitt serait furieux», remarqua Rawdon, toujours avec les mêmes sentiments fraternels pour son aîné.

Rebecca ne disait rien. Elle semblait, de toute la famille, la plus triste et la plus affectée de cet événement. Elle quitta ce jour-là le salon avant le départ de Rawdon. Mais, par le plus grand des hasards, ils se rencontrèrent en bas comme ce dernier allait partir, et ils eurent ensemble une longue conversation.

Le lendemain matin, Rebecca, regardant à la fenêtre, fit tressaillir miss Crawley, tranquillement occupée à lire un roman français, lorsqu'elle lui cria d'une voix alarmée:

«Voici sir Pitt, madame!»

On entendit en même temps le baronnet frapper à la porte.

«Ma chère, je ne puis pas, je ne veux pas le voir. Dites à Bowls qu'il réponde que je suis sortie, ou descendez vous-même, et dites que je me sens trop mal pour recevoir personne. Mes nerfs sont trop agités pour qu'il me soit possible de supporter la vue de mon frère en ce moment.»

Cela dit, miss Crawley reprit son roman.

«Elle est trop malade pour vous voir, dit Rebecca, descendant vers sir Pitt, qui se disposait à monter.

--Tant mieux, répondit sir Pitt, j'avais à vous parler, miss Becky; venez avec moi dans le salon.»

Ils entrèrent tous deux.

«J'ai absolument besoin de vous à Crawley-la-Reine, mademoiselle», dit le baronnet en fixant les yeux sur elle et en déposant sur la table ses gants noirs et son chapeau orné d'un large crêpe.

Ses yeux avaient une expression si étrange, il les arrêtait sur elle si fixement, que Rebecca Sharp fut presque sur le point de trembler de tous ses membres.

«J'espère partir bientôt, dit-elle à voix basse, quand miss Crawley ira mieux.... et aller retrouver.... mes chères élèves.

--Vous me dites cela depuis trois mois, Becky, répliqua sir Pitt, et vous n'en restez pas moins auprès de ma soeur, qui vous jettera de côté un de ces quatre matins, comme une paire de vieux souliers dont elle n'a plus que faire. Je vous le répète, j'ai absolument besoin de vous. Je m'en vais pour l'enterrement. Voulez-vous venir avec moi, oui ou non?

--Je n'ose.... je ne crois pas.... il ne serait pas bien.... de m'en aller seule avec vous, monsieur, dit Becky paraissant en proie à une violente agitation.

--Je vous le répète, j'ai besoin de vous, dit sir Pitt en frappant sur la table. Je ne puis rien faire sans vous. Je ne sais ce qui nous arriverait, si vous tardiez encore longtemps. La maison va tout de travers. Rien n'est plus à sa place. Tous mes comptes sont embrouillés. Il faut que vous reveniez. Revenez, chère Becky, revenez.

--Revenir; mais à quel titre, monsieur? murmura Rebecca.

--Revenez en qualité du lady Crawley, si vous le voulez, dit le baronnet, agitant son chapeau de deuil. Cela peut-il vous satisfaire? Revenez, et vous serez ma femme. Vous le méritez à coup sûr. Au diable la naissance; vous valez toutes les ladies du monde. Vous avez autant d'esprit dans votre petit doigt qu'il s'en trouve dans toutes les têtes réunies de toutes les femmes des baronnets du comté. Voulez-vous, oui ou non?

--Oh! sir Pitt, dit Rebecca fort émue.

--Dites oui, Becky, continua sir Pitt; je suis vieux, mais encore solide au poste. J'ai au moins vingt ans devant moi. Je vous rendrai heureuse; qu'en pensez-vous? Vous ferez tout ce qui vous plaira; vous dépenserez ce que vous voudrez; rien ne vous sera refusé. Je vous constituerai un douaire en cas de mort; tout se passera en règle. Hésitez-vous encore?»

En même temps le baronnet tombait à ses genoux avec un air de vieux satyre.

Rebecca, la figure toute consternée, fit un mouvement en arrière. Dans le cours de cette histoire, nous ne l'avions pas encore vue manquer de sang-froid; mais sa présence d'esprit lui fit ici complétement défaut. Les larmes les plus vraies coulèrent de ses yeux.

«Ah! monsieur.... ah! sir Pitt, dit-elle, je suis.... hélas!... _déjà mariée_!»

CHAPITRE XV.

Où l'un voit un bout de l'oreille du mari de miss Sharp.

Tout lecteur d'un caractère sentimental, et nous n'en voulons que de ce genre, doit nous savoir gré du tableau qui couronne le dernier acte de notre petit drame. Qu'y a-t-il en effet de plus beau qu'une image de l'Amour à genoux devant la Beauté?

Mais, quand l'Amour reçut de la Beauté l'aveu terrible qu'elle était déjà mariée, il bondit soudain, et, quittant l'humble posture qu'il avait sur le tapis, il laissa échapper des exclamations qui rendirent la pauvre petite Beauté plus tremblante encore qu'elle n'était en prononçant ces malencontreuses paroles.

«Mariée! vous plaisantez, s'écria le baronnet après la première explosion de rage et de surprise. Vous voulez vous jouer de moi, Becky. Qui voudrait d'une femme sans un schelling de dot?

--Mariée! oui, mariée!» dit Rebecca fondant en larmes, la voix tremblante et son mouchoir sur ses yeux humides.

En même temps elle appuyait sa tête contre le marbre de la cheminée. On eût dit une statue de la Douleur, bien capable d'amollir le coeur le plus endurci.

«Oh! sir Pitt, cher sir Pitt, ne me croyez pas ingrate à toutes vos bontés envers moi. C'est votre noble générosité qui vient de m'arracher mon secret.

--Au diable la générosité! hurla sir Pitt; à qui donc êtes-vous mariée? où cela s'est-il fait?

--Laissez-moi retourner avec vous à la campagne, monsieur! permettez-moi de veiller sur vous avec le même dévouement! ne me séparez point de mon cher Crawley-la-Reine!

--Le ravisseur vous a donc abandonnée? dit le baronnet, s'imaginant qu'il commençait à comprendre. Eh bien! Becky, venez si vous le voulez. À parti pris conseil donné. L'offre que je vous faisais était belle cependant. Revenez au moins comme gouvernante. Vous pourrez toujours en faire à votre tête.»

Elle lui tendit la main, elle poussa des sanglots à se briser le coeur! ses boucles couvraient sa figure et elle se tenait accoudée sur le marbre de la cheminée.