La filleule de Lagardère; II L'héritière

Part 2

Chapter 23,739 wordsPublic domain

C'était ensuite M^e Agénor Grandurand, l'avoué à la mode du _high-life_ parisien,--l'avoué contemporain et «boulevardier» qui n'a plus rien du procureur du temps jadis ni du _chicanous_ de province, et qui, avec son habit noir coupé par Dusautoy, sa cravate blanche, nouée au goût d'un Brummel ou d'un d'Orsay, son gilet et sa bouche en coeur, son monocle incrusté sous l'arcade sourcilière, sa boutonnière fleurie d'un camélia ou d'un gardénia,--papillonnant, cotillonnant, calamistré, adonisé,--ressemble bien plutôt à l'un des princes du _pschutt_ et du _vlan_, courant à une première représentation de Théo aux Bouffes ou de Judic aux Variétés, qu'à un grave membre de la basoche «ayant l'oreille» de la cour.

C'étaient enfin notre héroïne et Jacques Périn,--celui-ci violemment surpris et intrigué,--celle-là agitée d'angoisses mortelles.

Un domestique était venu les inviter à se rendre sur-le-champ au château, où son maître les attendait en compagnie d'un «monsieur» arrivé, le matin, de Paris,--et tous deux s'étaient empressés d'obéir, en se demandant quels pouvaient être cet étranger et le but de cette convocation.

Florette, surtout, était en proie à un trouble, à une émotion qu'elle réussissait à peine à cacher.

Si le père de Roger avait appris ce qui existait entre elle et son fils?

S'il la faisait appeler pour la foudroyer de ses reproches, pour l'accabler de sa colère? Et en présence de Jacques encore! A cette idée, sous cette menace, la pauvre enfant se sentait prête à défaillir...

M^e Grandurand s'était installé devant le bureau du marquis.

Il s'efforçait de revêtir, pour la circonstance, un air solennel en désaccord avec ses habitudes et ses dehors évaporés et compulsait divers papiers qu'il avait tirés, du bout des gants, d'un volumineux portefeuille apporté par l'un de ses clercs.

Lorsque mademoiselle Fine-Lame était entrée, il s'était penché vers M. de Saint-Pons, assis à ses côtés, et lui avait murmuré à l'oreille avec un enthousiasme comique:

--Charmante, délirante, _épatante!_... Avec des robes de chez Worth, des chapeaux de chez Laure, des diamants de chez Samper, des chevaux de chez Drake et un huit-ressorts de chez Binder, ce sera simplement la reine du Bois, des courses, de l'Opéra et des Italiens!... Et, ma foi! si j'étais encore célibataire...

Cependant le père de Roger, dont l'aspect n'avait rien d'irrité, avait engagé d'un geste notre héroïne et son compagnon à prendre un siège en face du bureau.

Puis, s'adressant au garde-chasse:

--Mon cher Périn, dit-il, vous m'avez trompé...

--Moi, monsieur!...

--Oh! je ne vous en tiens pas rancune et je ne saurais vous en blâmer, car ce mensonge émanait d'un coeur, d'un esprit généreux, et recouvrait une action digne de l'approbation, de la louange des honnêtes gens...

--Je ne comprends pas...

--Je m'explique: en recueillant chez vous, en arrachant cette jeune fille (il désignait Florette) à la vie errante qu'elle avait menée jusqu'alors,--vous voyez que je suis bien instruit,--au milieu détestable qui l'entourait et à un avenir dangereux, ou au moins équivoque, vous l'avez présentée à tout le monde, à moi, ainsi qu'une orpheline de votre parenté...

L'ancien policier baissa la tête:

M. de Saint-Pons poursuivit avec bonté:

--Il ne faudrait point, mon ami, rougir de vous être dérobé à la reconnaissance, à l'admiration publiques, en mettant sur le compte d'un devoir de famille ce qui n'était, de votre part, qu'un acte de pure charité. Cette modestie et cette délicatesse vous honorent. Je vous en félicite hautement... Quoi qu'il en soit, il résulte de l'entretien que je viens d'avoir avec monsieur, M^e Grandurand, avoué à Paris...

Le sémillant Agénor se leva et salua.

Le marquis continua:

--Il résulte des pièces qu'il m'a communiquées que votre protégée ne vous touche aucunement par les liens du sang, qu'elle possède des parents, un oncle, et que ceux-ci, après avoir, pendant un certain nombre d'années, négligé de s'occuper d'elle par des motifs qu'il ne m'appartient pas d'apprécier, que ceux-ci revendiquent leurs droits et la réclament aujourd'hui...

L'ex-_détective_ et notre héroïne se regardèrent en balbutiant:

--Des parents!...

--Qui me réclament!...

--Aujourd'hui!...

--Est-ce possible?...

M^e Grandurand prit la parole:

--Miss Flore-Eva, dite Florette, est la fille de la demoiselle Hélène Ferrand et du sieur James-Williams Murphy...

--Un père!... Une mère!... Ils existent!...

Et la _Filleule de Lagardère_, qui suffoquait de ravissement, éleva vers le ciel des yeux qui rayonnaient de gratitude.

--Hélas! reprit l'avoué, il m'en coûte de troubler une joie si légitime; mais Hélène Ferrand et James-Williams Murphy n'existent plus que pour mémoire:

Ils ont cessé de vivre. La première est décédée à Paris fort peu de temps après vous avoir donné le jour; le second, à New-York, il y a une couple d'années.

L'élan d'allégresse de la jeune fille s'éteignit dans un sanglot:

--Morts!... Tous deux!... Oh! mon Dieu! mon Dieu!...

--Consolez-vous: il vous reste un protecteur, un parent dévoué, l'honorable sir Samuel Murphy, le frère cadet de votre père. Ce galant homme est venu tout exprès d'Amérique pour se mettre à votre recherche et vous envoyer en possession de la fortune de son aîné, une fortune considérable, qui fera de vous l'une des héritières les plus courues de France, comme vous en êtes déjà l'une des plus _galbeuses_ et des plus accomplies.

Ayant tourné ce madrigal, Agénor consulta sa montre:

--Souffrez que nous abrégions. Mes minutes sont comptées. Demain, courses et régates à Dieppe, où madame m'attend...

Ce soir, samedi, je prends le train pour la rejoindre,--le fameux _train des maris_,--et il faut qu'auparavant je passe dîner à mon cercle... Permettez-moi donc, mademoiselle, de vous poser quelques questions à toute vapeur...

C'est bien vous, n'est-ce pas, dont la première enfance s'est écoulée à Bougival, chez une femme Françoise Mauclerc?...

C'est vous qui avez porté le surnom de _Fine-Lame_ et le sobriquet de _Filleule de Lagardère_ dans certain spectacle forain dirigé par trois Anglais dont le nom est consigné ici, au dossier?...

--Oui, monsieur.

M^e Grandurand continua:

--Les investigations auxquelles nous nous sommes livrés, les renseignements que nous avons recueillis ne nous laissent, d'ailleurs, aucun doute à cet égard. L'identité est plus que suffisamment établie. Il ne saurait y avoir _error in personâ_.

Il raconta alors d'une façon sommaire la liaison d'Hélène et de Will, la manière dont ce dernier avait, à son lit de mort, entendu réparer sa faute, la promesse que le _captain_ lui avait faite, et comment celui-ci, arrivé à Paris pour remplir cet engagement, avait été lancé sur les traces de la nièce qu'il brûlait de retrouver par un homme d'affaires auquel des circonstances,--trop longues à énumérer pour l'instant,--avaient révélé la présence de la jeune fille chez le garde général de M. de Saint-Pons...

L'Américain avait songé--un moment--à se présenter lui-même au château du marquis et au pavillon de la Faisanderie...

Mais il avait craint d'apporter dans cette démarche son ignorance des usages de notre pays...

Puis une légère indisposition le retenait au _Grand Hôtel_...

Il avait donc «élu domicile» dans l'étude de notre avoué, à qui il avait donné tous les détails, remis tous les documents relatifs à sa revendication et qu'il avait chargé de faire toutes diligences pour que l'enfant de son frère fût rendue immédiatement à ses soins et à sa tendresse...

M^e Grandurand (Agénor) conclut en s'adressant à notre héroïne:

--Sir Samuel vous attend avec une impatience qui n'a d'égale que celle que vous devez éprouver d'embrasser ce digne _gentleman_. Je vais avoir l'honneur de vous conduire près de lui. Il sera si heureux de vous presser sur son coeur! Et puis, l'_express_ pour Dieppe part à huit heures; on se met à table à cinq au cercle, et nous ne sommes pas ici au boulevard des Capucines, ni à la gare Saint-Lazare...

Ensuite, se tournant vers Jacques:

--Si M. Périn veut bien déterminer le chiffre des dépenses auxquelles il s'est livré pendant le séjour chez lui de miss Flore-Eva, je suis autorisé à le couvrir de ses débours.

L'ancien agent était immobile sur sa chaise.

Tout ce qui se disait autour de lui allait au delà du possible. Il ne l'entendait pas.

Il restait silencieux, béant et farouche.

Il s'absorbait dans la contemplation du carré de lumière que le soleil, entrant par l'une des fenêtres du cabinet, dessinait à ses pieds sur le parquet.

Les dernières paroles de l'avoué parurent, cependant, rétablir l'ordre dans ce qu'il ressentait de tumultueux et d'incohérent.

Il se dressa tout d'une pièce, et, avec une explosion d'amertume:

--C'est vrai. Qu'est-ce que je suis, après tout? Un hôtelier qui a hébergé une personne...

Cette personne est devenue riche; elle paye; tout est bien. La voilà libre de s'en aller...

Sa famille la réclame; une famille qui l'a abandonnée, depuis dix-huit ans, à la merci des événements! Son oncle, qui lui tombe des nues, brûle de la presser sur son coeur. Vous l'avez dit...

Eh bien, et moi?...

Vous pouvez supposer, je pense, que j'ai aussi quelque chose qui ressemble à un coeur...

Je l'aime, cette enfant. Je la croyais seule sur la terre. Elle avait besoin de moi. Je lui ai ouvert mon âme en même temps que mon logis. C'était mon devoir. M. le marquis a eu tort tout à l'heure d'appeler cela une bonne action...

Cependant, si c'est une bonne action, ayez au moins la pudeur de ne pas me proposer de me la régler en espèces!...

--Jacques! mon cher Jacques! s'écria la _Filleule de Lagardère_ qui s'élança vers lui en pleurant.

Il la repoussa d'un geste triste:

--Aujourd'hui, vous n'êtes plus l'ange de mon foyer; vous êtes une héritière; on vous nomme miss Flore-Eva. Je ne puis plus rien, je ne suis plus rien pour vous. Vous avez changé de protecteur et vous avez gagné au change...

Il se retourna vers l'avoué:

--Les circonstances, poursuivit-il, m'avaient confié un dépôt. Comment ce dépôt était-il entre mes mains? Qu'importe! Ceux à qui il appartient le réclament; je le rends, c'est tout simple. On n'a rien de plus à m'offrir.

Il se croisa les bras sur la poitrine et regarda ses auditeurs en face.

M. de Saint-Pons intervint.

--Mon cher maître, dit-il à Grandurand, il est de ces services que l'on ne reconnaît pas avec l'argent; il est, pareillement, de ces douleurs auxquelles il convient de pardonner le cri de révolte et la plainte...

Puis, frappant sur l'épaule de l'ex-policier:

--Allons, mon brave Périn, je vous dirais: _Du courage!_ si je ne parlais à un soldat d'Inkermann et de Traktir, de Magenta et de Solférino... Que cette brusque séparation vous cause un chagrin auquel je compatis tout le premier, ceci n'est un doute pour personne; mais, enfin, cet étranger retrouve sa nièce; il désire l'avoir près de lui. Quoi de plus légitime et de plus respectable? Songez qu'il a, de son côté, l'opinion, la justice, la loi,--la loi, pour laquelle vous avez si souvent et si énergiquement combattu...

Jacques écoutait, pensif, le menton dans la poitrine, le sourcil froncé, le front chargé de ténèbres.

Le marquis insista:

--Voyons, c'est votre haute raison que j'invoque; ce sont les sentiments d'équité et de désintéressement dont vous avez fourni tant de preuves...

Vous croyez-vous fondé, en bonne conscience, à blâmer cette enfant d'accepter la situation que sa naissance lui constitue?

Il ne s'agit pas seulement du bien-être immédiat qui résulte pour elle de cette situation; il s'agit de l'état légal qu'elle lui crée dans la société; il s'agit des avantages qu'elle lui réserve pour l'avenir.

Cet avenir, avez-vous le droit d'en disposer?

Et ne craignez-vous pas que, plus tard, mademoiselle ne se repente d'avoir résisté à la voix du parent qui l'appelle? Ne craignez-vous pas qu'elle ne se reproche la détermination que votre attitude, que votre langage semblent lui dicter aujourd'hui? Ne craignez-vous pas qu'elle ne vous reproche, à vous, d'avoir été la pierre d'achoppement de son bonheur?...

* * * * *

M. de Saint-Pons se tut.

Il y eut un instant de silence.

Puis le garde releva la tête.

Ses yeux étaient secs: une flamme tragique y brillait...

--Merci, monsieur, prononça-t-il; vous m'avez sauvé de moi-même.

Il fit un pas vers la jeune fille et reprit lentement, avec calme et douceur:

--Il faut nous séparer, Florette. Nos deux chemins bifurquent. L'homme qui représente ta famille, ta fortune, ton avenir,--tu as entendu M. le marquis,--l'exige au nom des liens du sang. Je ne suis que ton ami: il est ton second père. Obéis à sa volonté; rejoins-le et aime-le: c'est ta fonction. La mienne est de ne reculer devant aucun sacrifice pour assurer ton bonheur. Ce bonheur est là-bas, dit-on. Pars donc; mais souviens-toi que tu laisses ici un malheureux qui eût donné sa vie pour te conserver!...

Il ajouta entre ses dents, qu'il serrait pour étouffer ses sanglots au passage:

--Et qui mourra peut-être pour t'avoir perdue!...

Comme le soir où il lui donna asile au pavillon de la Faisanderie, notre héroïne se précipita sur les deux mains qu'il lui tendait; elle les éleva vers son visage et les pressa contre son cou, sous son menton, ce qui est un profond geste de tendresse:

--Oh! mon ami, murmura-t-elle, Dieu m'est témoin que j'aurais voulu ne vous quitter jamais!...

Puis elle inclina son beau front. Ses paupières se baissèrent. A quoi songeait-elle?

A quoi songeait-elle tout à l'heure, pendant que M^e Grandurand parlait, pendant que M. de Saint-Pons parlait, pendant que Jacques Périn parlait?...

Car elle était rêveuse: nous écririons distraite si le mot n'était cruel...

Distraite, oui, en vérité.

Une pensée était née au milieu même de son émoi...

Pensée coupable? Non, certes! Pensée égoïste? Peut-être!...

On prétend que les corps humains les plus parfaits de lignes et de contours contiennent chacun une quantité infinitésimale d'arsenic...

De même, l'âme de la femme la plus accomplie enferme un ou plusieurs millièmes d'égoïsme...

La jeune fille songeait que l'espoir, insensé à force d'extravagance, que la chimère caressée à tâtons dans la nuit du rêve, que le conte de fée auquel elle avait fait ironiquement allusion dans une de ses dernières entrevues avec Roger, venaient de se réaliser.

Pourtant elle ne dormait point; elle était bien éveillée; et elle avait un nom, une famille, une fortune!

Elle n'était plus mademoiselle Fine-Lame, l'ancienne «pensionnaire» des Snail, l'aventurière foraine, l'orpheline sans feu ni lieu: elle s'appelait miss Flore-Eva; elle connaissait ses parents; dans un instant, elle connaîtrait le frère de son père,--ce riche étranger dont elle partagerait le luxe...

Et cela se résumait en ceci: posséder celui qu'elle aimait.

Elle allait pouvoir avouer un sentiment si longtemps contenu; Roger allait pouvoir la choisir entre toutes; tout obstacle entre eux avait disparu comme par enchantement.

M. de Saint-Pons, qui eût refusé son fils à l'enfant du hasard recueillie par un de ses serviteurs, hésiterait-il à l'accorder à la nièce de l'honorable, de l'opulent Samuel Murphy?...

La joie séchait les larmes dans les yeux de la mignonne, où, comme l'aurore dans la rosée, luisait l'espérance grandissante...

Patte-de-Fer ne s'apercevait point de ce changement.

C'était un esprit perspicace et prompt, cependant, mais naïf en face de certains plis et de certains recoins obscurs.

D'ailleurs, il était tout entier au marquis, qui lui disait:

--Cette séparation ne sera pas éternelle. Paris n'est pas si loin de Saint-Germain, ni le _Grand-Hôtel_ du pavillon de la Faisanderie. M. Murphy saura quel brave garçon vous êtes; il vous recevra avec plaisir; vous irez voir mademoiselle Flore, et elle viendra vous voir; que diable! on ne va pas l'emmener tout de suite en Amérique...

L'avoué consulta sa montre de nouveau:

--Chauffons le dénouement, fit-il.

Puis s'avançant vers notre héroïne:

--Mon coupé nous attend, miss, et, s'il vous plaît d'accepter mon bras?

* * * * *

Jacques était resté seul dans le cabinet du châtelain, ce dernier étant allé reconduire jusqu'au véhicule M^e Grandurand et sa compagne.

L'ex-_détective_ s'était affaissé sur un fauteuil et cachait son visage dans ses mains.

On ne l'entendait pas; mais aux secousses de ses épaules, on devinait qu'il sanglotait.

Un bruit sourd de voiture arriva du dehors.

Le malheureux se raidit pour ne pas s'élancer. Une convulsion le saisit. Il se renversa en arrière sur le dossier du fauteuil et laissa pendre ses bras inertes. En même temps, il gémit si bas que c'était comme un souffle:

--Adieu la moitié de ma vie!...

FIN DE LA TROISIÈME PARTIE

QUATRIÈME PARTIE

LA RÉSURRECTION DE PATTE-DE-FER

I

CHANGEMENT DE DÉCOR

Franchissons quelques semaines et enfilons l'avenue qui soude la grille du bois de Boulogne à l'arc triomphal de l'Etoile et à la ligne des Champs-Elysées, voie Appienne moderne par où l'Elégance monte faire son tour du lac, comme la Mode montait faire à Longchamps jadis cette promenade qui dictait des lois au monde entier.

Dans le double ourlet de verdure qui borde ce ruban de poudre d'or, des bâtisses bien habitées étincellent en blancheur ainsi que des perles dans une frange.

Il y en a de tous les styles.

Ici, c'est un châtelet à pignons et à tourelles; là, un temple grec à colonnade et à fronton; plus loin, une villa italienne, un cottage anglais. A les examiner de près, on sourirait des prétentions monstrueuses ou naïves que révèlent ces architectures internationales. Mais on ne les aperçoit qu'en courant. Ce qui ne nous empêche pas de penser qu'on devrait établir pour les personnes trop riches une école de goût gratuite et obligatoire.

L'un de ces _petits hôtels_, comme disent les affiches de vente, situé au coin de la rue de la Pompe, venait d'être acheté par l'opulentissime Yankee dont Paris s'était occupé un moment.

Celui-ci s'y était installé avec sa nièce--une adorable jeune fille--et un assez nombreux domestique, exclusivement composé d'Américains et d'Anglais.

Nous l'y retrouvons en train d'arpenter un salon du premier étage dont le balcon dominait l'avenue.

Ce balcon semblait exercer sur le prétendu Samuel une singulière attraction.

A chaque instant, il interrompait son va-et-vient pour s'en approcher comme malgré lui.

Toutefois on aurait pu croire qu'il craignait de s'y montrer.

En effet, il ne dépassait point le seuil de la large porte-fenêtre qui y donnait accès, et, se contentant d'en soulever le rideau avec des précautions extrêmes, il interrogeait le dehors d'un oeil anxieux et irrité:

--Je ne veux pas, murmurait-il, qu'elle se doute que je guette son retour... Elle se défierait, d'abord... Et puis, par ma foi! ce serait par trop ridicule!...

* * * * *

Il n'était pas encore midi.

* * * * *

A cette heure, l'avenue est médiocrement fréquentée.

Dans la partie affectée aux véhicules et aux piétons on ne rencontre que des palefreniers, des maquignons, des cochers promenant leurs chevaux,--les uns en main, drapés de couvertures, les autres attelés à des _breaks_, à des _dog-carts_, à des voitures vides dont les glaces sont baissées,--et des cantonniers arrosant le sable des allées et le gazon des parterres.

En revanche, le couloir réservé aux cavaliers est incessamment sillonné d'écuyers et d'amazones,--celles-ci seules, celles-là accompagnées d'un domestique ou d'un ou plusieurs _sportsmen_ jeunes ou vieux,--qui préludent au tour du lac du soir par le tour du lac du matin.

C'était surtout sur ce couloir, sur ces cavaliers et sur ces amazones, que se portait à la dérobée l'attention du pseudo-_captain_.

Constatons que ce n'était pas sans un violent combat avec lui-même qu'il paraissait céder à ce sentiment de curiosité.

A un moment, s'arrachant de la fenêtre dont il laissa retomber le rideau avec colère, on l'entendit se demander:

--Ah çà! est-ce que je serais jaloux?...

Il se répondit par un éclat de rire nerveux...

Puis, s'approchant de la glace immense qui surmontait la cheminée, il s'étudia dedans avec inquiétude, comme s'il redoutait que quelque chose de la passion qui bouillonnait dans sa poitrine et sous son crâne ne transpirât sur son visage...

Puis encore, rassuré par l'apparente tranquillité de celui-ci, il haussa les épaules et se prépara à reprendre, à travers le salon, ses allées et venues de fauve en cage.

Comme il quittait la cheminée, la pendule se mit à tinter.

Le faux Yankee lui jeta un regard d'indicible courroux:

--Midi! s'exclama-t-il. Allons donc! Impossible! Cette sonnerie se moque ou radote!

Il baissa la tête et calcula:

--Elle est sortie depuis huit heures... Quatre heures d'absence!... Que peut-elle faire?...

En cet instant, on gratta légèrement à une porte perdue sous des tentures dans un coin de la pièce.

Le _gentleman_ bondit:

--C'est Jim!... Elle serait rentrée?... Que signifie?...

Il courut à la porte et l'ouvrit.

Sur le seuil attendait un groom «microscopique», en redingote de drap vert serrée à la taille par une ceinture de cuir, en chapeau à cocarde, avec la cravate blanche, les éperons et la cravache de rigueur: un gamin de quatorze à quinze ans, coiffé de cheveux jonquille, pointu de museau, l'oeil fureteur, l'air intelligent et effronté, portant dans ses rides précoces l'indice de tous les vices de l'homme joints à tous les défauts de l'enfant.

La surprise de son maître étant une question:

--Nous revenons par la rue de la Pompe, s'empressa-t-il de répondre. Je n'ai pas pris le temps de desseller Ralph et Betty. Miss Eva remonte chez elle par le grand escalier...

--C'est bien. Entre et parle vite. Quelles nouvelles?

Le groom tira un carnet de sa poche:

--S'il vous plaît, voici mon rapport rédigé minute par minute. Seulement, comme je l'ai griffonné à cheval, en me cachant de ma maîtresse, Votre Grâce aurait de la peine à déchiffrer ces pattes de mouche... Si elle veut bien permettre que je lui en donne lecture?...

L'autre se jeta dans un fauteuil:

--Soit, hâte-toi; j'écoute...

Jim commença:

«Partis à huit heures. Mademoiselle d'une gaieté folle. Moi la suivant à dix pas suivant l'usage. Mademoiselle montant Ralph; votre serviteur, Ketty. La grille du bois dépassée, tourné à droite sur la route de Neuilly. A la hauteur du château de Madrid, galop d'un cheval derrière nous. Je me retourne...

»C'est un cavalier qui arrive à fond de train...

»Miss Eva s'est retournée aussi: elle a rougi...»

--Ce cavalier, interrogea vivement l'auditeur, ce cavalier, comment était-il?

Le lecteur consulta son carnet:

«Un jeune homme. Bien en selle. Petites moustaches. Cheval bai-brun...»

--C'est cela: c'est celui qui l'a saluée l'autre jour.

Le groom reprit:

«Comme ce cavalier nous rejoint, ma maîtresse laisse tomber sa cravache. Le jeune homme se précipite à bas de sa monture; il ramasse l'objet, il le rend. Double exclamation de surprise:

»--Monsieur Roger!

»--Mademoiselle Florette!»

--Surprise simulée. Ils se connaissent et devaient s'être donné rendez-vous. Après?...

Le _boy_ continua:

«Tous deux se mettent à cheminer côte à côte, au pas, en causant à voix basse. Impossible de rien entendre. Nous passons devant la Laiterie. Miss Eva s'arrête et dit quelques mots au cavalier. Celui-ci paraît étonné. Mademoiselle ajoute en riant:

«--Nous ne faisons aucun mal; et puis, j'ai si grand'faim!...

»Et, se tournant vers moi:

»--Jim, attendez-nous et gardez les chevaux!

»Ils entrent à la Laiterie. Je les vois s'installer sous une tonnelle, où on leur sert de la crème et des gâteaux. Faction de deux heures à la porte. A la fin, ils se décident à sortir. Mademoiselle tend la main à son compagnon:

»--Au revoir, mon ami. Dès aujourd'hui, je parlerai...

»--Et dès demain, mon père sera instruit de tout...

»Ils se séparent, et tandis que nous filons au trot sur la Muette, le cavalier pique dans la direction de Saint-James.»