La foire aux vanités, Tome I

Chapter 15

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Il fit faire de gracieuses courbettes à son cheval, tout en jetant un dernier coup d'oeil vers la fenêtre de la salle à manger, où s'était montrée un instant, pour disparaître presque aussitôt, la figure de la jeune personne dont nous venons de parler; elle retournait sans doute à l'étage supérieur pour y donner ses soins inspirés par pure charité.

Quelle pouvait être cette jeune femme? c'est à vous que je le demande. Le soir même était servi dans la salle à manger un petit dîner pour deux personnes: mistress Firkin, la femme de chambre de miss Crawley, se rendit alors auprès de sa maîtresse et y fit ses embarras en l'absence de la nouvelle garde-malade, assise en compagnie de miss Briggs devant un simple mais appétissant dîner.

Briggs était dominée par une trop vive émotion pour avoir la force d'avaler un morceau. La même jeune personne découpa une volaille avec une adresse remarquable et demanda la sauce d'une voix si bien articulée que la pauvre Briggs, qui l'avait devant elle, sauta sur sa chaise, faillit casser la saucière et retomba de nouveau dans son état d'affaissement et de torpeur.

«Vous ne feriez pas mal de donner un verre de vin à miss Briggs, dit la même personne à M. Bowls, le gros domestique de confiance.»

Il obéit à cet ordre; miss Briggs prit le verre machinalement, l'avala de même, puis poussa un soupir et se mit à jouer avec son poulet sur son assiette.

«Je crois que nous pourrons faire notre service nous-mêmes, n'est-ce pas, miss Briggs? dit la même personne avec un organe caressant; nous vous remercions de vos bons offices, maître Bowls, et, si cela vous est égal, nous sonnerons quand nous aurons besoin de vous.»

Le sommelier descendit, et, chemin faisant, il accabla des plus horribles malédictions un pauvre domestique son subordonné.

«C'est pitié de vous voir dans cet état, miss Briggs, dit la jeune dame d'un air froid et légèrement moqueur.

--Ma bonne amie est si malade, et ne veut.... eu.... eu.... pas me voir, sanglota miss Briggs dans un nouvel accès de douleur.

--Cela ne va plus si mal; consolez-vous, chère miss Briggs, elle a un peu trop mangé; voilà tout. Elle se sent beaucoup mieux; elle sera dans peu complétement remise. Les ventouses et le traitement médical l'ont bien affaiblie; mais dans peu elle aura repris ses forces. Je vous en prie, consolez-vous et prenez encore un verre de vin.

--Mais pourquoi ne veut-elle plus me voir? disait miss Briggs en gémissant. Oh! Mathilde! après vingt-quatre ans d'affection la plus tendre, est-ce là le sort que vous réserviez à votre pauvre Arabelle?

--Ne vous lamentez pas tant, pauvre Arabelle! reprit l'autre avez un sourire imperceptible; elle ne veut point vous voir parce qu'elle dit que vous ne la soignez pas aussi bien que moi. Allez! je n'ai pas grand plaisir à rester sur pied toute ma nuit; je vous céderais volontiers la place.

--N'ai-je pas pris soin de cette chère créature pendant longues années? reprit Arabelle; et maintenant....

--Maintenant elle en préfère une autre. Eh bien! les malades ont des lubies; il faut subir leurs caprices. Quand elle ira bien, je partirai.

--Jamais! jamais! s'écria Arabelle en fourrant la moitié de son nez dans son flacon de sels.

--Que voulez-vous dire, miss Briggs? qu'elle n'ira jamais bien, ou que je ne partirai jamais? reprit l'autre avec le même entrain. Peuh! elle sera au mieux dans une quinzaine, et alors j'irai retrouver mes petits élèves à Crawley-la-Reine, et leur mère qui est bien plus malade que notre amie. Il ne faut pas être jalouse de moi, ma chère miss Briggs; je suis une pauvre petite fille sans amis et bien inoffensive. Je ne prétends point vous supplanter dans les bonnes grâces de miss Crawley. Une semaine après mon départ, elle ne pensera plus à moi, tandis que son affection pour vous est l'ouvrage de bien des années. Donnez-moi un peu de vin, ma chère Briggs, et soyons amies; car, je vous l'assure, j'ai bien besoin d'avoir des amis.»

La pauvre Briggs, au coeur tendre et sans fiel, répondit à cet appel en tendant silencieusement la main. Mais elle n'en était pas moins chagrine de se voir délaissée, et donnait un libre cours à ses amères récriminations contre les caprices de sa Mathilde. Au bout d'une demi-heure, après le repas terminé, miss Rebecca Sharp, car, chose qui vous surprendra sans doute, tel était le nom de la personne en question, miss Rebecca Sharp remonta vers la malade, et, avec les détours les plus polis, elle congédia l'infortunée Firkin.

«Merci, mistress Firkin, cela suffit, vous faites à merveille. Je vous sonnerai s'il manque quelque chose; merci bien.»

Firkin descendit les escaliers, tourmentée par une effroyable tempête de jalousie, d'autant plus terrible qu'il la fallait renfermer au fond du coeur.

Était-ce le souffle de cette tempête qui entre-bâilla la porte du salon lorsqu'elle arriva sur le palier du premier étage? Non, cette porte était doucement ouverte par la main de miss Briggs. Briggs avait fait le guet, Briggs avait entendu le bruit des pas de Firkin sur les marches de l'escalier, le choc de la cuiller contre les bords de la tasse que descendait la malheureuse exilée.

«Eh bien! Firkin? dit-elle comme l'autre entrait dans la pièce; eh bien! Jane?

--Cela va de pis en pis, miss Briggs, dit Firkin en branlant la tête.

--Elle ne se sent donc pas mieux?

--Elle ne m'a parlé qu'une seule fois. Je lui demandais si elle se trouvait plus à son aise; elle m'a répondu de taire mon bec. Oh! miss Briggs, je ne me serais jamais attendue à rien de pareil.»

Les grandes eaux recommencèrent à jouer.

«Quel est cette miss Sharp, Firkin? Ah! je ne me doutais guère, en prenant part aux réjouissances de Noël chez mes bons amis, le révérend Lionnel Delamarre et son aimable femme, non, je ne me doutais guère que je trouverais une étrangère installée à ma place dans les affections de cette chère, toujours chère Mathilde.»

Comme on peut le voir à son langage, miss Briggs possédait une teinture littéraire et sentimentale; elle avait jadis publié, par souscription, un volume de poésie, les _Chants d'un rossignol_.

«Voyez-vous, miss Briggs, cette jeune fille leur a tourné l'esprit à tous, répondit Firkin; sir Pitt aurait bien voulu la garder avec lui, mais il n'ose rien refuser à miss Crawley. Mistress Bute, au presbytère, n'en est pas moins entichée; ils en sont tous à ne pouvoir se passer d'elle. Le capitaine l'aime à la folie, et M. Crawley en est jaloux. Depuis que miss Crawley a eu son indisposition, elle ne veut plus souffrir auprès d'elle que miss Sharp. Expliquez-moi cela, car pour moi je n'y comprends rien. On dirait qu'elle les a tous ensorcelés.»

Rebecca passa la nuit entière au chevet de miss Crawley. La nuit suivante, la bonne dame dormait d'un si profond sommeil que Rebecca eut le temps de prendre plusieurs heures de repos sur un sofa, au pied du lit de sa protectrice. Peu de jours après miss Crawley se trouva si bien qu'elle eut la force de se lever, et, pour son plus grand divertissement, Rebecca lui donna traits pour traits la représentation de miss Briggs et de sa douleur. Ses sanglots étouffés, sa manière de se frotter la face avec son mouchoir, tout cela fut rendu avec un si admirable naturel que miss Crawley reçut de la façon la plus gaie la visite des docteurs, ce qui les étonna davantage, car ils trouvaient toujours cette enfant du siècle en proie au plus terrible abattement, à toutes les horreurs de la mort, dès qu'elle éprouvait le moindre malaise.

Le capitaine Crawley ne manquait pas un seul jour de venir, et Rebecca lui faisait le bulletin de la santé de sa tante. La convalescence fut si rapide que bientôt la pauvre miss Briggs fut admise au bonheur de voir son amie. Les personnes au coeur sensible pourront seules se faire une idée des émotions larmoyantes de ce tempérament sentimental et du caractère touchant de cette entrevue.

Miss Crawley eut du plaisir à voir miss Briggs. Rebecca contrefaisait la pauvre fille à sa barbe avec une admirable gravité, et la caricature n'en était que plus piquante pour sa vénérable protectrice.

Les causes de la déplorable indisposition de miss Crawley et de son départ de la maison de son frère sont d'une nature si peu romantique, qu'on serait gêné de les expliquer dans un roman destiné à une société élégante et sentimentale. Comment, en effet, faire comprendre à une femme délicate et du grand monde que miss Crawley avait trop bu et trop mangé, et que l'abus du homard à un souper de la cure était l'origine de l'indisposition qu'elle s'obstinait à attribuer à l'humidité du temps? Le malaise fut si violent que Mathilde, suivant l'expression du révérend, avait bien manqué de faire le grand saut. L'attente du testament avait donné la fièvre à toute la famille, et Rawdon Crawley se voyait à la tête de quarante mille livres pour le commencement de la saison de Londres. M. Crawley envoya à sa vieille tante un choix de ses brochures religieuses pour la préparer à quitter la Foire aux Vanités et Park-Lane pour un autre monde. Mais un excellent médecin de Southampton appelé à temps triompha du homard qui, un peu plus, serait devenu fatal à la vieille fille, et lui donna assez de force pour la mettre en état de revenir à Londres.

Le baronnet ne dissimula point son excessive mauvaise humeur sur le dénoûment de cette affaire.

Tandis que chacun se montrait fort empressé autour de miss Crawley, et que des messagers, envoyés d'heure en heure du presbytère, rapportaient des nouvelles de sa santé à ses affectionnés parents, dans une autre partie de la maison se trouvait une dame beaucoup plus malade, mais à qui on ne faisait aucune attention. C'était lady Crawley elle-même. En la voyant, le bon docteur avait secoué la tête: sir Pitt n'avait consenti à cette visite que parce qu'elle ne lui coûtait rien. Il tirait ainsi parti de l'indisposition de miss Crawley. On laissait milady toute seule dans sa chambre, abandonnée aux progrès du mal; on ne prenait guère plus garde à elle qu'à une mauvaise herbe du parc.

Les jeunes demoiselles se trouvaient privées de l'inestimable enseignement de leur gouvernante; car miss Sharp était une garde-malade si dévouée que miss Crawley ne voulait recevoir ses potions d'aucune autre main. Firkin était déjà supplantée longtemps avant le retour de sa maîtresse de Crawley-la-Reine. Mais cette fidèle domestique trouvait au moins dans sa tristesse une consolation à retourner à Londres, à voir miss Briggs, à souffrir avec elle les tortures de la jalousie, à partager avec elle les chagrins de leur disgrâce commune.

Le capitaine Rawdon s'était fait accorder un supplément de congé à cause de la maladie de sa tante, et il restait religieusement à la maison. Il était toujours à la porte de sa chambre, et il s'y trouva plus d'une fois face à face avec son père. Arrivait-il sans penser à mal par le corridor, aussitôt son père ouvrait sa porte, et la figure crochue du vieux baronnet apparaissait dans la fente. Quel motif avaient-ils de s'épier ainsi l'un l'autre? Ah! c'était sans doute un généreux sentiment de rivalité, c'était à qui serait le plus empressé autour du lit de la malade. Rebecca venait les consoler et leur rendre à tous deux du courage, ou plutôt elle le faisait tantôt pour l'un et tantôt pour l'autre. C'est que ces deux honnêtes personnages étaient bien désireux d'avoir des nouvelles de la malade par son messager de confiance.

Au dîner, où elle ne paraissait qu'une demi-heure, elle s'interposait pour les maintenir en bonne intelligence; puis après, elle disparaissait pour le reste de la nuit. Alors Rawdon partait pour le dépôt, à Mudbury, laissant son papa dans la société de M. Horrocks et de son rhum. Miss Sharp passa ainsi une quinzaine bien fatigante et presque mortelle dans la chambre de miss Crawley; mais ses petits nerfs semblaient être d'acier. Les fatigues et l'ennui qui sont le partage d'une garde-malade ne pouvaient lasser son dévouement à toute épreuve.

Jamais une plainte de sa part sur ses forces épuisées, sur les dérangements de la nuit, sur la mauvaise humeur de la malade, sur sa colère, sur ses terreurs de la mort; car la vieille dame passait de longues heures à pousser des cris perçants dans l'effroi de cette autre vie dont elle n'avait jamais l'air de se douter quand elle était en bonne santé. Figurez-vous, aimable lectrice, une vieille femme mondaine, égoïste, désagréable, au coeur sec, se tordant au milieu des angoisses de la douleur et de l'épouvante; mettez-vous bien ce tableau dans la tête, et, avant d'atteindre la vieillesse, apprenez à aimer et à prier!

Sharp veillait sur cette malade peu attrayante avec une patience inaltérable; rien n'échappait à sa vigilance, et son zèle exemplaire lui faisait tout prévoir. Pendant cette maladie, elle se montra toujours alerte, dormant peu, éveillée au moindre bruit, et se contentant tout au plus de quelques instants de repos. À peine surprenait-on sur sa figure les traces de la fatigue. Son teint pouvait être un peu plus pâle, ses yeux marqués d'un cercle un peu plus noir que de coutume; mais, hors de la chambre de la malade, on la trouvait toujours souriante, fraîche et bien mise, et, sous son peignoir et son bonnet, elle était aussi séduisante que dans les plus belles robes de bal.

Le capitaine, du moins, le pensait ainsi et l'aimait à en devenir fou. La flèche empennée de l'amour avait traversé son épaisse enveloppe. Six semaines de rapports continuels et de vie commune avaient suffi pour lui faire rendre les armes. Il mit dans sa confidence sa tante du presbytère et tous ceux qui voulaient l'entendre. Mistress Bute le plaisantait à ce propos; depuis longtemps elle s'était aperçue de sa forte passion; elle lui disait de prendre garde, et finissait par avouer que miss Sharp était la créature de l'Angleterre la plus vive, la plus adroite, la plus originale, la plus naturelle et la plus affectueuse. Rawdon ne devait pas jouer ainsi avec les affections de cette jeune fille; car la chère miss Crawley ne le lui pardonnerait jamais. Elle aussi était dans l'admiration de la petite gouvernante, et l'aimait comme une fille. Le devoir commandait à Rawdon de retourner à son régiment, dans la Babylone moderne, et de ne point abuser des sentiments confiants d'une pauvre innocente.

Plus d'une fois cette excellente dame, touchée des peines de coeur du jeune militaire, lui donna l'occasion de voir miss Sharp à la cure et de la reconduire au château, comme nous l'avons vu plus haut. Quand de certains hommes vous aiment, mesdames, il ont beau voir la ligne et l'hameçon et tout l'attirail qui va servir à les prendre, ils n'en sont pas moins à tourner béants autour de l'amorce, il faut qu'ils y viennent et qu'ils l'avalent. Les voilà pris, les voilà frétillant sur le sable. Rawdon reconnut bien vite chez mistress Bute l'intention manifeste de le faire tomber dans les filets de Rebecca. Il ne voyait pas bien loin, il est vrai; mais enfin un certain usage du monde faisait, à l'aide de la réflexion, pénétrer à travers les discours de mistress Bute une faible lueur dans cette âme enveloppée de ténèbres.

«Retenez bien mes paroles, Rawdon, lui disait-elle; miss Sharp sera un jour de votre famille.

--Et à quel titre, mistress Bute? disait l'officier en riant. Sera-ce comme ma cousine? François est fort tendre avec elle? est-ce là ce que vous voulez dire?

--Mieux encore, reprenait mistress Bute avec un éclair dans les yeux. Elle ne sera pas pour Pitt, c'est là qu'est votre erreur. Non, non, ce pied-plat n'en goûtera pas, et puis d'ailleurs il a un engagement avec Jane de la Moutonnière. Vous autres hommes, vous avez les yeux bouchés; vous êtes de crédules et aveugles créatures. S'il arrive quelque accident à lady Crawley, voulez-vous savoir ce qui en résultera? Miss Sharp deviendra votre belle-mère.»

À cette annonce, le chevalier Rawdon Crawley, pour témoigner de sa surprise, souffla comme un cachalot. Il n'avait pas à dire non: l'inclination peu dissimulée de son père pour miss Sharp ne lui avait point échappé. Il connaissait fort bien le tempérament du vieux baronnet: c'était un homme fort peu en peine des délicatesses de conscience. Sans demander une plus longue explication, il entra au logis en tordant sa moustache, et bien convaincu qu'il tenait enfin le secret de la diplomatie de mistress Bute.

«En vérité, c'est très-mal, c'est très-mal, en vérité, pensa Rawdon; cette pauvre femme ne cherche qu'à jeter le discrédit sur la pauvre enfant, pour l'empêcher d'entrer dans la famille et de devenir lady Crawley.»

Quand il fut seul avec Rebecca, il la plaisanta avec son bon goût ordinaire sur les inclinations du baronnet pour elle. Celle-ci redressa la tête avec un air de suprême dédain, le regarda en face et lui dit:

«Eh bien! supposons qu'il soit fou de moi. Je le connais pour ce qu'il vaut, lui et bien d'autres de son espèce. Vous ne pensez pas au moins qu'il me fasse peur, capitaine Crawley. Vous n'avez pas dans la tête que je sois incapable de défendre mon honneur, dit cette petite femme avec un regard de reine.

--Oh!... ah!... hé!... vous êtes avertie.... vous savez.... et puis voilà.... balbutia le tortilleur de moustaches.

--Croiriez-vous donc à quelque honteuse intrigue?? reprit-elle avec un accent d'indignation.

--Oh!... dieux!... en vérité.... miss Rebecca, fit entendre le dragon à la langue pâteuse.

--Vous ne me supposez donc pas le sentiment de ma dignité personnelle, parce que je suis pauvre et sans amis, et que les gens riches eux-mêmes en manquent souvent? Toute gouvernante que je suis, il ne faut pas croire que j'aie moins de jugement, de délicatesse, que je sois de moins bonne race que tous vos hobereaux de l'Hampshire? Je suis une Montmorency, pensez-y bien. Une Montmorency ne vaut-elle pas une Crawley?»

Lorsque miss Sharp, dans les grandes circonstances, faisait allusion à sa lignée maternelle, elle prenait un accent légèrement étranger qui ajoutait un grand charme à sa voix naturelle claire et sonore.

«Non, non, continua-t-elle en s'enflammant de plus en plus dans son apostrophe au capitaine; je puis endurer la pauvreté, mais non le déshonneur; l'oubli, mais non l'insulte, surtout l'insulte venant.... de vous!»

Son émotion prenant alors un libre cours, elle versa un torrent de larmes.

«Le diable m'emporte, miss Sharp.... Rebecca.... Pour l'amour du ciel.... Sur mon âme, je donnerai bien mille livres.... Arrêtez, Rebecca....»

Mais elle était déjà partie pour aller faire ce jour-là la promenade de miss Crawley. Ceci se passa avant l'indisposition mentionnée plus haut. Au dîner, Rebecca fut plus sémillante et plus gaie que jamais. Elle n'avait pas l'air de s'apercevoir des signes, des clignements d'yeux, des supplications maladroites de l'officier aux gardes; elle le laissait à son humiliation et aux tortures de son fol amour. Chaque jour la grosse cavalerie de Crawley essuyait quelque nouvelle déroute. Le gros officier en perdait la tête et n'en était que plus fou et plus amoureux.

Si le baronnet de Crawley-la-Reine n'avait pas eu sans cesse devant les yeux la crainte de perdre l'héritage de sa soeur, il n'aurait jamais consenti à priver ses filles des utiles enseignements de leur incomparable gouvernante. Le vieux château, en son absence, avait l'air d'un désert, tant Rebecca avait su s'y rendre utile et agréable. Sir Pitt n'avait plus ses lettres copiées et corrigées; ses écritures n'étaient plus au courant; les affaires de sa maison et ses nombreux dossiers souffraient beaucoup depuis le départ de son petit secrétaire. Il était facile de voir quel besoin il avait d'un tel secours, d'après le style, la rédaction et l'orthographe des nombreuses lettres qu'il lui envoyait, avec prière et même avec recommandation expresse de les corriger. Presque chaque jour on apportait une lettre du baronnet, adressant à Becky les plus vives instances pour son retour; à miss Crawley les raisonnements les plus pathétiques au sujet de l'interruption fielleuse apportée dans l'éducation de ses filles. C'était de la rhétorique perdue à l'endroit de miss Crawley.

Miss Briggs n'avait pas reçu positivement son congé comme demoiselle de compagnie; mais sa place devenait une sinécure dérisoire. Elle vivait désormais ou dans le salon, en société du gros épagneul, ou de temps à autre dans le cabinet de la femme de charge, avec la maussade Firkin. Cependant, bien que la vieille dame ne voulût en aucune manière entendre au départ de Rebecca, celle-ci n'était point installée comme titulaire de l'emploi à Park-Lane. Miss Crawley, à l'exemple de beaucoup de gens riches, avait l'habitude d'accepter de ses inférieurs tous les services qu'elle pouvait en tirer, et, sans plus se faire de bile, de les camper là dès qu'elle n'en sentait plus le besoin. La reconnaissance chez certaines personnes riches est peu commune et presque inconnue; elles reçoivent les services des gens nécessiteux comme chose qui leur est due. Et de quel droit vous plaindriez-vous, parasites et pauvres gueux? Votre amitié pour les riches est à peu près aussi sincère que celle qu'ils vous témoignent en retour. C'est l'argent que vous aimez, et non pas l'homme; et, si les rôles étaient intervertis entre Crésus et son laquais, vous savez bien, mendiants de bonne maison, de quel côté se tourneraient vos flatteries.

En dépit du naturel et de la vivacité de Rebecca, de ses airs toujours si avenants et si aimables, il pouvait bien se faire que notre vieille rusée de Londres, à laquelle on prodiguait ces trésors d'amitié, conçût quelques vagues soupçons sur le dévouement de sa garde-malade et nouvelle amie. Miss Crawley avait souvent ruminé ce principe dans sa tête, qu'on ne fait rien pour rien. Si elle jugeait les sentiments des autres sur les siens, elle devait arriver nécessairement à cette conclusion; et le fond de ses réflexions devait être que ceux-là ne peuvent avoir d'amis, qui ne sont préoccupés que d'eux-mêmes.

Quoi qu'il en soit, Becky lui était d'une grande utilité et d'une grande distraction. Aussi la généreuse miss Crawley lui avait-elle donné deux robes neuves, un vieux collier et un châle. C'était à elle qu'elle se plaignait de ses amis les plus intimes: peut-on donner une plus grande preuve de confiance et d'amitié? Elle lui bâtissait parfois les plus brillants projets d'avenir, comme, par exemple, de la marier à Clump, son apothicaire, ou de lui procurer quelque établissement avantageux du même genre; le moins c'était de la renvoyer à Crawley-la-Reine quand elle serait lasse de l'avoir auprès d'elle et que la saison de Londres commencerait.

Dès que miss Crawley, entrée en convalescence, put descendre au salon, Becky lui chanta des romances et inventa mille moyens de la distraire. Quand elle fut assez bien pour sortir en voiture, Becky l'accompagna. Dans les promenades qu'elles firent ensemble, parmi toutes les maisons où l'amitié bienveillante de miss Crawley pouvait l'aider à s'introduire, miss Sharp dirigea ses tentatives du côté de Russell-Square, vers la maison de John Sedley esquire.

Avant d'en venir à une visite, bien des lettres avaient été échangées entre les deux amies. Pendant le temps de la résidence de Rebecca dans le Hampshire, leur amitié éternelle avait, s'il faut l'avouer, souffert une baisse considérable, et son grand âge la rendait si branlante et si caduque, qu'elle était menacée d'un prochain trépas. Et puis les deux jeunes filles avaient eu chacune à songer à leurs affaires; tandis que Rebecca cherchait à s'avancer de plus en plus dans l'esprit de ceux dont elle dépendait, Amélia restait toujours absorbée dans la même idée. Les jeunes filles, en se retrouvant, se jetèrent dans les bras l'une de l'autre avec cette impétuosité qui caractérise les affections de la jeunesse. Rebecca joua son rôle dans cette rencontre avec la plus bruyante et la plus démonstrative tendresse. La pauvre Amélia rougit, embrassa son amie et se trouva coupable d'un peu de froideur à son égard.