La fin de l'art

Part 3

Chapter 33,722 wordsPublic domain

Un correspondant de l’_Intermédiaire_ demande la fondation d’une ligue nouvelle, la Ligue de la bonne Encre, une ligue terriblement réactionnaire qui voudrait faire revivre la coutume des encres faites à mesure d’après des formules surannées, mais efficaces. «L’encre, dit le promoteur de cette ligue, se faisait, il y a encore un demi-siècle, avec de la noix de galle, suivant une tradition de l’antiquité classique conservée et transmise par les monastères.» Hélas! on a trouvé plus simple, plus propre aussi de l’acheter par petites bouteilles chez le marchand qui nous en fournit de toutes les couleurs, et fort bonnes, du moins pour ce que nous voulons en faire. Nous ne lui demandons plus, en effet, d’être indélébile et de traverser les siècles. Comme nous n’écrivons plus sur un parchemin, mais bien sur du fugitif papier, de L’encre à la noirceur temporaire nous suffit très bien. Il paraît que l’encre à stylographe est encore moins solide que l’encre des écoliers. C’est encore bien suffisant et cela répond à merveille aux préoccupations de notre temps, qui sont plutôt de faire vite les choses que de les faire très bien et en vue de la postérité la plus reculée. Je ne m’arrange pas volontiers du stylographe et je le regrette modérément, car je crois que cette invention est tout à fait transitoire. Je rêve à un certain crayon-encre dont il y a des essais qui deviendront peut-être satisfaisants. Non, vraiment, je ne suis pas de ceux qui regrettent la plume d’oie, la plume que, je ne sais pourquoi, on cueillait sur l’oie vivante, et que l’on taillait soi-même. C’était une manière, paraît-il, de réfléchir à ce qu’on allait écrire. L’invention de la plume métallique a porté un coup à la littérature sérieuse. Je recommande cette question à la Ligue de la bonne Encre: elles se tiennent.

SUR UNE PHRASE

Sur mille personnes qui répètent si volontiers la moitié, je ne dirais pas de la pensée, car ce n’est même pas une pensée, la moitié de la phrase de Pascal: «Les fleuves sont des chemins qui marchent...», il n’en est peut-être pas une qui soit capable de la compléter: «... et qui mènent où on veut aller.» S’ils la connaissaient toute, peut-être ne la répèteraient-ils plus, car ils en verraient trop clairement l’absurdité. Cette fameuse phrase doit-elle être classée parmi les sottises échappées aux grands hommes, ou n’est-elle qu’une erreur de copiste, ou encore une chose incomplète jetée au hasard, je n’en sais rien, mais il est certain qu’elle n’a qu’une apparence de bon sens. La première partie est fort supportable parce qu’elle énonce un fait et qu’aux immobiles routes elle oppose les mobiles fleuves. Mais la seconde partie en détruit tout l’effet. Je ne pense pas qu’il soit besoin d’expliquer que cette route qui marche ne marche que dans un sens et mène non où l’on veut aller, mais bon gré mal gré où elle va nécessairement elle-même; ce sera une fois sur deux là précisément où nous ne voulons pas aller. Elle est donc, en tant que route, bien inférieure aux plus simples chemins, qui du moins n’ont pas de parti pris et nous mènent vraiment, avec le seul effort du mouvement, là où nous le désirons. Pourquoi donc cette phrase est-elle devenue célèbre? Probablement à cause de l’antithèse qu’elle contient, bien que comme toutes les antithèses, fort incomplète et très peu juste, même quand elle l’est le plus. Elle abrège le raisonnement pour ceux qui se contentent de peu, qu’une vague apparence satisfait. Pascal n’était pas un bon observateur, mais la généralité des hommes, étant encore moins observateurs que lui, l’ont suivi avec confiance. Un Pascal peut-il dire une sottise ou une demi-sottise, peut-il avoir une distraction?

GASSENDI

Le petit village de Champtercier, près de Digne, inaugure aujourd’hui un monument au philosophe Gassendi qui naquit là à la fin du seizième siècle. L’originalité de Gassendi est d’avoir été à la fois un excellent prêtre et un athée parfait. Quand on lui demandait comment il pouvait concilier des états d’esprit si différents: «Il y a temps pour tout», répondait-il. Il croyait en Dieu en disant sa messe et le reste du jour vénérait Épicure. Les gens simples l’appelaient «le bon prêtre de Digne», mais les initiés opposaient sa philosophie épicurienne au rigide idéalisme de Descartes. Il avait deux bréviaires, le bréviaire romain et le Poème de la Nature de Lucrèce. Gassendi est l’inventeur de la cloison étanche, qui n’est peut-être qu’un jésuitisme supérieur. C’est l’art de la restriction mentale poussée au plus haut point, l’art de cacher sous une adhésion de forme aux doctrines religieuses officielles la plus grande liberté d’esprit. Cette attitude, qui ne fut pas rare au XVIIe siècle, rendit les plus grands services. Elle permit de cultiver libéralement les tendances de son esprit sans trop offusquer les autorités. Molière fut un disciple de Gassendi. La conception de _Tartufe_ est gassendiste. Si Molière eût avoué que sa comédie était une attaque directe contre la religion, que son Tartufe était le type même du dévôt véritable, il eût risqué de finir ses jours à la Bastille; mais en le donnant pour le faux dévôt, il se posait même en défenseur de l’intégrité religieuse, et tout le monde y a été pris et on s’y laisse encore prendre. Que c’est singulier, quand on y songe, cette conception d’un Molière champion de la dévotion ingénue! Le soin de dire sa messe permit à Gassendi de former quelques-uns des plus fameux «libertins» du temps. On a dit qu’il était sincère dans sa double foi. Le fait est que, s’il pensa selon la doctrine d’Épicure, il vécut une vie fort peu épicurienne. En ce cas, il n’aurait fait qu’ajouter un mystère de plus aux mystères chrétiens, le mystère de la cloison étanche.

DIDEROT

A propos du centenaire de Diderot, on peut remarquer qu’il est certains écrivains dont la réputation était d’un genre tout différent, de leur vivant, de ce qu’elle est devenue dans la suite des années. Vers la fin de la vie de Diderot, les œuvres qui ont le plus fait pour sa réputation, tant près du peuple que près des lettrés, n’avaient pas encore été imprimées et on l’estimait surtout comme l’auteur laborieux de l’Encyclopédie, comme l’écrivain un peu lourd des _Pensées philosophiques_ ou de la _Lettre sur les aveugles_. _Le Neveu de Rameau_, qui est l’œuvre vivante de Diderot, ne fut d’abord connu qu’en allemand par une traduction de Gœthe, elle-même retraduite en français, en 1821; on ne connut le texte original que beaucoup plus tard, en 1862. _La Religieuse_ ne fut imprimée que sous la Révolution, en 1796, la même année que _Jacques le Fataliste_ et ces deux œuvres sont, avec _Le Neveu de Rameau_, à peu près tout ce qui se lit de Diderot. Il faut y joindre le _Supplément au Voyage de Bougainville_, qui est bien la chose la plus divertissante qu’ait jamais inspirée la philosophie et qu’il faudrait mettre au rang des contes de Voltaire. Enfin la réputation présente de Diderot est encore étayée sur des pièces de théâtre qu’on a appris à estimer et qui n’eurent de son temps aucun succès, et aussi sur ses _Lettres à Mlle Volland_. Il n’y a presque aucun rapport entre le Diderot d’aujourd’hui et le contemporain de d’Alembert, mais malgré tout le Diderot romanesque était bien contenu dans le Diderot philosophique et les paradoxes du _Neveu de Rameau_ étaient en germes dans des écrits plus lourds. Aussi est-il arrivé que sa seconde réputation s’est admirablement greffée sur la première et qu’elle n’a paru en rien disparate. Les écrits posthumes prennent rarement place dans la partie glorieuse d’une œuvre. A peine arrivent-ils à se faire connaître. De Diderot, c’est au contraire la partie vivante: nous le possédons plus réellement que ses contemporains eux-mêmes.

LOUIS VEUILLOT

On vient de célébrer assez discrètement le centenaire de Louis Veuillot. Les centenaires nous fixent sur la date de naissance des hommes momentanément célèbres ou qui le furent. J’ai donc appris avec plaisir que celui-ci était né en 1813. On parlait encore beaucoup de lui au temps de ma jeunesse. Ce fut même son grand moment d’autorité politique, car les catholiques étaient au pouvoir et il triomphait, quoique avec mauvaise humeur, car ce n’était pas un homme amène. Cependant, dès cette époque, son heure littéraire était passée: elle s’écoula sous le second Empire. Il essaya de la fixer en recueillant ses plus pittoresques chroniques parisiennes sous le titre des _Odeurs de Paris_. Ce livre, qui m’avait amusé quand je le découvris, a bien vieilli, mais beaucoup moins que tant d’autres de la même époque et du même genre. On peut encore le relire, mais qui oserait relire Roqueplan ou Aurélien Scholl? Ce qui a conféré une certaine durée à la verve journalistique de Veuillot, c’est son âpreté. Cet homme ne sourit jamais, il ricane. Sans doute, il est plaisant de le voir dépiauter ces mauvais écrivains qui pullulaient déjà, mais on souffre un peu de le voir confondre avec la tourbe les Heine et les Renan. Les confond-il? Oui et non: mais jamais il n’a reconnu qu’on pouvait être à la fois un penseur et un libre-penseur, un sceptique et un sage. Pour lui, l’écrivain qui ne va pas à la messe n’est pas loin d’être un misérable, et quand on raille la religion, on est bon pour l’échafaud. On ne peut pas dire qu’il est de mauvaise foi. Il est ainsi fait. Il est catholique et tout ce qui n’est pas catholique lui semble digne de mépris. Cet état d’esprit ne me déplaît pas et même j’en aime la rudesse. Avec les Veuillot on sait à quoi s’en tenir. Tant d’autres sont de déplorables amphibies!

BONS CONSEILS

J’ai une petite collection de livres baroques où je m’amuse quelquefois et où je fais des découvertes. Hier j’y trouvai un petit traité que j’ai eu la patience de lire jusqu’au bout. Le titre est à la fois ingénu et piquant. Le voici: «Dix-neuf manières de faire fortune honorablement en commençant sans argent.» Toutes ne sont pas bêtes et quelques-unes sont même fort ingénieuses. Cependant le mot «honorablement» est de trop, mais cela montre peut-être seulement que la conception de l’honorabilité a beaucoup varié, en paroles, il est vrai, plus qu’en fait. Néanmoins, n’est-on pas d’abord surpris qu’il se soit publié en 1840 un manuel aussi ingénu de la fraude? «10e moyen. Le vin de Lunel.» C’est l’art de transformer le vin d’Argenteuil en vin de Lunel et de le vendre en cette qualité... Un autre moyen de faire fortune est de tirer de l’alcool des pommes de terre, d’y ajouter «quelques gouttes d’alcali» et de le vendre pour de l’excellente fine Champagne. Il y a plusieurs procédés de ce genre et tous aussi honorables. En voici encore un dont la candeur étonnerait si l’on ne savait qu’il a donné d’excellents résultats. Il s’agit tout simplement de se procurer un tas d’objets hétéroclites et de les orner, avant de les mettre en vente, d’étiquettes de ce genre: «Plume avec laquelle Voltaire écrivit _La Pucelle_», ou bien: «Balle trouvée dans l’une des bottes de Napoléon après la bataille de Wagram», etc. Je pense que l’on a reconnu dans ce petit traité une satire de l’ingéniosité industrielle ou commerciale qui commençait à prendre son essor vers le milieu du règne de Louis-Philippe. A la naïveté de la satire, on devine la naïveté des fraudeurs ou des estampeurs. Comme toutes choses, cet exercice de l’esprit humain a fait de grands progrès, et naturellement la crédulité a augmenté en proportion. Elle a droit, de nos jours, à des railleries d’une autre qualité.

STENDHAL ET CASANOVA

C’est une question bien affligeante pour les casanovistes que celle qui resurgit dans les étroites colonnes de l’_Intermédiaire_. On la croyait non seulement élucidée, mais enfouie depuis longtemps au cimetière des vieux papiers. La voici dans toute sa naïveté: «Stendhal n’est-il pas l’auteur, ou du moins le reviseur des _Mémoires_ de Casanova?» Il n’apparaît pas, dois-je dire, qu’on la prenne désormais au sérieux, mais c’est peut-être trop de la laisser revivre, même pour un instant. Elle avait été lancée jadis par le bibliophile Jacob, qui en souleva de plus ingénieuses. Même il ne posait pas la question, il affirmait, il disait: «J’ai la certitude morale que Stendhal, etc...» Et le malheureux donnait ses raisons. On les a relevées dans la préface de l’édition Garnier et vraiment elles lui font peu d’honneur. J’aimerais mieux que les intermédiaristes s’occupassent du vrai reviseur de ces Mémoires, qui fut, comme on le sait, un nommé Jean Laforgue, professeur de français à Dresde. On a dit beaucoup de mal de lui, qu’il a défiguré le texte de Casanova, qu’il l’a édulcoré, mais à le parcourir avec suite, on ne voit pas à quels endroits il en aurait faussé le ton, et quant à l’adoucissement, par ce qu’ils contiennent de verdeur et de choses très osées, on n’en aperçoit pas bien la trace. Casanova destine son livre au public, il n’y a sûrement rien mis de rebutant. D’ailleurs, ce n’était pas un esprit grossier. Il n’a jamais fréquenté les courtisanes ou s’en est aussitôt repenti. S’il avait beaucoup de vulgarité, il avait aussi une certaine délicatesse. C’était un voluptueux mais aussi un perpétuel amoureux et, assurément, il n’a pas conté ses bonnes fortunes dans un style érotique, plus propre à en diminuer la valeur qu’à les rendre plus précieuses à son souvenir. Jean Laforgue n’a été que le correcteur des italianismes qui abondent, paraît-il, dans l’original. Plutôt que d’accabler ce professeur de français, les casanovistes devraient vénérer sa mémoire.

UN CHRONIQUEUR

Je ne me souviens pas que l’on ait fêté le centenaire de Mme de Girardin. Cela aurait dû intéresser au moins la corporation des journalistes, car presque aucun, peut-être, ne fut plus brillant, plus spirituel, plus doucement satirique. Mais on vient de récompenser le recueil choisi de ses œuvres et voici une occasion, plus sensée qu’un anniversaire, de rappeler son souvenir. Cette femme charmante, qui n’est plus qu’un point, à peine visible à l’œil nu, dans la constellation romantique, fut pendant dix ans une étoile lumineuse. Comme elle était fort jolie, on lui trouva l’air inspiré dès qu’elle chanta et sa poésie passa d’abord pour aussi belle que ses beaux cheveux blonds. Elle fut la Muse, elle fut Velléda, elle fut Corinne. Chateaubriand lui trouva du génie, Vigny l’aima; Lamartine, toujours un peu morose, l’admirait, tout en la trouvant trop gaie, car cette poétesse était de l’humeur la plus riante et sembla toujours plus heureuse qu’éblouie de sa gloire. Cette gloire, qui ne se comprend plus bien, si on se met au seul point de vue littéraire, ne dura pas plus longtemps que sa première jeunesse et que son état de jeune fille. Le poète s’effaçait quand, Girardin ayant fondé la _Presse_, il se métamorphosa soudain et se révéla chroniqueur. Sainte-Beuve, qui avait presque toujours le mot juste, même sur ses contemporains, avait bien dit que sa poésie était, autant que d’un poète, la poésie d’une femme du monde. C’est encore ce qu’elle resta en se faisant journaliste, courriériste parisien, et ses _Lettres parisiennes_ en gardent un parfum particulier. Miracle! On peut les lire encore avec un certain plaisir. Femme et poète, elle est aussi un écrivain.

LE SURVIVANT

Rochefort est mort à l’âge de quatre-vingt-trois ans et il écrivait encore le mois dernier sa chronique quotidienne, toujours la même, à cela près que, jadis hérissée de piquants acérés, ces piquants s’étaient peu à peu émoussés, puis flétris, mais ils y étaient. Effet de la vieillesse, sans doute, mais on peut se demander encore si une grande partie de la force des écrivains, des «gens d’esprit», des «meneurs d’hommes», ne réside pas dans l’admiration de leurs contemporains; je le pense et qu’il n’est pas bon de survivre à sa génération. A mesure qu’elle s’égrène, celles qui la remplacent cherchent ce qui faisait l’attrait du survivant et ne le trouvent pas. Bientôt même on ne se le demande plus et, comme il n’exprime plus une seule idée contemporaine, on le néglige puis on l’oublie. Hormis d’un petit groupe qui lui savait gré d’avoir accepté son hospitalité, Henri Rochefort était parfaitement oublié, après avoir joué à la surface des choses un rôle qui donne l’illusion d’être considérable. Mais les rôles considérables sont rares. Celui de Rochefort avait du moins sa valeur psychologique. Il avait prouvé qu’on peut s’imposer aux hommes, du moins aux Français, et du moins encore aux Parisiens, par la seule vivacité de son esprit, par l’art équivoque de ramener toutes les questions à des jeux de mots voisins du calembour. Sa fortune était basée sur un calembour digne du marquis de Bièvre, qui n’en fit guère de meilleur. Et ce calembour, il devait le répéter toute sa vie en le variant de couleur, non de forme. Tant de persévérance engendra une admiration légitime. Légitime, mais qui tient tout de même du phénomène, surtout pour ceux qui, voulant juger les choses par eux-mêmes, sont venus trop tard et auxquels il n’a pu servir son champagne que fort éventé.

CORRESPONDANCES

On va publier les lettres de Verlaine à un de ses amis. Elles s’étendent sur un grand espace de temps, une trentaine d’années. Si elles sont très intéressantes, je ne les ai pas feuilletées assez longtemps pour m’en rendre bien compte, mais elles sont des lettres de Verlaine et cela suffit. Il n’avait pas toujours beaucoup de distinction dans sa prose et il y en a moins que jamais dans ces lettres à un camarade; l’on y verra du moins la preuve qu’il est quelquefois bon de séparer l’homme de l’écrivain et d’en faire l’objet de deux jugements séparés, si l’on tient à juger. Mais, et c’est là ce que je voulais dire, le ton lâché d’une correspondance peut venir aussi de la qualité du correspondant et du genre d’amitié qu’il inspire. C’est pourquoi on regrettera toujours de ne pas posséder les correspondances complètes, les lettres des deux parties. Je ne connais que peu de recueils de ce genre, en dehors de la correspondance de Gœthe et de Schiller, de Flaubert et de George Sand, où les épistoliers parurent à un moment à peu près sur le même plan. Quand l’un des correspondants est inconnu ou sans grande réputation, on supprime généralement ses lettres, sans se douter qu’on supprime ainsi une partie de l’intérêt que présentent celles que l’on a conservées. De la sorte, la plupart des correspondances ressemblent à des dialogues où l’on aurait effacé les répliques d’un des discoureurs, à une scène de comédie réduite à un seul rôle. Mais qui voudrait qu’un Verlaine eût conservé les lettres qu’on lui adressait? Ce ne serait plus le poète errant et malade, ce ne serait plus Verlaine. Félicitons-nous plutôt qu’un de ses amis eût songé à garder dès 1868 la plupart (car il en manque certainement) des lettres qu’il en recevait. Cet homme était-il un homme d’ordre? Avait-il prévu la fortune singulière de son ami? Peu importe. J’en ai tenu un instant le manuscrit autographe. Il est, matériellement, bien curieux.

UNIVERSITÉS

Je vois sur le prospectus d’une «Université» mondaine l’indication d’un cours de frivolités! Il y a là un double signe de décadence si marqué que je lui dois bien quelques réflexions. C’est d’abord le mot Université tombé à rien, à qualifier un endroit où l’on donne des leçons de piano, où l’on conte ces anecdotes historiques qui prennent le titre d’histoire, où des tableaux pittoresques de Paris, quasi cinématographiques, s’appellent sociologie, où cent choses de jeu sont qualifiées d’enseignement, où l’enseignement vrai se dérobe sous la fanfreluche. Rien de plus gentil et qui mérite mieux d’être fréquenté par les jeunes filles et qui peut-être soit mieux à leur mesure, mais rien qui déconsidère plus sûrement le vieux mot d’Université, jadis si grave et si riche. Cette Université enrubannée et les universités populaires, qui n’y ressemblent guère, mais étaient aussi des sortes de parodies, tout cela montre que le vieux nom d’Université n’est plus guère pris au sérieux et c’est assez juste, car on a fini par s’apercevoir que la scission est à peu près absolue entre l’âme française et l’âme universitaire. Chacune chante de son côté. Bien peu d’écrivains d’aujourd’hui et même de philosophes qui aient une culture universitaire. On voit même parmi eux des sortes d’illettrés qui font fort bonne figure dans la corporation. La culture littéraire de la France s’élabore plus que jamais en dehors de l’Université. Et finalement je trouve charmant que ce nom et ce titre soient usurpés par un institut de frivolités. La vieille Université ne peut qu’y gagner: est-ce que d’éminents professeurs ne professent pas aux deux sièges? On s’y méprend. Est-ce la coupe qu’ils enseignent à la Sorbonne, la danse ou l’aquarelle? On le croit quelquefois. Et pour bien des raisons cela n’a aucune importance.

INDULGENCE

Hier, entre quelques amis, nous passions en revue la qualité de pensée de tels ou tels écrivains momentanément célèbres--tout n’est-il pas momentané, même la gloire?--et nous étions un peu étonnés qu’elle fût aussi légère. Je disais peu de chose, soit que je sois devenu plus indulgent, soit que je recherche dorénavant dans les œuvres littéraires des qualités différentes de celles qui enthousiasmaient ma jeunesse. Au fond, je crois que c’est l’indulgence qui dominait. Je l’avoue, tous les livres nouveaux me paraissent égaux ou à peu près. Il en est peu de complètement nuls. Il en est encore moins de tout à fait satisfaisants. Qui n’est pas décidé à l’indulgence ne devrait en ouvrir aucun. Le goût se blase. Il est un moment où toutes les femmes semblent pareilles. De même pour les livres. Et comme on donne la préférence à la femme qui pousse le plus loin l’art de plaire, on choisirait le livre le mieux rempli de bonnes intentions. C’est généralement celui d’un jeune homme. Il est plein des illusions qu’on a connues. Cela attire notre sympathie. Mais les livres de ces gens d’expérience et qui n’ont pas même la valeur de l’expérience, de ces hommes qui ont traversé la plus grande partie de la vie et sur lesquels la vie n’a laissé aucune empreinte, il faut beaucoup de complaisance pour faire semblant de ne pas les mépriser tout à fait. De la complaisance ou de la résignation. Ces remarques n’auraient tout leur sel que si on pouvait y mettre des noms propres, mais nos mœurs s’y opposent. En avouant mon indulgence, j’avoue donc que je participe à la politesse universelle qui est la marque de la lassitude ou de la lâcheté de notre époque. Quand je pense à cela, je me sens plein d’estime pour Boileau Despréaux, mais il faut bien que je me dise que si un Boileau surgissait aujourd’hui, il serait mis au ban de la société littéraire. J’entends un vrai Boileau, non un insulteur sans solidité, un homme qui saurait motiver ses jugements. Que cela nous ferait de bien!

L’ÉPÉE