Chapter 10
M. Crawley aurait bien voulu, pour le plus grand bien de la nation et de la chrétienté, que le vieux gentilhomme lui cédât sa place au parlement; mais le papa ne voulait rien céder. Le père et le fils étaient du reste trop sages pour donner quinze cents livres par an, montant du second siége rempli à cette époque par M. Noiraud, avec carte blanche sur la traite des nègres. Les propriétés de la famille étaient obérées, et les revenus provenant du bourg passaient à l'entretien de la maison de Crawley-la-Reine: car on ne s'était jamais bien remis d'une lourde amende infligée à Walpole Crawley, premier baronnet, pour malversation dans l'envoi des sceaux et parchemins. Sir Walpole était un bon vivant, véritable bourreau d'argent (_alieni appetens, sui profusus_, aurait dit M. Crawley avec un soupir); de son temps on le chérissait dans le comté pour ses tonneaux toujours en perce et la bonne hospitalité que l'on rencontrait à coup sûr à Crawley-la-Reine. Les caves étaient garnies de bourgogne, les chenils de chiens de chasse, les écuries de bons chevaux. Maintenant, à Crawley-la-Reine, les quadrupèdes de cette dernière espèce allaient à la charrue ou traînaient l'omnibus de Trafalgar. C'est par un de ces attelages, un jour où on ne labourait pas, que miss Sharp fut conduite au château; car tout rustre qu'il était, sir Pitt se montrait chez lui fort chatouilleux sur le décorum. Il sortait rarement sans une voiture à quatre chevaux, il mangeait du mouton bouilli à son dîner, mais il se faisait toujours servir par trois laquais.
Si la lésinerie pouvait à elle seule faire la fortune d'un homme, sir Pitt Crawley aurait été l'homme le plus riche de la terre. Mettons-le avocat dans une ville de province, sans autre capital que sa cervelle, il en aurait tiré fort probablement un excellent parti, en se procurant avec son aide influence et crédit; mais malheureusement il sortait de bonne famille, il possédait une fortune considérable bien qu'embarrassée, cette complication était pour lui plus nuisible qu'utile. Il avait un goût prononcé pour la chicane, ce qui lui coûtait plusieurs milliers de livres sterling par an. Étant trop fin, comme il le disait, pour se laisser voler par un agent, il en chargeait une douzaine du soin de mal mener ses affaires, sans qu'aucun lui inspirât la moindre confiance.
Comme propriétaire, il se montrait si dur qu'il ne se présentait pour être fermiers chez lui que des banqueroutiers. Par avarice il rognait à la terre sa portion de semence, et la nature, pour s'en venger, lui rognait ses récoltes et réservait ses libéralités à des cultivateurs plus généreux. Il se lançait dans toute espèce de spéculations; il travaillait dans les mines, achetait des actions de canaux, montait des services de voitures, passait des traités avec le gouvernement, et était l'homme et le magistrat le plus affairé du comté. Trouvant que d'honnêtes employés pour ses carrières lui coûtaient trop cher, il avait la satisfaction d'apprendre que quatre de ses gérants étaient partis en emportant avec eux la caisse en Amérique. Faute de précautions convenables, ses mines de charbon se remplissaient d'eau. Le gouvernement lui laissait pour compte ses fournitures de boeuf gâté, et quant à ses voitures, tous les autres entrepreneurs savaient qu'il était, de tout le comté, celui qui perdait le plus de chevaux, pour les acheter trop bon marché et ne pas les nourrir.
Il était d'humeur assez sociable et assurément loin d'être fier. Il préférait la société d'un fermier et d'un maquignon à celle d'un gentilhomme comme milord son fils. Il prenait son plaisir à boire, à jurer et à caresser les filles des fermiers. On ne l'avait jamais vu donner un schelling ou faire une bonne action; mais c'était un joyeux et rusé compère, faisant volontiers la pointe et vidant sa cruche avec un fermier, sauf à le surfaire le lendemain, et badinant avec un braconnier, tout prêt à le faire transporter sans en avoir plus de chagrin. Ses prévenances pour le beau sexe avaient déjà été notées par miss Rebecca Sharp; en un mot, parmi tous les baronnets, les pairs et les députés de l'Angleterre, il n'y avait pas un être plus rusé, plus bas, plus égoïste, plus bête et plus mal famé que ce vieux ladre. Les grosses mains rouges de sir Pitt Crawley ne pouvaient se trouver qu'au bout de ses bras. C'est avec le plus vif chagrin et la plus grande douleur que nous sommes obligés de reconnaître l'existence de si mauvaises qualités chez une personne dont le nom est inscrit au livre d'or de la pairie.
Une des principales causes de la puissance de M. Crawley sur les inclinations de son père résultait d'affaires d'argent. Le baronnet devait à son fils une somme assez ronde sur la fortune de sa mère, et il ne jugeait pas à propos de la lui payer; à vrai dire, l'idée de payer quoi que ce fût lui donnait mal au coeur, et la force seule pouvait le réduire à acquitter ses dettes. Miss Sharp calculait (car, ainsi que nous le verrons bientôt, elle fut vite initiée à tous les secrets de la famille) que le seul payement de ses créanciers coûtait en frais à l'honorable baronnet plusieurs centaines de livres par an; mais c'était un plaisir dont il ne pouvait se priver. Il éprouvait une joie féroce à faire attendre ces pauvres diables et à remettre de procès en procès, de termes en termes, l'époque de la satisfaction.
«À quoi bon faire partie du parlement, disait-il, si c'est pour payer ses dettes?»
Pour lui rendre justice, il savait tirer tout le parti possible de sa chaise curule.
Foire aux Vanités! foire aux vanités! Voilà un homme à peine capable d'épeler et ne se souciant point de lire; un homme qui a les allures et la ruse d'un paysan, dont la passion est la chicane, sans autres goûts, sans autres émotions, sans autres plaisirs que ceux d'une âme sordide et bête, et il possède cependant rang, honneur et puissance; il compte parmi les dignitaires du pays, les piliers de l'État; il est grand shérif et va en équipage doré. De grands ministres, des hommes d'État lui font la cour. Dans la foire aux Vanités, il a une place plus élevée que celle du plus brillant génie, de la vertu la plus immaculée.
Sir Pitt avait une belle-soeur demoiselle, à laquelle sa mère avait laissé une immense fortune. Le baronnet lui avait bien déjà proposé de lui prendre son argent avec hypothèque; mais miss Crawley avait refusé cette offre et aimait mieux placer ses fonds en immeubles. Elle avait toutefois manifesté l'intention de partager également sa fortune entre le second fils de sir Pitt et la famille du ministre. Elle avait en outre, une fois ou deux, payé les dettes de Rawdon Crawley au collége et à l'armée. Miss Crawley était en conséquence l'objet de la plus grande vénération quand elle venait à Crawley-la-Reine; car elle avait chez son banquier une balance capable de la faire aimer partout où elle se serait présentée.
Que de supériorité ajoute à une vieille lady une balance chez le banquier! De quel oeil indulgent nous voyons ses fautes si c'est une parente. Puisse le lecteur en avoir une vingtaine de la sorte! Quel excellent caractère nous trouvons à cette vieille créature! Avec quel air souriant les commis des plus grands magasins la reconduisent à sa voiture marquée du bienheureux losange[5], et surmontée d'un cocher gras et bouffi! Quand elle vient nous faire visite, comme nous avons soin d'instruire fort à propos nos amis de son rang dans le monde! nous disons, et c'est la vérité toute pure:
[Note 5: Le losange dans les armoiries indique une héritière restée fille. (_Note du traducteur._)]
«Je voudrais bien avoir un billet de cinq mille livres, avec la signature de miss Marc Whirter.
--Elle ne s'en apercevrait même pas, reprend votre femme.
--C'est ma tante,» ajoutez-vous avec un air insouciant et dégagé, alors que votre ami vous demande si miss Mac Whirter est votre parente.
Votre femme est à lui envoyer sans cesse de petits témoignages d'amitié; vos petites filles lui font sans relâche des cabas en tapisserie, des pelottes et des coussins. L'âtre flambe toujours dans la chambre où elle vous fait visite, tandis que votre femme lace son corset sans feu. La maison, pendant son séjour, prend un air de fête, de propreté, de chaleur, d'entrain, de bien-être qu'on ne lui connaît point à toute autre époque. Vous-même, mon cher monsieur, vous-même négligez votre somme après dîner, et vous éprouvez une subite passion de whist, quoique vous y perdiez toujours. Quels bons dîners vous faites alors! Du gibier tous les jours, du madère, et du plus vieux; et l'on va et vient sur la route de Londres pour avoir du poisson plus frais.
Les domestiques mêmes à la cuisine ont leur part de la frairie générale. Pendant le séjour du gros cocher de miss Mac Whirter, la bière n'est plus baptisée, et à l'office où sa femme de chambre prend ses repas, on ne regarde pas à la consommation du thé et du sucre. Est-bien cela, oui ou non? J'en appelle à la bourgeoisie.
Ah! puissances du ciel, je vous en conjure, envoyez-moi une tante, une tante vieille fille, une tante avec un losange sur sa voiture et un devant de cheveux couleur café! Comme mes enfants lui feraient des sacs! comme ma Julie la soignerait! Douce vision! chimères de l'esprit!
CHAPITRE X.
Miss Sharp commence à se faire des amis.
Admise désormais parmi les membres de l'aimable famille dont nous venons de donner une rapide esquisse, Rebecca devait naturellement mettre tous ses efforts à s'y rendre agréable, comme elle disait. On ne manquera pas d'admirer cette disposition à la reconnaissance dans une orpheline sans appui, et, s'il entrait dans ses calculs une certaine dose d'égoïsme, qui ne trouverait après tout à sa prudence de fort légitimes excuses?
«Je suis seule au monde, disait cette jeune fille, sans amis. Je n'ai rien à espérer que de mon travail, tandis que cette petite Amélia aux joues roses, sans avoir la moitié de mon intelligence, se voit à la tête de dix mille livres et d'un établissement certain. La pauvre Rebecca, dont la figure est bien au-dessus de la sienne, doit compter seulement sur les ressources de son esprit. Eh bien, voyons si mon esprit ne saura pas me créer une position honorable, et si quelque jour miss Amélia n'aura pas à reconnaître de combien je lui suis supérieure. Ce n'est pas que j'en veuille à la pauvre Amélia. Qui pourrait en vouloir à une créature aussi inoffensive et aussi avenante? Mais ce sera un beau jour que celui où, dans le monde, je prendrai rang au-dessus d'elle. Et qu'y aurait-il, après tout, d'étonnant à cela?»
C'est ainsi que l'imagination romanesque de notre jeune amie entrevoyait dans l'avenir mille visions dorées. Et pourquoi nous scandaliser, si dans tous ces châteaux en Espagne elle plaçait un mari pour principal habitant? Les jeunes filles peuvent-elles avoir d'autres rêves qu'un mari? À quelle autre chose, dites-moi, rêvent leurs chères mamans? «Je serai ma maman à moi-même,» disait Rebecca avec un serrement de coeur, lorsqu'elle pensait à sa mésaventure avec Joe Sedley.
Elle résolut donc sagement de donner à sa position dans la famille de Crawley-la-Reine tout le bien-être, toute la sécurité possible, et ne songea plus, dans ce but, qu'à se faire des amis de tous ceux qui, autour d'elle, pouvaient contribuer à son confort.
Milady Crawley n'était point de ce nombre. Il y avait chez elle une telle mollesse, une telle apathie de caractère, que dans sa maison la pauvre dame comptait comme zéro. Rebecca reconnut bien vite qu'il était aussi inutile de rechercher sa bienveillance qu'impossible de l'obtenir. Devant ses élèves elle ne l'appelait jamais que leur _pauvre maman_, et, tout en témoignant à cette dame un froid respect, c'était surtout au reste de la famille qu'elle adressait avec une profonde diplomatie la plus grande part de ses attentions.
Avec ses jeunes élèves, dont elle se concilia tout à fait les bonnes grâces, sa méthode était des plus simples. Elle ne surchargeait point leur jeune cerveau de trop de science; au contraire, elle les laissait s'élever à leur fantaisie. Quelle instruction est plus efficace que celle qu'on acquiert par soi-même? L'aînée avait un penchant particulier pour la lecture, et, comme la vieille bibliothèque de Crawley-la-Reine possédait un nombre considérable de livres du dernier siècle, français et anglais, d'une littérature légère (c'était une emplette du secrétaire des sceaux et parchemins pendant sa disgrâce), sans que personne songeât à les déranger de leurs rayons, Rebecca, de la manière la plus agréable et sans beaucoup de peine, était à même de faire faire de grands progrès à l'instruction de miss Rose Crawley.
Elle lisait avec miss Rose de délicieux ouvrages anglais et français, au nombre desquels on peut citer ceux du savant docteur Smollett, de l'ingénieux M. Henry Fielding, du gracieux et fantastique M. Crébillon le fils, tant admiré de notre immortel Gray, enfin de l'encyclopédique M. de Voltaire. M. Crawley demanda un jour quel ouvrage elles lisaient alors:
«Smollett, répondit l'institutrice.
--Oh! Smollett, reprit M. Crawley avec un air fort satisfait; son histoire est moins animée, mais bien moins dangereuse que celle de M. Hume. C'est donc de l'histoire que vous lisez?
--Oui,» dit miss Rose, sans ajouter cependant que c'était celle du chevalier de Faublas.
En une autre occasion, comme il se montrait tout scandalisé de trouver un recueil de pièces françaises dans les mains de sa soeur, la gouvernante lui fit remarquer que c'était pour se familiariser avec les idiotismes de cette langue dans la conversation, explication qui le satisfit complétement. M. Crawley, comme ancien diplomate, était fier de sa facilité à parler le français, et se sentait fort charmé des compliments de l'institutrice au sujet de ses progrès.
Les goûts de miss Violette étaient au contraire plus turbulents et plus masculins: elle connaissait les coins les plus retirés où les poules allaient pondre leurs oeufs; elle grimpait aux arbres pour enlever les nids où les petits chanteurs ailés déposaient leur tendre couvée. Son plaisir était d'enfourcher les jeunes poulains et d'effleurer l'herbe comme Camille. Son père l'adorait ainsi que les palefreniers; elle était tout à la fois l'enfant gâtée et la terreur de la cuisine; elle découvrait toujours les cachettes des pots de confitures, et leur faisait de larges brèches quand ils tombaient en son pouvoir. Il y avait bataille perpétuelle entre elle et sa soeur. Quand miss Sharp s'apercevait de ses escapades, elle n'en parlait point à lady Crawley, qui l'aurait répété au père, ou, ce qui était encore pis, à M. Crawley; mais elle promettait de n'en rien dire, à la condition que miss Violette serait une bonne fille et aimerait bien sa gouvernante.
À l'égard de M. Crawley, miss Sharp était pleine de respect et de déférence. Elle le consultait sur les passages français qu'elle ne pouvait comprendre; bien qu'elle eût eu une mère française, elle le trouvait seul capable de les expliquer à sa satisfaction. Il dirigeait en outre ses études dans la littérature profane, et il était assez bon pour lui désigner les livres d'un esprit sérieux et lui faire l'honneur de lui adresser souvent la parole. Elle n'avait pas assez d'admiration pour son éloquence à la société de secours des Meurt-de-Faim, et elle prenait le plus vif intérêt à son pamphlet sur la bière. Son émotion allait souvent jusqu'aux larmes dans les conférences qu'il faisait le soir.
«Oh! merci, monsieur,» disait-elle avec un soupir et les yeux levés au ciel.
Ce qui lui valait de temps à autre un serrement de main de M. Crawley.
«Après tout, bon sang ne se dément jamais, disait ce saint parfumé d'aristocratie; voilà pourquoi miss Sharp est touchée de mes paroles, dont personne autre ici ne se montre impressionné. Il y a là pour leur palais un mets trop fin et trop délicat. Il me faudra prendre des tournures plus familières. Elle, elle me comprend: sa mère devait être une Montmorency.»
Et c'était bien, à ce qu'il paraît de cette illustre famille que miss Sharp descendait du côté de sa mère. Mais elle ne racontait point que sa mère était montée sur les planches, cela aurait pu troubler les scrupules religieux de M. Crawley. D'ailleurs, que de nobles émigrées plongées dans l'indigence par cette épouvantable Révolution! Avant d'avoir fait un long séjour dans la maison, elle avait mis tout le monde au courant de l'histoire de ses ancêtres.
M. Crawley avait retrouvé quelques-uns des noms cités par elle dans le dictionnaire de d'Hozier, qui se trouvait à la bibliothèque du château, ce qui le confirmait encore dans sa croyance à l'illustre origine de Rebecca. Avons-nous le droit d'inférer de ce mouvement de curiosité, de ses recherches dans les dictionnaires, que notre héroïne pouvait attribuer de tendres sentiments pour elle à M. Crawley? Non, c'était purement de l'amitié. N'avons-nous pas d'ailleurs mentionné plus haut les engagements de ce dernier avec lady de La Bergerie?
Il avait fait une ou deux fois des remontrances à Rebecca sur ses parties de trictrac avec sir Pitt. C'était, disait-il, un amusement profane; son temps aurait été mieux employé à lire _le Legs de Thrump_, ou _la Blanchisseuse aveugle de Morfield_, ou tout autre livre du genre sérieux. Mais miss Sharp répondait que sa chère maman avait fait souvent la partie du vieux comte de Trictrac et celle du vénérable abbé du Cornet: elle avait là une excellente excuse en faveur de cet amusement mondain et de bien d'autres.
Ce n'était pas seulement en jouant au trictrac que la petite gouvernante trouvait le moyen de se faire bien venir de son souverain et maître; elle avait mille autres petites manières de s'utiliser auprès de lui. Elle lisait à haute voix, avec une inépuisable complaisance, tout ce grimoire judiciaire auquel, avant son arrivée à Crawley-la-Reine, il lui avait promis de l'employer. Elle s'offrait pour copier ses lettres et en corrigeait adroitement l'orthographe, sous prétexte de se conformer aux usages actuels. Elle prenait intérêt à tout ce qui se rattachait à ses propriétés, à ses fermes, à ses parcs, à ses jardins, à ses écuries, et sa compagnie était devenue si agréable au baronnet, que dans sa promenade après le déjeuner il manquait rarement de l'emmener, elle et les enfants. Alors elle lui donnait son avis sur les arbres à tailler, sur les plates-bandes à retourner, sur les moissons à couper, sur les chevaux à mettre à la charrette ou au labourage.
Avant d'avoir passé une année à Crawley-la-Reine, Rebecca avait conquis l'entière confiance du baronnet. Et la conversation du dîner, qui, auparavant, se passait toute entre lui et M. Horrocks, avait lieu presque exclusivement entre sir Pitt et miss Sharp. En l'absence de M. Crawley, elle se trouvait presque la maîtresse du logis. Toutefois, dans sa nouvelle et brillante position, elle savait se conduire avec assez de prudence et de retenue pour ne point blesser les puissances de la cuisine et de la basse-cour; au contraire, elle s'y montrait toujours modeste et affable. Ce n'était plus cette petite fille hautaine, mécontente, dédaigneuse, que nous avons connue tout d'abord.
Cette métamorphose de caractère indiquait une grande sagesse ou un sincère désir de s'améliorer ou du moins une grande puissance morale de sa part. Mais était-ce bien le coeur qui inspirait ce nouveau système de déférence et de soumission adopté par notre Rebecca? Le reste de l'histoire nous le dira. Qui croirait cependant qu'une personne de vingt et un ans puisse suivre pendant longtemps, sans se démentir, un système d'hypocrisie? Nos lecteurs nous rappelleront que, jeune d'années, notre héroïne était vieille dans l'expérience de la vie, et ce récit manquerait son but si on n'avait pas la preuve que c'était une femme des plus habiles.
Les deux fils de la famille Crawley étaient comme la pluie et le beau temps; on ne les voyait jamais ensemble au château. Ils se détestaient cordialement. Rawdon Crawley, le cadet, avait un profond mépris pour la demeure paternelle et n'y venait que lors de la visite annuelle de sa tante.
Nous avons déjà mentionné les excellentes qualités de cette vénérable dame: elle possédait soixante-dix mille livres et avait presque adopté Rawdon. Elle ressentait une aversion profonde pour l'aîné de ses neveux, et le méprisait comme une espèce de poule mouillée. En retour, ce dernier n'hésitait pas à vouer l'âme de sa vieille tante à la damnation éternelle et, suivant lui, les chances de son frère pour l'autre monde ne valaient guère mieux.
«C'est une femme mondaine et sans foi, disait M. Crawley; elle vit avec les athées et les Français. Je frémis de penser à cette terrible situation. Si près de la tombe donner autant à la vanité, au dérèglement, à des goûts profanes et insensés!»
En réalité, la vieille dame se refusait complétement à écouter ses lectures du soir, et, lorsqu'elle venait à Crawley-la-Reine, il était obligé de suspendre le cours de ses pratiques religieuses.
«Mettez de côté votre livre de sermons, disait son père, car miss Crawley va nous arriver. Elle nous a écrit pour nous dire qu'elle ne pouvait entendre prêcher.
--Eh! monsieur, songez aux domestiques.
--Que les domestiques aillent au diable, disait sir Pitt, et le fils trouvait qu'il leur arriverait pis encore s'ils étaient privés du bienfait de ses instructions.
--Et que diable! disait le père après avoir écouté ses remontrances, vous ne serez pas assez sot pour laisser sortir de la famille trois mille livres de revenu?
--Qu'est-ce que l'argent en comparaison de nos âmes? reprenait Crawley. Croyez-vous donc que la vieille veuille vous dépouiller de cet argent?»
Qui sait si ce n'était pas le désir de sir Crawley?
La vieille miss Crawley était bien certainement une réprouvée. Elle avait une délicieuse petite habitation dans Park-Lane, et, comme elle buvait et mangeait trop pendant son hiver à Londres, elle allait se remettre l'été à Harrowgate ou à Cheltenham. De toutes les vieilles vestales de l'époque, c'était la plus hospitalière et la plus enjouée. Dans son jeune temps elle avait été une beauté, à ce qu'elle disait: on sait fort bien que les vieilles femmes ont toutes été plus ou moins des beautés dans leur temps.
Elle avait de plus des prétentions au bel esprit et au libéralisme. Pendant un séjour de quelque temps en France, Saint-Just, suivant la rumeur publique, lui avait inspiré une passion malheureuse. Elle aimait en conséquence les romans français, la pâtisserie française et les vins français. Elle lisait Voltaire et savait Rousseau par coeur. Elle discutait d'un ton assez dégagé la question du divorce, et défendait avec énergie les droits de la femme. Elle avait des portraits de Fox dans toutes les chambres de sa maison. Lorsque cet homme d'État comptait dans les rangs de l'opposition, elle combattait à ses côtés au pied du même drapeau; et quand il arriva au pouvoir, elle était en grand crédit auprès de lui, pour avoir enrôlé dans ses rangs sir Pitt et son collègue de Crawley-la-Reine. Sir Pitt y serait bien entré de lui-même, sans la moindre peine de la part de cette honnête demoiselle.
Cette excellente et vieille fille avait pris en affection Rawdon Crawley dès son enfance. Elle l'envoya à Cambridge, parce que son frère était à Oxford; et, lorsque les directeurs de la première université l'engagèrent à se retirer après deux ans de séjour, elle lui acheta ses brevets de cornette et de lieutenant.