La foire aux vanités, Tome I

Chapter 13

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Pauvre petit coeur! toujours à espérer et à battre, toujours patient et plein de foi! Qu'y a-t-il à décrire dans cette vie-là? Ah! l'on n'y trouve point ce qu'on appelle des incidents. Tout le long du jour, c'est le même sentiment: «Quand viendra-t-il?» Même pensée le soir en s'endormant, le matin au réveil. Et George jouait au billard avec le capitaine Cannon dans Swallow-Street, pendant qu'Amélia s'informait de lui auprès du capitaine Dobbin; car c'était un joyeux et aimable compagnon, et il excellait à tous les jeux d'adresse.

Une fois, après trois jours d'absence, miss Amélia prit son chapeau et se rendit chez les Osborne.

«Quoi! vous laissez notre frère pour venir nous voir? dirent les jeunes filles; vous vous êtes donc querellés, Amélia? Contez-nous cela!»

Non, il n'y avait pas eu de querelle.

«Qui pourrait se quereller avec lui?» répondit-elle les yeux remplis de larmes.

Elle venait seulement pour.... voir ses chères amies, avec lesquelles elle ne s'était point trouvée depuis si longtemps.

Ce jour-là, elle fut si maladroite et si gauche que les demoiselles Osborne et leur gouvernante, qui étaient toujours aux carreaux pour la voir s'en aller, s'étonnèrent de plus en plus que George pût trouver quelque chose de bien dans cette pauvre petite Amélia.

Et pourquoi aurait-elle livré son timide et tendre coeur à l'inspection de ces jeunes demoiselles, à leurs yeux noirs et assurés? Il valait mieux le cacher et le replier sur lui-même. Je sais bien que les demoiselles Osborne excellaient à donner leur avis sur un châle de cachemire ou une jupe de satin rose. Quand miss Turner avait fait teindre le sien en pourpre, quand miss Pickford avait métamorphosé sa palatine d'hermine en manchon et en garnitures, je vous assure que ces changements n'avaient point échappé à ces pénétrantes demoiselles. Mais, voyez-vous, il y a des choses plus délicates que la fourrure ou le satin, que les splendeurs de Salomon, que toute la garde-robe de la reine de Saba, des choses dont la beauté échappe à l'oeil de plus d'un connaisseur. Il faut du soin pour pénétrer ces douces et tendres âmes, semblables à ces fleurs parfumées qui s'épanouissent dans l'ombre et la solitude, tandis que vous avez les yeux crevés par d'autres grandes fleurs aussi larges que des bassinoires de cuivre et qui ont la prétention de détrôner le soleil. Miss Sedley n'était pas une fleur de cette dernière espèce.

Une bonne jeune fille, placée sous l'aile maternelle, ne peut nous offrir de ces péripéties émouvantes auxquelles prétendent les héroïnes de roman. On peut voir les vieux oiseaux se débattre contre les piéges ou fuir devant le fusil du chasseur; les voraces éperviers peuvent les poursuivre, et alors il faut ou se dérober à leurs griffes ou se résigner à périr. Mais les petits oiseaux qui sont encore au nid mènent, dans le duvet et dans la mousse, une existence paisible et peu romanesque. Leur tour viendra aussi de prendre leur essor. Becky Sharp, dans la province, volait de ses propres ailes, sautant de branches en branches au milieu d'une infinité de piéges, et de côté et d'autre elle ramassait sa pâture avec assez de bonheur et de succès; Amélia, au contraire, coulait une vie douce dans son nid de Russell-Square. Allait-elle dans le monde, c'était sous la conduite de personnes plus âgées. Et puis aucun malheur ne semblait pouvoir l'atteindre dans cette maison où régnaient l'opulence et le bien-être, où elle se sentait toujours protégée par la plus vive affection.

Maman avait à s'occuper de ses affaires de ménage, de ses promenades du jour, de cette délicieuse tournée dans les plus beaux magasins, tout ce qui constitue l'amusement ou la profession, comme il vous plaira de l'appeler, des riches ladies de Londres. Papa dirigeait ses mystérieuses opérations au milieu de la Cité, centre d'agitation à cette époque, où la guerre embrasait l'Europe, où l'on jouait des royaumes. Alors le journal le _Courrier_ comptait dix mille souscripteurs. Un jour on annonçait la bataille de Vittoria, un autre jour l'incendie de Moscou; ou bien c'était le crieur public qui, en passant à l'heure du dîner sous les fenêtres de Russell-Square, faisait entendre les paroles suivantes: _Bataille de Leipsick_;--_six cent mille hommes engagés_;--_déroute complète des Français_;--_deux cent mille morts_. Le vieux Sedley était rentré une ou deux fois à la maison avec un air préoccupé; il n'y avait rien d'étonnant à cela, lorsque de telles nouvelles bouleversaient tous les coeurs et toutes les banques de l'Europe.

Cependant le même train se soutenait à Russell-Square, comme si les affaires politiques n'eussent pas été dans un complet désarroi. La retraite de Leipsick ne diminua pas le nombre des plats que maître Sambo apportait de l'office; les alliés entraient en France, et la cloche annonçait toujours le dîner à cinq heures précises, comme à l'ordinaire. La pauvre Amélia ne se souciait guère plus de Brienne que de Montmirail. Que lui importait la guerre? Enfin eut lieu l'abdication de l'empereur. Alors elle battit des mains, et adressa ses prières au ciel avec une vive reconnaissance. Dans l'élan de son âme elle se jeta au cou de George Osborne, au grand étonnement de tous les témoins de ce transport passionné. La paix était conclue, l'Europe allait entrer dans une période de calme, et en conséquence le régiment du lieutenant Osborne ne pouvait plus recevoir un ordre de départ. C'était en ce sens que raisonnait Amélia. Les destinées de l'Europe se résumaient pour elle dans le lieutenant Osborne. Il n'avait plus de dangers à courir, elle pouvait donc remercier le ciel. À lui seul il représentait pour elle l'Europe, l'empereur, les monarques alliés et l'auguste Prince régent. Il était son soleil et sa lune, et je ne serais pas éloigné de croire que, dans son esprit, l'illumination et le bal de Mansion House offerts aux souverains n'avaient eu lieu qu'en l'honneur de George Osborne.

Nous avons montré comment miss Sharp avait été élevée à la dure école de l'égoïsme et de la pauvreté. L'amour était maintenant le dernier maître de miss Amélia Sedley, et notre jeune demoiselle faisait des progrès vraiment merveilleux dans cette science si répandue. En dix-huit mois d'application persévérante et quotidienne, que de secrets Amélia avait appris de son puissant instituteur, dont ne se doutaient même pas miss Wirt et les jeunes demoiselles d'en face, non plus que la vieille miss Pinkerton de Chiswick! Ces mystères n'étaient pas faits pour ces vierges précieuses et à l'air pincé. Quant à miss Pinkerton et à miss Wirt, elles étaient hors de question; Dieu me garde d'avoir à me reprocher une pareille idée à leur endroit! Miss Maria Osborne avait bien un engagement avec M. Frédérick-Auguste Bullock, de la maison Bullock et Comp.; mais c'était un engagement des plus respectables, et il ne lui en aurait pas coûté davantage de prendre le vieux Bullock, son esprit ne voyant dans le mariage que ce que doit y voir une jeune demoiselle bien élevée, à savoir une maison de ville à Park-Lane, une maison de campagne à Wimbledom, une calèche avec deux magnifiques chevaux, des laquais à l'avenant, enfin un quart dans les profits annuels de la forte maison Hulker et Bullock. C'était sous cette forme que se présentait à elle la personne de Frédérick Bullock.

Si la mode nous eût déjà donné les fleurs d'oranger, emblème de la chasteté féminine empruntée par nous à la France, où presque toutes les demoiselles sont vendues en mariage, miss Maria, parée de la couronne immaculée, n'aurait pas hésité à partir pour le voyage de la vie à côté de Bullock Senior, malgré sa goutte, ses années, sa tête chauve et son nez rouge, et, avec une modestie parfaite, elle eût fait à son bonheur le sacrifice de sa belle jeunesse. Malheureusement le vieillard était déjà marié; c'est pour cela qu'elle avait reporté ses affections sur le jeune homme. Ô fleurs d'oranger à peine écloses! L'autre jour je vis miss Trotter émaillée des fleurs susdites; elle s'élançait dans la voiture de noces, à Saint-George-Hanover-Square, et lord Mathusalem l'y suivait en clopinant. Avec quelle charmante modestie elle baissa les stores de la voiture, cette chère innocente! La moitié des voitures de la Foire aux Vanités s'étaient donné rendez-vous à ce mariage.

Ce n'était point dans ce genre d'amour qu'Amélia cherchait le complément de son éducation. De bonne petite fille elle était devenue en une année bonne demoiselle, pour finir par être une bonne femme quand l'heureux moment en sera venu. Cette jeune demoiselle, et peut-être y avait-il imprudence de la part de ses parents à se prêter à cette adoration déréglée, à ces idées romanesques, enfin cette jeune demoiselle aimait de tout son coeur le jeune officier au service de Sa Majesté, avec lequel notre connaissance n'a été encore que fort rapide. Il se présentait à elle comme la première pensée à son réveil, le dernier nom à prononcer dans ses prières. Elle n'avait jamais vu un cavalier aussi élégant, aussi spirituel, avec aussi bonne façon à cheval, en un mot un tel héros.

Ne nous parlez point de la grâce du Prince, celle de George était bien autre chose! Elle avait vu M. Brumel, point de mire de toutes les louanges. Mais il ne s'agissait pas de le comparer à son George! Non, aucun des lions de l'Opéra n'était digne d'être son rival. Il méritait, pour le moins, de devenir un prince des _Mille et une Nuits_. Aussi quelle générosité à lui de s'abaisser jusqu'à Cendrillon! Miss Pinkerton aurait sans doute cherché à ébranler cette aveugle passion si elle avait été la confidente d'Amélia, mais sans le moindre succès, croyez-le bien. Ainsi le veulent et la nature et l'essence de certaines femmes; les unes sont faites pour dominer, les autres pour aimer. Heureux ceux qui tombent de préférence sur une de cette dernière espèce.

Amélia, tout entière à cette passion absorbante, négligeait ses douze bonnes amies de Chiswick avec toute l'insensibilité de l'égoïsme. Il était naturel que ce seul sujet l'occupât tout entière. Miss Saltire était trop froide, on ne pouvait la prendre pour confidente. Amélia n'aurait jamais songé à en parler à miss Swartz, la jeune héritière de Saint-Kitt à la chevelure laineuse. La petite Laura Martin venait passer chez elle ses jours de congé, et ma persuasion est qu'elle lui avait accordé sa confiance, qu'elle avait promis à Laura de la prendre avec elle quand elle serait mariée. Elle devait être entrée avec Laura dans de grands détails sur la passion de l'amour, étude singulièrement utile et neuve pour cette petite personne. Hélas! hélas! je crains bien que l'esprit de notre pauvre Amélia n'ait dévié de son aplomb.

À quoi donc songeaient ses parents en n'empêchant pas ce petit coeur de battre si fort? Le vieux Sedley n'avait pas l'air de prendre garde à tout cela. Il paraissait beaucoup plus grave que d'habitude, et ses affaires de banque semblaient l'absorber tout entier. Mistress Sedley était d'une nature accommodante et peu curieuse, en sorte qu'elle n'éprouvait pas même la moindre jalousie. Quant à M. Joe, il était, à Cheltenham, l'objet d'un siége en règle de la part d'une veuve irlandaise; Amélia était donc livrée à elle-même dans la maison paternelle, et peut-être se trouvait-elle dans un trop grand isolement. Ce n'est pas que le moindre doute effleurât son coeur, car elle était sûre de George. Aux Horse-Guards, on n'avait pas toujours la permission de quitter Chatham, et puis il avait à voir ses amis et ses soeurs, à entretenir ses rapports de société quand il venait à la ville: car la société n'avait pas de plus bel ornement! Et puis encore, quand il était au régiment, il avait trop de besogne pour écrire de longues lettres. Je sais fort bien où elle serrait le paquet de celles qu'elle avait déjà reçues; je pourrais bien m'introduire dans sa chambre et les lui dérober comme avec l'anneau de Gygès....Non, non, ce serait mal. Je veux seulement y pénétrer comme un rayon de lune, et jeter un chaste regard sur ce lit où repose la fidélité, la beauté, l'innocence.

Si les lettres d'Osborne avaient un laconisme militaire, celles de miss Sedley à M. Osborne pourraient donner à ce roman une dimension insupportable même pour le lecteur le plus sensible. Non-seulement elle remplissait quatre pages de grand format; mais elle lui adressait encore des tirades entières extraites de recueils de poésie, et citait de longs passages avec la plus frénétique obstination. On eût dit qu'elle prenait à tâche de donner partout des signes de son état déplorable. Ses lettres fourmillaient de répétitions. Elle avait une orthographe douteuse, et elle prenait de fréquentes licences avec la prosodie.

Mais, mesdames, si vous ne pouvez toucher le coeur en dehors des règles de la syntaxe, si l'on ne peut vous aimer malgré vos fautes contre la versification, j'envoie au diable l'art poétique, et prie la peste d'étouffer le dernier pédant!

CHAPITRE XIII.

Où l'on fait du sentiment et autre chose.

J'ai bien peur que le jeune homme auquel miss Amélia adressait ses lettres n'eût un coeur léger et sceptique. Le lieutenant Osborne, se voyant poursuivi, partout où il allait, de nombreux poulets qui l'exposaient aux railleries de ses camarades, intima à son domestique l'ordre de ne jamais lui remettre sa correspondance que dans son cabinet. Le capitaine Dobbin, qui, j'en suis sûr, aurait donné beaucoup pour avoir une de ces précieuses dépêches, l'avait vu à sa grande stupéfaction allumer son cigare avec une de ces lettres.

Pendant quelque temps, George essaya de tenir sa liaison secrète; mais il laissait toutefois entrevoir qu'il s'agissait d'une femme.

«Et pas la première venue, disait l'enseigne Spooney à l'enseigne Stubbles; c'est un gaillard que cet Osborne. La fille du juge de Demerara en était devenue folle; et puis, après, est venu le tour de la belle mulâtresse Miss Pye, à Saint-Vincent, vous savez; et depuis notre retour, on dit qu'il fait pis que don Juan et rendrait des points au diable.»

Stubbles et Spooney pensaient que faire pis que don Juan était se distinguer par les plus belles qualités qu'un homme pût avoir. La réputation de George était colossale parmi les jeunes officiers du régiment: il était fameux comme chasseur, fameux comme chanteur, fameux à la parade, fameux en tout et prodigue de l'argent qu'il devait à la libéralité de son père; aucun habit, au régiment, n'avait meilleure coupe que les siens, et personne n'en avait plus que lui. Ses hommes l'adoraient. Aucun autre officier, même le colonel, le vieil Heavytop, ne pouvait boire plus que lui. Il boutonnait au fleuret Knuckles, le prévôt d'armes, qui serait passé caporal sans son état perpétuel d'ivresse, et qui avait obtenu son diplôme dans un assaut. Il excellait comme joueur aux boules et aux quilles. Sur son cheval, l'_Éclair_, il avait gagné le prix offert par la garnison aux courses de Québec, et Amélia n'était pas seule à l'admirer. Stubbles et Spooney, du régiment, le tenaient pour un Apollon. Dobbin voyait en lui un successeur de Lovelace, et la femme du major O'Dowd déclarait qu'il était très-beau garçon et qu'il lui rappelait Fitz Jurl Fogarty, second fils de lord Castle Fogarty.

Toutes ces personnes, chacune de son côté, se livraient aux conjectures les plus romanesques à propos de la correspondance d'Osborne. Selon les uns, c'était une duchesse de Londres amourachée de lui; selon les autres, la fille d'un général qui, ne pouvant se dégager d'autres liens, l'aimait au moins d'un amour éperdu; d'autres parlaient de la femme d'un membre du parlement qui lui aurait offert quatre chevaux pour l'enlever; chacun enfin à sa guise y voyait une victime de quelque passion enivrante, romanesque et scandaleuse. Osborne refusait de jeter la moindre lumière sur toutes ces conjectures, et laissait à ses jeunes amis le soin de lui fabriquer un roman.

Pour découvrir au régiment le mot de cette intrigue, il ne fallut rien moins qu'une indiscrétion du capitaine Dobbin. Le capitaine prenait un jour son déjeuner dans la salle commune où Cackle, l'aide-chirurgien, avec Stubbles et Spooney, devisaient sur les amours d'Osborne. Stubbles soutenait que la dame mystérieuse était duchesse à la cour de la reine Charlotte, et Cackle penchait pour une danseuse de l'Opéra de la plus détestable réputation. À cette idée, Dobbin éprouva une telle indignation que, la bouche gonflée d'oeuf et de pain beurré, malgré cette barrière opposée aux mouvements de sa langue, il essaya, d'articuler les sons suivants:

«Cake, vou êtes un fou stoupide, vou êtes toujou à dire des sottises et pallé de scandale. Oborne n'est point aux pieds d'une duchesse et ne songe point à se ruiner pour une plancheuse. Miss Sedley est la plus charmante fille qui ait jamais existé. Depuis longtemps il y a entre eux promesse de mariage, et l'homme qui voudrait s'attaquer à elle fera mieux de se taire en ma présence.»

En prononçant ces mots, Dobbin était devenu cramoisi, et il finit presque de s'étrangler en jetant dans sa bouche une tasse de thé bouillant. Au bout d'une demi-heure, l'histoire était connue de tout le régiment, et le soir même mistress O'Dowd écrivait à sa soeur Glorvina, à O'Dowdstown, de ne plus beaucoup se presser de quitter Dublin, le jeune Osborne ayant dirigé ses recherches d'un autre côté.

Dans la soirée, elle en fit son compliment au lieutenant par une petite allocution fort bien tournée, qu'elle accompagna d'un verre de wiskey, et il rentra chez lui furieux contre Dobbin, qui avait refusé l'invitation de mistress O'Dowd pour rester dans sa chambre à jouer un solo de flûte et à composer des vers d'un style mélancolique. L'orage grondait sur la tête de Dobbin, pour avoir ainsi trahi le secret de son ami.

«Qui diable vous a prié de parler de mes affaires? lui cria Osborne exaspéré; la belle avance que le régiment sache mon mariage! et puis cette vieille et bavarde sorcière de Peggy O'Dowd ne se gêne point pour dire de moi à sa maudite société toutes les sottises qui lui passent par la tête, pour tambouriner mon hyménée par les trois royaumes. Enfin de quel droit, je vous prie, aller dire que ma foi est engagée? de quel droit vous immiscer dans mes affaires, Dobbin?

--Il me semble.... commença le capitaine Dobbin.

--Que le diable vous emporte, Dobbin, avec ce qu'il vous semble! interrompit son jeune ami. Je vous ai des obligations, je le sais, mais je n'y puis plus tenir; vous m'ennuyez, à la fin, avec vos sermons; c'est abuser par trop du privilége des cinq années que vous avez de plus que moi. Je n'entends point supporter plus longtemps vos airs de supériorité, de pitié et de haute protection. De la pitié et de la protection! Je voudrais bien savoir en quoi je vous suis inférieur?

--Y a-t-il promesse de mariage? demanda le capitaine Dobbin.

--Est-ce que cela vous regarde plus que les autres?

--Avez-vous à en rougir? reprit Dobbin.

--De quel droit me faites-vous cette question? je voudrais bien le savoir, demanda George.

--Bon Dieu! vous ne songez point à dégager votre parole? reprit Dobbin avec inquiétude.

--En d'autres termes, vous me demandez si je suis un homme d'honneur, dit Osborne avec fierté; c'est cela, n'est-ce pas, que vous voulez dire? Depuis quelque temps vous prenez avec moi un ton que je ne veux pas.... que je ne supporterai pas davantage.

--Eh bien! oui, je vous ai dit que vous négligiez une charmante fille, George; je vous ai dit qu'en allant à la ville vous devriez aller la voir et ne point fréquenter les maisons de jeu de Saint-James.

--C'est votre argent que vous réclamez? dit George d'un air moqueur.

--Oui, sans doute; car je n'en ai pas tant à gaspiller, dit Dobbin, et vous en parlez bien à votre aise.

--Allons, William, je vous demande pardon, dit George cédant à la voix du remords; je vous ai trouvé mon ami en mainte occasion, Dieu le sait. Vous m'avez tiré de bien des mauvais pas. Lorsque Crawley des gardes m'a gagné cette somme d'argent, que serais-je devenu sans vous? Oh! je ne l'ai pas oublié. Mais vous ne devriez pas être si sévère avec moi et venir toujours me faire de la morale; je suis fou d'Amélia, je l'adore: ne vous fâchez donc plus. C'est une perfection, je sais. Mais, voyons, ne peut-on pas jouer un peu? Le régiment revient des Indes-Orientales; laissez-moi jouir de mon reste. Quand je serai marié, je me réformerai. Oh! oui, sur mon honneur. Mais maintenant, Dob, je dis que vous avez tort de vous fâcher; je vous donnerai cent livres le mois prochain: car mon père, je le sais, a l'intention de me faire un joli cadeau. Je vais, de ce pas, demander une permission à Heavytop, et demain à la ville je verrai Amélia. Dites-moi, êtes-vous content?

--Il est impossible de vous en vouloir longtemps, George, dit l'excellent capitaine. Quant à mon argent, mon garçon, je sais que, si j'en deviens bien pressé, vous êtes prêt à partager votre dernier schelling avec moi.

--Certainement, par Dieu! Dobbin, dit George avec un grand air de générosité, bien qu'il n'eût jamais le moindre argent dans sa poche.

--Cependant, George, finissez au plus vite avec cette gourme de jeunesse. Si vous aviez vu la figure de cette pauvre Emmy quand elle vous demandait l'autre jour, vous auriez envoyé au diable et billes et billard. Allez la consoler, double scélérat. Allez lui écrire une longue lettre; faites quelque chose pour la rendre heureuse: il suffit de si peu!

--Je crois, en effet, qu'elle m'aime diablement,» dit le lieutenant d'un air satisfait de lui-même. Et il alla dans la salle commune rejoindre ses gais compagnons pour la fin de la soirée.

Pendant ce temps, à Russell-Square, Amélia regardait la lune qui répandait de pâles rayons sur sa paisible demeure comme sur la caserne de Chatham, où le lieutenant Osborne avait son campement. Elle se demandait à elle-même ce qui pouvait alors occuper son héros. «Peut-être fait-il la ronde des sentinelles, pensait-elle; peut-être est-il à bivouaquer; peut-être console-t-il un camarade blessé; peut-être étudie-t-il l'art de la guerre dans sa chambre déserte.» Ses douces pensées s'envolaient comme des anges ailés, et, traversant la rivière jusqu'à Chatham, s'efforçaient de pénétrer dans la caserne de George.

Tout bien considéré, il valait autant que les portes fussent fermées et que la sentinelle refusât le passage. Qu'auraient fait ces pauvres petits anges à robe blanche, s'ils avaient entendu les chansons des jeunes officiers autour d'un bol de punch aux bleuâtres clartés?

Le lendemain de la petite conversation qui s'était tenue à la caserne, le jeune Osborne, fidèle à sa parole, se disposa à aller en ville, et mérita ainsi les éloges du capitaine Dobbin.

«J'aurais désiré lui faire un petit présent, dit Osborne à son ami avec un air de confidence; seulement ma bourse est à sec, et il faut attendre qu'il plaise à mon père de la remplir.»

Mais Dobbin ne voulut pas que ce bon mouvement de générosité restât stérile, et il donna à M. Osborne quelques bank-notes que celui-ci accepta après ce qu'il fallait tout juste d'hésitation.

Il avait bien la bonne intention de faire une jolie emplette pour Amélia; mais, en descendant de voiture, une superbe épingle de chemise frappa ses yeux dans la montre d'un joaillier, et il ne put résister à la tentation. Après l'avoir payée, il ne lui restait plus assez d'argent pour le cadeau qu'il se proposait de faire. N'importe, soyez-en sûr, ce n'était pas ses présents qu'Amélia demandait. Quand il arriva à Russell-Square, la face de la pauvre petite s'illumina comme un lever de soleil. Ses inquiétudes, ses craintes, ses larmes, ses doutes, ses insomnies prolongées, tout avait disparu, tout était oublié. Il avait suffi d'un seul sourire amoureux et vainqueur.