La flore utile du bassin de la Gambie

Part 7

Chapter 73,740 wordsPublic domain

Nous avons expérimenté deux fois sur nous-même, à Nétéboulou, alors que j’étais atteint de rémittente bilieuse, et à Oualia, contre un violent accès bilieux. Je m’en suis également servi à Mac-Carthy pour soigner plusieurs de mes hommes, qui y furent atteints de fièvres intermittentes compliquées d’embarras gastriques prononcés. Je m’en suis toujours très bien trouvé et n’ai eu à enregistrer que des succès. Je me suis toujours attaché à suivre à la lettre les indications formulées par le R. P. Raimbault, et j’ai toujours vu le médicament agir comme il vient d’être dit. D’après ce que nous avons observé, nous croyons donc que les feuilles de kinkélibah jouissent de précieuses propriétés. Il est, à n’en pas douter, tonique, diurétique, et légèrement cholagogue. Il est, de plus, émétique au début, et, par l’emploi répété, empêche le retour des vomissements. D’après Heckel, ses propriétés toniques et diurétiques seraient justifiées par la présence du tannin et du nitrate de potasse. Quant aux autres actions, la composition chimique n’en donne aucune explication plausible. Au moment où nous rédigeons ce paragraphe de notre mémoire, nous recevons de notre excellent ami le capitaine Roux, de l’infanterie de marine, une lettre dans laquelle il nous dit qu’il vient de s’entretenir avec un de nos collègues revenu récemment du Dahomey. Il a eu, dans cette colonie, à soigner de nombreux cas de fièvres bilieuses hématuriques. Il a employé le kinkélibah chez vingt de ses malades, et a obtenu _dix-huit_ cures. Ce succès remarquable vient pleinement confirmer ce que nous disions plus haut.

Le _Caïlcédrat_ (_Khaya senegalensis_, G. et Per.), de la famille des Cédrélacées, est désigné, au Soudan, sous le nom de _diala_. C’est un bel arbre qui peut atteindre de remarquables proportions. Son écorce jouit de propriétés fébrifuges. Caventou en a isolé le principe actif, qu’il a nommé _caïlcédrin_. Les indigènes utilisent encore son écorce dans le traitement de la blennorragie et de la dysenterie. Réduite en poudre impalpable, ils s’en servent encore pour panser les ulcères et les plaies de mauvaise nature. Binger l’a utilisée avec succès dans un cas de cette nature, et nous-même, nous avons pu, à Koundou, constater les bons résultats qu’elle a donnés dans un cas de plaie ulcérée datant de plusieurs mois déjà. Nous ne saurions trop recommander ce remède à ceux qui se trouveraient dans le cas de l’expérimenter et d’en déterminer les propriétés curatives.

Le bois du caïlcédrat est rouge foncé et rappelle celui de l’acajou par sa couleur et sa texture. C’est pourquoi ce végétal a été souvent appelé l’_acajou du Sénégal_. Il est dur et très cassant, même lorsqu’il est vert. Malgré cela, on en fait à Saint-Louis et au Soudan de beaux meubles, et, en France, il pourrait servir pour les travaux d’ébénisterie les plus délicats.

Le _Tamarinier_ (_Tamarindus indica_, L.), de la famille des Légumineuses césalpiniées, est un bel arbre dont le fruit est fort employé dans la thérapeutique indigène et qui rend également aux Européens de grands services. Très commun dans tout le bassin de la Gambie, il est facile à reconnaître, car il présente à un haut degré les caractères propres à la grande famille botanique à laquelle il appartient.

Son bois est dur, dense, solide, liant et bon pour le charronnage. On s’en sert beaucoup à Kayes pour faire des couples d’embarcations.

La pulpe du fruit du tamarinier est utilisée par les indigènes et les Européens dans la thérapeutique indigène. Elle a une saveur légèrement astringente et acidule. D’après Vauquelin, elle renfermerait des acides tartrique, citrique, malique, du bitartrate de potasse, du sucre, de la gomme, de la pectine. C’est un des meilleurs laxatifs et des plus inoffensifs. On trouve le tamarin sur la plupart des marchés du Sénégal et du Soudan sous forme de boules de la grosseur du poing environ. Ces boules sont de couleur rougeâtre quand elles sont fraîches, et brunes, presque noires, quand elles ont été récoltées depuis quelque temps. Elles sont formées par les graines et la pulpe, qui, réduite en pâte, les agglutine solidement. On y trouve encore des fragments d’écorce, des morceaux de la coque du fruit et surtout, en grande quantité, les fibres rouges qui, dans le fruit mûr, tapissent la face interne de la gousse.

La façon dont les noirs préparent le tamarin pour l’administrer est de beaucoup la meilleure. Elle a surtout pour résultat de donner une boisson d’un goût des plus agréables. Dans un litre et demi d’eau environ, on met à peu près à macérer à froid 50 à 60 grammes de pulpe, telle qu’on la trouve au marché, avec ses graines, ses fragments d’écorce et ses fibres rouges. En trois heures au plus, la pulpe a été complètement dissoute. On n’a plus qu’à décanter, et on obtient ainsi une liqueur d’un blanc roussâtre, à odeur et saveur acides, et légèrement astringente. Si on y ajoute un peu de sucre, on peut en faire une excellente limonade, qui nous a été souvent précieuse pendant les longues étapes. Trois ou quatre verres par jour de cette boisson suffisent pour maintenir la liberté du ventre, si précieuse sous ces climats malsains.

L’usage prolongé et en abondance du tamarin finit par fatiguer l’estomac et détermine des gastrites et des dyspepsies qui disparaissent dès qu’on cesse d’en consommer. On peut également manger la pulpe sans la faire dissoudre, en en débarrassant simplement les graines avec les dents ; mais on ne saurait trop s’en abstenir, malgré tout le plaisir que procure, pendant les grandes chaleurs, sa saveur acide, car elle détermine en peu de temps une gingivite souvent très rebelle et très douloureuse.

Sur les marchés du Soudan, la valeur du tamarin est d’environ 0 fr. 30 la boule de 250 grammes. Il est plus cher à Saint-Louis, Rufisque, Dakar et Gorée, où une boule de 150 grammes se vend couramment 0 fr. 50.

_Dion-Mousso-Dion-Soulo._ — Les indigènes du bassin de la Gambie emploient contre la blennorragie la racine d’une plante qu’ils désignent sous le nom de « dion-mousso-dion-soulo », ce qui signifie, en malinké du sud, _Herbe de la femme captive_. Elle est ainsi nommée parce que, dans les pays mandingues, la captive est, en général, la seule qui se livre ouvertement à la prostitution. Cette plante se trouverait, d’après les indigènes, en grande quantité particulièrement dans le sud de nos possessions soudaniennes. Il m’a été impossible de la déterminer, car, malgré tout ce que j’ai pu faire, je n’ai jamais eu un échantillon entier à ma disposition, mes confrères indigènes conservant avec un soin jaloux leurs secrets thérapeutiques. Cette racine, charnue, ayant à peu près la consistance du manioc, est rougeâtre à l’extérieur. Si on la casse, on la trouve blanche à l’intérieur et très aqueuse. Elle n’a pas de goût particulier, mais son odeur est légèrement vireuse. Voici comment cette racine est employée : On en sectionne environ 100 grammes par petits fragments, quand elle est fraîche, et on les fait bouillir dans un litre et demi d’eau environ. Quand le liquide est devenu d’un blanc laiteux, on le laisse refroidir, et on boit après l’avoir légèrement salé au préalable. La dose est d’environ deux à trois litres par vingt-quatre heures. Si, au contraire, on se sert de la racine sèche, on la pile et on prend pour une dose environ 60 à 80 grammes de la poudre ainsi obtenue. Elle est enveloppée dans un morceau d’étoffe et mise à bouillir dans deux litres environ d’eau. Quand la liqueur, comme plus haut, est devenue d’un blanc laiteux, on la sale légèrement, et on la laisse refroidir. La dose est la même que précédemment. Je crois que c’est un excellent diurétique, qui agit en même temps sur l’élément douleur, et cela d’une façon absolument efficace. J’en ai eu une preuve évidente à Nétéboulou, où un de mes hommes, atteint d’une violente et douloureuse blennorragie, se traita avec du dion-mousso-dion-soulo.

_Barambara._ — Le barambara est un petit arbuste qui croît de préférence sur les plateaux rocheux, dans les terrains pauvres et dans l’interstice des roches. Il nous a semblé être un _Combretum_, mais nous ne saurions dire lequel. Ses feuilles sont peltées, de petites dimensions. Leur face supérieure est d’un vert pâle, et leur face inférieure, blanchâtre, est couverte de poils qui donnent au toucher la sensation du velours. Cette couleur caractéristique du feuillage permet de reconnaître la plante de loin. Son port est celui d’un petit arbuste de 1m60 au plus. Si on écrase les feuilles dans la main, elles dégagent une odeur vireuse très prononcée. Les fleurs sont jaunâtres, toujours peu nombreuses, et les fruits ont l’apparence d’une drupe très coriace. La tige est cylindrique, généralement courte, et les rameaux sont polyédriques, à côtes très prononcées. Leur écorce est vert pâle, tandis que celle des rameaux principaux et de la tige est plutôt blanchâtre. Cet arbuste est très commun dans tout le Soudan. Ses rameaux servent partout aux indigènes pour se nettoyer les dents. Voici comment : on coupe un fragment d’environ 0m15 de longueur (son diamètre ne doit pas avoir plus d’un centimètre au grand maximum) ; on mâche une des extrémités, de façon à en faire une véritable brosse, avec laquelle on se frotte ensuite les dents. Ce procédé est excellent. Je crois que c’est à son fréquent usage que les noirs doivent de conserver si longtemps à leurs dents leur éclatante blancheur. De plus, le tannin qui s’y trouve en grande quantité contribue beaucoup à donner aux gencives une remarquable tonicité. Sur tous les marchés, on trouve ces petites tiges de bois. Elles se vendent couramment 5 centimes les cinq. Les Ouoloffs leur donnent le nom de _sottio_.

Les Malinkés de la Haute-Gambie vantent les propriétés fébrifuges de ses racines. Ils les emploient, fraîches ou sèches, en décoction et en macération. Dans le premier cas, si on se sert de racines fraîches, on en prend environ 200 grammes de petits fragments munis de leur écorce. On fait macérer pendant vingt-quatre heures dans environ un litre d’eau. D’autre part, on fabrique avec la même quantité, que l’on fait bouillir dans deux litres et demi d’eau, une légère tisane. La macération est administrée au début de l’accès de fièvre, et la tisane entre les accès. Cette macération donnerait, paraît-il, de bons résultats. Nous n’avons jamais été à même de les constater.

Si, au contraire, on emploie la racine sèche, on la réduit en petits fragments que l’on pile de façon à en faire une poudre assez grossière. On prend environ 100 grammes de cette poudre, que l’on met à macérer pendant vingt-quatre heures environ dans 750 grammes d’eau. Pour la tisane, on met à bouillir dans deux litres d’eau à peu près 150 grammes de cette poudre, que l’on a, au préalable, enveloppée dans un petit morceau d’étoffe. L’administration se fait comme ci-dessus. La racine fraîche serait, paraît-il, plus active que la racine sèche.

_Thé de Gambie._ — Le thé de Gambie se trouve particulièrement au Niocolo, dans le Tenda et le Kantora. Il est formé par les feuilles d’une verbénacée du genre _Verbena_. Ses feuilles sont velues à leur face inférieure, luisantes à la face supérieure. Elles sont oblongues et, au froissement, dégagent une odeur qui n’est pas désagréable. La récolte faite, on les laisse sécher, et on s’en sert sous cette forme pour faire des infusions que les indigènes s’administrent contre les coliques et les migraines. Le goût rappelle de loin celui du thé de Chine ; mais ce qui domine surtout, c’est une saveur amère qui est loin d’être agréable. Ces infusions sont, du reste, fort peu goûtées des Européens.

_Strophantus._ — Le strophantus (Apocynées) est relativement commun au Soudan. Il en existe, à ma connaissance, trois variétés dans le bassin de la Gambie : le _Strophantus hispidus_, D. C. et H., le _Strophantus gratus_, Franchet, et une troisième variété qui diffère sensiblement de ces deux dernières par les feuilles et le fruit surtout. Cette dernière n’est pas encore déterminée, mais elle se rencontre assez fréquemment surtout au Sénégal et dans les Rivières du Sud. Le strophantus croît de préférence sur les bords des marigots. On le trouve en notable quantité dans les environs de Thiès, à environ deux kilomètres de la ligne du chemin de fer de Dakar à Saint-Louis, dans cette partie du pays sérère que l’on désigne sous le nom de _Ravin des Voleurs_. Assez commun également aux environs de Mérinaghen et sur les bords du lac de Guier, il est très rare dans le Fouta, le Ferlo et le Bondou. Nous n’en avons également trouvé que de rares échantillons dans la Haute-Gambie, le Bambouck et le Bélédougou. Mais où il croît vigoureusement, c’est dans le Manding, le long des rives du Tankisso et dans tous les pays compris dans la boucle du Niger. Il croît généralement en bouquets épais. Les individus isolés sont rares. C’est une belle apocynée vivace, dont la feuille est simple et entière. Elle est d’un vert sombre, et ses deux faces, surtout l’inférieure, sont légèrement velues. La tige, peu volumineuse, a une couleur grisâtre quand la plante est arrivée à complet développement, verte quand elle est jeune. La grosseur est à peu près celle du pouce, et elle est légèrement rugueuse. Elle porte des dards peu résistants. Ce caractère n’est pas absolument constant, et j’ai vu des individus où il faisait absolument défaut. Le fruit, tout spécial et qui ne permet pas de se tromper, est un follicule sec, long d’environ 20 à 30 centimètres. Il s’ouvre spontanément à maturité complète et laisse échapper une soie blanche très fine, qui brûle sans laisser de résidu. C’est dans cette soie que sont noyées les graines. Ces graines, qui ont à peu près la grosseur du café, sont plus comprimées et sont munies d’une aigrette plumeuse. Graines et aigrette renferment les principes actifs de la plante.

Les Bambaras de la boucle du Niger se servent du strophantus pour empoisonner leurs flèches, ainsi que les Pahouins du Gabon. Le poison qu’ils confectionnent ainsi porte le nom de _Kouna_ en bambara. Les Malinkés disent _Kouno_. Ces derniers n’en font généralement pas usage. Voici comment, d’après Binger, se fait cette préparation : « Après la cueillette, qui a lieu en décembre et en janvier, les cosses sont ficelées par petites bottes et suspendues aux solives des cases, afin d’être séchées. Pour préparer le poison, on pile les graines quand elles sont bien sèches, et on les laisse macérer pendant plusieurs jours ; le tout est ensuite cuit avec du mil et du maïs, jusqu’à ce que la préparation ait la consistance d’une pâte ressemblant au goudron. C’est dans cette pâte que l’on trempe ensuite les pointes des flèches, des lances, et même les balles.

Quand la préparation est fraîche, les blessures occasionnées par des armes enduites de kouno sont toutes mortelles ; mais quand il y a longtemps que celle-ci n’a pas été renouvelée, on peut en guérir en prenant une boisson qui sert d’antidote. La formule de ce contre-poison n’est connue que de peu d’individus. Ils se font payer cher les doses qu’ils administrent aux blessés. Quelques forgerons et kéniélala (diseurs de bonne aventure) seuls en possèdent le secret ; il ne m’a pas été possible d’obtenir la moindre information à ce sujet. »

Comme Binger, je n’ai pas pu arriver à connaître la composition de ce précieux antidote. Je ne serais cependant pas éloigné de croire qu’il y entrerait dans une notable proportion de la fève de Calabar, et voici ce qui me le ferait supposer : Un jour, non loin de Mouralia, dans le Diébédougou, pendant une halte que nous fîmes sur les bords d’un marigot, je m’amusais à regarder les graines d’un superbe _Physostigma venenosum_, qui croissait tout près. Je demandai alors à un de mes hommes, Bambara du pays de Ségou, à quoi cela servait ; il me répondit seulement : _Y a bon pour kouno, quand y a boire ça, y a toujours gagné guéri_. Je ne pus lui en faire dire davantage. La fève de Calabar entre-t-elle réellement dans la composition de l’antidote du kouno, et sous quelle forme ? Nous ne saurions le dire.

Quoi qu’il en soit, ce poison agit sur le cœur d’une façon analogue à la digitaline. Il en paralyse les mouvements, et on meurt par arrêt du cœur. Lors même que l’on n’en meurt pas, son effet se fait sentir longtemps encore après que l’on a été blessé.

Un de mes meilleurs amis, le capitaine Sansarric, de l’infanterie de marine, dont la mort glorieuse aux côtés du colonel Bonnier, à l’affaire de Goundam, est connue de tous, reçut, à l’assaut de Dienna, je ne me rappelle plus à quel doigt, une légère blessure faite avec une flèche empoisonnée à l’aide de kouna. Il me raconta, à ce sujet, ce qu’il avait ressenti dans la suite. Aussitôt après la blessure, il n’éprouva, pour ainsi dire, pas de douleurs ; mais, dès le lendemain, il fut sujet à de fréquentes syncopes. En peu de jours, il s’affaiblit sensiblement. Il lui semblait parfois que, pendant quelques secondes, son cœur cessait de battre, et il éprouvait une sorte d’angoisse. Ces symptômes durèrent pendant près d’un mois, et ce ne fut qu’au bout de quarante-cinq jours qu’il fut complètement remis et qu’il eut recouvré toutes ses forces.

Je venais de terminer ce chapitre, lorsque j’eus la bonne fortune de recevoir la visite de mon excellent collègue M. le Dr Collomb, médecin de première classe des colonies, qui, pendant plusieurs campagnes, a occupé au Soudan français, avec autant de distinction que de zèle et de dévouement, le poste important de chef du service de santé. Je lui montrai mon livre : _Dans la Haute-Gambie_. En l’ouvrant, il tomba par hasard sur la page que j’y ai consacrée au _kouna_, et, à ce propos, me demanda si j’avais entendu parler du succès qu’il avait obtenu dans le traitement de l’empoisonnement par cette substance à l’aide de l’_aconit_. A ma réponse négative, il voulut bien me communiquer l’observation suivante, qui est absolument caractéristique. Je lui cède la parole :

« En 1891, lors de ce même assaut de Dienna où notre pauvre ami Sansarric fut blessé, trois de nos hommes furent également atteints par des flèches bambaras empoisonnées au kouna, dans un village distant de quelques kilomètres du camp et où ils étaient allés piller en cachette. Tous les trois furent blessés, soit à la région lombaire, soit à la région fessière. Les flèches avaient pénétré au plus de trois ou quatre centimètres, et pas assez profondément pour occasionner des désordres mortels. Deux des blessés succombèrent avant d’avoir pu regagner le camp, l’un à mi-route, et l’autre à la porte même du tata du village où nous nous étions installés. Quant au troisième, il eut la force d’arriver jusqu’à la tente de son officier et de lui dire qu’il venait d’être blessé par une flèche empoisonnée ; puis il perdit connaissance. Celui-ci, sans tarder, me fit prévenir, et je me rendis immédiatement auprès du malade.

Je constatai à la fesse droite une petite plaie pénétrante d’environ trois ou quatre centimètres au plus de profondeur, sur un centimètre de diamètre. Pas d’écoulement sanguin. Pas de tuméfaction, ni de rougeur, ni de chaleur. En résumé, état local aussi satisfaisant que possible.

Il était loin, par contre, d’en être de même pour l’état général. Avant d’entrer dans de plus amples détails, je ferai remarquer tout d’abord que j’examinai le malade peu de temps après qu’il eut reçu sa blessure, deux heures au plus. Je constatai : perte absolue de connaissance, paralysie et anesthésie complète des membres et de tout le corps. Le malade ne manifeste aucune douleur, même lorsqu’on explore sa blessure. Facies cadavérique ; pupille à peine sensible à la lumière. Insensibilité cutanée excessivement prononcée. Battements du cœur très rares, très espacés, très faibles. C’est à peine si, en appliquant la main sur la région cardiaque, on arrive à percevoir, à de longs intervalles, un léger frémissement. Respiration presque nulle. Mouvements thoraciques très espacés et peu étendus. La mort est fatale et imminente.

J’avais déjà essayé, pour combattre ce terrible poison, de tous les moyens thérapeutiques mis à ma disposition, et cela sans pouvoir obtenir de résultats appréciables. Littéralement à bout d’expédients, j’avais, en d’autres circonstances, déjà administré l’aconit sous forme d’alcoolature, par la bouche, aussitôt après la blessure, et à la dose de XXX gouttes, dans une potion _ad hoc_, et j’avais observé que la vie du malade se trouvait prolongée, mais sans avoir cependant jamais obtenu de succès. Dans le cas présent, la mort étant certaine et pouvant survenir d’un moment à l’autre, il fallait intervenir rapidement et vigoureusement. Ce fut alors que je songeai à employer la méthode hypodermique. A l’aide d’une seringue de Pravaz, je pratiquai donc aussitôt au flanc du blessé une première injection de XX gouttes d’alcoolature d’aconit. Quelques minutes après, le malade s’agita, et je constatai des battements désordonnés du cœur. En même temps, je faisais méthodiquement pratiquer la respiration artificielle. Encouragé par ce demi-succès, et sentant, au bout d’un quart d’heure environ, le cœur s’arrêter de nouveau et ses battements diminuer de nombre et de force, je pratiquai une seconde injection de XX gouttes d’alcoolature d’aconit. Cette fois, l’amélioration s’accentua ; le malade reprit connaissance vingt minutes environ après. Mais, pendant près d’une heure, le cœur battit de la façon la plus désordonnée, et notre ressuscité entra dans un violent délire. Quarante-huit heures après, tout rentra dans l’ordre, et le malade put suivre la colonne dans sa marche ; mais il était sujet à de fréquentes syncopes, qui finirent par disparaître grâce à l’administration journalière d’une potion à XXX gouttes d’alcoolature d’aconit. J’ai consigné tous ces faits dans mon rapport médical de fin de campagne. Maintenant, comment agit l’aconit ? C’est ce que je ne saurais dire. Il y a là, à n’en pas douter, un véritable succès à enregistrer. Depuis, j’ai entendu dire que, par le même procédé, notre collègue le Dr Emily, médecin de deuxième classe, avait, dans des cas analogues, constaté les mêmes phénomènes et obtenu les mêmes résultats. Comme on peut ne pas avoir toujours sous la main de l’alcoolature d’aconit, on peut indifféremment se servir d’une solution d’_aconitine_ titrée à un milligramme par gramme, et en injecter, selon les circonstances, une, deux ou trois seringues de Pravaz. Toutefois, on ne saurait se servir de ce dernier médicament qu’avec la plus extrême prudence. »

_Fève de Calabar._ — La fève de Calabar est la graine du _Physostigma venenosum_, Balf., de la famille des Légumineuses papilionacées. C’est une plante vivace, ligneuse, grimpante, atteignant jusqu’à 12 mètres de long. Elle croît de préférence sur les bords des marigots. Relativement rare au Soudan, nous ne l’avons rencontrée que dans le Diébédougou, non loin de Mouralia, et dans le Dentilia, sur les bords du Daguiri-Kô et du Koumountourou-Kô. Ses feuilles sont larges, et ses fleurs, disposées en grappes pendantes, sont roses ou rouge pourpre. Le fruit est une gousse de couleur brun foncé, longue de 15 à 20 centimètres, et contenant environ cinq à sept semences ovales, de couleur brun chocolat, à épisperme dur, cassant, chagriné. Les cotylédons sont volumineux, durs, friables, rétractés, et laissent entre eux une sorte de cavité.

Nous avons supposé plus haut qu’elle entrerait dans l’antidote du kouna. Les indigènes ne l’emploient pas autrement dans leur thérapeutique.

J’ai entendu dire que, dans certaines de nos Rivières du Sud, les habitants s’en servaient comme poison d’épreuve.