La foire aux vanités, Tome I

Chapter 12

Chapter 123,840 wordsPublic domain

«Pourquoi avez-vous invité à dîner cet effronté de Pety Crawley? dit le directeur à sa femme tandis qu'ils regagnaient leur logis à travers le parc. Je n'ai que faire de ce drôle; il nous traite, nous autres gens de campagne, comme de Turc à Maure. Il n'est content que lorsqu'il attrape mon vin à cachet jaune qui me coûte dix schellings la bouteille. Comme si c'était pour lui! Avec cela il a une tête infernale. C'est un joueur, un ivrogne, un débauché dans toute la force du terme. Il a tué un homme en duel; il a des dettes par-dessus les oreilles; il m'a volé la meilleure part de l'héritage de miss Crawley. La soeur (et ici le ministre, après avoir montré le poing à la lune avec l'air d'un homme qui prête serment, continua d'une voix mélancolique), la soeur assure qu'elle l'a couché sur son testament pour cinquante mille livres; c'est tout au plus s'il y en aura trente mille à partager.

--Elle me fait l'effet de s'en aller, dit la femme du ministre; sa figure était toute rouge quand nous sommes sortis de table. J'ai été obligé de la délacer.

--Elle a bu sept verres de champagne, dit à voix basse le révérend; et quel champagne! mon frère veut nous empoisonner. Mais vous autres femmes, vous ne vous y connaissez pas.

--Nous n'y entendons rien, c'est vrai, dit mistress Bute Crawley.

--Elle a bu de l'eau de cerises après dîner, continua le révérend, et a pris son curaçao avec son café. Je n'en voudrais pas prendre un petit verre pour cinq livres sterling; il y a de quoi brûler les entrailles. Elle n'ira pas loin de ce train-là, mistress Crawley; il faudra qu'elle succombe; c'est trop pour notre pauvre nature humaine. Je vous parie cinq contre deux que Mathilde décampe cette année.»

C'est en se livrant à ces profonds calculs, en pensant à ses dettes, à son fils Jim, au collége, à Franck, à Woolwich, à ses quatre filles qui n'étaient pas des beautés, les pauvres enfants, et qui n'avaient d'autre dot que l'héritage à venir de leur tante, que le ministre et sa femme poursuivaient leur promenade.

«Pitt ne sera pas si gueux que de vendre la présentation à sa cure. Son fils aîné, le farouche méthodiste, songe au parlement, continua M. Crawley après une pause.

--Sir Pitt Crawley pourra faire quelque chose, dit sa femme, si par miss Crawley nous lui arrachons cette promesse en faveur de Jacques.

--Pitt promettra tout, reprit son frère. Il avait promis d'ajouter une autre aile à la cure; il avait promis de me faire abandon du champ de Jibb et de la prairie de six arpents! Qu'a-t-il exécuté de toutes ses promesses? Et c'est au fils de cet homme, à ce vaurien, à ce joueur, à cet escroc, à ce bretteur de Rawdon Crawley, que Mathilde laisse la moitié de son argent! Ce n'est pas agir en bonne chrétienne; non, certes, par le diable! Ce gredin a tous les vices, excepté l'hypocrisie, que son frère a prise pour sa part.

--Silence! bijou! nous sommes sur les terres de sir Pitt, interrompit sa femme.

--Je le répète, c'est le ramassis de tous les vices, mistress Crawley. Il n'y a pas là à me chercher noise, madame. N'a-t-il pas tué le capitaine Longfeu? N'a-t-il pas volé le jeune lord Dovedale à la taverne du _Cocotier_? Ne m'a-t-il pas fait perdre quarante livres en interrompant le combat entre Bill Soames et Cheshire Trump? Vous le savez bien. Pour ce qui est des femmes, n'avez-vous pas entendu dire que devant moi, dans ma chambre de magistrat....

--Pour l'amour du ciel, monsieur Crawley, lui dit sa femme, laissons-là ces détails.

--Et vous invitez ce drôle chez vous? continua le ministre au comble de l'exaspération. Vous, mère de famille; vous, femme de l'un des ministres de l'Église d'Angleterre! Grands dieux!

--Bute Crawley, vous êtes fou, dit la femme du ministre avec un air de dédain.

--Eh bien! madame, fou ou non.... car je n'ai jamais eu, Martha, la prétention d'être aussi rusé que vous, non, jamais! je ne veux point me rencontrer avec Rawdon Crawley, voilà qui est positif. J'irai chez Huddleston, entendez-vous, j'irai voir son lévrier noir, et je ferai courir Lancelot contre lui avec un pari de cinquante livres. Voilà ce que je ferai, et contre tous les chiens de l'Angleterre. Mais je ne veux pas être nez à nez avec cet animal de Rawdon Crawley.

--Monsieur Crawley, vous êtes gris, suivant votre usage,» répliqua sa femme.

Le lendemain, lorsque le ministre, à son réveil, demanda un peu de bière, elle lui rappela sa promesse d'aller voir sir Huddleston Fuddleston le samedi suivant; et, comme les nuits étaient sereines, il calcula qu'en faisant un peu de galop il pourrait être à temps à son église le dimanche matin. Nous croyons avoir suffisamment démontré que les paroissiens de Crawley avaient autant à s'applaudir de leur ministre que de leur squire.

Miss Crawley était à peine arrivée au château que, par sa puissance fascinatrice, Rebecca avait déjà gagné le coeur de cette excellente vieille évaporée, comme elle avait réussi à emporter celui des innocents campagnards dont nous venons de tracer les portraits.

Un jour, en allant à sa promenade accoutumée, elle jugea à propos de demander la compagnie de la petite gouvernante. La promenade n'était pas finie que Rebecca s'était déjà concilié les affections de la vieille dame. Elle avait daigné sourire quatre fois et s'amuser pendant tout le temps de la route.

«Et pourquoi miss Sharp ne dîne-t-elle pas avec nous? dit-elle à sir Pitt qui avait arrangé un dîner d'apparat et invité tous les baronnets du voisinage. Mon cher, vous ne supposez pas que je veuille parler poupons avec lady Fuddleston, ou procédure avec cette vieille oie de sir Giles Wapshot! Je réclame une place pour Sharp. Que lady Crawley reste dans sa chambre si nous sommes au complet; mais la petite miss Sharp aura son couvert; de tout le comté, c'est la seule personne avec qui l'on puisse causer!»

Après un désir aussi impératif, on donna avis à miss Sharp la gouvernante qu'elle aurait à dîner au rez-de-chaussée avec l'illustre compagnie; et tandis que sir Huddleston, après avoir en grande pompe et en grande cérémonie conduit miss Crawley dans la salle à manger, se disposait à prendre place à côté d'elle, la vieille dame cria d'une voix aiguë:

«Becky Sharp, miss Sharp! venez à côté de moi, vous m'amuserez pendant le dîner; sir Huddleston ira s'asseoir près de lady Wapshot.»

Quand la soirée fut terminée, que les voitures furent parties, l'insatiable miss Crawley répétait encore:

«Venez avec moi dans mon cabinet de toilette; nous mettrons la compagnie à toute sauce.»

Et cette paire d'amies s'en acquitta à qui mieux mieux. Le vieux sir Huddleston avait soufflé comme une baleine pendant tout le dîner. Sir Giles Wapshot avait une manière à lui d'avaler sa soupe par une bruyante aspiration; sa femme clignait de l'oeil gauche. Becky faisait à ravir la charge de tous ces travers, aussi bien que des incidents de la conversation dans le cours de la soirée, sur la politique, la guerre, les sessions du parlement, graves et importants sujets de toute conversation entre gentilshommes campagnards. Quant à l'ébouriffante toilette de miss Wapshot, au fameux chapeau jaune de lady Fuddleston, miss Sharp les mettait en morceaux, au grand amusement de celle qui l'écoutait.

«Ma chère, vous êtes une vraie trouvaille, s'écriait miss Crawley; je voudrais vous emmener avec moi à Londres, mais je ne pourrais pas faire de vous mon plastron comme de cette pauvre Briggs. Non! non! vous êtes trop espiègle, trop fière, n'est-ce pas, Firkin?»

Mistress Firkin, qui arrangeait les cheveux clair-semés sur le crâne de miss Crawley, secoua la tête et dit avec un air des plus sardoniques:

«Oui, mademoiselle est très-fine.»

Mistress Firkin éprouvait cette jalousie naturelle et commune aux plus honnêtes femmes à l'égard des autres personnes de leur sexe.

Après s'être débarrassée ainsi de sir Huddleston Fuddleston, miss Crawley établit qu'à l'avenir Rawdon Crawley lui donnerait le bras pour aller à table, et que Becky lui porterait son coussin, ou qu'à son choix elle donnerait le bras à Becky et le coussin à Rawdon.

«Nous sommes faits pour être ensemble, disait-elle. Nous sommes, ma toute belle, les seuls vrais chrétiens du comté.»

Elle ne donnait point par là une bien haute idée de la religion de l'endroit.

À côté de ses belles dispositions religieuses, miss Crawley affichait, comme nous l'avons dit, des opinions ultra-libérales, et ne manquait jamais l'occasion de les laisser percer de la manière la plus franche.

«Belle chose que la naissance, ma chère! disait-elle à Rebecca, voyez mon frère Pitt, voyez les Huddleston, qui sont ici depuis Henri II, voyez cette pauvre Bute au presbytère. Y en a-t-il un parmi ces gens-là qui vous vaille en intelligence, en bonnes manières? Vous valoir? ils ne valent pas même cette pauvre chère Briggs, ma demoiselle de compagnie, ou Rinceur, mon sommelier. Mais vous, mon amour, vous êtes un petit prodige, un vrai bijou; vous avez plus de cervelle dans votre tête que tout le comté ensemble; si le mérite était à sa place dans ce monde, vous seriez duchesse. Mais non, il ne devrait point y avoir de duchesses du tout, et vous ne devriez avoir personne au-dessus de vous. À mes yeux, mon ange, vous êtes autant que moi, et sous tous les rapports. Mettez un peu de charbon dans le feu, ma chère. Voulez-vous prendre cette robe pour y faire quelques changements? vous travaillez comme une fée.»

C'est ainsi que cette vieille _égalitaire_ chargeait _son ange_ de ses commissions et de ses reprises, et lui faisait lire des romans tous les soirs jusqu'au moment où elle s'endormait.

À l'époque où nous sommes, le monde élégant venait d'être mis en révolution par deux aventures qui, comme le disaient les journaux du temps, avaient de quoi donner de la besogne aux docteurs à longue robe. L'enseigne Shafton était parti avec lady Barbara Fitzurze, fille du comte des Brouillards et riche héritière. D'autre part, Vere-Vane, homme de quarante ans sonnés, connu jusqu'alors pour sa conduite irréprochable et à la tête d'une nombreuse famille, avait, d'une façon subite et scandaleuse, quitté sa maison pour les beaux yeux d'une actrice, mistress Rougemont, âgée de soixante-cinq ans.

«C'était aussi ce qu'on avait de mieux à dire en faveur de ce cher lord Nelson, disait miss Crawley; il aurait fait le diable pour une femme. Un homme qui se conduit ainsi ne peut manquer d'avoir du bon. J'adore ces mariages d'inclination. Un noble, à mon sens, ne peut mieux faire que d'épouser la fille d'un meunier.... Voyez lord Flowerdale.... Aussi toutes les femmes sont furieuses. Je voudrais vous voir enlever, ma chère, par quelque noble amant; vous êtes assez jolie pour cela, au moins.

--Avec deux postillons!... oh! ce serait charmant, laissa échapper Rebecca.

--Et après, ce que j'aime le plus, c'est de voir un pauvre diable épouser une jeune héritière. Je parierais que Rawdon finira par enlever quelque femme.

--Une riche ou une pauvre?

--Ah! que vous êtes simple! Rawdon n'aurait pas un schelling sans ce que je lui donne. Il est criblé de dettes. Il a à refaire sa fortune et à s'avancer dans le monde.

--Est-il donc fort habile? demanda Rebecca.

--Habile, ma chérie? Il ne voit rien au monde au delà de ses chevaux, de son régiment, de ses équipages de chasse, des plaisirs du jeu. Mais il réussira; c'est un si délicieux mauvais sujet! Savez-vous qu'il a tué un homme et envoyé une balle dans le chapeau d'un père qu'il avait outragé? On l'adore à son régiment. Tous les jeunes gens de chez Vatier et du Cocotier ne jurent que par lui.»

Quand miss Rebecca Sharp écrivait à sa tendre amie le récit du petit bal de Crawley-la-Reine et la manière dont elle avait été distinguée pour la première fois par le capitaine Crawley, elle ne faisait pas une relation tout à fait exacte des faits. Le capitaine l'avait distinguée nombre de fois auparavant. Le capitaine l'avait rencontrée dans maintes promenades. Le capitaine s'était trouvé en face d'elle dans mille couloirs et passages. Vingt fois dans une soirée, le capitaine se penchait sur le piano où elle chantait.

Pendant ce temps, milady restait dans sa chambre, se trouvait indisposée et on n'y prenait même pas garde.

Le capitaine avait écrit des billets à Rebecca avec les plus beaux jambages et la plus belle orthographe que pouvait y mettre un dragon à peine dégrossi. Mais l'épaisseur est une qualité qui réussit tout comme une autre auprès des femmes. Au premier billet qu'il déposa entre les feuillets de la romance que chantait la petite gouvernante, celle-ci se leva, le regarda fixement, et, prenant du bout des doigts le poulet triangulaire, s'en amusa comme d'un chapeau à cornes; puis s'avançant droit à l'ennemi, elle jeta le message au feu, fit une profonde révérence, et allant reprendre sa place, se mit à chanter plus gaiement qu'auparavant.

«Qu'est-ce que cela? dit miss Crawley interrompue dans son somme d'après dîner par cet arrêt de la musique.

--C'est un poulet qui chante faux,» dit miss Sharp en riant.

Rawdon Crawley écumait de rage et de dépit.

En présence de l'engouement non équivoque de miss Crawley pour la nouvelle gouvernante, il y avait de la générosité à mistress Bute Crawley de n'être point jalouse et de faire à la cure un bon accueil à cette jeune personne, à elle, à Rawdon Crawley surtout, le rival de son mari pour le cinq pour cent de la vieille fille. Mistress Crawley et son neveu ne pouvaient plus vivre l'un sans l'autre. Celui-ci laissait la chasse, dédaignait les avances de Fuddleston, n'allait point dîner avec les officiers du dépôt à Mudbury, et tout cela pour le plaisir d'aller au presbytère de Crawley. C'est que miss Crawley y était aussi. Leur maman étant malade, pourquoi les petites n'y seraient-elles pas allées avec miss Sharp? Les petites filles, ces pauvres enfants, y allaient donc avec miss Sharp. Et le soir on revenait tous ensemble à pied, non pas miss Crawley, elle aimait mieux sa voiture; mais la promenade à travers les prairies de la cure jusqu'à la petite porte du parc, dans un bois épais, sous une des sombres avenues de Crawley-la-Reine, était délicieuse au clair de lune pour deux amants de la nature comme le capitaine et miss Rebecca.

«Oh! les étoiles! les belles étoiles! disait miss Rebecca en levant au ciel ses yeux verts et brillants. Il me semble que je ne tiens plus à la terre lorsque je les contemple.

--Oh!... ah!... certes.... oui.... c'est absolument comme moi, miss Sharp, répliquait l'autre enthousiaste. Mon cigare ne vous incommode point, miss Sharp?»

En plein air, l'odeur du cigare était la chose que miss Sharp aimait le mieux au monde. Elle en donna la preuve de la façon la plus charmante. Prenant celui du capitaine, elle tira une bouffée, poussa un petit cri accompagné d'un léger sourire, puis le rendit au propriétaire. Celui-ci retroussa sa moustache aspira fortement, et le petit brasier portatif jeta un reflet rouge sur les arbres voisins.

«Morbleu! l'excellente _cigale_! c'est la meilleure que j'aie fumée de ma vie! morbleu!»

Son esprit et sa conversation avaient en verve et en éclat tout ce qu'on pouvait attendre d'un dragon peu civilisé.

Le vieux sir Pitt, tout en fumant sa pipe, en prenant sa bière et en épiloguant avec John Horrocks sur le mouton destiné au couteau, épiait le jeune couple de la fenêtre de son cabinet. Avec d'épouvantables jurons il protesta que, si ce n'était pour miss Crawley, il prendrait Rawdon par les deux épaules et le jetterait à la porte comme un drôle qu'il était.

«Bien sûr que ce n'est là qu'un mauvais garnement, faisait M. Horrocks, et son valet Flethers est encore pis. L'autre jour il a fait du train dans la chambre de l'intendante à cause des dîners et de la bière, comme pas un maître n'en aurait fait, reprenait le complaisant Horrocks; mais miss Sharp est bonne pour lui répondre, sir Pitt,» continua-t-il après une pause.

Eh oui! sans doute, au père comme au fils.

CHAPITRE XII.

Où l'on fait du sentiment.

Nous allons maintenant quitter ce séjour pastoral et ces honnêtes personnes pratiquant les vertus champêtres pour nous transporter à Londres et voir ce qu'y devient miss Amélia.

«C'est la moindre de nos préoccupations,» nous écrit un correspondant inconnu avec les déliés les plus délicats et un cachet de cire rouge, «Elle est fade et monotone.» On ne s'arrêterait pas si l'on voulait aller jusqu'au bout dans cette charitable litanie.

Mais bien que certaines personnes pour lesquelles je professe le plus profond respect m'aient souvent dit que miss Brown est une petite fille insignifiante; que mistress White n'a pour elle que son petit minois chiffonné; qu'il n'y a rien à dire en faveur de mistress Black; je me rappelle cependant avoir eu les plus délicieuses conversations avec mistress Black,--et naturellement, chère madame, je dois être discret. Je vois les hommes faire cercle autour de la chaise de mistress White, et tous les jeunes gens se battre pour danser avec mistress Brown. Je suis donc tenté de croire que les dédains de son sexe sont souvent le plus bel éloge pour la femme qui en est l'objet.

Sous ce rapport, les jeunes demoiselles de la société d'Amélia ne laissaient rien à désirer.

Ainsi l'on ne voyait point de plus touchant accord que celui des demoiselles Osborne, soeurs de George, et des demoiselles Dobbin dans l'estimation des très-minces mérites de miss Sedley. Elles n'en revenaient pas de voir leurs frères lui trouver quelque charmes.

Les demoiselles Osborne, jeunes filles aux noirs et beaux sourcils, qui avaient eu les meilleures gouvernantes, les meilleurs maîtres et les meilleures couturières, la traitaient avec tant d'affection et de condescendance, la patronnaient avec tant de supériorité, que la pauvre enfant restait muette en leur présence et avait tous les dehors d'une personne pauvre d'esprit; leur charité se chargeait du reste. Elle faisait de son côté de grands efforts pour les aimer; n'étaient-elles pas les soeurs de son futur mari? Elle passait de longues matinées avec elles et de plus terribles et plus sérieuses après-dînées. Elle les accompagnait en grande pompe dans la voiture de famille, avec miss Wirt leur gouvernante, cette vestale aux larges omoplates.

Par manière de distraction, elles la menaient au concert, à l'Oratorio, à Saint-Paul, aux Enfants-Trouvés; et la terreur qu'elle avait de ses amies était si grande qu'à la douce voix de ces enfants elle n'osait pas se laisser aller à son émotion. Dans cette maison respirait le bien-être. La table de leur père était somptueuse et bien servie. Leur société avait des prétentions à l'élégance et à la cérémonie. Leur amour-propre était excessif; elles avaient le plus beau banc aux Enfants-Trouvés. Dans toutes leurs habitudes, il y avait étalage de pompe et d'étiquette; elles prenaient tous leurs amusements avec un air d'imperturbable convenance.

Et cependant Amélia n'était jamais plus contente que lorsqu'elle ne les rencontrait pas quand elle venait les voir; miss Jane Osborne, miss Maria Osborne et miss Wirt se demandaient avec un étonnement toujours croissant: «Qu'y a-t-il de si séduisant pour George dans cette créature?»

«Comment donc, va s'écrier quelque esprit chicanier, comment Amélia, qui avait tant d'amis à la pension, qu'on y aimait si tendrement, se trouve-t-elle en butte, dès son entrée dans le monde, aux critiques de son sexe?»

Mon cher monsieur, il n'y avait pas d'hommes chez miss Pinkerton, excepté le maître de danse, et il n'avait rien en lui de bien propre à allumer la guerre entre ses élèves. Mais quand George, le cavalier accompli, sortait tout de suite après déjeuner et dînait dehors environ six fois par semaine, il n'est pas étonnant que ses soeurs négligées en ressentissent un peu de dépit. Quand le jeune Bullock, de la maison Hulker, Bullock et Comp., banquiers, Lombard-Street, fort empressé depuis deux ans auprès de miss Maria, allait demander à Amélia de lui accorder un cotillon, pouvez-vous supposer que cela fît plaisir à l'autre jeune dame? Et cependant, à l'entendre, elle se donnait pour une petite fille bien naïve et sans rancune.

«Je suis enchantée de vous voir aimer cette chère Amélia, disait-elle d'un air fort tendre à M. Bullock à la suite d'une contredanse, elle doit épouser mon frère George; il n'y a pas grand fonds chez elle, mais c'est une si bonne fille et sans la moindre affectation! Nous l'aimons _tant_ à la maison!»

Chère demoiselle! qui pourrait dire le degré d'affection et d'enthousiasme contenu dans ce _tant_?

Miss Wirt et ces deux charitables jeunes filles s'extasiaient si hautement et si souvent en présence de George Osborne sur l'énormité du sacrifice qu'il faisait et sur sa générosité chevaleresque à se mettre ainsi aux pieds d'Amélia, que je ne serais pas éloigné de croire qu'il se regardait comme un des soldats les plus méritants de l'armée anglaise, et qu'il se laissait adorer par esprit de résignation.

Toutefois, s'il quittait la maison tous les matins, comme on l'a dit, s'il dînait dehors six jours par semaine, ce qui le faisait passer auprès de ses soeurs pour un jeune passionné, toujours fourré dans les jupons de miss Sedley, il n'en allait pas plus souvent pour cela chez Amélia, malgré toutes les suppositions possibles. Plus d'une fois, le capitaine Dobbin étant allé rendre visite à son ami, miss Osborne (cette demoiselle accordait au capitaine une attention particulière et aimait beaucoup à entendre ses histoires militaires et à apprendre des nouvelles de sa chère maman), miss Osborne lui désignait en riant l'autre côté du Square et lui disait:

«Oh! pour trouver George, vous n'avez qu'à aller chez les Sedley; nous ne le voyons plus de la journée.»

Alors le capitaine prenait un rire maladroit et contraint et détournait la conversation, comme un homme qui a un grand usage du monde, sur quelque lieu commun d'un intérêt général, comme l'Opéra, le dernier bal du prince à Carlton-House, la pluie et le beau temps, cette suprême ressource des salons.

«Qu'il est innocent votre bien-aimé! disait Maria à miss Jane après le départ du capitaine; avez-vous remarqué sa rougeur quand je lui ai parlé de George occupé à faire sa cour?

--C'est dommage que Frédérick Bullock n'ait pas un peu de sa retenue, Maria, répliqua la soeur aînée avec un hochement de tête.

--De la retenue! vous voulez dire de la gaucherie, Jane. Je n'ai pas besoin que Frédérick vienne faire un accroc à ma robe de mousseline, comme le capitaine Dobbin à la vôtre chez MM. Perkins.

--À votre robe, lui, lui! demanda miss Wirt; comment a-t-il fait cela? Est-ce qu'il ne dansait pas avec Amélia?»

De fait, lorsque le capitaine Dobbin rougissait et regardait d'une façon si gauche, c'est qu'il pensait à quelque chose dont il ne jugeait pas à propos d'informer ces jeunes dames, à savoir qu'il avait déjà passé par la maison de M. Sedley, sous le prétexte tout naturel de voir George. George n'y était point, et Dobbin avait trouvé la pauvre petite Amélia toute seule, assise à la fenêtre du salon, avec un air triste et pensif.

Après quelques paroles insignifiantes et banales, elle s'était aventurée à demander s'il était vrai que le régiment eût reçu un ordre de départ prochain, et si le capitaine Dobbin avait vu M. Osborne ce jour-là.

Le régiment n'avait point reçu d'ordre de départ, et le capitaine Dobbin n'avait pas vu George.

«Il est très-probablement avec sa soeur, avait articulé le capitaine; faut-il y aller et relancer ce paresseux?»

Elle lui avait tendu la main en signe de remercîment, et on l'avait vu traverser la place.

Elle attendit, elle attendit longtemps, et George ne vint pas.