Part 2
Il est assez de mode de se moquer de ces saisons théâtrales parisiennes où tout, auteur, acteurs, décors et jusqu’à la langue, est exotique. Il n’y a, en effet, rien de parisien dans ces fêtes, mais c’est précisément pour cela que nous pouvons nous y intéresser et même nous y passionner. Cela répond à ce besoin de nouveau qui, surtout à de certaines périodes, agite les peuples. Or rien de nouveau, en France surtout, ne peut surgir que de l’étranger, de l’exotisme. Il en a toujours été ainsi. La littérature du moyen âge fut plusieurs fois renouvelée par l’apport étranger, influences bretonnes, influences grecques. Plus tard, ce fut à l’Espagne, à l’Italie que nous demandâmes la chose neuve. Le _Cid_, qui nous paraît maintenant une œuvre nationale, fut d’abord une adaptation de l’espagnol. Au cours du XVIIIe siècle, tout fut renouvelé par l’influence anglaise. Le romantisme n’est qu’un mélange d’influences étrangères où l’Angleterre tient encore la première place. Depuis quelques années, après la période ibsénienne, nous sommes sous la domination russe et, pour ne parler que du théâtre et s’en tenir même à l’aspect extérieur, qui pourrait nier que le décor et la mise en scène des artistes russes ne soient en train de démoder jusqu’au ridicule la manière française? C’est au point qu’on a pu nous faire entendre, sans nous lasser, des opéras russes chantés en russe. C’est au point que les derniers spectacles imaginés par M. d’Annunzio tirent presque tout leur attrait de décorations russes. Transportés à la Comédie-Française, quel serait leur sort? Je n’ose y penser. Et les actrices russes, ne sont-elles pas en train de faire paraître un peu fades les nôtres? C’est bien injuste, mais qu’y faire? Il nous faut du nouveau, et il est là.
LES DÉBUTS
Un grand journal parlait récemment des débuts des écrivains aujourd’hui plus ou moins connus et notait qu’ils ont généralement lieu dans ces petites revues si dédaignées du grand public ou plutôt si inconnues de lui. C’est exact, les petites revues ayant toujours, plutôt que les grandes, besoin de copie, outre qu’elles mettent leur amour-propre à révéler les nouveaux talents. Mais il arrive aussi que les petites revues ne sont pas plus accueillantes que les autres, car elles sont souvent l’organe d’une école, et d’une école intransigeante. Très souvent, d’ailleurs, le débutant de la petite revue n’est pas un vrai débutant. Avant la petite revue, il y a le petit journal de province où il a glissé des stances ou un conte innocent. Avant les débuts, il y a les pré-débuts, si l’on peut dire, et ceux-là demeurent toujours mystérieux, quand ils n’ont pas été également singuliers. Tel écrivain, aujourd’hui bien connu et encore très jeune, débuta dans le recueil des jeux floraux, de Toulouse. Tel autre, dans un petit périodique où il fallait d’abord s’abonner pour avoir droit à une insertion. Un autre, au contraire, envoya sa première copie à un recueil hebdomadaire très connu, très spirituel et très léger. Mais Taine y avait écrit sous le nom de Thomas Graindorge. Il se croyait également de grandes destinées, il céda à la fascination. Il mit dans une enveloppe quelques pensées sur les femmes, les envoya et eut le bonheur de les lire imprimées la semaine suivante. On ne lui avait changé que le titre et remplacé la signature par trois étoiles. Il eut l’audace de se présenter au bureau. On lui dit que cela se payait vingt-cinq centimes la ligne, mais il y en avait si peu qu’il n’osa pas les toucher. Cet auteur fit cinq ou six pré-débuts aussi fructueux et aussi tapageurs, après quoi il fut mêlé à la fondation d’une petite revue, où il débuta véritablement.
LE LATIN
On ne me croirait pas si je me disais ennemi du latin, mais je ne suis pas non plus ami du latin pour tous. Il semble que la tradition soit rompue et que toute une classe de jeunes gens de quinze ans ne puisse plus s’intéresser au langage de Cicéron. Les professeurs, malgré leur zèle, sont obligés de constater la faiblesse croissante des études latines. L’air n’est plus favorable au latin. Trop de choses nouvelles veulent entrer et d’autres sont entrées déjà dans les jeunes esprits; il faut leur faire place. On étouffe dans les cervelles: ouvrez la porte et renouvelez l’air. Je ne sais pas si c’est fâcheux, mais c’est un fait, ou que les têtes n’ont pas grandi en proportion de ce qu’il s’agit maintenant d’y enfourner, ou qu’on a tort d’y vouloir enfourner trop de notions. Il va peut-être falloir choisir et, considérant le latin comme une notion de luxe, le réserver pour les quelques têtes un peu plus larges que les autres. Il y aurait ce moyen, mais qui semble tout à fait hors de la portée de l’Université: changer sa méthode d’enseignement et ne plus se donner pour but, dans les lycées, la formation uniforme de lettrés, de professeurs, d’écrivains. Car cela semble bien dans cette vue qu’elle gave la jeunesse et il semble bien aussi que cette vue ne soit plus absolument compatible avec le parti que cette jeunesse entend tirer de la vie. Or, je crois qu’il faut enseigner les gens et les jeunes gens selon qu’ils veulent être instruits et non pas selon que la coutume l’a fixé. A l’époque de la réforme, tout le monde voulait savoir l’hébreu. Il y eut des professeurs d’hébreu jusque dans les villages, il n’y en avait pas assez. Cent ans plus tard, il n’y en avait plus. La mode impose l’enseignement et la mode est fondée sur des besoins réels ou factices; avons-nous à en juger? On ne veut plus de latin, pourquoi l’enseigner de force? Qu’on en fasse un cours libre.
LATINERIE
La première fois que j’eus une notion concrète de la nouvelle prononciation du latin telle qu’elle est préconisée et pratiquée dans quelques milieux universitaires, ce fut par l’entremise d’une dame qui apprenait à décliner _Rosa_, _la rose_, pour le faire apprendre à son fils. Elle disait tranquillement _roça_ et cela lui paraissait tout naturel. Moi, cela me gênait un peu. Elle disait _ounous_ (pour _unus_) et bien d’autres choses qui me semblaient saugrenues. Depuis cela, j’ai appris que chaque professeur, ou à peu près, a sa méthode et sa prononciation préférées, car cette science nouvelle est fort obscure et ne porte avec soi aucune certitude. Les uns tiennent pour le latin prononcé à l’allemande, d’autres pour le latin prononcé à la romaine et les plus savants, enfin, pour la prononciation cicéronienne. De plus comme le ministre a laissé les professeurs libres de suivre provisoirement les vieux usages, quelques-uns prononcent modestement à la française. Qui sait si l’an prochain la dame, son rejeton ayant gravi un échelon, ne tombera pas sur un de ces professeurs surannés? Après avoir appris qu’il fallait dire _Kikéronn_, il sera condamné à revenir à _Cicéron_ en attendant qu’un pédagogue féru de catholicisme le condamne à _Tchitchéronn_, à la romaine. Au milieu de tout cela, les gens, sans se douter un instant de leur incohérence, parlent ferme de la restauration des études latines. On peut être certain que ces innovations y contribueront puissamment. Remarquez aussi l’immense utilité qu’il y a à être fixé sur la prononciation d’une langue qu’on ne parle plus. Cette façon détournée des vendeurs de latin à donner raison aux espérantistes n’est-elle pas ingénieuse?
LA LANGUE FRANÇAISE
On me consulte parfois sur un point délicat de la langue française. On croit que je la connais; je l’ai étudiée et l’étudie encore tous les jours, mais c’est précisément pour cela que je m’y perds encore, car elle est pleine de contradictions. Ceux-là seulement peuvent avoir l’illusion d’en avoir démêlé tous les secrets, qui ne la cherchent qu’à travers les règles des grammairiens, car le grammairien connaît la loi. Mais au-dessus de la connaissance des lois, il y a le sentiment. Comme on dit qu’on a ou qu’on n’a pas le sentiment des convenances, on a ou on n’a pas le sentiment de la langue française et à cela, il n’y a rien à faire. On ne peut améliorer ce qui n’existe pas, il faut d’abord le créer. C’est dans les écrits contemporains que se constate surtout cette absence de sentiment. Beaucoup de gens qui écrivent arrivent facilement à dire tout le contraire de ce qu’ils voulaient dire ou même à ne rien dire du tout, ce qui vaut peut-être mieux. Je lis dans le récit d’un touriste qui raconte une excursion à Venise en automobile: «Admirable pont métallique... Il a bien un kilomètre de long. C’est ce qu’on peut appeler un beau travail de la nature.» Évidemment, un pont est dans la nature, un pont est fait au-dessus d’un accident de la nature, fleuve ou précipice, mais un pont n’est pas un travail ou une œuvre de la nature. Voilà cependant ce que l’on écrit. Vraiment les textes contemporains sont plus difficiles à comprendre que ceux du XIIe siècle et si tout le fatras du jour n’était pas destiné au néant, ce serait désespérant. Des livres estimés ne sont pas d’une meilleure langue: l’à-peu-près qui est dans l’écriture n’étant que le reflet de la confusion mentale qui règne dans les esprits.
LES NOMS ÉTRANGERS
Une revue, qui ne semble pas pourtant ennemie de l’extension du français, ni de son emploi comme langue internationale, vient de nous arracher la paisible possession, non de la ville de Gand, sans doute, mais du nom de cette cité flamande. J’avais d’abord été un peu intrigué, en lisant: «Dans le _Nineteenth Century_ de septembre, M. Ellis Barker rappelle que la veille de Noël, en 1814, dans l’antique couvent des Chartreux de la vieille cité de Ghent, le traité de paix fut signé entre l’Angleterre et les États-Unis.» Où pouvait bien se trouver cette vieille cité? Je cherchais, un peu honteux de mon ignorance, quand je me souvins que c’est là une des rares villes de Belgique annexées linguistiquement par les Anglais. Ils disent Ghent au lieu de Gand. Mais le plus souvent ils respectent la forme flamande et surtout la forme française, disant Bruges, Malines, comme ils disent Bar-le-Duc et même Cologne, Aix-la-Chapelle. Ils ont traité de même d’ailleurs la plupart des villes célèbres de l’Europe. Il est bien rare qu’elles soient anglicisées. Ils disent comme nous, avec des nuances d’orthographe, Séville, «Venice», Florence, Rome, Naples. C’est par une exception qu’ils ont mué Livorno ou Livourne en Leghorn. Malgré cette politesse qu’ils nous font d’adopter notre transcription de quelques noms étrangers, je ne crois pas que nous devions leur rendre la pareille. Ce serait trop de bonté. Laissons leur Ghent pour leur usage personnel et respectons, quant à nous, le privilège que nous a donné la tradition de franciser hardiment les noms étrangers anciennement connus.
BARBARISMES
Un mot, l’autre jour, lu je ne sais plus où, malheureusement, m’intrigua beaucoup. On disait: «Enfin ils poignaient.» Le sens n’était pas douteux, cela signifiait: ils apparaissaient, ils surgissaient. Je reconnus bientôt que cela n’était pas à proprement parler un barbarisme, mais seulement une forme, particulièrement inusitée dans ce sens-là, du verbe poindre. Elle est encore vivante quand le verbe poindre signifie _piquer_. Les naturalistes, après La Fontaine et d’autres, l’ont beaucoup employée: «Cette idée le poignait. Les remords le poignaient.» Néanmoins, je les soupçonne d’avoir instinctivement fabriqué, d’après l’adjectif poignant, un verbe inédit, _poigner_. C’est bien par hasard, à mon avis, que ce nouveau verbe s’est adapté à l’ancien imparfait du verbe poindre. Il n’est plus au pouvoir de la langue française, aujourd’hui, les exceptions sont bien rares, de fabriquer un verbe qui ne soit pas de la première conjugaison et c’est à elle que le peuple et tous les ignorants (qui comprennent beaucoup d’écrivains) ramènent toutes les formes amphibologiques des verbes des autres conjugaisons. De là l’apparition de ces formes étranges, qu’il faut s’attendre à rencontrer de plus en plus dans la littérature courante: _il s’enfuya_, _il ria_, _il souria_, etc. Comme _il s’enfuit_, _il rit_ n’indiquent pas que l’action est au passé plutôt qu’au présent, il semble qu’il y ait là comme une ruse linguistique inconsciente pour doter ces verbes trop uniformes d’un passé défini emprunté aux formes de la première conjugaison où il se distingue nettement du présent. C’est ainsi que les verbes français s’acheminent, si lentement qu’ils resteront en route très probablement, vers la simplicité du verbe anglais, qui représente une évolution linguistique bien plus avancée. N’importe, j’admets qu’on rie devant _il ria_.
LES DEUX LANGAGES
Un malheureux camelot, invité à circuler par un agent, répond: «Ta gueule!» Est-ce une insulte? On a soumis le cas à M. Brunot, lequel n’y voit qu’une forme populaire de langage et l’équivalent de cette autre locution: «Ferme ça!» Les juges n’ont pas été de cet avis, et, condamné à six mois de prison, le camelot a vu, en appel, sa peine portée à un an. Mais comment faire comprendre à des magistrats, hommes de la société polie, hommes mesurés, distingués, qu’il y a en France deux langages, celui qu’emploient les gens qui fréquentent les salons et celui qu’emploient les gens qui ne fréquentent que le trottoir et le zinc. Si «ta gueule!» était proféré dans un salon, il y provoquerait un incroyable scandale, sans nul doute, mais il n’en est pas de même sur le trottoir, et surtout entre gens de la même classe populaire, qui échangent, à chaque propos, les mots les plus grossiers dont ils ne se choquent nullement, par la bonne raison qu’ils n’en connaissent pas d’autres qui rendent aussi bien leur pensée et avec une spontanéité aussi nette. Il y a de l’impatience, il y a une nuance de dédain dans l’expression du camelot, mais il n’y a pas insulte à proprement parler. Elle traduit le «Assez!» qui échappera au magistrat exaspéré, ou même le «Zut!» où il se laissera aller dans un moment de colère familière. Ne voit-on pas, dans des scènes de caserne, deux soldats se dire sur un ton affectueux: «Mon vieux cochon» et autres aménités qui seraient fort déplacées dans le salon de Mme de Noailles, mais qui ne le sont plus à la caserne. Le peuple ne sent pas la grossièreté comme nous, ou plutôt ce qui nous semble grossier ne l’est pas nécessairement pour lui. Il y a deux langues dans la langue française, avec des nuances, où tout le monde ne se reconnaît pas. C’est le devoir des raffinés d’être le plus indulgents.
LE STYLE PROFESSIONNEL
«Quel bon style poncif, écrivait Flaubert (5 octobre 1860), à propos d’une encyclique du pape Pie IX, que le style ecclésiastique! Ce serait, du reste, une étude à faire que celle des styles professionnels.» Il n’eût pas manqué, s’il avait entrepris une telle étude, de s’éjouir du style judiciaire qui n’a toute sa beauté et toute son originalité, toute sa liberté que les «Attendus». Le Code bride l’imagination des magistrats; aussi, dans ces documents, ne l’évoquent-ils qu’à la fin, quand ils ont épuisé leur provision d’histoire, de littérature ou de philosophie. Une note de couturière contestée par la cliente les fera penser à Laïs, tout au moins à la «Toilette d’une dame romaine»; ils ont de la lecture et ils le prouvent. Voilà un procès qui part d’un litige amoureux: vite il place dans ses «Attendus», toujours tant attendus, une histoire abrégée de l’amour depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. Cela vous pose un magistrat et peut le mener à la pourpre. Attendu, disait l’autre jour un juge de paix, que «dans l’antiquité, le mariage était basé uniquement sur l’amour de deux êtres de sexe différent...». Est-ce assez péremptoire, assez pompeux, assez historique? Petit-Jean remontait avant le déluge; le moderne juge de paix n’a pas de notions sur les époques mythiques: il a l’esprit positif, il entre du premier coup dans l’histoire. Au fait, où a-t-il pris cela, que le mariage, chez les anciens, était basé sur le pur amour? J’aurais cru le contraire, que l’amour n’y avait aucune part, du moins avant, et que d’ailleurs l’amour, tel que nous le concevons, n’avait nulle place dans leurs relations sociales. L’antiquité, c’est les hommes d’un côté et les femmes de l’autre. O naïveté de croire que les petites Grecques et les petites Romaines faisaient des mariages d’amour! Croyez-moi, monsieur le juge de paix, tenez-vous en au Code, c’est plus sûr.
LA MÉDIOCRITÉ
Ayant gardé la chambre plusieurs jours, le hasard m’a fait entreprendre diverses lectures qui auraient dû me distraire, mais qui ont beaucoup augmenté mon ennui. Décidément, il n’y a rien de plus pénible que le livre qui veut être divertissant, mais qui est surtout médiocre. Un traité d’arithmétique ou de chimie me conviendrait vraiment mieux. Ce n’était pourtant pas le vulgaire roman, mais des souvenirs contemporains et j’en attendais quelque plaisir. En est-il aucun près de ces âmes superficielles plus contentes encore, dirait-on, de leurs petits chagrins que de leurs petites joies? Je voudrais bien désigner plus clairement ces malheureux auteurs, mais je ne l’ose. Ils ne me comprendraient pas d’ailleurs, peut-être trouveraient-ils seulement que j’ai bien mauvais goût. Oui, je l’espère, et que nous avons une sensibilité différente. Mais ce qui m’a surtout exaspéré, c’est la platitude du style. Je me suis répété dix fois, au cours de cette lecture, le mot de Flaubert «sur le style coulant, cher aux bourgeois». Il a un mérite cependant, c’est l’ennui extrême qu’il répand. Rien n’incline mieux au sommeil que la médiocrité soutenue, celle qui ne flanche jamais, celle qui se joue des difficultés, glisse, comme frottée d’huile, à travers la syntaxe, donne enfin l’impression d’un robinet d’où sort éternellement une belle eau claire, toujours la même. Pourquoi donc, me dira-t-on, ai-je persévéré? Peut-être parce que j’espérais une chute, une brisure? Puis, la persévérance est dans mon caractère. C’est pourquoi je crains les ouvrages en plusieurs volumes. Je ne sais plus m’arrêter. Cela m’a mené parfois très loin, à des tâches dont je sens encore la courbature. Il n’en est pas de comparable à celle qu’imprime au cerveau la lecture d’un livre médiocre. Hélas, c’est presque tous!
LECTURES DE VOYAGE
J’emporte toujours au fond de ma malle quantité de livres sérieux, qui ne sont pas sans l’alourdir, et régulièrement je les rapporte sans les avoir ouverts. En revanche, je reviens encombré de brochures à bon marché qui ont tenté ma paresse, au passage dans les gares. Comme toute cette littérature, médiocre et médiocrement gaie d’ailleurs, me semble au retour ridicule! J’en suis un peu honteux et je me promets toujours, mais en vain, de ne plus m’y laisser prendre. Je le sais, il vaudrait mieux regarder tomber la pluie philosophiquement, mais le démon de l’ennui, de la peur de l’ennui, nous pousse, et l’on devient si lâche dès que l’on sort de ses habitudes! J’y ai gagné du moins, car il n’est pas une sottise qui ne nous vale quelque compensation, une certaine connaissance d’une littérature dont je n’aurais pas eu l’idée si j’étais toujours resté chez moi. Je ne la désigne pas autrement. C’est d’ailleurs la plus connue, celle où se délectent la plupart de nos contemporains, celle qui passe aussi pour représenter le mieux ce qu’on nomme l’esprit français. Il y a même eu, il y a quelques années, une collection populaire sous ce titre fallacieux. Il faut croire que cet esprit n’a plus guère d’admirateurs puisque l’éditeur de ces opuscules a disparu. Mais d’autres ont été séduits par le prestige du titre et c’est encore ce genre qui alimente les bibliothèques des gares. Ces livres, d’une gaîté si splénétique, répondent sans doute à un besoin du voyageur, de l’homme bien décidé à ne pas faire le moindre effort intellectuel, mais comme ils font regretter ceux que l’on oublie dans leur prison, ceux qu’on n’a pas le courage d’atteindre! C’est que, précisément, sans effort intellectuel il n’est peut-être pas de plaisir possible.
LES LIVRES ANCIENS
Il y a tant de revues qui s’occupent des livres nouveaux qu’il était temps, semble-t-il, qu’il y en eût au moins une qui s’occupât des livres anciens et des problèmes de toute sorte qu’ils soulèvent. Il est impossible de faire de sérieuses histoires littéraires, si l’on ne connaît pas directement les vieux livres, même sans grande valeur, qui sont comme le fond sur lequel se détachent de belles œuvres de la littérature. Ceux que nous vénérons ne furent d’abord qu’un de ceux-là. Les livres de Corneille, de Molière, de La Fontaine n’étaient pas, à leur naissance, comme le croient les professeurs, marqués d’une auréole. Ils étaient exposés au Palais, pêle-mêle, avec les oubliés, chez Guillaume de Luyne, libraire-juré, dans la salle des Merciers, à la Justice, ou chez Thomas Jolly, dans la petite salle, à la Palme et aux armes de Hollande. Est-ce que les oubliés n’ont pas droit à quelque considération en faveur de leur voisinage? C’est là que figura sans doute _L’histoire d’Isménie et d’Agésilan_ dont M. Magne nous conte l’histoire dans le premier fascicule de la _Revue des livres anciens_, comme les dernières éditions de Ronsard avaient, quelque cinquante ans auparavant, coudoyé dans les librairies à la mode les premières «follâtreries» du seigneur de Cholières, dont M. Pierre Louys retrouve le nom véritable et esquisse pour la première fois l’histoire encore incertaine. C’était un avocat au parlement qui se fit chartreux et écrivit en cette qualité nombre d’ouvrages de piété. Voilà une heureuse découverte. Il y a toutes sortes de choses curieuses dans ce premier numéro, jusqu’à la description d’un manuscrit inédit de Restif de la Bretonne, _Les Revies_, et une profusion de notices sur des raretés bibliographiques. On voit les livres dont il est question, car les titres en sont presque toujours reproduits. Cela fera un recueil bien séduisant et dont l’autorité sera grande. Les livres anciens ont trouvé de vrais amis.
UN ROMAN
Les romans que l’on reçoit au mois d’août, quand on a le malheur de ne pas avoir encore quitté Paris ou que l’on est déjà revenu, sont presque sûrs d’être lus. C’est ce qui est arrivé à celui qui m’est parvenu avant-hier et qui, en une autre saison, m’aurait probablement découragé. Mais la solitude du moment, la fraîcheur excessive de la température l’ont fait bénéficier d’un état d’esprit spécial, de sorte que j’en suis à la page 480, ni plus ni moins, ce qui m’a permis de faire ample et suffisante connaissance avec la plus extraordinaire turpitude que l’on ait encore publiée sous une couverture jaune paille. Après cet exorde et quoique la chose ne soit malheureusement pas sans un certain talent à la Zola, un talent salement naturaliste, je m’abstiendrai d’en dévoiler le titre et le nom de l’auteur. Au surplus est-il suffisamment caractérisé par la date de sa venue au jour, où il est certainement seul de son espèce. C’est l’histoire d’une famille, mais surtout d’un père et d’une fille qui sont sans doute les êtres les plus haïssables que l’on peut avoir connus dans un livre. Le père pousse sa fille à se faire épouser par un jeune homme riche, puis voyant qu’il ne survient pas d’héritier, imagine de le procréer lui-même, et, à la grande joie du jeune monstre, devient son amant et la rend mère. Le couple incestueux est parfaitement heureux, se roule avec délices dans sa bauge, quand le mari les surprend. On lui fait son affaire, un peu, il faut le dire, par hasard, dans un mouvement de colère, puis on se débarrasse du cadavre qu’on va pendre à un arbre, dans la campagne, avec une sérénité tempérée par la frousse. Ils sont inquiétés, mais à peine, et l’ordure triomphe. L’auteur n’a trouvé que défunt son chien à qui dédier cette bonne histoire. Je sais, il s’en déroule parfois de telles à la cour d’assises et il faut peut-être, après tout, admirer le courage de qui a fréquenté, sans haut-le-cœur, de tels individus.
L’ENCRE