La flore utile du bassin de la Gambie

Part 11

Chapter 113,786 wordsPublic domain

On trouve le karité, d’une façon générale, dans tout le Soudan français. Disons tout d’abord que le shée est de beaucoup le plus commun. On ne trouve guère le mana que dans les régions du sud de la colonie, et encore y est-il assez rare. Le karité habite, de préférence, les terrains à latérite et les terrains à roches ferrugineuses. Il est rare d’en trouver dans les argiles compactes. Nous avons à ce point de vue remarqué que le mana affectionnait surtout ces derniers terrains, tandis que les premiers étaient particulièrement aimés du shée. On ne trouve jamais, disons plutôt que très rarement, l’une et l’autre espèce sur les bords des marigots, des fleuves et des rivières. Elles fuient tout particulièrement les terrains vaseux et marécageux. On rencontre, en résumé, le shée sur les plateaux ferrugineux, dans les terrains à latérite et sur le versant des collines formées de grès, quartz et conglomérats. Il n’est pas rare de voir de beaux échantillons se développer parfois vigoureusement où la terre végétale semble faire absolument défaut. En général, les karités qui poussent dans ces endroits atteignent de faibles proportions et affectent des formes bizarres, qui frappent par leur étrangeté et leur monstrueux aspect. Les karités qui se développent, au contraire, dans les terrains riches en latérite sont de beaux végétaux à tiges absolument droites et à ramures et feuillages bien fournis. Ces quelques remarques s’appliquent d’une façon régulière à tous ces végétaux.

De ce que nous venons de dire de son habitat, il est facile de conclure quelle peut être l’aire d’extension de ce végétal.

Quoi qu’on en ait pu dire et quoi qu’on en puisse dire encore, nous ne craignons pas d’affirmer que le karité est très abondant au Soudan français. On ne le rencontre, il est vrai, nulle part en forêts compactes, et dans les régions où nous l’avons vu le plus abondant, le Niocolo, par exemple, les pieds sont toujours distants les uns des autres de cinquante à soixante mètres environ. Ils n’en sont pas moins fort nombreux et nous estimons qu’il y en a partout une quantité suffisante pour donner lieu à une exploitation rémunératrice. Nous croyons, en outre, qu’il serait très facile d’arriver à développer considérablement ce végétal par les semis et la culture. Ce résultat pourrait même s’obtenir sans cela, si on pouvait arriver à empêcher les indigènes d’incendier, chaque année, la brousse pour défricher les terrains qu’ils destinent à la culture. Ces incendies ont, en effet, pour résultat, au point de vue tout spécial qui nous occupe, de détruire en grand nombre les jeunes pieds de karité et même ceux qui n’offrent pas une résistance suffisante. Mais aussi, hâtons-nous de dire que, chez les peuples du Soudan, la routine a une telle puissance qu’il sera, de longues années, impossible de leur faire comprendre tout l’intérêt qu’ils ont à multiplier ce végétal et à le cultiver. On arrivera difficilement à persuader au noir qu’il aurait grand intérêt à planter et à semer tout autre végétal que ceux qui lui donnent un rendement immédiat.

On ne trouve le karité ni dans le _Baol_, ni dans le _Saloum_, ni dans le _Sine_, le _Fouta_, le _Ouli_, le _Sandougou_, le _Niani_, le _Oualo_, le _Rip_, le _Badibou_, le _Djoloff_, le _Ferlo_, le _Bondou_, le _Cayor_ et le _pays des Maures_, c’est-à-dire dans tous les pays où le sol est formé de sables ou de terrains argileux. On ne le trouve pas non plus dans la zone maritime. De la côte au 14° environ de longitude ouest, il fait absolument défaut. Encore à partir de là, la ligne qui sépare les deux zones suit-elle une courbe que nous allons essayer de décrire. Nous ne nous occuperons pas ici de la région située au nord du Sénégal. Nous ne l’avons jamais visitée, et, à ce sujet, nous n’avons pu obtenir que des renseignements absolument contradictoires. En remontant le fleuve le Sénégal, et en suivant la ligne ferrée de Kayes à Bafoulabé, nous trouvons les premiers karités aux environs du village de Diamou, environ vers le kilomètre 58 de la ligne. Nous prendrons ce point comme départ de notre ligne de démarcation. De là, notre ligne se dirigerait vers l’ouest-sud-ouest et atteindrait la Falémé au village de Bountou environ. Au sud de cette ligne, nous trouvons des karités et au nord pas. De Bountou, elle suivrait à peu près la frontière sud du Tiali par Coufadou, Dianna, Safalou et aboutirait au confluent du Niéri-Kô et de la Gambie. De là, elle suivrait la Gambie jusqu’aux environs de la rivière Grey et se dirigerait directement au sud. Tous les pays situés au nord, nord-ouest, ouest et sud-ouest de cette ligne ne possèdent aucun karité. Tous les pays à l’est, au contraire, en contiennent en quantité. Le _Tenda_, le _Gamon_, le _Damantan_, le _Coniaguié_, tout le _Fouta-Djallon_, le _Niocolo_, le _Kolladé_, le _Dentilia_, le _Bambouck_, le _Konkodougou_ entiers en sont tous couverts. Partout à l’est de cette ligne on en trouve des quantités. Parmi les régions où ce végétal est le plus commun, nous citerons particulièrement le _Tenda_, le _Coniaguié_, le _Bassaré_, le _Damantan_, le _Niocolo_, le _Dentilia_, le _Konkodougou_, le _Manding_, le _Bélédougou_ (grand et petit), le _pays de Ségou_. A l’est du Niger il y en aurait aussi beaucoup dans les états de Samory, les états de Tiéba, etc., etc. Binger le cite fréquemment dans la relation de son voyage, comme un des végétaux les plus communs des pays qu’il a explorés. De même, Mage pour le Ségou, Quiquandon pour le Kénédougou et tous les officiers de la colonne du colonel Humbert que j’ai pu interroger à ce sujet, pour les pays compris entre le Niger et Kérouané, point extrême où nos colonnes s’étaient avancées dans cette région à l’époque à laquelle nous écrivions ce Mémoire. En résumé, au Soudan français, les karités n’apparaissent, en allant de l’ouest à l’est, que vers le 15° 10′ de longitude ouest point extrême, et dans le Tenda, du nord au sud, que vers le 16° 22′ de latitude nord. Au sud, nous ne pouvons guère fixer que la limite extrême. Mais nous croyons toutefois qu’on ne trouve pas les espèces shée et mana au-dessous de la latitude de la Mellacorée. Nous croyons cependant que l’on en doit trouver dans toutes les régions orientales de l’Afrique centrale, et ce qui nous permettrait de le dire, c’est que Schweinfurth en a reconnu l’existence jusqu’en Abyssinie. Quoi qu’il en soit, ce qui doit surtout nous intéresser, c’est qu’on en trouve partout au Soudan français dans les limites que nous venons de décrire. Ce point était important à établir.

Si l’on pratique des incisions intéressant toute l’épaisseur du karité, on verra s’écouler un suc blanc laiteux. Ce suc, coagulé, donne de la gutta-percha. On a cru pendant longtemps que le produit ainsi obtenu était du caoutchouc. Les travaux de M. le professeur Heckel, de Marseille, ne peuvent laisser subsister aucun doute à ce sujet. Nous croyons qu’il n’était guère facile cependant de s’y tromper, lors même qu’on ne s’en serait uniquement tenu qu’à un examen attentif de ses caractères macroscopiques.

On ne peut songer à user pour le karité du procédé de l’abatage. Ce végétal disparaîtrait rapidement. Nous estimons que l’incision est de beaucoup préférable. D’abord parce qu’elle donne moins de travail et, en second lieu, parce que, si nombreuses qu’elles soient sur un même végétal, il n’en souffre pas. Nous avons pu constater, en effet, que des karités auxquels les indigènes avaient antérieurement fait d’énormes blessures n’en avaient pas souffert et conservaient toute leur vitalité. Il résulte des nombreuses expériences auxquelles nous nous sommes livré, que l’incision longitudinale parallèle à l’axe du tronc ou du rameau ne donnait pas de résultats satisfaisants, de même, du reste, que la simple incision faite perpendiculairement à l’axe. L’écoulement de suc produit dans les deux cas est, en toutes circonstances, peu abondant. A force de tâtonnements nous sommes arrivé à trouver deux modes d’incisions qui paraissent atteindre le but que l’on se propose. La première consiste à faire à la hache pour les grosses billes, au couteau pour les jeunes rameaux, deux incisions inclinées et se réunissant à la base en forme de V, puis pratiquer au point de jonction de ces deux incisions une troisième assez large, une sorte de lèvre qui les réunisse. Le suc qui coule des deux premières incisions se collecte dans la troisième, où on le récolte. Le second procédé consiste à inciser simplement l’écorce perpendiculairement à l’axe, en forme de lèvre. Cette dernière incision a le désavantage de donner un rendement plus faible que les deux premières.

Quel que soit, du reste, le procédé employé, le rendement est toujours peu abondant. Ainsi, nous estimons tout au plus à 500 grammes la production d’un arbre arrivé à son complet développement, et encore, en pratiquant environ une dizaine d’incisions sur toutes les parties de l’arbre et aux époques les plus favorables.

Le rendement obtenu diffère suivant les saisons, les heures du jour où on pratique les incisions, l’âge et l’état des végétaux et les régions où ils habitent.

Répétons tout d’abord qu’en aucune saison les manas ne donnent de latex. Il ne faut donc s’adresser uniquement qu’aux shées. C’est pendant l’hivernage, et à l’époque de la floraison, que le rendement est le plus considérable, c’est-à-dire de la fin de juin au commencement de février. Pendant la saison sèche, du mois de février au mois de juin surtout, il ne faut pas compter faire une récolte abondante. Cela tient sans doute à ce que, à cette époque de l’année, se font le plus sentir les vents secs de nord-est et d’est. Selon toutes probabilités, ces vents brûlants favorisent et excitent au plus haut degré l’évaporation de l’eau du latex et rendent ainsi l’écoulement moins abondant et pour ainsi dire nul.

D’après les observations auxquelles nous nous sommes livré, il résulterait que le rendement serait bien plus faible pendant la journée que le soir, le matin et pendant la nuit. C’est surtout pendant la nuit, de huit heures du soir à sept heures du matin, que ces opérations doivent être faites. Nous avons pu constater que des végétaux qui, saignés à deux heures de l’après-midi, ne nous donnaient qu’une récolte insignifiante, produisaient, au contraire, un suc abondant pendant la nuit. Dans ces deux cas, le rendement est, pendant la saison sèche à celui de l’hivernage, comme un est à quinze, et pendant le jour à celui de la nuit, du matin ou du soir, comme un est à dix. L’explication que nous avons donnée de ces différences, au sujet des saisons, peut parfaitement s’appliquer aussi aux différences de rendement observées pendant le jour et la nuit. Un fait que nous avons pu également enregistrer est le suivant : le rendement est bien plus faible pendant les nuits où soufflent les vents secs de nord-est et d’est que pendant celles où se font sentir les vents humides du sud et du sud-ouest.

L’âge des végétaux influe aussi sensiblement sur le rendement en suc. Il ne faut pas s’attaquer aux végétaux trop jeunes pour plusieurs raisons importantes. Trop jeune, le karité ne supporterait pas aussi bien les blessures faites par les incisions et alors la destruction de l’arbre serait aussi rapide que par le procédé de l’abatage. De plus, le rendement est bien moins abondant, et le suc contient une proportion d’eau bien plus considérable, à tel point qu’il se coagule difficilement par l’évaporation, qui est pourtant très rapide dans ces régions, surtout par vent d’est. Enfin ce produit obtenu ne m’a pas paru aussi bon que celui que donnent les végétaux plus âgés.

Il ne faut non plus opérer sur des individus trop âgés. Dans ce cas, les incisions sont plus difficiles à pratiquer, car on a affaire à des billes de bois souvent très volumineuses. Nous avons vu dans le Niocolo, le Dentilia et le Konkodougou notamment, des végétaux dont le diamètre du tronc atteignait aisément quarante et cinquante centimètres. Enfin, le rendement est peu abondant, peu rémunérateur et demande un travail plus grand. L’écorce du karité, surtout chez les végétaux âgés, est exclusivement épaisse, il ne faut l’oublier ; de plus, le suc est relativement en quantités minimes et, sur les grosses billes, c’est à peine si, après avoir normalement et profondément incisé, on voit sourdre quelques gouttelettes qui se coagulent aussitôt.

D’après ce que nous venons de dire, nous croyons qu’il serait bien plus profitable de n’opérer que sur des végétaux d’âge moyen et arrivés à complet développement. Là, on trouve un suc relativement abondant, se coagulant aisément par l’évaporation, et donnant un rendement en gutta bien plus considérable que dans les deux autres cas. De plus, point capital, en aucune circonstance, l’arbre ne souffre des incisions, si nombreuses qu’elles puissent être.

L’état des végétaux n’est pas non plus sans avoir une grande influence sur le rendement. Nous avons pratiqué de nombreuses incisions sur toutes sortes de karités, et voici quel a été le résultat de nos observations. Les végétaux qui nous ont donné les résultats les plus satisfaisants ont toujours été ceux qui étaient absolument sains, ceux qui étaient les plus vigoureux. Hâtons-nous de dire cependant que, sur les végétaux portant déjà de grandes cicatrices de blessures anciennes, nous avons également bien réussi en incisant les bourrelets d’écorce qui se forment autour des blessures. De même, on rencontre fréquemment des karités dont le tronc semble absolument mort. Les rameaux principaux ont disparu, et, à leur place, à un endroit quelconque de la bille, a poussé un rameau que j’appellerais volontiers de seconde végétation. Eh bien ! si on incise le tronc, on n’aura qu’un rendement absolument insignifiant, tandis que, si l’on opère sur le rameau, le rendement est tout au moins normal. Quoi qu’il en soit, en général, il faut surtout s’adresser aux végétaux sains. D’après les renseignements que m’ont donnés les indigènes, les rameaux de second ordre dont nous avons parlé plus haut ne porteraient jamais ni fleurs ni fruits et ne se développeraient que péniblement et lentement. Malgré cela, je le répète, ils donnent un rendement suffisant. Il y aurait donc lieu de ne pas les négliger.

La région influe peu sur la production du suc. Toutefois, nous tenons à signaler ce fait que le rendement nous a semblé plus considérable chez les karités qui se trouvent sur les plateaux et sur les versants des collines que chez ceux qui vivent dans les vallées. Ceci mérite explication. Nous voulons dire que le rendement en gutta extraite est plus abondant chez les premiers que chez les seconds. Ceux-ci donnent peut-être un suc plus abondant ; mais il nous a paru contenir une plus grande proportion d’eau.

La nature du terrain influe aussi beaucoup sur la production. Les karités réellement riches en gutta sont ceux qui croissent dans les terrains ferrugineux dont la latérite forme la base. Les quelques échantillons que l’on trouve dans les terrains argileux marécageux et sur le bord des marigots sont peut-être plus riches en latex, mais ils sont assurément plus pauvres en gutta. Nous citerons à ce propos un fait que nous ne saurions expliquer ; c’est que les karités qui nous ont paru les plus propres à être exploités et être ceux qui donnent le rendement le plus considérable, sont ceux qui croissent sur le flanc des collines, entre les rochers, où la terre végétale fait parfois complètement défaut.

Si de ce que nous venons de dire nous voulons tirer quelques conclusions pratiques, nous pourrons, en terminant ce chapitre, établir les règles suivantes :

Pour extraire la gutta-percha du karité, il sera bon d’opérer sur des individus sains, d’âge moyen, croissant de préférence dans un terrain ferrugineux à latérite. Le procédé à employer sera l’incision soit en forme de V dont les branches seront réunies à leur point de jonction par une troisième incision en forme de lèvres, soit la simple incision en forme de lèvres. Elles devront être pratiquées sur le tronc et les rameaux du végétal, et faites le soir vers huit heures. On laissera couler pendant toute la nuit, et la récolte sera faite vers sept heures du matin. Il sera préférable de pratiquer l’exploitation à la saison des pluies ou à l’époque de la floraison, de la fin de juin au commencement de février.

Nous terminerons ce chapitre en exposant sur quelles parties du végétal doivent porter autant que possible les incisions afin d’obtenir un résultat favorable.

En principe, toutes les parties du karité laissent écouler du suc ; mais en plus ou moins grande quantité. Le tronc donne le rendement le plus faible, surtout pendant la saison sèche. Les rameaux, et particulièrement les jeunes, sont relativement les plus riches. Il en est de même des racines et de la pulpe du fruit. Les feuilles en contiennent également. Il serait intéressant, à ce propos, de rechercher si, par le procédé préconisé par M. Sérullas, et dont nous avons parlé plus haut, on obtiendrait avec les feuilles du karité les résultats qu’il a obtenus pour les feuilles et les jeunes tiges de l’isonandra. D’après ce qui précède, il est facile de conclure que les incisions devront porter, de préférence, sur les rameaux ; mais nous ne voulons pas dire par là que les tiges doivent être négligées. Bien loin de là, elles doivent être, au contraire, incisées avec le même soin que les autres parties du végétal.

Le liquide ainsi obtenu est un suc d’un blanc laiteux, sirupeux. Il ne coule pas en grande quantité, et la production varie, comme nous l’avons exposé plus haut, dans maintes circonstances. Quoi qu’il en soit, cette production est toujours très faible. Cela tient beaucoup à ce que, l’évaporation étant excessivement active, la coagulation se fait presque immédiatement après l’apparition de la goutte. L’orifice produit par la section des canaux producteurs est alors presque de suite obstrué. Cela nous amène évidemment à indiquer le procédé d’extraction le plus pratique. Après ce que nous avons dit plus haut à ce sujet, nous estimons qu’il serait plus profitable de pratiquer les incisions d’abord sur un grand nombre de végétaux à la fois que sur un seul isolément. On laissera le suc s’échapper à l’air libre ; il se coagulera, et, le lendemain ou même simplement quelques heures après, on procédera à la récolte de la gutta ainsi coagulée. C’est, du reste, le procédé employé par les Pahouins, au Gabon, pour la récolte du caoutchouc, et il donne de très bons résultats.

Répandu sur les doigts, ce suc les poisse et les rend collants. On ne peut guère alors s’en débarrasser que par le raclage. Son odeur est légèrement vireuse et sa saveur celle que l’on peut avoir en mâchant des feuilles vertes de peuplier. Il se coagule rapidement sous l’action de la chaleur solaire et par évaporation. De même sa coagulation se fait vivement à l’aide des acides (acide acétique surtout), éthers et alcools. Mais, pour l’extraction, je le répète, point n’est besoin de se servir des acides, l’évaporation suffit. Les noirs s’en servent simplement, parfois, pour panser des ulcères de mauvaise nature. Ils se contentent de l’étendre sur la plaie. Il ne joue là que le rôle de corps isolant, absolument comme ce topique auquel on a donné le nom de _traumaticine_, et qui n’est autre chose que de la gutta-percha dissoute dans du chloroforme.

Le coagulum ainsi obtenu est de la gutta. Si on laisse l’évaporation se faire sur l’arbre lui-même, il est brun rougeâtre, et, sous une masse assez épaisse, il prend la couleur noir chocolat très foncée. Cette coloration est due, croyons-nous, aux matières colorantes que contient l’écorce du karité. Obtenu, au contraire, dans un vase à l’air libre, il se présente sous l’aspect d’une masse de couleur blanchâtre, légèrement teintée de rose. Vue sous une faible épaisseur, la gutta est absolument opaque. Réduit en boule et pétri, le coagulum, obtenu comme nous venons de le dire, donne au palper la sensation d’un corps gras.

Nous croyons, en effet, que la gutta du karité n’est pas absolument pure et doit contenir des matières grasses en quantité relativement considérable.

L’exploitation des karités au Soudan français, au point de vue de la gutta, pourra-t-elle se faire dans des conditions assez peu onéreuses et surtout rémunératrices ? Car il convient de ne pas perdre de vue que cette question de la gutta est absolument capitale pour plusieurs branches importantes de notre industrie nationale. Le jour est peut-être plus proche qu’on ne le pense où l’isonandra aura complètement disparu. Il faudra alors demander ce précieux produit au karité et aux autres végétaux similaires de la famille des Sapotacées, quitte à le débarrasser de ses impuretés, à moins toutefois que d’ici là le problème ne soit résolu par la chimie. Nous ne craignons pas tout d’abord de dire qu’au point de vue de l’extraction, on se heurtera à de grandes difficultés matérielles. Il ne faut pas oublier que les régions où l’on trouve le karité en Afrique sont fort éloignées de la côte. Le plus grand obstacle que l’on aura en premier lieu à surmonter sera donc celui que présentent les moyens de transport. Les dépenses qu’il y aura à faire pour amener la substance à la côte ou même simplement à un point quelconque où le transport pourra se faire plus économiquement, soit par eau, soit à l’aide d’animaux, soit par voie ferrée, quintupleront au moins sa valeur intrinsèque, et le prix de revient en sera de ce fait remarquablement élevé. En second lieu, par qui faire exploiter ? Les habitants des pays de production le pourraient évidemment, mais il y aura là à lutter contre la routine, l’inertie si connue des noirs. Il faudra bien des années pour arriver à leur faire comprendre tout l’avantage qu’ils pourraient avoir à se livrer à cette industrie. Cela n’est pas dans leurs habitudes, et il est bien difficile de leur en faire prendre de nouvelles. Faire exploiter par des Européens, il n’y faut pas songer. Il en est bien peu qui résisteraient à l’influence pernicieuse du climat. Le mieux, croyons-nous, en ce qui concerne la côte occidentale d’Afrique serait de dresser à ce travail des indigènes de Saint-Louis, Dakar, Rufisque, Gorée, des Ouolofs. Ils y arriveraient rapidement et pourraient aisément, sous la direction de quelques contremaîtres blancs ou mulâtres, enseigner aux indigènes du pays les procédés d’extraction. Mais le meilleur remède serait encore d’introduire, de multiplier, de cultiver les végétaux à gutta dans toutes celles de nos colonies tropicales où ils seraient susceptibles de s’acclimater et de prospérer. L’objection qui me fut faite un jour que j’exprimais ce desiratum au sujet du karité, à savoir « qu’on ne voyait pas l’utilité de cette propagation, puisqu’on trouvait ce végétal au Soudan », ne me paraît même pas digne d’être discutée. Sans doute, les résultats ne seront pas immédiats. Il faudra des années avant que l’on puisse récolter le fruit de son travail. Mais, comme je l’écrivais dernièrement dans mon mémoire _La France en Gambie_, « l’égoïsme contemporain ne saurait trouver place dans les questions si importantes de colonisation et de commerce d’outre-mer. » Il convient de songer à l’avenir et, par une négligence coupable, de ne pas, dans un temps plus ou moins lointain, laisser péricliter, au profit de nos voisins, notre industrie nationale. C’est là une œuvre non seulement de première nécessité, mais encore éminemment patriotique. Faisons donc tous nos efforts pour que ceux qui viendront après nous ne nous adressent pas le reproche amer de ne pas avoir su interpréter dans son sens le plus large et vraiment humanitaire ce beau vers du poète :

_Insere, Daphni, piros ; carpent tua poma nepotes._