La flore utile du bassin de la Gambie
Part 13
Le _Kaki_ (_Diospyros mespiliformis_, Hochst.), Ébénacées, est un arbre de taille moyenne, de 6 à 15 pieds de hauteur. Il croît de préférence sur le sommet des collines et est assez rare dans tout le Soudan. C’est ce végétal que l’on désigne généralement sous le nom de _faux ébénier_. Feuilles oblongues ou elliptiques, arrondies à chaque extrémité, un peu coriaces. Fleurs dioïques, blanches, à cinq divisions, axillaires. Fleurs mâles, à calice campanulé, à cinq divisions ovales, soyeuses en dehors ; corolle urcéolée, dix à seize étamines. Fleurs femelles solitaires, six à huit staminodes ; ovaire ovoïde, à quatre et huit loges uniovulées. Fruit subglobuleux, glabre, accompagné par le calice accru. Le fruit est comestible.
Le bois du kaki est compact, excessivement serré. Lorsqu’il est poli, il est impossible d’y découvrir traces de fibres. C’est ce qui lui a fait donner le nom d’ébène. Il est loin d’être du noir parfait de ce dernier. Il est rare de rencontrer des échantillons sans défaut, et fréquemment il est veiné de blanc. Très cassant, surtout quand il est sec, les indigènes ne s’en servent guère qu’aux environs de nos postes. Ils en fabriquent des cannes, qu’ils vendent aux Européens. En certains cas, il pourrait remplacer l’ébène, dont il est loin toutefois d’avoir le brillant. Les Maures, avec les plus beaux échantillons de kaki, confectionnent des bracelets qu’ils incrustent d’argent et qui ne manquent pas d’une certaine originalité. Ils en font également de curieux manches de poignards.
Le _Fromager_ (_Bombax ceiba_, L.), Bombacées, possède un bois qui ne peut guère être utilisé que pour les charpentes. Encore est-il particulièrement attaqué par les insectes. La variété _Dondol_ donne un bois qui ressemble, à s’y méprendre, à celui du peuplier, dont il a, du reste, toutes les qualités, et je me souviens avoir entendu dire, en 1892, par mon excellent camarade M. le capitaine Huvenoit, de l’artillerie de marine, alors directeur des travaux du chemin de fer de Kayes à Bafoulabé, aujourd’hui décédé, victime de cet épouvantable climat du Soudan, qu’il en avait fait débiter des planches dont il avait tiré grande utilité.
Le _Caïlcédrat_ (_Khaya senegalensis_, G. et Per.), Cédrélacées, est un des plus beaux arbres non seulement du bassin de la Gambie, où il est très commun, mais encore du Soudan tout entier. Il peut atteindre 30 à 35 mètres de hauteur et 1 mètre de diamètre. Feuilles alternes, paripennées, à folioles opposées, ovales, oblongues, entières. Fleurs blanches. Inflorescence en panicules terminales et axillaires. Calice à quatre divisions imbriquées. Quatre pétales étalés. Huit étamines. Ovaire à quatre loges multiovulées. Le fruit est une capsule ligneuse à quatre loges, septicide de haut en bas. Sa tige, droite, prend parfois de telles proportions qu’on y peut creuser des pirogues de toutes pièces. Je me souviens avoir franchi la Gambie à Sillacounda (Niocolo), dans une embarcation de ce genre qui n’avait pas moins de 4 mètres de longueur sur 0m50 de largeur et 0m35 de profondeur. Elle avait été creusée dans une seule bille de caïlcédrat, ce qui permet de supposer que l’arbre qui l’avait fournie devait être énorme.
L’écorce du caïlcédrat est large, cintrée, légèrement fendillée, rougeâtre et couverte d’un épiderme presque lisse et d’un gris blanchâtre. Sa cassure est grenue en dehors, puis un peu lamelleuse, et formée en dedans par une série simple de fibres ligneuses aplaties et agglutinées. Elle est dure, cassante, fort lourde, amère et légèrement odorante. Si on y pratique une incision intéressant toute son épaisseur, il s’écoule par la blessure un liquide rougeâtre qui se coagule à l’air libre en une petite masse résineuse de couleur brune très foncée. Si, enfin, on fait brûler des morceaux du bois, la fumée qu’ils donnent exhale une odeur douce et caractéristique. Aussi est-il impossible de s’en servir pour faire cuire les aliments grillés ou rôtis, car ils s’en imprègnent tellement qu’ils sont, de ce fait, absolument exécrables à manger. Les cendres que l’on obtient en faisant brûler le caïlcédrat à l’air libre renferment une grande quantité de nitrate de potasse et sont d’une blancheur immaculée. C’est, du reste, à la présence de ce sel, je crois, qu’il faut attribuer la propriété toute particulière que possède ce végétal de brûler rapidement, même lorsqu’il est vert. Je me souviens, étant à Koundou, avoir ainsi enflammé une planche de caïlcédrat rien qu’en y posant mon cigare allumé. En quelques minutes, 5 centimètres carrés se consumèrent de ce fait.
Le bois est rouge foncé, à teinte vineuse, droit, assez serré, mais gardant mal le poli, se conservant dans l’eau à cause de la résine qu’il contient, mais se fendant par dessiccation. Il ressemble à l’acajou, et c’est pourquoi on lui a donné le nom d’_acajou du Sénégal_. Il est dur et très cassant. Malgré cela, on en fait à Saint-Louis et au Soudan de beaux meubles. Il se laisse facilement travailler. Il pourrait, en France, servir utilement pour la charpente, la tabletterie et pour les travaux d’ébénisterie les plus délicats.
Les indigènes s’en servent pour la construction de leurs cases et de leurs pirogues, et pour la fabrication de certains ustensiles de ménage, tabourets, pilons et mortiers à couscouss.
_Samboni_ ou _Bois-guitare_ (_Cytharexylum quadrangulare_, Jacq.), Verbénacées. C’est un bel arbre de 5 à 15 mètres de hauteur. Feuilles elliptiques, oblongues. Fleurs en grappes allongées. Calice subsessile. Quatre étamines. Ce fruit est un drupe noir qui renferme deux noyaux. Son bois, à fibres bien parallèles, peut être utilisé pour la menuiserie fine et la confection des instruments de musique. C’est pourquoi on lui a donné le nom de _Bois-guitare_.
Les espèces dites _Luteum_ et _Villosum_ peuvent également être employées pour l’ébénisterie.
_Dialium nitidum_, Guill. et Perr., Légumineuses césalpinées, _Cocito_ en malinké. Bel arbre de 5 à 6 mètres de hauteur, très rameux. Son tronc ne dépasse pas 0m75 à 1 mètre de diamètre. Feuilles alternes, imparipennées. Folioles alternes. L’inflorescence est une grappe composée de cimes terminales. Calice à cinq sépales. Corolle nulle dans les fleurs latérales supérieures, à un seul pétale dans les fleurs terminales, deux étamines latérales, ovaire uniloculaire, biovulé. Le fruit est une baie noire et veloutée remplie d’une pulpe farineuse.
Le tronc du dialium est tortueux. Son bois est dur, incorruptible dans l’eau salée. Il est, par le fait, propre aux petites constructions navales. Il peut être également employé avec avantage au tour et pour la menuiserie fine.
Le _Guiguis_ (_Bauhinia reticulata_, Guill. et Perr.), Légumineuses césalpinées, est un arbre à feuilles alternes, simples. Fleurs en grappes axillaires ou terminales, pentamères. Dix étamines. Ovaire uniloculaire, multiovulé. Le fruit est une gousse. Très commun au Sénégal, plus rare dans le bassin de la Gambie. Son bois peut être utilisé dans l’ébénisterie, la menuiserie et le charronnage. Il est dur, facile à travailler et de longue durée.
Le _Manguier_ (_Mangifera indica_, L.), Térébinthacées, ne pousse pas spontanément dans le bassin de la Gambie. Il y a été importé et il y est excessivement rare. On n’en trouve que quelques individus isolés dans le sud, à Gérèges, Vintang, etc. C’est un grand arbre à feuilles alternes entières. Fleurs polygames dioïques. Panicules terminales, cinq sépales, cinq pétales, cinq étamines dont une fertile ; ovaire uniloculaire, uniovulé. Le fruit est un drupe à gros noyaux fibreux. Ce fruit, connu sous le nom de _mangue_, est délicieux, parfumé, mais son goût légèrement térébenthiné ne plaît pas à tout le monde. L’espèce commune, connue sous le nom de _mango_, est la seule que l’on rencontre en Gambie. Elle donne un fruit bien inférieur à celui du manguier greffé.
Le bois du manguier, assez dur, lourd, homogène et liant, est d’un bon emploi dans les pays tempérés ; mais, dans les régions chaudes, il est de peu de durée. Il est, en effet, rapidement attaqué par les insectes. On s’en sert pour la fabrication du charbon de bois, et pour la confection des charrettes.
Le _Berre_ ou _Mampata_ (_Parinarium senegalense_, Perr. Neou., et _Parinarium excelsum_, Sab.), Rosacées, est un arbre de 5 à 10 mètres de hauteur environ. Feuilles alternes, simples, persistantes, sessiles, stipulées. Fleurs d’un blanc rosé. Inflorescence en cimes corymbiformes. Calice subbilabié, corolle à cinq divisions. Étamines nombreuses en nombre indéterminé, pas toutes fertiles ; ovaire biloculaire, loges uniovulées. Le fruit est un drupe ovoïde à mésocarpe charnu. Le bois est à grain dur et serré. Très beau, il est précieux pour l’ébénisterie et la menuiserie fine. Il peut être aussi employé pour les constructions.
_Karité_ (_Butyrospermum Parkii_, Kotschy), Sapotacées. Son bois, très fin et très résistant, peut servir à plusieurs usages. On peut l’employer avec succès pour la menuiserie, le charpentage et pour les meubles. La plupart des charpentes de nos postes du Soudan ont été construites avec ce bois, et, de ce fait, à Kita, Koundou, Niagassola et Bammako on a été forcé d’en abattre des quantités considérables. Il a également servi à fabriquer bon nombre des meubles qu’on y trouve. Les indigènes l’emploient principalement pour la fabrication des mortiers et pilons à couscouss et pour la confection de ces petits sièges sur lesquels les femmes s’assoient dans la cour intérieure des cases. Comme il est relativement moins attaqué par les insectes que les autres essences, on a tenté de l’utiliser pour fabriquer des traverses du chemin de fer de Kayes à Bafoulabé ; mais, pas plus que les autres, il n’a pu résister à la dent cruelle des termites.
Le _Gonakié_ (_Acacia astringens_, Cunning, ou _Adansonii_, Guill. et Perr.), Légumineuses mimosées, possède un bois très dur, très fin et qui se conserve longtemps. Il est difficile à travailler à sec. A Kayes, c’est le bois dont on se sert pour fabriquer les membrures des chalands de la flottille du Haut-Sénégal. On a tenté également de l’utiliser pour fabriquer des traverses de chemin de fer ; mais il est attaqué par les termites aussi bien que le karité et les autres essences. De plus, certains insectes l’affectionnent particulièrement et le rongent rapidement. Aussi ne l’emploie-t-on que fort peu dans les constructions. Par contre, il possède la propriété de durcir dans l’eau et de ne s’y corrompre que lentement. On pourrait alors s’en servir avec avantage pour la construction des pilotis et pour les constructions navales.
Les différentes espèces de _Ficus_ pourraient être utilisées sur place. Il n’y aurait, à notre avis, aucun avantage à les importer en Europe ; car leur bois n’a pas une valeur qui permette d’en faire une exploitation rémunératrice.
Le _Ficus afzelii_, L., Ulmacées, est un très grand arbre assez commun. Son bois, analogue à celui du sapin, est blanc, léger et employé aux mêmes usages.
Le _Sycomore_ (_Ficus sycomorus_, L.), Ulmacées, est moins abondant que ce dernier. Les Égyptiens s’en servaient pour fabriquer des cercueils et pour sculpter des figures qui remontent jusqu’aux temps les plus reculés. Il peut être employé pour la menuiserie. Il en est de même des espèces _angustissima_, L., _macrophylla_, Desf., _laurifolia_, Lamk., _racemosa_, L., etc., etc. Le _Ficus ferruginea_, L., que les Mandingues de la Gambie appellent _Scotto_, donne un bon bois pour la menuiserie. Mais il faut écorcher l’arbre dès qu’il est abattu, car, dans le cas contraire, il est rapidement attaqué par les insectes. Quant au _Banyan_ (_Ficus religiosa_, W.), qui est si commun dans le Badon, le Niocolo et le Dentilia, il donne un bois assez dur et de couleur jaune sale dont on peut faire usage pour la menuiserie et le tour.
Le _Benténier_ (_Eriodendron anfractuosum_, D. C.), Malvacées, croît, de préférence, sur les plateaux élevés, mais riches en terre végétale. Relativement rare dans les plaines, on le rencontre surtout dans le Kalonkadougou et le Bambouck. C’est un bel arbre de 15 à 20 mètres d’élévation, à tige droite, se terminant par un bouquet de rameaux au feuillage touffu et toujours vert. Feuilles palmées, à cinq et huit folioles entières, lancéolées, dont la face supérieure est d’un vert foncé, et la face inférieure blanchâtre et légèrement veloutée. Fleurs grandes, jaunâtres. Calice à cinq divisions irrégulières, corolle à cinq pétales, étamines en nombre variable. Le fruit est une capsule à cinq loges contenant un nombre indéfini de graines qu’entoure une bourre dense qui ressemble à de la laine. Son bois est tendre et léger, facile à travailler. Les indigènes l’emploient pour construire des pirogues d’une seule pièce. Il pourrait être employé dans les charpentes comme madriers.
Le _Canéficier_ (_Cassia fistula_, L. ; _Cathartocarpus fistula_, Pers.), Légumineuses césalpinées, donne un bois léger, rougeâtre ou gris rougeâtre, à grain grossier, de peu de durée et très facile à travailler. Il pourrait être utilisé pour la marqueterie et la tabletterie. Les indigènes s’en servent pour confectionner des pilons et mortiers à couscouss et des manches d’outils.
Il existe encore dans tout le bassin de la Gambie un grand nombre d’autres végétaux dont le bois pourrait être utilement employé. Nous citerons particulièrement le _Tamarinier_ (_Tamarindus Indica_, L.), Légumineuses césalpinées, dont le bois dur, dense, solide et liant, est bon pour le charronnage. On s’en sert beaucoup à Kayes pour faire des couples d’embarcation. Le _Khoss_ (_Nauclea inermis_, H. Bn. ; _Nauclea africana_, Walh), Rubiacées, donne un bois facile à travailler, d’assez longue durée et se fendant peu. Il est utilisable pour la menuiserie et pour la charpente ; mais ses dimensions sont assez restreintes. Le _Rhatt_ (_Combretum glutinosum_, Perr.), Combrétacées, est très bon pour la menuiserie. De même que le _Souroure_ (_Acacia species_, L.), Légumineuses mimosées, le _Nété_ (_Parkia biglobosa_, H. Bn.), Légumineuses mimosées, le _Touloucouna_ (_Carapa touloucouna_, Guil. et Perr.), Méliacées, donne un bois peu attaquable par les insectes. Il pourrait être employé pour les charpentes s’il ne se fendait pas aussi facilement. Il peut être utilisé pour de petits travaux de menuiserie. Le _Dank_ (_Detarium microcarpum_, Guill. et Perr.), Légumineuses césalpinées, dont le bois est excessivement dur, peut être utilisé pour les constructions navales. Le _Khad-Kred_ (_Cratæva Adansonii_, D. C., ou _religiosa_, Forst), Capparidacées, possède un bois dur à grain fin, bon pour le tour. Le _N’taba_ (_Sterculia cordifolia_, Guill. et Perr., _Kola cordifolia_, Rob. Brown), Malvoïdées sterculiacées, dont le bois est dur et difficilement attaqué par les insectes, pourrait être avantageusement employé pour les grandes constructions navales. Le bois du _Téli_ (_Erythrophlæum guineense_, Afz.), Légumineuses césalpinées, est très dur et incorruptible. Il se conserve longtemps dans l’eau. Il est tellement serré, dur et compact, qu’il résiste même au feu des incendies que les indigènes, pour défricher, allument dans la brousse. Il pourrait être utilisé pour les pilotis, les constructions navales et les grandes charpentes. Les noirs, à cause de ses propriétés toxiques, ne l’utilisent en aucune façon. Le _Cordia macrophylla_, V., Borraginées, serait précieux pour l’ébénisterie, car sa texture est fine et serrée, il se polit facilement. Le _Gardenia Jovis Tonantis_, Hiern., Rubiacées, est ainsi nommé parce qu’il possède, disent les indigènes, la propriété de conjurer la foudre. Les noirs du sud du bassin de la Gambie, les Diolas particulièrement, en plantent, dans ce but, des rameaux au sommet de leurs cases. Son bois est lourd, très durable, compact et jaunâtre. Il peut être employé avec avantage pour l’ébénisterie et le tour, car il se fend difficilement même sous l’action de la chaleur. Il en est de même du _Mabolo_ (_Conocarpus racemosa_, L. ; _Laguncularia racemosa_, Gærtn.), Combrétacées, du _Mboull_ (_Sapindus saponaria_, L., et du _Kener_ (_Sapindus senegalensis_, Poir.), Sapindacées. Le bois du _Baobab_ (_Adansonia digitata_, L.), Malvacées, est mou et léger. Les indigènes s’en servent pour construire des pirogues d’une seule pièce. Je me rappelle avoir lu, dans je ne sais quel livre, que les noirs l’employaient pour fabriquer des cercueils. Jamais, de mémoire d’homme, dans n’importe quel village indigène du Sénégal ou du Soudan, le cadavre d’un noir n’a été enfermé dans un cercueil quelconque pour être inhumé. L’auteur faisait allusion sans doute à ce fait que, dans certaines régions, le Djolof, par exemple, on avait l’habitude de creuser dans le tronc des baobabs la sépulture des griots. Cette caste si méprisée y est, de ce fait, exclue des cimetières communs. On jugera par là combien sont grandes les dimensions que peut atteindre ce végétal.
X. — =Végétaux pouvant être employés à d’autres usages industriels.=
Les végétaux de cette catégorie sont relativement peu nombreux, et après ce que nous avons dit au cours de ce mémoire, il ne nous reste plus que quelques rares essences à signaler à l’attention du lecteur.
Le _Tabac._ — La variété de tabac qui est cultivée dans le bassin de la Gambie et dans tout le Soudan français est la Nicotiane rustique, ou tabac à feuilles rondes (_Nicotiana rustica_, L.), Solanacées. Il diffère sensiblement du _Nicotiana tabacum_, L. C’est une plante glutineuse et velue, dont les feuilles sont ovales, obtuses, pétiolées. Les fleurs sont en cimes paniculées denses. La corolle, d’un vert jaunâtre, est à tube court et velu. Son fruit est une capsule arrondie. De toutes les Solanacées, c’est la plus commune au Soudan, et celle qui est cultivée avec le plus de soin. Elle croît surtout à merveille dans les terrains riches en humus et aime un climat chaud et humide. On conçoit dès lors qu’elle prospère d’une façon remarquable dans tout le bassin de la Gambie.
Le terrain dans lequel cette plante est cultivée est préparé avec un soin méticuleux et on n’y voit jamais le moindre brin d’herbe. De plus, chose rare au Soudan, j’ai vu, dans certains villages, fumer avec de la bouse de vache et le crottin des chevaux la terre destinée à recevoir la semence. Les semis sont généralement faits à la fin de juin ou au commencement de juillet. Quand la plante a atteint environ douze à quinze centimètres de hauteur, les pieds sont repiqués dans les jardins préparés _ad hoc_. Ils sont placés à peu près à trente ou quarante centimètres les uns des autres dans le plus grand ordre. Ils sont sarclés tous les deux jours et arrosés matin et soir avec soin. La récolte des feuilles a lieu dans le courant de janvier, et celle des graines vers la fin de février. Sur les bords des fleuves et rivières, le tabac est cultivé toute l’année. Les eaux, en se retirant, laissent une couche relativement épaisse de limon, qui conserve son humidité pendant longtemps et qui permet au tabac de se bien développer. Cette plante prospère à merveille dans tout le Soudan et ses feuilles y atteignent de remarquables dimensions. Le rendement qu’elle donne est considérable. Il est à peu près de 2,500 kilog. à l’hectare. Les feuilles brutes se vendent sur les marchés couramment 1 fr. 50 le kilog.
Jusqu’à ce jour, il n’a été fait que des essais de culture absolument insuffisants. Rien de systématique et de méthodique n’a été tenté, et pourtant tout permet de croire que des efforts sérieux seraient couronnés de succès et qu’il serait facile d’acclimater dans ces régions les tabacs de qualités supérieures.
Les indigènes prisent et fument le tabac. Mais, avant de s’en servir, ils lui font subir une préparation qui diffère dans les deux cas :
1o _Tabac à priser._ — On procède de la même façon, que l’on ait affaire au tabac du commerce ou au tabac indigène. Les feuilles, réduites en petits morceaux, sont mises à sécher au soleil ou devant le feu. Il est préférable qu’elles soient séchées au soleil. Elles sont ensuite pilées dans un mortier _ad hoc_ avec un pilon spécial et réduites en poudre absolument impalpable. Mortier et pilon sont de petites dimensions. Ce sont surtout les femmes qui sont chargées de ce soin, ou bien des vieillards qui ont acquis dans cet art une véritable habileté. La poudre ainsi obtenue est étendue sur un linge et de nouveau mise à sécher au soleil. Puis (voilà l’opération délicate), on prend des tiges de petit mil que l’on fait brûler. La cendre obtenue est mise à bouillir dans une petite marmite avec de l’eau. On fait chauffer jusqu’à ce que l’eau, étant absolument évaporée, la cendre soit entièrement desséchée et adhérente aux parois de la marmite. On râcle alors cette cendre, on la réduit en poudre très fine et on la mélange au tabac dans la proportion du cinquième. Puis on ajoute à tout cela un peu de beurre ou de graisse de mouton. On mélange bien, on fait sécher, on triture de nouveau et voilà le produit que le noir s’introduit avec tant de délices et en si grande quantité dans le nez. D’après ce qui disent les indigènes, la cendre de mil aurait pour résultat de donner plus de montant au tabac. Le beurre lui donnerait un arome tout spécial et très recherché des amateurs, et aurait surtout pour effet de lui enlever toute son âcreté. Quoi qu’il en soit, nous avons maintes fois essayé d’en priser et nous lui avons trouvé une force que n’ont pas nos tabacs européens.
2o _Tabac à fumer._ — On ne lui fait guère subir de préparation spéciale. Les feuilles sont simplement séchées au soleil, écrasées dans la main et fumées ainsi dans la pipe.
Au Soudan, l’homme est surtout priseur et c’est la femme qui fume le plus. Pour priser, on introduit le tabac dans les narines avec les doigts ou bien on se sert d’une sorte de petite spatule en fer ou en laiton à l’aide de laquelle on puise dans la tabatière. A son extrémité étroite est percé un trou dans lequel passe une petite lanière en cuir qui sert à la suspendre au cou. L’extrémité large, couverte de tabac, est appliquée contre les narines alternativement et on n’a qu’à humer la poudre. Dans certaines régions, et, chez les Malinkés particulièrement, on ne se contente pas seulement de priser le tabac en poudre, on le chique de plus pour ainsi dire. Pour cela, on en place une volumineuse pincée sur la langue soit à la main, soit à l’aide du petit instrument dont nous venons de parler. Les femmes l’introduisent avec une merveilleuse dextérité entre la lèvre et l’arcade dentaire inférieure.
Pour fumer, la femme se sert d’une pipe généralement en caïlcédrat, dont le tuyau est en bambou. Cette pipe est des plus rudimentaires. Il est rare qu’une femme fume sans offrir de temps en temps sa pipe à ses voisines. Les hommes font également de même.
Nous avons souvent essayé de fumer de ce tabac et nous avons toujours été forcé d’y renoncer. Son âcreté est telle qu’après deux ou trois bouffées au plus nous éprouvions à la langue et aux gencives une douleur si vive que nous étions forcés de cesser. Toutefois nous avons constaté que le tabac français fumé dans ces pipes avait un arome tout particulier et très délicat.
Les peuples de race mandingue fument et prisent beaucoup plus que les peuples de race peulhe. Ils préfèrent de beaucoup notre tabac au leur, et le cadeau le plus apprécié que l’on puisse faire à un chef est de lui offrir un litre de tabac à priser et quelques têtes de tabac en feuilles. On nomme ainsi au Sénégal et au Soudan ces petits paquets de cinq ou six feuilles de tabac liées ensemble par le pétiole et dont on fait un commerce relativement important. De même aussi ils ont une préférence bien marquée pour les pipes en terre de Marseille ou de Valenciennes que nous leur vendons.