La Fin de Chéri

Part 6

Chapter 63,894 wordsPublic domain

--Ce n'est pas sûr, répartit Edmée avec quelque vivacité. Le docteur Arnaud n'est pas d'avis qu'on le laisse s'échapper comme ça sur sa jambe neuve... Vous le voyez, libre de commettre toutes les imprudences, sur sa jambe neuve, et les possibilités de gangrène... Le docteur Arnaud sait trop bien que des imprudences analogues, pendant toute la durée de la guerre...

Chéri la regardait, et elle suspendit sa phrase sans motif. Elle maniait comme un éventail une rose à tige feuillue. Elle refusa d'un signe le plat qu'on passait et s'accouda. Vêtue de blanc, l'épaule nue, elle n'était pas exempte, même dans l'immobilité, de cette satisfaction intime, de cette considération de soi qui la classaient. Quelque chose d'outrageant rayonnait à travers son suave contour. Une indiscrète lueur décelait celle qui veut parvenir et qui n'a connu encore que le succès.

«Edmée, jugea Chéri, c'est une femme qui n'aurait jamais dû avoir plus de vingt ans. Voilà qu'elle commence à ressembler à sa mère.»

L'instant d'après, la ressemblance avait disparu. Rien d'évident ne rappelait Marie-Laure en Edmée. De la beauté d'empoisonneuse, rousse, blanche, impudente, dont Marie-Laure s'était servie pendant sa carrière comme d'un piège, Edmée ne se réclamait que par un seul signe: l'impudence. Attentive à ne choquer personne, elle choquait pourtant à la manière d'une parure trop neuve, ou d'un coursier de second ordre, les êtres que leur nature ou leur absence d'éducation rapprochait de la subtilité originelle. Les domestiques et Chéri redoutaient ce qu'en Edmée, ils pressentaient plus bas qu'eux.

Autorisée par Edmée qui allumait une cigarette, la baronne de La Berche grilla longuement la pointe d'un cigare et fuma avec volupté. Le voile blanc à croix rouge retombait sur ses viriles épaules et elle était pareille aux hommes graves qui coiffent, à la fin des réveillons, des bonnets phrygiens, des fanchons d'ouvreuse et des shakos en papier mousseline. Charlotte défit les boutons de cuir tressé de sa jaquette, attira à elle la boîte d'abdullas, et le maître d'hôtel, respectueux des us de l'intimité, roula à portée de Chéri une petite table de prestidigitateur pleine de secrets, de doubles fonds à bascule et de liqueurs dans des fioles d'argent. Puis il quitta la salle et le mur jaune perdit son ombre longue de vieil Italien à visage de buis, coiffé de cheveux blancs.

--Il a vraiment de la branche, ce Giacomo, dit la baronne de La Berche. Et je m'y connais.

Mme Peloux haussa les épaules, geste qui depuis longtemps n'émouvait plus ses seins. Sa gorge chargeait une blouse de soie blanche à jabot, sa courte chevelure teinte, encore foisonnante, brûlait d'un rouge sombre au-dessus de ses grands yeux funestes et de son beau front de conventionnel.

--Il a la branche qu'ont tous les vieux Italiens à cheveux blancs. Tous camériers du Pape, à les voir, et ils te font le menu en latin, et puis tu ouvres une porte, et tu les trouves en train de violer une petite fille de sept ans.

Chéri accueillit cette virulence comme une averse opportune. La méchanceté maternelle rouvrait les nuées, ramenait un air respirable. Il aimait, depuis peu, la retrouver pareille à la Charlotte d'autrefois, qui, du haut de son balcon, traitait de «femme à trois francs» une gracieuse passante, et qui, à une question de Chéri: «Tu la connais?» répliquait: «Non, mais! il faudrait peut-être que je la connaisse, cette traînée!» Confusément, il prenait goût depuis peu à la vitalité supérieure de Charlotte, confusément, il la préférait aux deux autres créatures présentes, mais il ne sut pas que cette préférence, cette partialité s'appelaient peut-être amour filial. Il rit, applaudit Mme Peloux d'être encore, d'une façon éclatante, celle qu'il avait connue, haïe, redoutée, insultée. Un instant, Mme Peloux prit aux yeux de son fils son caractère authentique, c'est-à-dire qu'il l'estima à sa valeur, l'apprécia fougueuse, dévoratrice, calculatrice et imprudente tout ensemble, comme un grand financier, capable de délectation dans la malignité comme un humoriste. «Un fléau, quoi,» se dit-il, «mais pas plus. Un fléau, mais pas une étrangère...» Il reconnut, mordant en pointe le front de conventionnel, les pointes d'un noir bleuté qui, sur son propre front, rendaient évidents la blancheur de la peau et le noir bleu des cheveux.

«C'est ma mère», pensa-t-il. «Personne ne m'a jamais dit que je lui ressemble, et je lui ressemble». L'«étrangère», en face de lui, brillait d'un éclat de perle, blanc et voilé... Chéri entendit le nom de la duchesse de Camastra, jeté par la voix profonde de la baronne, et il vit sur le visage de l'étrangère s'allumer et mourir une férocité fugitive, comme le serpent de feu qui ranime soudain dans ta cendre la forme d'un sarment consumé. Mais elle n'ouvrit pas la bouche et ne se mêla pas au concert de malédictions militaires dont la baronne chargeait une rivale ès-clinique.

--Ils ont là-dedans une histoire d'antralgésine, il paraît... Deux morts en deux jours sous la seringue. Je ne les vois pas blancs dit Mme de La Berche avec un rire cordial.

--Vous rêvez, rectifia sèchement Edmée. C'est une vieille histoire de Janson de Sailly qu'on réédite.

--On ne prête qu'aux riches, soupira Charlotte avec mansuétude. Chéri, tu as sommeil?

Il fondait de fatigue, et il admirait la résistance de ces trois femmes que le labeur, l'été parisien, le mouvement et la parole ne mettaient par hors de combat.

--La chaleur, dit-il laconiquement.

Le regard d'Edmée croisa le sien, mais elle ne fit aucun commentaire et ne le démentit point.

--Pou-pou-pou... chantonna Charlotte... La chaleur... Mais certainement. Pou-pou-pou...

Son regard appuyé sur celui de Chéri débordait de complicité, de tendre chantage. Comme d'habitude, elle savait tout. Chuchotements d'office, rapports de concierges... Peut-être que Léa elle-même, pour le plaisir de mentir fémininement, de triompher une dernière fois, racontait à Charlotte... La baronne de La Berche laissa échapper un petit ricanement chevalin, et l'ombre de son grand nez d'ecclésiastique couvrit le bas de son visage.

--Nom de Dieu jura Chéri.

Sa chaise tomba derrière lui, et Edmée se mit debout aussitôt, prompte, attentive. Elle n'exprimait pas le moindre étonnement. Charlotte Peloux et la baronne de La Berche se mirent aussi sur la défensive, mais à l'ancienne mode, les mains à la jupe comme pour se trousser et fuir. Chéri, appuyé des deux poings à la table, haletait, et tournait la tête de droite et de gauche, comme une bête prise dans un filet.

--Vous, d'abord, vous..., bégaya-t-il.

Il tendit le bras vers Charlotte, qui en avait vu bien d'autres et que la menace filiale, devant témoins, galvanisa:

--Quoi? quoi? quoi? aboya-t-elle à petits coups. M'insulter? un petit malheureux, un petit malheureux qui, si je voulais parler...

Les cristaux vibraient au son de sa voix perçante, mais une voix plus aiguë lui coupa la parole:

--Laissez-le! cria Edmée.

Le silence sembla assourdissant après trois clameurs si brèves, et Chéri, rendu à sa dignité physique, se secoua, sourit, couvert d'une pâleur verte.

--Je vous demande pardon, Mme Peloux, dît-il avec enjouement.

Déjà elle le bénissait de l'œil et du geste, en championne que la fin du round trouve apaisée.

--Ah! tu l'as, le sang vif!

--C'est un guerrier, dit la baronne en serrant la main d'Edmée. Je te dis au revoir, Chéri, ma cagna m'attend.

Elle refusa une place dans l'automobile de Charlotte et voulut rentrer à pied chez elle. Le long de l'avenue Henri-Martin, sa haute taille, son voile blanc d'infirmière et le feu de son cigare enlevaient, la nuit, le courage aux pires rôdeurs. Edmée suivit les deux vieilles femmes jusqu'au seuil, courtoisie exceptionnelle qui permit à Chéri de mesurer la défiance de sa femme, et sa pacifique diplomatie.

Il but, à lentes gorgées, un verre d'eau froide et réfléchit, debout, sous une cataracte de lumière, en savourant son terrible isolement.

«Elle m'a défendu, répétait-il. Elle m'a défendu sans amour. Elle m'a défendu comme elle défend le jardin contre les merles, sa provision de sucre contre les infirmières pillardes, son vin contre les valets. Elle sait, sans doute, que je suis allé rue Raynouard, que j'en suis revenu, et que je n'y suis pas retourné. Elle ne m'en a pas dit un mot, et peut-être que cela lui est indifférent. Elle m'a défendu, parce qu'il ne fallait pas que ma mère parlât... Elle m'a défendu sans amour.»

Il entendit dans le jardin la voix d'Edmée. De loin, elle tâtait l'humeur de Chéri.

--Tu veux monter tout de suite, Fred? Tu ne te sens pas souffrant?

Elle tendît la tête par la porte entre-bâillée, et il rit amèrement, en lui-même:

«Elle est si prudente...»

Elle vit son sourire et s'enhardit.

--Viens, Fred. Je crois que je suis presque aussi lasse que toi. La preuve c'est que je me suis laissée aller tout à l'heure... mais je viens de m'excuser auprès de ta mère.

Elle éteignit une partie de la cruelle lumière et recueillit sur la nappe des roses qu'elle plongea dans l'eau. Son corps, ses mains, les roses, sa tête penchée dans une brume de cheveux dont la chaleur effaçait un peu la crêpelure, tout, en elle, pouvait enchanter un homme.

«Je dis un homme,--je ne dis pas n'importe quel homme,» répéta insidieusement la voix de Léa aux oreilles de Chéri...

«Je peux tout lui faire», pensait-il en suivant Edmée des yeux. «Elle ne se plaindra pas, elle ne divorcera pas, je n'ai rien à craindre d'elle, même pas l'amour. Il ne tiendrait vraiment qu'à moi d'être bien tranquille.»

Mais, en même temps, il reculait avec une répugnance indicible devant l'idée de vivre, apparié, dans un domaine qui n'était pas régi par l'amour. Son enfance de bâtard, sa longue adolescence en tutelle lui avaient enseigné qu'en un monde qui passe pour effréné règne un code, presque aussi étroit qu'un préjugé bourgeois. Chéri y avait appris que l'amour s'occupe d'argent, de trahisons, de crimes et de lâches consentements. Mais il était maintenant en chemin d'oublier les vieux statuts et de repousser les tacites condescendances. Aussi laissa-t-il glisser la douce main posée sur sa manche. Et comme il marchait aux côtés d'Edmée vers la chambre qui n'entendrait ni reproches, ni baisers, il se sentit pénétré de honte, et il rougit de leur bonne entente monstrueuse.

IV

Il se trouva dehors, et vêtu pour la rue, sans presque avoir su qu'il revêtait un imperméable léger, coiffait un chapeau mou. Il laissait derrière lui le hall embrumé de fumée suspendue, le fort parfum des femmes et des fleurs, l'odeur cyanhydrique du cherry. Il laissait Edmée, le docteur Arnaud, des Filipesco, des Atkins et des Kelekian, deux jeunes filles du monde qui, pour avoir bénévolement conduit des camions pendant la guerre, n'aimaient plus que le cigare, l'automobile et les camaraderies de garages. Il abandonnait Desmond flanqué d'un marchand de biens et d'un sous-secrétaire d'État au ministère du Commerce, un amputé-poète, et Charlotte Peloux. Un jeune ménage mondain, sans doute particulièrement informé, avait dîné d'un air prude et gourmand, avec des mines entendues, une avidité scandalisée et naïve qui semblait attendre que Chéri dansât tout nu, ou que Charlotte et le sous-secrétaire d'État s'accouplassent sur le tapis du hall.

Chéri s'en allait conscient de s'être stoïquement comporté, sans autre faute qu'une perte subite du présent, une désaffection gênante au cours du repas. Encore cette stupeur n'avait-elle duré qu'un moment, incalculable comme les songes. Maintenant, il s'éloignait de tous les étrangers qui peuplaient sa maison et son pas, sur le sable, faisait un doux bruit de pattes légères. La couleur grise et argentée de son vêtement le rendait pareil au brouillard descendu sur le Bois, et deux ou trois promeneurs nocturnes envièrent ce jeune homme pressé qui n'allait nulle part.

L'image de sa maison pleine le pourchassait. Il entendait encore le son des voix, il emportait le souvenir des visages et des rires, et surtout de la forme des bouches. Un homme âgé avait parlé de guerre, une femme de politique. Il se rappelait aussi l'entente nouvelle qui reliait Desmond à Edmée et l'intérêt que sa femme prenait à un lotissement... «Desmond... quel mari pour ma femme...» Et puis, la danse... Charlotte Peloux accessible au tango... Chéri hâta le pas.

Une nuit de précoce automne, humide, enveloppait de brume la pleine lune. Un grand halo laiteux, environné d'un pâle arc-en-ciel, remplaçait l'astre, et s'éteignait par moments, étouffé sous des bouffées de nues courantes. L'odeur de septembre naissait des feuilles tombées pendant la canicule.

«Il fait doux», pensa Chéri.

Un banc accueillit sa lassitude, mais il ne s'arrêta pas longtemps, rejoint par une compagne invisible à laquelle il refusa, sur le banc, sa place. Une compagne qui portait cheveux gris, longue veste, et résonnait d'une gaîté inexorable... Chéri tourna la tête vers les jardins de la Muette, comme s'il pouvait entendre, de si loin, les cymbales du jazz-band.

L'heure n'était pas venue de regagner la chambre bleue où peut-être les deux jeunes filles du meilleur monde fumaient encore de bons cigares, assises en amazone sur le velours bleu du lit, et amusaient le marchand de biens avec des anecdotes de ravitailleuses.

«Ah, une bonne chambre d'hôtel, une bonne chambre rose, bien banale et bien rose...» Mais ne perdrait-elle pas sa banalité au moment, où la lampe éteinte, la nuit totale autoriserait l'entrée, pesante et badine, de la longue veste impersonnelle et des drus cheveux gris? Il sourit à l'intruse, car il avait franchi l'étape de la peur: «Là ou ailleurs..., _elle_ sera aussi fidèle. Mais je ne veux plus habiter avec ces gens».

Jour par jour, heure par heure, il devenait méprisant, et rigoriste. Déjà il jugeait sévèrement les héros des faits-divers, et les jeunes veuves de la guerre qui réclamaient, comme le brûlé l'eau fraîche, des maris neufs. Son intransigeance atteignait le domaine de l'argent, sans qu'il se rendît compte d'un changement aussi grave. «Pendant le dîner, cette combine des bateaux de cuirs bruts... Quelle dégoûtation! Ils parlent de ça tout haut...» Mais pour rien au monde il n'eut révélé, par une protestation publique, qu'il devenait celui qui n'a plus, avec ses semblables, de commune mesure. Prudent, il taisait cela comme le reste. Accusée par lui de liquider bizarrement quelques tonnes de sucre, Charlotte Peloux ne lui avait-elle pas rappelé, en quelques mots explicites, le temps où Chéri demandait, sur le ton d'une désinvolte réquisition: «Léa, passe-moi donc cinq louis que j'aille chercher des cigarettes...»

«Ah!» soupira-t-il, «elles ne comprendront jamais rien, ces femmes... Ce n'était pas la même chose...»

Ainsi il rêvait, tête nue et les cheveux humides, presque inconsistant dans le brouillard. Une ombre féminine passa près de lui en courant. Le rythme de la course, la morsure grinçante des pieds sur le gravier décelaient la hâte, l'angoisse, et l'ombre de femme se jeta sur une ombre d'homme qui venait à sa rencontre, s'abattit sur elle, poitrine à poitrine, comme traversée d'une balle.

«Ces deux-là se cachent», pensa Chéri. «Qui trompent-ils? Tout le monde trompe. Mais moi...» Il n'acheva pas, mais il se leva sur un mouvement de répugnance qui signifiait profondément: «Moi, je suis pur». Une confuse lumière, sur des régions stagnantes et jusque-là sensibles, commençait de lui enseigner que pureté et solitude sont un seul et même malheur.

La nuit avançant, il sentit le froid. À veiller longuement et sans but, il apprenait que les phases de la nuit varient sa saveur, et que minuit est une heure tiède si on la compare à celle qui précède immédiatement l'aube.

«L'hiver viendra vite», pensa-t-il en allongeant le pas. «Ce n'est pas trop tôt qu'on en finisse avec cet été interminable. L'hiver prochain, je veux... Voyons, l'hiver prochain...» Son effort prospecteur plia presque aussitôt, et il s'arrêta, tête baissée, comme un cheval qui voit de loin la côte.

«L'hiver prochain, il y aura encore ma femme, ma mère, la mère La Berche, Chose, Machin et Truc. Il y aura tout ce monde... Et il n'y aura plus jamais, pour moi...»

Il s'arrêta pour regarder marcher, sur le Bois, une horde de nues basses, d'un rose insaisissable, qu'un coup de vent abattait, empoignait par leur chevelure de brouillards, tordait, traînait sur les pelouses avant de les ravir jusqu'à la lune... Chéri contemplait familièrement les féeries lumineuses de la nuit que ceux qui dorment croient noire.

L'apparition, mi-voilée, d'une plate et large lune parmi des fumées véloces qu'elle semblait chasser et fendre, ne le détourna pas d'une divagation arithmétique: il fit le compte en années, en mois, jours et heures, d'un précieux temps, à jamais perdu.

«Si, le jour où je suis allé la revoir, avant la guerre, je l'avais gardée, c'étaient trois, quatre ans de bons, des centaines, des centaines de jours et de nuits, gagnés, mis en réserve pour l'amour...» Un si grand mot ne le fit pas broncher.

«Des centaines de jours, une vie,--la vie. La vie comme avant, la vie avec ma pire ennemie, comme elle disait... Ma pire ennemie qui me pardonnait tout et ne me passait rien...» Il pressait son passé, exprimait un reste de suc sur son désert présent, ressuscitait, inventait au besoin sa princière adolescence modelée, conduite par deux grandes mains robustes de femme, amoureuses, prêtes à châtier. Longue adolescence orientale, protégée, où la volupté passait comme un silence dans un chant... Luxe, caprices, cruautés d'enfant, fidélité qui s'ignorait... Il renversa la tête vers le halo de nacre qui emplissait le haut du ciel et cria tout bas: «Tout est foutu! J'ai trente ans!»

Il se hâta vers sa demeure, en s'invectivant sur le rythme vif de son pas: «Imbécile! Le pire, ce n'est pas son âge à elle, c'est le mien. Pour elle, tout est probablement fini, mais pour moi...»

Il ouvrit sans bruit sa maison enfin silencieuse et y retrouva, le cœur sur les lèvres, le relent de ceux qui avaient bu, mangé et dansé là. Le miroir du vestibule, à l'envers de la porte, le remit en face du jeune homme amaigri qui avait la pommette dure, une belle lèvre triste un peu bleuie de poil noir renaissant, un grand œil tragique et réticent,--le jeune homme enfin qui avait inexplicablement cessé d'avoir vingt-quatre ans.

«Pour moi», acheva Chéri, «je crois bien que tout est dit».

V

--Tu comprends, ce qu'il me faudrait, c'est un coin tranquille... Un rien, une garçonnière, un pied-à-terre...

--Je ne suis pas une enfant, reprocha la Copine.

Elle leva vers le plafond à guirlandes ses yeux inconsolables.

--Un peu de rêve, mon Dieu, un peu de roman et de caresses pour un pauvre cœur d'homme... Tu parles si je comprends! Et tu n'as pas de préférence?

Chéri fronça les sourcils.

--De préférence? Pour qui?

--Tu ne me comprends pas, mon bel enfant... De préférence pour un quartier?

--Ah... Non, je n'ai pas de préférence. Un coin tranquille.

La Copine hocha sa grande tête complice.

--Je vois, je vois. Quelque chose dans mon genre,--dans le genre de mon appartement. Tu sais où je reste?

--Oui...

--Non, tu n'en sais rien. J'étais sûre que tu ne le mettrais pas en écrit. Deux cent quatorze, avenue de Villiers. Ça n'est ni beau ni grand. Mais tu ne cherches pas une garçonnière pour être remarqué?

--Non.

--Moi, j'ai trouvé la mienne grâce à une combine avec ma propriétaire. Un bijou de femme, par parenthèse, mariée ou tout comme. Un oiseau aux yeux de pervenche, mais la fatalité l'a marquée au front, et je lui ai déjà vu dans ses cartes qu'elle abusait de toutes choses et que...

--Oui. Tu m'as dit tout à l'heure que tu connaissais un pied-à-terre...

--Un pied-à-terre, oui, mais indigne de toi.

--Tu crois?

--De toi... de vous!

La Copine enfouit son rire plein d'allusions dans un whisky dont l'odeur de harnais mouillé incommodait Chéri. Il supporta qu'elle plaisantât de bonnes fortunes imaginaires, car il voyait, sur son cou grenu, un fil de grosses perles creuses qu'il croyait reconnaître. Toute trace intacte du passé l'immobilisait sur une voie qu'il descendait insensiblement, et pendant ces haltes, il se reposait.

--Ah! soupira la Copine, je voudrais la contempler au passage! Quel couple!... Je ne la connais pas, mais je vous vois ensemble!... Naturellement, tu veux la meubler?

--Qui?

--Mais ta garçonnière, donc!

Perplexe, il regarda la Copine. Des meubles... Quels meubles? Il n'avait songé qu'à une chose: posséder une retraite dont la porte s'ouvrirait, se refermerait pour lui seul, sur un lieu ignoré d'Edmée, de Charlotte, de tous...

--Tu la meubles en ancien, ou en moderne? La belle Serrano avait tendu son rez-de-chaussée rien qu'en châles espagnols, mais c'est une excentricité. Il est vrai que tu es assez grand pour savoir ce que tu veux...

Il l'écoutait peu, requis par l'effort d'imaginer un futur logis, secret, étroit, chaud et noir. Cependant, il buvait du sirop de groseilles comme une jeune fille d'autrefois, dans le bar rougeâtre, démodé, invariable et pareil à lui-même depuis que Chéri, garçonnet, y avait sucé du bout d'une paille ses premiers barbotages... Le barman lui-même ne changeait pas, et si la femme assise en face de Chéri était une femme flétrie, au moins ne l'avait-il jamais connue belle, ni jeune...

«Ma mère, ma femme, les gens qu'elles voient, tout ce monde change, et vit pour changer... Ma mère peut devenir banquier et Edmée conseiller municipal. Mais moi...»

Il se hâta de revenir en pensée au refuge futur, situé dans un point inconnu de l'espace, mais qui serait secret, étroit, chaud et...

--Moi, c'est algérien, poursuivait la Copine. Ça ne se fait plus, mais ça m'est bien égal, d'autant que c'est des meubles prêtés. J'y ai mis des souvenirs, des photos du bon temps, des photos que tu connais sûrement, et puis le portrait de la Loupiote... Viens le visiter, tu me feras plaisir.

--Je veux bien. Allons!

Du seuil, il appela un taxi.

--Mais tu n'as donc jamais ton auto? Pourquoi n'as-tu pas ton auto? C'est tout de même extraordinaire que les personnes qui ont une auto n'ont jamais leur auto?

Elle rassemblait sa jupe noire fanée, pinçait le cordonnet de son face-à-main dans le fermoir de son sac, laissait tomber un gant, et subissait avec un sans-gêne nègre les regards des passants. À côté d'elle, Chéri reçut des sourires insultants et l'admiration condoléante d'une jeune femme qui s'écria: «Que de bien de perdu, Seigneur!»

Patient, assoupi, il subit le bavardage de la vieille femme dans la voiture. Elle lui contait d'ailleurs de douces histoires, celle du petit chien de neuf cents grammes qui avait immobilisé le retour des courses de 1897, celle de la mère La Berche enlevant une jeune épousée, le jour du mariage, en 1893...

--C'est là. Ouvre-moi la portière qui est dure, Chéri. Je te préviens que le vestibule n'est pas clair, ni d'ailleurs, comme tu vois, l'entrée de la maison... Mais un rez-de-chaussée, n'est-ce pas... Reste là une seconde...

Debout dans l'obscurité, il attendait. Il écoutait un bruit de trousseau de clefs, une soufflerie de la créature âgée et poussive, sa voix de servante affairée.

--J'allume... Tu vas d'ailleurs te trouver dans un pays de connaissance. Bien entendu, j'ai l'électricité... Je te présente mon petit salon, qui est en même temps mon grand salon.

Il entra, loua sans la voir, par gentillesse, une pièce basse aux murs vaguement grenat, boucanée par la fumée d'innombrables cigares et cigarettes. D'instinct, il chercha la fenêtre aveuglée de volets et de rideaux...

--Tu n'y vois pas? Tu n'es pas un vieil oiseau de nuit comme ta Copine... Attends, j'allume le plafond.

--Ne te donne pas la peine... Je ne fais qu'entrer et...

Tourné vers la paroi la plus éclairée, tapissée de petits cadres et de photographies percées de quatre punaises, il se tut, et la Copine se mit à rire.

--Quand je te le disais que tu serais en pays de connaissance! J'étais sûre que ça te ferait plaisir. Tu ne l'as pas, celle-là?