Part 2
L’homme trébucha et tomba, et un grand cri de joie s’éleva, poussé par Hatch et ceux qui s’étaient mis à la poursuite. Mais c’était vendre la peau de l’ours avant qu’il ne fût mort. L’homme tomba; il se releva légèrement, se retourna, agita sa casquette en manière de bravade, et l’instant d’après, était hors de vue dans le bois.
--Que la peste l’accompagne! cria Bennet. Il a des jarrets de voleur; il sait courir, par saint Banbury! Mais vous l’avez atteint, maître Shelton, il vous a volé votre flèche. Puisse-t-il n’avoir jamais de bien que je lui envie davantage!
--Mais que faisait-il près de l’église? demanda Sir Olivier. J’ai bien peur qu’il n’y ait eu quelque malheur ici. Clipsby, mon ami, descendez de cheval, et cherchez partout dans les ifs.
Clipsby s’éloigna, et revint presque aussitôt, apportant un papier.
--Cet écrit était piqué à la porte de l’église, dit-il en le tendant au prêtre. Je n’ai trouvé rien d’autre, monsieur le chapelain.
--Par exemple! par la puissance de notre sainte Mère l’Église, s’écria Sir Olivier, ceci est presque un sacrilège! Par ordre du roi ou du seigneur du manoir... fort bien! Mais que n’importe quel vagabond loqueteux attache des papiers à la porte du sanctuaire... non, ça touche au sacrilège, ça y touche; et des hommes ont été brûlés pour moins que cela! Mais qu’y a-t-il là-dessus? Le soir tombe. Mon bon maître Richard, vos yeux sont jeunes. Lisez-moi, je vous prie, ce libelle.
Dick Shelton prit le papier en mains et lut à haute voix. Le papier portait quelques vers irréguliers, raboteux, à peine rimés, tracés d’une écriture grossière, avec une orthographe étrange. Les voici, avec l’orthographe un peu améliorée:
J’avais quatre flèches noires dans ma ceinture, Quatre pour les torts que j’ai sentis. Quatre pour le nombre de mauvais hommes Qui m’ont opprimé bien des fois.
Un est parti; un est bien parti; Le vieil Appleyard est mort. Une est pour maître Bennet Hatch, Qui brûla Grimstone, murs et toit.
Une pour Sir Olivier Oates, Qui coupa la gorge à Sir Harry Shelton. Sir Daniel, vous aurez la quatrième Et vous ne l’aurez pas volé.
Vous aurez chacun votre part, Une flèche noire dans chaque cœur noir Mettez-vous à genoux pour prier. Vous êtes des voleurs morts, votre compte est bon.
Jean RÉPARE-TOUT du Bois Vert, et sa gaillarde compagnie.
Item, nous avons d’autres flèches et de bonnes cordes pour d’autres de votre espèce.
--Hélas! Charité et Grâces chrétiennes! s’écria Sir Olivier d’une voix lamentable. Messieurs, nous vivons dans un monde mauvais et pire de jour en jour. Je jurerai sur la croix de Holywood que je suis aussi innocent du tort fait à ce bon chevalier, soit en action, soit en pensée, que le nouveau-né non encore baptisé. On ne lui coupa d’ailleurs pas la gorge; car en cela aussi ils se trompent, et il y a encore des témoins respectables pour le prouver.
--Cela ne sert à rien, monsieur le chapelain, dit Bennet. Ce discours n’est pas de saison.
--Pas du tout, maître Bennet, pas du tout. Restez à votre place, brave Bennet, répondit le prêtre. Je ferai paraître mon innocence. Je ne veux pour rien au monde perdre ma pauvre vie par erreur. Je prends tout homme à témoin que je ne suis pour rien dans cette affaire. Je n’étais même pas à Moat-House. Je fus envoyé en course avant neuf heures...
--Sir Olivier, dit Hatch, l’interrompant, puisqu’il vous plaît de ne pas terminer ce sermon, je prendrai d’autres moyens. Goffe, sonnez le boute-selle.
Et, tandis que la fanfare sonnait, Bennet s’approcha tout près du prêtre ébahi et lui parla à l’oreille avec violence.
Dick Shelton vit l’œil du prêtre se tourner vers lui un instant avec un regard effaré. Il avait quelque raison d’observer, car ce chevalier Harry Shelton était son propre père. Mais il ne dit mot et garda une physionomie impassible.
Hatch et Sir Olivier discutèrent un moment sur leur changement de situation; il fut décidé entre eux que dix hommes seulement seraient gardés, tant pour tenir garnison à Moat-House que pour escorter le prêtre à travers le bois. En outre, comme Bennet devait rester, le commandement du renfort devait être pris par maître Shelton. Il n’y avait, d’ailleurs, pas autre chose à faire; les hommes étaient des lourdauds, stupides et maladroits en guerre, tandis que Dick, non seulement était populaire, mais était sérieux et résolu plus que son âge ne le comportait. Bien que sa jeunesse se fût passée dans ces rudes campagnes, il avait reçu de Sir Olivier un bon enseignement pour les lettres, et Hatch lui-même lui avait appris le maniement des armes et les premiers principes du commandement. Bennet avait toujours été bon et obligeant; il était de ces hommes qui sont cruels comme la tombe envers ceux qu’ils appellent leurs ennemis, mais brutalement fidèles et dévoués envers ceux qu’ils appellent leurs amis; et, pendant que Sir Olivier entrait dans la maison voisine pour adresser, de son élégante et rapide écriture, un mémoire des derniers événements à son maître, Sir Daniel Brackley, Bennet se rapprocha de son élève, pour lui souhaiter bonne chance au départ.
--Il faut prendre le plus long, maître Shelton, dit-il; faire le tour par le pont; il y va de la vie! Ayez un homme sûr cinquante pas devant vous pour attirer les coups; et allez doucement jusqu’à ce que vous ayez passé le bois. Si les gredins tombent sur vous, galopez; il ne sert à rien de leur faire face. Et toujours en avant, maître Shelton; ne me revenez pas, si vous tenez à la vie; il n’y a rien de bon à espérer dans Tunstall, souvenez-vous-en. Et, maintenant, puisque vous allez aux grandes guerres, et que je continue à demeurer ici au grand péril de ma vie, en sorte que les saints peuvent seuls savoir si nous nous rencontrerons ici-bas, je veux vous donner mes derniers conseils au moment du départ. Ayez l’œil sur Sir Daniel; il n’est pas sûr. Ne mettez pas votre confiance dans ce faquin de prêtre; il n’a pas de mauvaises intentions, mais il fait la volonté d’autres; Sir Daniel le manie comme il veut! Faites-vous de bons protecteurs partout où vous irez; faites-vous des amis forts; veillez à cela. Et tâchez de trouver toujours le temps d’un _pater noster_ pour penser à Bennet Hatch. Il y a sur terre des gredins pires que lui. Et Dieu vous aide!
--Et le ciel soit avec vous, Bennet! répondit Richard. Vous avez été un bon ami pour votre élève, et je le dirai toujours.
--Et, voyez-vous, maître, ajouta Hatch avec un certain embarras, si ce Répare-tout m’envoyait une flèche, vous pourriez, peut-être, disposer d’un marc d’or, ou, peut-être même d’une livre pour ma pauvre âme; car il est probable que ça sera dur pour moi dans le purgatoire.
--Je ferai ce que vous voulez, répondit Dick. Mais qu’y a-t-il, mon brave? Nous nous rencontrerons encore, et alors vous aurez plus besoin de bière que de messes.
--Les saints le veuillent, maître Dick, répliqua l’autre, mais voici Sir Olivier. S’il était aussi prompt avec l’arc qu’avec la plume, ce serait un brave homme d’armes.
Sir Olivier donna à Dick, un paquet scellé avec la suscription: «A mon très vénéré maître, Sir Daniel Brackley, chevalier, que ceci soit promptement remis.»
Et Dick serra le paquet dans sa jaque, donna ses ordres et partit vers l’ouest par le haut du village.
LIVRE PREMIER
LES DEUX GARÇONS
CHAPITRE PREMIER
A L’ENSEIGNE DU SOLEIL, A KETTLEY
Sir Daniel et ses hommes passèrent cette nuit-là à Kettley, logés chaudement et bien gardés. Mais le chevalier de Tunstall était un homme en qui jamais ne se reposait le désir du gain; et même à ce moment où il allait se lancer dans une aventure qui pouvait faire sa fortune ou la perdre, il était sur pieds une heure après minuit pour pressurer ses pauvres voisins. Il était de ceux qui trafiquent en grand dans les héritages contestés; sa manière consistait à acheter les droits du prétendant le plus invraisemblable, puis, en captant la bienveillance des grands lords de l’entourage du roi, à obtenir d’injustes arrêts en sa faveur; ou, si cela était trop compliqué, il s’emparait par la force des armes du manoir disputé, et se fiait à son influence et à l’habileté de Sir Olivier dans la chicane pour garder ce qu’il avait pris. Tel était le cas de Kettley, tombé tout récemment dans ses griffes; il rencontrait encore de l’opposition de la part des tenanciers; et c’était pour décourager le mécontentement qu’il avait conduit ses troupes par là.
Vers deux heures du matin, Sir Daniel était assis dans la salle d’auberge, tout près du feu, car il faisait froid, la nuit, dans ce pays de marais. A portée de sa main, un pot d’ale épicée. Il avait ôté son casque à visière, et était assis, sa tête chauve au long visage sombre, appuyée sur une main, chaudement enveloppé dans un manteau couleur de sang. A l’autre bout de la salle, une douzaine de ses hommes environ étaient en sentinelles près de la porte ou dormaient sur des bancs; et, plus près de lui, un jeune garçon, paraissant âgé de douze ou treize ans, était étendu dans un manteau sur le plancher. L’hôtelier du Soleil était debout devant le grand personnage.
--Écoutez-moi bien, l’hôtelier, disait Sir Daniel, si vous suivez bien mes ordres, je serai toujours pour vous un bon maître. Il me faut de solides gaillards pour les principaux bourgs, et je veux Adam-a-More, comme connétable; veillez-y. Si l’on en choisit d’autres, vous n’y gagnerez rien; ou plutôt, il vous en cuira. Quant à ceux qui ont payé l’impôt à Walsingham, je saurai prendre des mesures... cela vous concerne aussi, l’hôtelier.
--Bon chevalier, dit l’hôtelier, je vous jure sur la croix de Holywood que je n’ai payé à Walsingham que par contrainte. Non, puissant chevalier, je n’aime pas les bandits Walsingham; ils étaient pauvres, comme des voleurs, puissant chevalier. Donnez-moi un grand seigneur comme vous. Non, demandez-le aux voisins, je suis ferme pour Brackley.
--Possible, dit Sir Daniel sèchement. Alors vous paierez deux fois.
L’aubergiste fit une horrible grimace; mais ceci était une malechance qui pouvait facilement tomber sur un tenancier en ces temps troublés, et il était peut-être content de faire sa paix si facilement.
--Amenez l’homme, Selden, cria le chevalier.
Et quelqu’un de sa suite amena un pauvre vieux affaissé, pâle comme une chandelle, tremblant de la fièvre des marais.
--Maraud, dit Sir Daniel, ton nom?
--Plaise à Votre Seigneurie, répondit l’homme, je m’appelle Condall... Condall de Shoreby, au service de Votre Seigneurie.
--J’ai eu de mauvais renseignements sur vous, répliqua le chevalier. Vous trahissez, coquin; vous chapardez dans tout le pays; vous êtes fortement soupçonné de plusieurs meurtres. C’est de l’audace, mon gaillard! mais je vais y mettre bon ordre.
--Mon très honorable et très révéré seigneur, s’écria l’homme, il y a là quelque méli-mélo, sauf votre respect. Je ne suis qu’un pauvre homme, et n’ai fait de mal à personne.
--Le sous-sheriff a donné sur vous les plus mauvais renseignements, dit le chevalier. Saisissez-moi, dit-il, ce Tyndal de Shoreby.
--Condall, mon bon seigneur; Condall est mon pauvre nom, dit le malheureux.
--Condall ou Tyndal, c’est tout un, répliqua tranquillement Sir Daniel. Car, par ma foi, je vous tiens, et j’ai les plus grands doutes sur votre honnêteté. Si vous voulez sauver votre tête, écrivez-moi vite une reconnaissance de vingt livres.
--De vingt livres, mon bon seigneur! s’écria Condall. C’est de la folie! Tout mon avoir ne monte pas à soixante-dix shillings.
--Condall ou Tyndal, répliqua Sir Daniel en ricanant, je courrai le risque de cette perte. Écrivez-moi vingt, et, quand j’aurai recouvré tout ce que je pourrai, je serai un bon maître pour vous, et je vous ferai grâce du reste.
--Hélas! mon bon seigneur, ce n’est pas possible; je ne sais pas écrire, dit Condall.
--Bon, répliqua le chevalier, alors il n’y a pas de remède. Pourtant, j’aurais voulu vous épargner, Tyndal, si ma conscience l’avait permis. Selden, portez-moi ce vieux sorcier doucement jusqu’au premier orme, et pendez-le-moi gentiment par le cou, que je le voie en montant à cheval. Au revoir, bon maître Condall, cher maître Tyndal; vous voilà en route pour le paradis; portez-vous bien.
--Oh, mon très gracieux seigneur, répondit Condall en s’efforçant de sourire, si vous le prenez de si haut, et ça vous convient très bien, tout de même, je ferai tout ce que je pourrai pour vous obéir.
--Ami, dit Sir Daniel, vous écrirez maintenant le double. Allez! vous êtes trop malin pour ne vivre que sur soixante-dix shillings. Selden, vois à ce qu’il m’écrive ça en due forme, et devant témoins.
Et Sir Daniel, qui était un très joyeux chevalier, le plus joyeux d’Angleterre, prit une gorgée de son ale tiède, et se renversa en souriant.
Cependant le garçon sur le plancher se mit à remuer, et aussitôt s’assit, et regarda autour de lui d’un air effaré.
--Ici, dit Sir Daniel; et, comme l’autre se levait à son commandement, et s’avançait lentement vers lui, il s’appuya en arrière et éclata de rire. Par la croix, cria-t-il, quel hardi garçon!
Le garçon devint rouge de colère, et lança de ses yeux noirs un regard de haine. Maintenant qu’il était debout, il était plus difficile de déterminer son âge. Sa figure avait une expression plus âgée, mais délicate comme celle d’un jeune enfant; la structure du corps était extrêmement grêle, et la démarche un peu gauche.
--Vous m’avez appelé, Sir Daniel, dit-il. Était-ce pour rire de ma pauvre mine?
--Non, laissez-moi rire, dit le chevalier. Laissez-moi rire, je vous dis. Vous ririez vous-même si vous pouviez vous voir.
--Bien, dit le garçon, tout rouge, vous répondrez de ceci comme vous répondrez du reste. Riez tant que vous le pouvez encore.
--Voyons, nous sommes cousins, répondit Sir Daniel, d’un ton plus sérieux; ne croyez pas que je me moque de vous, si ce n’est par plaisanterie, comme entre parents et bons amis. Je tirerai mille livres de votre mariage, allez! et j’ai la plus grande affection pour vous. Je vous ai enlevée brutalement, c’est vrai, les circonstances l’ont voulu; mais dorénavant, je prendrai soin de vous généreusement, et vous servirai de bon cœur. Vous serez Mme Shelton... lady Shelton, par ma foi! car le garçon promet. Fi! il ne faut pas avoir honte d’un rire honnête; cela chasse la mélancolie. Ce ne sont pas les coquins qui rient, cousine. Ami l’hôtelier, apportez un repas maintenant pour mon cousin, maître John. Asseyez-vous, mon bon ami, et mangez.
--Non, dit maître John, je ne romprai pas le pain. Puisque vous me forcez à ce péché, je veux jeûner pour le salut de mon âme. Mais, ami l’hôtelier, soyez assez aimable pour me donner une coupe d’eau pure; je vous serai vraiment bien obligé.
--Vous aurez une dispense, allez! s’écria le chevalier. Et un bon confesseur, par ma foi! Mangez donc, tout à votre aise.
Mais le garçon s’obstina: il but une coupe d’eau et, s’enveloppant dans son manteau serré, alla s’asseoir dans un coin éloigné, méditant.
Une heure ou deux plus tard, le village fut troublé par les qui-vive des sentinelles et le fracas des armes et des chevaux: puis, une troupe se rangea près de la porte de l’auberge, et Richard Shelton, couvert de boue, se présenta sur le seuil.
--Salut, Sir Daniel, dit-il.
--Comment! Dick Shelton! s’écria le chevalier; et, en entendant nommer Dick, l’autre garçon avait regardé curieusement. Que fait Bennet Hatch?
--Veuillez, sire chevalier, prendre connaissance de ce paquet qu’envoie Sir Olivier, où tout est consigné, répondit Richard, en présentant la lettre du prêtre. Et, s’il vous plaît encore, vous devriez rejoindre Risingham en toute hâte, car, en venant ici, nous avons rencontré un cavalier lancé à bride abattue, porteur de lettres, et, d’après son récit, monseigneur de Risingham serait en fâcheuse posture et aurait grand besoin de votre présence.
--Que dites-vous? Fâcheuse posture? répliqua le chevalier. Mais alors il faut nous dépêcher de nous tenir tranquilles, mon bon Richard. Dans le monde tel qu’il est en ce pauvre royaume d’Angleterre, qui va le plus doucement va le plus sûrement. Différer est dangereux, disent-ils; mais c’est bien plutôt cette démangeaison d’action qui ruine les hommes; notez cela, Dick. Mais que je voie d’abord le troupeau que vous avez amené. Selden! une torche ici à la porte!
Et Sir Daniel s’avança dans la rue du village, et, à la lueur rougeâtre d’une torche, passa l’inspection de ses nouvelles troupes. Il était impopulaire comme voisin et impopulaire comme maître; mais, comme chef de guerre, il était aimé de ceux qui suivaient sa bannière. Son audace, son courage éprouvé, son souci du confort des soldats, ses plaisanteries grossières même, tout cela convenait fort aux hardis porteurs d’épées et de salades.
--Non, par la croix, cria-t-il, quels pauvres chiens est-ce là? Il y en a de tordus comme des arcs, et d’autres aussi efflanqués qu’une lance. Amis, vous prendrez le front de bataille; je peux me passer de vous, amis. Regardez-moi ce vieux vilain sur son cheval pie! Un mouton de deux ans monté sur un verrat aurait l’air plus guerrier! Ha! Clipsby, te voilà, vieux rat? Voilà un homme que je perdrais de bon cœur; tu marcheras en tête de tous, avec un œil de taureau peint sur ta jaque pour offrir une meilleure cible aux archers; tu me montreras le chemin, maraud.
--Je vous montrerai tous les chemins que vous voudrez, Sir Daniel, excepté celui des volte-face, répondit Clipsby, hardiment.
Sir Daniel s’esclaffa.
--Hé, bien dit! cria-t-il. Tu as la langue bien pendue! Je te pardonne pour ce bon mot. Selden, fais-leur donner à manger, aux hommes et aux bêtes.
Le chevalier rentra dans l’auberge.
--Et, maintenant, ami Dick, dit-il, commence. Voilà de la bonne bière et du lard. Mange, pendant que je lis.
Sir Daniel ouvrit le paquet, et, en lisant, son regard s’assombrit. Quand il eut fini, il resta un instant à songer. Puis, jetant un regard pénétrant sur son pupille:
--Dick, dit-il, vous avez vu ces vers de deux sols?
Le garçon répondit que oui.
--Le nom de votre père s’y trouve, continua le chevalier; et notre pauvre diable de chapelain est accusé, par quelque fou, de l’avoir tué.
--Il l’a nié énergiquement, répondit Richard.
--Il a nié? cria le chevalier d’une voix aiguë. Ne l’écoutez pas. Sa langue est bien pendue; il bavarde comme une pie. Quelque jour, quand j’en trouverai l’occasion, Dick, je vous renseignerai moi-même plus complètement sur tout cela. Il y eut un certain Duckworth fortement soupçonné; mais c’était à un moment troublé, et il n’y eut pas moyen de faire justice.
--Cela arriva à Moat-House? hasarda Dick, avec un battement de cœur.
--Cela arriva entre Moat-House et Holywood, répliqua Sir Daniel avec calme; mais son regard soupçonneux observait le visage de Dick, et maintenant, ajouta-t-il, hâtez-vous de finir votre repas; vous allez retourner à Tunstall avec un mot de moi.
Le visage de Dick s’allongea tristement.
--Je vous en prie, Sir Daniel, dit vivement Dick, envoyez un de ces vilains! Je vous supplie de me laisser aller à la bataille. Je peux frapper un coup, je vous assure.
--Je n’en doute pas, répliqua Sir Daniel, en s’asseyant pour écrire. Mais, cette fois, Dick, il n’y a pas d’honneur à gagner. Je reste à Kettley en attendant des nouvelles sûres de la guerre, pour me joindre ensuite au vainqueur. Ne criez pas à la lâcheté; ce n’est que de la sagesse, Dick, car ce pauvre royaume est tellement ballotté entre les partis, et la garde du roi change de mains si souvent, que personne n’est sûr du lendemain. Bon pour les écervelés de se précipiter dans l’action, tête baissée; mais les gens de bon conseil laissent passer, et attendent.
Aussitôt, Sir Daniel, tournant le dos à Dick, alla à l’autre bout de la longue table, et se mit à écrire sa lettre; il avait la bouche de travers, car cette affaire de la flèche noire lui restait péniblement dans la gorge.
Cependant, le jeune Shelton continuait son déjeuner d’assez bon cœur, lorsqu’il se sentit toucher le bras, et entendit une voix très douce qui murmurait à son oreille.
--Ne faites pas un mouvement, je vous en prie, disait la voix, mais par charité, indiquez-moi le plus court chemin jusqu’à Holywood. Je vous en prie, brave garçon, aidez une pauvre âme en danger et extrême tourment, aidez-la à gagner le lieu de repos.
--Prenez le sentier près du moulin, répondit Richard, sur le même ton; il vous mènera jusqu’à Till Ferry; et là, demandez encore.
Et, sans tourner la tête, il se remit à manger. Mais du coin de l’œil, il entrevit le jeune garçon, appelé maître John, qui s’échappait furtivement de la salle.
--Hé, pensa Dick, il est aussi jeune que moi. Il m’appelle «brave garçon»? Si j’avais su, j’aurais plutôt vu pendre le gredin, que de lui dire. Bah, s’il traverse les marais, je peux le rattraper, et lui tirer les oreilles.
Une demi-heure plus tard, Sir Daniel donna la lettre à Dick, et lui ordonna de se dépêcher vers Moat-House. Puis, encore environ une demi-heure après le départ de Dick, un messager arriva, en toute hâte, de la part de monseigneur de Risingham.
--Sir Daniel, dit le messager, vous perdez grand honneur, par ma foi! La bataille a repris ce matin avant l’aurore, et nous avons battu leur avant-garde et dispersé leur aile droite. Leur centre seul résiste. Si nous avions eu vos troupes fraîches, nous vous les aurions tous jetés dans la rivière. Eh bien, sire chevalier! Serez-vous le dernier? Cela ne convient pas à votre bon renom.
--Mais, repartit le chevalier, j’étais sur le point de partir. Selden, sonnez-moi le boute-selle. Monsieur, je suis à vous à l’instant. Il n’y a pas plus de deux heures que la plus grande partie de mon corps est arrivée, sire messager. Que voulez-vous? Éperonner est une bonne chose, mais cela abîme les bêtes. Vivement, les enfants!
Aussitôt, le boute-selle résonnait joyeusement dans l’air matinal, et, de tous côtés, les hommes de Sir Daniel se répandaient sur la route principale, et se rangeaient devant l’auberge. Ils avaient couché tout armés, les chevaux restés sellés, et, en dix minutes, cent hommes d’armes et archers proprement équipés et de vive allure, étaient en rangs, prêts à marcher. La plupart portaient les couleurs de Sir Daniel, rouge foncé et bleu, ce qui donnait la meilleure mine à leur front de bataille. Les mieux armés étaient en tête, et loin, hors de vue, en queue de la colonne, venait le triste renfort de la nuit précédente. Sir Daniel regarda cet ensemble avec orgueil.
--Voilà les gars pour vous servir dans la détresse, dit-il.
--Ce sont vraiment de beaux hommes, répondit le messager. Je regrette d’autant plus que vous ne soyez pas parti plus tôt.
--Hé! dit le chevalier, que voulez-vous? Nous commencerons la fête par la fin de la bataille, sire messager; et il monta en selle. Sapristi! s’écria-t-il, John! Joanna! non! par la croix! où est-elle? Hôtelier, où est la jeune fille?
--Jeune fille, Sir Daniel? dit l’hôtelier. Mais, Seigneur, je n’ai vu aucune jeune fille.
--Garçon, alors, imbécile! cria le chevalier. Vous ne pouviez pas voir que c’était une jeune fille. En manteau rouge foncé--qui n’a voulu que de l’eau pour son déjeuner, coquin--où est-elle?
--Non, les saints nous protègent! Maître John, vous l’appeliez, dit l’hôtelier. Eh bien! Je n’y ai pas vu de mal. Il est parti. Je l’ai vu dans l’étable, il y a une bonne heure; il sellait--elle,--elle sellait un cheval gris.
--Par la croix, criait Sir Daniel, la fille valait pour moi cinq cents livres au moins.
--Sire chevalier, remarqua le messager amèrement, pendant que vous êtes ici à crier pour cinq cents livres, le royaume d’Angleterre, là-bas, est perdu et gagné!
--Bien dit, répondit Sir Daniel. Selden, prenez-moi six archers. Courez-lui sus. A n’importe quel prix. Mais, à mon retour, il faut que je la trouve à Moat-House. Vous en répondez sur votre tête. Et maintenant, sire messager, nous partons.