La fin de l'art

Part 4

Chapter 43,839 wordsPublic domain

En lisant ces jours-ci que la corporation des midinettes allait offrir à M. Charpentier, élu à l’Institut, son épée d’académicien, je n’ai pu m’empêcher de rire, une fois de plus, tant le contraste est comique entre l’idée d’académicien et l’idée d’épée à rigole pour le sang. Je ne sais d’ailleurs pas s’il est des épées sans rigoles? ni si les épées ordinaires des académiciens sont autre chose qu’un fourreau. On leur offre parfois des épées damasquinées, des épées qui traverseraient leur homme de part en part, comme celle de d’Artagnan, mais peut-être que la prudence leur conseille de les déposer dans un placard, pour éviter l’aventure d’Ampère, déjà de l’Institut mais non encore passé à l’état d’unité électrique. Ampère, assistant en uniforme à une soirée, s’était bientôt senti fort embarrassé de cette épée qui lui battait les jambes et il la détacha subrepticement, la posa dans le creux d’un canapé. Cependant tout le monde s’en allait, il ne restait plus qu’Ampère et la maîtresse de maison qui s’était précisément assise sur le canapé où gisait l’épée. Ampère, fort timide, n’osait pas la déranger et la dame soutenait comme elle pouvait une conversation désespérée, luttant entre sa politesse et le désir de mettre à la porte l’Académicien qui, l’œil fixé sur le creux où son épée s’était enfoncée, avait l’air le plus embarrassé et le plus ridicule. Enfin, elle s’endormit et Ampère avança la main. Il sentait l’épée, il allait la récupérer. Encore un effort et il la tenait! Mais l’épée vint toute seule, laissant le fourreau, la dame se réveilla soudain, poussa un cri et des domestiques accourus la trouvèrent épouvantée devant un Académicien, l’épée nue à la main! Cependant, pourquoi une épée aux académiciens? C’est tout simplement que, lorsque les Académies furent fondées, tout le monde, jusqu’aux laquais, portait une épée. A leur réorganisation, comme on repêchait les traditions, on repêcha l’épée. Ce n’était pas encore ridicule, l’uniforme militaire était partout. Aujourd’hui, cela n’a aucun sens, pas même symbolique.

HISTORIETTES

Hier, j’ouvris par hasard un tome de la «Chronique scandaleuse» (qui ne l’est pas plus que les autres mémoires secrets du dix-huitième siècle) et, en ayant parcouru quelques pages, j’y retrouvai quelques-unes des histoires gaies qui ont fait la réputation de tels de nos contemporains, celle-ci, par exemple: «Un officier municipal, chargé de surveiller les concerts, fait un jour venir un musicien et le reprend sur sa négligence: «Vous vous reposez trop souvent, pendant que les autres jouent. Il y a longtemps que je vous observe.--Mais...--Ne faites pas l’insolent. Je vous ai encore vu hier les bras croisés.--Mais je comptais mes pauses...--Qu’est-ce que c’est que ça, compter des pauses, des gaudrioles, peut-être?--Mais enfin...--Ah! taisez-vous et sachez qu’on ne vous paie pas pour ne rien faire.» Ou encore: «Les capitouls ont interdit un opéra-comique, comme trop libre. Sur cela, la troupe affiche _Beverley_, pièce en vers libres, de Saurin.--Comment, encore des vers libres, vous vous moquez.» Et ils font fermer le théâtre pour huit jours. Les municipalités de province n’avaient pas une très bonne réputation d’esprit à Paris. On y trouve aussi l’histoire du médecin qui compte à un client les visites amicales qu’il lui a faites, les dîners chez lui, les promenades en sa compagnie, et, ce qu’il y a de curieux, c’est qu’une aventure pareille a été jugée récemment et qu’on disait à ce propos: «Voyez à quoi en sont réduits pour vivre les médecins d’aujourd’hui.» Erreur, c’est une vieille anecdote. Ainsi les hommes n’inventent rien, non seulement dans leurs propos, mais dans leurs vies. Ils sont toujours forcés de lire la même chose, de faire les mêmes choses et il se trouve toujours à point un moraliste pour lever les bras au ciel et trouver là un signe des temps. La bêtise elle-même est imitée. Ah! c’est bien humiliant!

HISTOIRES DE MÉDECINS

Molière a été presque tendre pour les médecins du grand siècle. Il les a flattés. On s’en aperçoit tous les jours, car il n’en est presque pas où l’on ne découvre, dans quelques archives, de nouvelles preuves de leur malfaisance. Voilà-t-il pas que M. Jovy (le plus intrépide des pascalisants) croit avoir trouvé la preuve qu’ils ont empoisonné Pascal! Il a eu le courage de dépouiller l’amas de papiers inédits de toute nature que l’on appelle le portefeuille de Vallant. Ce Vallant, fort à la mode en ces temps, fut le médecin de Mme de Sévigné, de plusieurs autres grandes dames et aussi celui de Messieurs de Port-Royal. De là à Pascal il n’y a qu’un pas. Vallant a soigné Pascal et de quelle manière! Il s’adjoignit un jour Guénault, et voici le début de l’ordonnance qui en résulta: «M. Pascal souffre d’un embarras d’entrailles qui provient d’une humeur mélancolique; cette humeur, tandis qu’elle fermente, émet des vapeurs qui produisent des symptômes différents suivant la diversité des parties qu’elles atteignent; elles fermentent parce qu’elles bouillent et cette ébullition provient de la chaleur...» D’où saignées aux quatre membres, _ensuita purgare_ avec force séné, crème de tartre et pommes acides. D’autres fois, ce fut du vin émétique et de l’antimoine et c’est l’antimoine que l’on accuse. Déjà au dix-septième siècle, il était fort soupçonné. C’est un problème, dit Boileau, de savoir «combien en un printemps--Guénault et l’antimoine ont fait périr de gens». Pauvre Pascal! L’âme empoisonnée par Port-Royal, le corps empoisonné par Guénault, on s’étonne qu’il lui soit resté quelques lueurs de génie. Les dévôts affolaient son esprit, les médecins torturaient ses entrailles, faisaient de ses membres des fontaines de sang! Quand la mort le délivra de ses bourreaux, son intelligence vacillait, son corps était une loque. Quelle destinée!

UNE DÉCOUVERTE

Un statisticien vient de découvrir qu’il y a plus du tiers des habitants de Paris qui demeurent dans des logements trop étroits, entassés les uns sur les autres, et que cela est très malsain. Les malheureux réduits à vivre dans ces étouffoirs seront les premiers de son avis, mais ils lui feront observer que ce n’est pas tout à fait leur faute et qu’ils préféreraient même posséder un hôtel entre cour et jardin ou même une simple villa dans les environs. Mais au prix où sont les pierres façonnées en maisons, ils sont obligés de se contenter de peu, bien que cela les navre. S’ils sont voués au suicide lent, ils ne l’ont pas choisi. C’est déjà très beau pour un pauvre homme, chargé d’une famille, si peu nombreuse qu’elle soit, d’avoir conquis un tout petit appartement dans une vieille maison et il est de son devoir de s’en consoler en se représentant la vie de ceux qui couchent sous les ponts ou qui sont forcés de s’en remettre aux hospitalités ingénieuses de M. Cochon. Quand on soulève de ces tristes questions, on devrait en tenir la solution dans sa main fermée et l’ouvrir au bon moment, pour en faire jaillir la surprise. Autrement, c’est se jouer de notre sensibilité, car nous n’y pouvons rien. Et même, du train dont montent les loyers, ce ne seront bientôt plus les seuls pauvres qui étoufferont dans des casiers minuscules, ce seront encore les petits employés, les petits retraités, se loger dans un vrai appartement tendant à devenir un luxe qui n’est pas à la portée du premier venu. Je souhaite vivement que les maisons à bon marché dont on parle tant soient un remède à cette misère, mais je n’y compte nullement. Ce sera très beau si les architectes consentent à n’y mettre que tout juste la quantité de faux luxe qui permettra de ne pas y louer plus cher que dans les autres.

TUBERCULOSE

Il n’y eut jamais plus de tuberculose sous toutes les formes que depuis qu’on a imaginé de s’en prémunir par tous les moyens possibles. Un médecin, récemment, nous mettait en garde contre chiens et chats qui peuvent fort bien la transmettre, surtout aux enfants qui jouent intimement avec eux. La vérité est que tout est dangereux et qu’il n’y a rien de plus dangereux que l’exercice même de la vie, mais aussi que moins on pense à ces dangers de tous les instants, et mieux cela vaut. Le microbe de la contagion est partout. Il nous guette à chaque mouvement et il n’y a vraiment qu’un moyen de lui échapper, c’est de tâcher de mettre son organisme en état de résistance constante. On a soutenu que la fièvre typhoïde dont l’agent est également répandu partout s’attaquait principalement aux débilités et que la vraie cause de sa fréquence dans les casernes était beaucoup moins l’eau que l’état de fatigue des jeunes soldats. La médecine est orientée à ne considérer que les germes vivants des maladies, mais le terrain où tombent ces germes ne saurait être indifférent. L’hygiène sociale ne doit pas faire oublier l’hygiène individuelle dont le premier commandement est une saine nourriture. Mais comment recommander cela sans ironie à toutes ces pauvres femmes qui travaillent pour un salaire qui leur permet de déjeuner avec quatre sous de charcuterie et deux sous de cerises? Nous prenons toutes les questions à rebours et nous sommes très surpris de n’arriver à rien. Si un enfant peut attraper la tuberculose en jouant avec un chien, il peut tout aussi bien l’attraper en jouant à l’école avec un camarade ou en ne jouant pas, en s’asseyant seulement à sa place sur son banc. Il faudrait ne pas vivre. C’est bien cela. Ce serait même le seul moyen de ne pas mourir.

GRÈVE DU PAIN

J’ai une grande sympathie pour ces gens qui travaillent la nuit, pendant que je me repose, qui peinent pour que j’aie à mon réveil un tas de petites satisfactions quotidiennes, sans lesquelles ma vie serait gâtée, et quand je pense à eux, c’est toujours avec reconnaissance. Le boulanger est au premier rang de ceux-là. Je voudrais que les bourgeois songeassent, comme je le fais, à tous ces malheureux qui passent des nuits blanches sur les chemins ou dans des caves pour augmenter les agréments de leur existence. Le travail de nuit du boulanger est le plus connu, étant le plus sensible et le plus pittoresque. On le voit, par les soupiraux, dès dix heures du soir travailler la pâte et la disposer dans des corbeilles. Il n’est donc pas besoin d’être noctambule pour apprécier son labeur. D’autres métiers sont plus secrets ou ne sont observés que par de rares personnes. La lettre qui vous surprend le matin a voyagé ou a été surveillée toute la nuit. Le journal qu’on vous apporte en même temps a tenu debout jusqu’à l’aurore toutes sortes d’employés et d’ouvriers. Le lait, les légumes que vous allez manger se sont mis en route comme vous vous couchiez, ainsi que les fleurs qui vont vous réjouir, et si ces choses viennent de plus loin que les environs de Paris, assez souvent il faut qu’à leur arrivée très matinale il se trouve des hommes pour les recevoir et les distribuer. Le travail humain le plus essentiel à la vie même se fait en grande partie la nuit. Avouez qu’il devrait être mieux rétribué que le travail de jour qui est plus aisé, plus conforme à la physiologie. Or, c’est souvent le contraire. Et tel est notre égoïsme que nous en jouissons la plupart du temps sans y faire attention. Une grève du pain, et plus complète que celle-ci, serait très salutaire, non seulement pour les mitrons, mais pour toutes les sensibilités endormies.

LE PAIN BLANC

De temps en temps, des gens difficiles trouvent que le pain blanc est trop blanc, que c’est mauvais signe, que cette couleur est suspecte et dénote un lymphatisme étrange. Pour un peu, ils voudraient que le pain fût fabriqué avec ce que l’on ôte du blé pour le transformer en blanche farine, avec le son que l’on destine généralement aux cochons. Ah! si nous étions, disent-ils, nourris comme les petits cochons, nous serions roses comme eux, et forts, et gras, et dispos! Il y a déjà quelques années qu’on nous chante cette antienne, si bien que l’on vit, durant quelque temps, régner la mode du pain complet. Pour satisfaire leur clientèle, comme on ne trouve pas dans le commerce de «farine complète», les boulangers faisaient de leur mieux pour obtenir du pain gris. Les amateurs ne le trouvaient jamais assez gris: «Ce pain, disaient-ils, est incomplet.» Ah! comme les têtes tournent! On peut, en effet, se rappeler avec quel enthousiasme avait été accueilli ce pain ultra-blanc que permettaient les minoteries perfectionnées, les cylindres d’acier! Et ce pain ultra-blanc était mis à la disposition du peuple, des pauvres même, au même prix que l’ancien pain grisâtre. Quel progrès! Une ère nouvelle vraiment s’ouvrait pour les hommes! Puis le vent a viré. Finalement on s’est aperçu que ce progrès trop visible, oui vraiment trop éclatant, était une pure illusion et qu’il n’y a aucun rapport nutritif ni même savoureux, bien au contraire, entre le pain et la blancheur. Le progrès, c’est de revenir au pain d’autrefois, fait avec de la farine sans éclat, mais solide, qui est produite par les vieux moulins dont les roues tournent dans l’eau ou les ailes, dans l’air. Je n’ai mangé de vrai pain que dans les pays qui passaient pour arriérés, la Hague, la Bretagne.

VIVISECTION

Il y a une revue qui a pour titre «L’Antivivisection». On m’en a envoyé un fascicule, peut-être pour me faire réfléchir sur ces questions, peut-être au petit bonheur, en espérant trouver un adhérent aux idées représentées par la ligue du même nom et la revue qui semble la représenter. On a réussi dans la première hypothèse, mais moins je lis de bulletins de ce genre, plus je suis disposé à la sympathie pour leur idée totale. J’aime les animaux, je sympathise peut-être plus avec leurs yeux qu’avec les yeux humains; ils sont plus limpides, plus doux et quelquefois plus intelligents. Je ne me représente pas sans angoisse un chien ou un chat que l’on torture et je n’aime pas à m’arrêter à une telle pensée. Mais si j’ai de la sensibilité, je me crois doué d’assez de raison et je rougirais vraiment de m’indigner de ce que le docteur Carrel a sacrifié quelques animaux à ses expériences de greffe animale. Et ces pauvres singes auxquels on a inoculé la syphilis? Et ces petits cobayes aux yeux roses auxquels on a fait toutes sortes de misères? N’a-t-on pas eu la barbarie d’implanter le cancer sur de jolies petites souris? Si on pouvait trouver à ce prix-là la guérison du cancer de l’homme, celui qui s’opposerait à de telles expériences ne serait-il pas un ennemi de l’humanité? C’est grâce aux vivisections de Claude Bernard, quoi qu’en dise la revue, qu’on sait ce que c’est que le diabète et qu’on peut le soigner efficacement. Tout ce que l’on doit demander aux opérateurs, c’est de ne pas faire souffrir inutilement, bêtement les animaux qu’ils soumettent à leurs expériences, et je déteste, autant que les rédacteurs même de la revue, les amateurs imbéciles qui ouvrent un animal vivant pour voir ce qu’il y a dedans. Mais je crois aussi que la plupart des vivisecteurs de profession sont des gens qui obéissent à la nécessité de leur métier et qui ne sont curieux qu’au nom de la science et de l’humanité. Les abus, non la pratique de la vivisection, sont condamnables. Il y en a certainement, mais je ne croirai jamais que l’Institut Pasteur coupe des bêtes en morceaux pour rien, pour le plaisir. On voit que je ne touche même pas à la grande question: les animaux ont-ils conscience de leur douleur? Elle est insoluble. Il faut accepter les apparences.

LES GUÉRISSEURS

Une femme guérissait les malades par des moyens innocents et mystiques, l’imposition des mains et de bonnes paroles. Cela ne doit pas réussir avec tout le monde, mais cela peut très bien donner des résultats momentanés quand on a affaire à des êtres nerveux, hystériques, crédules, à des simples un peu détraqués. Quoi qu’il en soit, un syndicat de médecins dénonça cette femme pour exercice illégal de la médecine et après plusieurs jugements favorables ou défavorables, la Cour d’appel vient de l’acquitter définitivement et, par conséquent, lui rendre la liberté d’imposer les mains tant qu’elle voudra. Les magistrats ont jugé que ce n’était pas là proprement l’exercice de la médecine. Notez qu’elle n’ordonne jamais de médicaments, qu’elle ne touche jamais les malades, qu’elle n’agit que par des gestes, d’où elle croit qu’il émane un fluide. Et si le fluide existe, il s’est montré bienfaisant; s’il n’existe pas, il ne saurait nuire. C’est fort bien jugé. D’ailleurs pour moi, j’irais beaucoup plus loin dans ces principes de liberté et je ne verrais nul inconvénient à ce que fût proclamée la liberté de la médecine. A bien réfléchir, le privilège des médecins est extraordinaire. Il ne se comprendrait pas, la médecine fût-elle une science exacte. S’il a survécu aux autres privilèges abolis par la Révolution, c’est par suite d’un préjugé plus fort que les principes mêmes. La valeur d’un homme dans un métier se juge par les résultats. Le diplôme est une possibilité, non une preuve de capacité. Ce sera, si vous voulez, un commencement de preuve, mais non la preuve définitive, qui est la guérison même. Il se peut que la méthode positive convienne à la majorité des hommes, mais il se peut aussi qu’à certaines natures convienne mieux la méthode mystique. Il y avait dans les temples des dieux guérisseurs en Grèce des montagnes de béquilles; il y en a dans les mosquées et dans les marabouts. Toute émotion prévue ou imprévue peut guérir certains états nerveux sous la dépendance desquels évoluent certaines maladies ou du moins certains maux. Un médecin guérit ou améliore souvent l’état d’un malade par la confiance qu’il inspire plus que par les remèdes qu’il prescrit. Pourquoi empêcher un malade d’aller vers la source où il a mis sa foi? Ceci n’attaque pas les diplômes, mais comment un diplômé ose-t-il se plaindre qu’un non-diplômé fasse mieux que lui?

LE RÉGIME

Que peut bien manger un homme condamné pour quelque temps à éviter tout aliment salé? Nous cherchions cela l’autre jour et nous ne trouvions rien en dehors du chocolat et des différentes sucreries qui ne peuvent former un menu appétissant que pour les enfants gourmands. Encore qui pourrait affirmer que l’amande du cacaoyer est pure de tout sel? Y a-t-il des aliments sans sel, même parmi les végétaux? La vie sans sel est-elle possible? Il semble que non, et la recherche d’un régime sans sel serait une chimère. Son premier élément est toujours le lait, mais le lait, qui est un produit animal, contient évidemment des traces de sel. Il en est de même des œufs. Les plus fades végétaux doivent contenir du sel, et l’herbe des champs elle-même est assez salée pour transmettre sa salure aux animaux qui ne vivent que d’herbe et dont la chair, pourtant, et le sang ont un degré élevé de concentration saline, et un degré constant d’ailleurs. On se demande donc si les herbivores se contentent de puiser dans les végétaux les traces de sel qu’ils contiennent, ou s’ils ne se trouvent pas, par le fait même qu’ils sont des vertébrés, doués du pouvoir de fabriquer le sel nécessaire à leur vie. Il en résulterait, pour les humains, la parfaite inanité des régimes salés ou dessalés, puisque ce serait l’organisme qui fabriquerait son sel, s’il n’en reçoit pas, de même qu’il le rejette s’il en reçoit trop. Le sang d’un végétarien et le sang d’un marin nourri de viande salée contiendront parfaitement la même teneur en sel, et ceci n’est pas sans faire réfléchir. Pourtant, il est très possible que les régimes viennent précisément au secours de l’organisme en lui épargnant la moitié de la besogne. Puis, dites-vous que vous êtes un sujet d’expérience et que si vous mourez de faim, c’est pour la science. Quel réconfort!

LE VIN

S’étant mise à substituer aveuglément le raisonnement à l’expérience, la médecine moderne décréta contre le vin. Inutilement l’exemple des siècles protestait. De tout temps les races européennes, et surtout depuis l’extension du catholicisme qui en a fait un de ses fondements, ont bu du vin, s’y sont peu à peu habituées, l’ont incorporé à leurs mœurs. Et là où la vigne ne pousse pas, de tout temps aussi les hommes s’étaient créé diverses boissons alcooliques, cidre, bière, d’autres encore, et tout cela était considéré comme un bienfait quotidien. Il semble, si ces boissons furent, à un certain moment, jugées dangereuses par leur abus, qu’on aurait dû tout au moins tenir compte de l’habitude qu’en avaient les hommes. La pratique même de la médecine ne montrait-elle pas qu’il est dangereux de supprimer tout d’un coup une mauvaise habitude, fût-ce l’alcool pur, fût-ce le tabac, et même l’éther ou l’opium? Les médecins ne comprirent pas ce mécanisme physiologique et persuadèrent à beaucoup de leurs clients de ne boire que de l’eau: les cas d’appendicite se multiplièrent. Ce n’est que tout récemment que l’on découvrit qu’il pouvait y avoir une relation entre ce régime trop bénin et l’extension de ce mal. La médecine commence à céder et n’est pas très éloignée de croire maintenant à l’utilité des boissons alcooliques prises à dose modérée et, par-dessus tout, du vin. Dans quelques siècles, cette campagne contre le vin, partie d’un pays qui est la région par excellence de la vigne, paraîtra inimaginable, mais on en trouvera peut-être la cause dans le phylloxera et les fraudes qui s’ensuivirent. Les ennemis du vin auront confondu avec le jus de la vigne des mixtures horrifiques où il entrait jusqu’à des teintures, jusqu’à de l’acide sulfurique.

LE RHUME

Le rhume est un état où on ne peut ni parler, ni lire, ni écrire, ni penser à autre chose qu’au mal ridicule qui nous étreint. La grande distraction de l’homme enrhumé est d’abord de rechercher dans ses souvenirs, épais comme le brouillard, la cause de son rhume. Il ne la trouve jamais avec certitude. Il semble qu’on n’ait rien à se reprocher et pourtant le mal est venu. Il est là. On le sent grandir avec épouvante. Mais les souvenirs s’épaississent encore, et il ne nous reste de conscience que pour courir après une respiration qui menace de s’échapper tout à fait. Le rhume est un mal ridicule, mais aussi un mal affreux. Il est probable que s’il durait plus de vingt-quatre heures à l’état aigu, il serait classé parmi les tortures. Mais si ce n’était pas une torture, ce serait encore une humiliation, car ses manifestations extérieures rendent l’homme grotesque. Le rhume vous retranche de l’humanité. D’ailleurs, maintenant que l’on voit la contagion partout, on s’écarte volontiers de l’homme enrhumé. Mais si le rhume se transmet par contact, rien n’est plus capricieux. S’il y a un microbe de la chose, ce qui est possible après tout, c’est un microbe fantasque, qui se développe dans les courants d’air, dans les souliers humides et de là saute subrepticement dans les fosses nasales. Je ne pense pas que l’on ait même tenté un commencement d’explication de la relation qui existe entre la plante des pieds et le siège du sens olfactif. C’est un des mystères de la physiologie humaine et l’un des plus désagréables. Mon état ne me permet pas de creuser davantage la question, mais il m’impose de la soumettre aux physiologistes. Il me reste tout juste assez de lucidité pour envoyer chercher chez le pharmacien des drogues inutiles, mais dont l’essai me fera toujours passer le temps.

LE SURSIS